‹ Contes bleus: (volume 3)Chapitre 16 sur 33 · LA CHANSON DU HUSSARD · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU HUSSARD

« Le tambour bat aux champs; l'empereur nous appelle. « Je suis soldat ; il faut partir. Adieu, ma belle !

« Sept ans sans te revoir, pour te perdre au retour!

« — Henri, prends eet anneau; compte sur mon amour. »

Les sept ans sont passés. Marguerite, inquiète, Languit, le cœur blessé d'une peine secrète;

On la montre du doigt; on rit de ses douleurs; Elle s'enfuit aux champs pour y cacher ses pleurs

Quel est ce beau hussard à la moustache brune, Qui promène en vainqueur son sabre et sa fortune?

« — Seule, ma blonde enfant? S'il te faut un mari,

(.v Voici ma main. » — « Au nom du ciel! que fait Henri?

« — Le hussard, mon cher ange, est rarement fidèle; « Henri s'est marié; sa femme est riche et belle.

« Pourquoi trembler? Pourquoi pleurer? Regarde-moi. « Maudis l'ingrat ! Maudis le traître! et venge-toi !

« — Qu'il ait plus d'heureux jours que la nuit n'a d'étoiles, u Quand la main du Seigneur en éclaircit les voiles;

« Qu'autour de ses genoux ses enfants rassemblés

« Se pressent plus nombreux que les fleurs dans les blés ;

« Qu'auprès de lui leur mère attentive et charmée « Goote en paix le bonheur de se sentir aimée;

« Et loin d'elle, ô mon Dieu! ce mal qui fait pâlir, « Mal dont on meurt, et dont on ne veut pas guérir!

« — Je vois, ma chère enfant, que pour me reconnaître, « Il te faut un serment juré devant un prêtre;

« Crois-tu donc être seule à respecter ta foi,

« Et n'as-tu jamais vu cette bague à mon doigt? »

O bonheur! se revoir quand on souffre et qu'on aime ! L'église s'ouvre, ils sont mariés le jour même;

Et les anges du ciel, les bénissant tous deux, Chantent en souriant : Enfants, soyez heureux !

COiNTES BOHÈMES. 221

La chanson iinie, j'écoutais encore la plainte louchante de Marguerite et la joyeuse voix du hussard. Je regardais les deux jeunes gens qui, dans cette gracieuse mélodie, avaient mis toute leur âme. Rêves et souvenirs passaient devant mes yeux charmés.

— Holà ! mon hôte, me dit Stéphane en riant, si vous n'étiez pas un grave professeur, je vous soupçonnerais de pleurer. Quelle musique, et comme les paroles y répondent! Allons, vous êtes des nôtres, nous ferons de vous un pur et franc Bohème. Sur ce, à table. Goûtez-moi ces saucisses fumantes, la seule gloire de Prague que comprennent les Allemands. Quand nous serons au dessert, nous donnerons la parole à Wentzel. Ce sera son tour de raconter.

Stéphane avait un excellent vin de Tokay, transparent et doré comme la topaze; nous avions déjà trinqué quatre ou cinq fois à la mémoire de Ziska, à l'avenir des Slaves, quand je rappelai à Wentzel la promesse qu'on nous avait faite eu son nom.

1 Prononcez Chwanda.

222 CONTES BOHEMES.

— Voulez-vous, dit-il, une histoire qui vous fasse rire?

— Non, non, dit Cathinka. Une histoire qui nous fasse peur. Il est si amusant d'avoir peur quand on ne craint rien et qu'on a près de soi tous ses amis.

— Eh bien! dit Wentzel, écoutez donc l'histoire de Sswanda .

SSWANDA LA CORNEMUSE

Sswanda la cornemuse était un joyeux compagnon. Comme tout vrai musicien, il était né avec une soi I inguérissable; c'était en outre un joueur enragé; il eût risqué son âme au strajak1. Quand à force de souffler il avait gagné sa journée, il se donnait volontiers quelques heures de bon temps, causant avec la bouteille et jouant aux cartes avec le premier venu, jusqu'à ce qu'il rentrât dans sa maison aussi léger d'argent qu'il en était sorti. Du reste, toujours gai, rieur, goguenard, si bien que pas un buveur ne quittait la table tant que la Cornemuse était là. Aussi son nom vit-il encore en Bohème, et là où les Allemands disent : « C'est un loustic, » nous disons ■ « C'est un Sswanda. »

1 C'est une espèce de bouillolle.

SSWANDA LA CORNEMUSE

CONTES BOHÈMES l225

Un jour qu'il y avail fête à Mokran, et il n'y avait

pas «le lionne fête sans Ja Cornemuse, Sswanda ayant soufflé dans son instrument jusqu'à minuit et gagné pas mal de zwanziger J, voulut s'amuser pour son compte. Prières ni promesses ne purent le décider à continuer ses chansons; il voulait beire tout son soûl et battre les cartes à son aise. Pour la première fois il ne trouva personne qui voulût jouer avec lui.

Sswanda n'était pas homme à quitter l'auberge tant qu'il avait un kreutzer dans sa poche, et ce jour-là il en avait beaucoup. A force de parler, de rire et de boire, il lui prit une de ces idées fixes qui ne sont pas rares chez ceux qui regardent trop souvent le fond de leur verre : il voulait jouer à tout prix et provoquait tous ses voisins.

Furieux de ne pas trouver un partner, il se leva d'un pas mal assuré, paya ce qu'il avait bu, et sortit de l'auberge.

— À Drazic, se disait-il, il y a pèlerinage : le maître d'école et le bailli sont d'honnêtes gens qui n'ont pas peur de la dame de pique. Là je trouverai des hommes, hurrah !

