P0UC1NET
frère, qu'il se croit de taille à affronter un géant.
Dans ce district vit un Troll1, qui est la terreur du
voisinage; il enlève les bœufs et les vaches à dix lieues à la ronde; eh bien, Poucinet a répété plusieurs fois que, s'il voulait, il ferait de ce monstre son valet.
— C'est ce que nous verrons, dit le roi.
hà-dessus il congédia les deux frères, et dormit tranquillement.
1 Chez les Scandinaves, les Trolls sont des géants monstrueux qui habitent les lacs et les forêts. C'est probablement de ce nom qu'est venu notre mot de fjrùle, qui en route a changé de sons.
L'OUCINET. 150
Le lendemain, en présence de toute la cour, le roi lîl appeler Poùcinet. Il arriva blanc comme le lis, frais comme la rose, souriant, comme le matin.
— Mon gendre, dit le roi en appuyant sur ces mots, un brave tel que vous ne peut pas épouser une princesse sans lui donner une maison digne d'elle. 11 y a dans ces bois un Troll qui a, dit-on, vingt pieds de haut, et qui mange un bœuf à son déjeuner, avec un habit galonné, un chapeau à trois cornes, des épaulettes d'or et une hallebarde de quinze pieds, cela ferait un portier digne d'un roi.
Ma fille vous prie de lui faire ce petit cadeau, après quoi elle verra à vous donner sa main.
— Ça n'est pas aisé, dit Poùcinet; mais pour plaire à Son Al- JjP tesse, j'essayerai.
Il descendit à l'office, mit dans son grand sac de
160 POUCINET.
cuir la cognée enchantée, un pain, un morceau de fromage et un couteau, puis, jetant son sac sur son épaule, il prit le chemin des bois. Pierre pleurait, Paul souriait, et comptait bien qu'une fois parti, son frère ne reviendrait jamais.
Entré dans la forêt, Poucinet regarda de droite et de gauche, mais les herbes l'empêchaient de voir. Alors il se mit à chanter à plein gosier :
Troll par ci, Troll par là, Où donc es-tu? Je te défie!
11 me faut ton corps ou ta vie; Troll par ci, Troll par là, Veux -tu te montrer?
— Me voilà !
Me voilà ! cria le géant avec un hurlement épouvantable; attends-moi, je ne ferai de toi qu'une bouchée.
— Ne te presse pas, mon bon ami, répondit Poucinet de sa petite voix pointue; j'ai une heure à te donner.
Quand le Troll arriva, il tourna la tête de tous côtés, fort étonné de ne rien voir; enfin, baissant les yeux, il aperçut un enfant assis sur un arbre renversé et tenant un grand sac de cuir entre ses genoux.
POUCINET. 1(5!
— Est-ce toi qui m'as lire de mon somme, vaurien? dil-il en roulant de gros yeux flamboyants.
— Moi-même, mon cher, dit Poucinet; je viens te prendre à mon service.
— Ah! ah! dit le géant, qui était aussi bête qu'il était grand; nous allons rire. Je vais te jeter dans ce nid de corbeaux que j'aperçois là-haut; ça t'apprendra à rôder dans ma forêt.
— Ta forêt? reprit l'enfant; elle est à moi plus qu'à toi ; si tu dis un mot, je la rase en un quart d'heure.
102 POUCINET.
— Ah! ah! dit le géant, je voudrais voir ça, mon petit bonhomme.
Poucinet avait placé la cognée à terre.
— Coupe! coupe! lui cria- 1- il.
Et voici la cognée qui coupe, qui taille, qui l'end, qui abat, à droite, à gauche, en bas, en haut. Et voilà les branches qui pleurent sur la tète du Troll, dru comme grêle en temps d'orage.
— Assez, assez, dit le géant, qui commençait à avoir peur; ne me détruis pas ma foret. Qui donc es-tu ?