Et de joie il fit claquer ses doigts et sauta de telle

1 Pièce de 20 kreutzers (80 c).

force qu'il lui fallut faire au moins dix pas avant de

remettre sa tête et ses jambes en équilibre.

La nuit était claire, la lune brillait comme l'œil d'un poisson . Arrivé à un carrefour, Sswanda leva les yeux par hasard, et resta immobile et muet.

Une nuée de corbeaux tournait en croassant audessus de sa tète; en face de lui étaient quatre poutres dressées en façon de colonnes, et réunies en l'air par quatre travées. À chaque travée pendait un cadavre à demi-rongé. C'était un pilori, spectacle peu récréa ti-f pour une âme moins s toi que que Sswanda.

11 n'était pas remis du premier frisson que

tout à coup parut devant lui un homme vêtu de noir,

1rs joues pâles, les yeux brillants comme des oscarboucles.

— Où vas-tu si lard, l'ami Cornemuse? dil le nouveau venu d'une voix adoucie.

— A Drazic, monsieur de l'habit noir, répondit l'intrépide Sswanda.

— Veux-tu gagner quelque chose avec ta musique?

— Je suis las de souffler, répondit Sswanda. J'ai ramassé quelques zwanziger, je veux m' amuser.

— Qui te parle de zivanziger? C'est avec de l'or que nous payons.

Disant cela, l'étranger lui mit sous les yeux une poignée de ducats qui brillaient comme du feu. La Cornemuse était fils de bonne mère, il ne savait pas résister à une prière ainsi faite; il suivit l'homme noir et ses ducats.

Combien de temps marcha-t-iJ? c'est ce qu'il ne put jamais se rappeler. Il est vrai qu'il avait la tête un peu lourde. Le seul souvenir qui lui resta, ce fut que l'homme noir l'avertit d'accepter tout ce qu'on lui offrirait, or ou vin, mais de ne jamais remercier autrement qu'en disant : « Bonne chance, mon frère ! »

Sans trop savoir comment il était entré, il se trouva dans une pièce sombre où trois hommes, vêtus de

noir comme son guide, jouaient au strajak. Il n'y avait d'autre lumière que leurs yeux flamboyants. Sur la table étaient des monceaux d'or et une cruche de vin où chacun buvait à la ronde.

— Mes frères, dit l'homme noir, je vous amène l'ami Sswanda, que depuis longtemps vous connaissez

de réputation. En ce jour de fête, j'ai cru vous faire plaisir en vous procurant un peu de musique

— Bonne idée, dit un des joueurs.

Et, prenant la cruche :

— Tiens, Cornemuse, ajouta- t-il, bois et joue. Sswanda eut quelques scrupules; mais, après tout,

on n'a pas de charbon sans mettre ses doigts dans les

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cendres. Le vin, quoique un pou chaud, n'était pas mauvais. Il remit la cruche sur la table, lova son chapeau et dit :

— Bonne chance, mon frère! » c'est ce qu'on lui avait recommandé.

La cornemuse enflée, la voilà qui commence; jamais ses chansons n'avaient produit une joie pareille. Chaque note faisait sauter les joueurs. Leurs yeux jetaient des flammes, ils se trémoussaient sur leur chaise, ils remuaient les ducats à poignée, ils criaient, ils riaient aux éclats sans que tressaillit un muscle de leur face blafarde. La cruche passait de main en main, toujours pleine, sans que jamais personne y versât rien.

Aussitôt que Sswanda avait fini un air, on lui tendait la cruche, où il ne faisait faute de mettre le nez, on jetait dans son chapeau des poignées d'or.

— Bonne chance, mon frère î répétait-il étourdi de sa nouvelle fortune, bonne chance !

La fête dura longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la Cornemuse s' étant mis à jouer une polka, les hommes noirs, dans un transport de gaieté, quittèrent la table et dansèrent et valsèrent avec une ardeur et une rage qui s'accordait mal avec leurs visages glacés. Un des

danseurs prit tout l'or amoncelé sur le tapis, en remplit le chapeau de Sswanda.

— Tiens, dit-il, voilà pour le plaisir que tu nous fais !

— Que Dieu vous bénisse, mes bons seigneurs, s'écria le musicien ébloui.

Il nav.iil pas achevé que salon, cartes, hommes noirs, tout disparut.

Au malin, un paysan qui menait du fumier aux champs entendit le son d'une cornemuse, en approchant du carrefour. « C'est Swanda, » dit-il; mais où était le ménétrier? Assis sur un angle du pilori, il

soufflait, soufflait, (midis que le vent du malin balançai les cadavres des quatre pendus.

— Holà , compagnon , cria le paysan , depuis quand lais- tu le coucou là-haut?

Et voilà Sswanda qui tressaille, laisse tomber sa cornemuse, ouvre les yeux et glisse, éperdu, le long d'un poteau. Sa première pensée néanmoins fut pour ses ducats; il fouille dans ses poches, retourne son chapeau : pas même un kreutzer !

— Ami, lui dit le paysan en se signant , Dieu t'a puni; il t'a donné le diable pour compère; tu aimes trop les cartes.

— Tu as raison, dit Sswanda tremblant; je n cherai plus de ma vie.

v ton-

11 tint parole, et pour remercier le ciel qui l'avait

tiré d'un si grand danger, il prit la fatale cornemuse qui avait fait danser le diable, et la suspendit en ex-volo dans l'église de Strakonic, au pays de sa naissance. On l'y voit encore aujourd'hui, et l'on cite en proverbe la cornemuse de Strakonic. On dit même qu'elle résonne tous les ans au jour et à l'heure où Sswanda en a joué pour Satan et ses amis.

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