— Je suis le fameux sorcier Poucinet; et je n'ai qu'à dire un mot pour que ma Cognée te tranche la tète. Tu ne sais pas encore à qui tu as affaire. Reste là.
Le géant s'arrêta, fort intrigué de ce qu'il avait vu. Poucinet, qui avait faim, ouvrit son grand sac de cuir et en tira son pain et son fromage.
— Qu'est-ce que c'est que cette chose blanche? de manda le Troll, qui n'avait jamais vu de fromage.
— C'est une pierre, dit Poucinet.
Et il y mordit à belles dents.
— Tu manges des pierres? dit le géant.
— Oui, c'est ma nourriture habituelle; c'est pour
— Assez, assez, dit le géant, qui commençai! à avoir peur; ne me détruis pas ma forêt.
POUCINET. 165
cela que je ae grandis pas comme toi, qui manges ries bœufs; mais c'esl pour cela que, dans ma petite taille, je suis dix fois plus fort que toi. Mène-moi à ta maison.
Le Troll était vaincu; il marcha devant Poucinet comme un gros chien devant un enfant, et le fit entrer dans son immense cabane.
— Écoute, dit Poucinet au géant; il faut que l'un de nous deux soit le maitre et que l'autre soit le va-
IG6 POUCINET.
let. Faisons un marché. Si je ne fais pas ce que tu lais, je serai ton esclave; si tune fais pas ce que je fais, tu seras le mien.
— Accepté, dit le Troll; j'aimerais à avoir pour valet un petit fûté comme toi. Ça me fatigue de penser, tu auras de l'esprit pour moi. Pour commencer, voici mes deux seaux : va me chercher de l'eau pour faire le pot-au-feu.
Poucinet leva la tête pour regarder les deux seaux. C'étaient deux tonnes énormes qui avaient chacune dix pieds de haut et six de large; il lui eût été plus facile de s'y noyer que de les remuer.
— Ah! ah ! dit le géant en ouvrant sa large bouche, te voilà déjà empêché, mon fils; fais donc ce que je fais, va puiser de l'eau.
- A quoi bon? dit Poucinet ; je cours chercher la source, el je la jetterai dans la marmite, ce sera plus lui fini.
— Non, non, cria le Troll; tiyji'as déjà gâté ma forêt, je ne veux pas que lu me prennes ma source: demain je serais à sec. Fais le feu, je vais chercher de l'eau.
Une fois la marmite accrochée, le géant y jeta un bœuf coupé par morceaux, avec cinquante choux et
POUCIJNET. 167
une voiture de carottes. Il écuina avec une pocle à frire, el goûta plus d'une lois an bouillon.
— A, table maintenant , dit-il; nous verrons si lu feras ce que je ferai. Pour ma part, je nie sens d'humeur à manger ce bœuf tout entier, et toi par-dessus le marché ; tu me serviras de dessert .
— A table, dit Poucinet,
Mais avant de s'asseoir, il glissa sous sa jaquette son grand sac de cuir qui lui descendait du cou jusqu'aux pieds.
Voici les deux compères à table; le Troll mangeait, mangeait; Poucinet n'y allait pas non plus de main morte; mais c'était dans son sac qu'il jetait viande, choux et carottes, sans que rien l'arrêtât.
— Ouf! dit le géant, je n'en puis plus, je vais défaire un bouton de ma veste.
— - Mange donc, paresseux, cria Poucinet en enfonçant la moitié d'un chou sous son menton.
— Ouf! dit le géant, je défais un second bouton. Quel estomac d'autruche as-tu donc, mon fils? On voit que tu es habitué à manger des pierres.
— Mange donc, paresseux, cria Poucinet en enfonçant un gros morceau de bœuf sous son menton.
168 POUCINET.
— Oui! dit le géant, je défais mon troisième bouton, j'étouffe. Et toi, sorcier?
— Bah! dit Poucinet, rien n'est plus facile que de se donner un peu d'air.
11 prit son couteau, et fendit sa jaquette et son sac dans
toute la longueur de l'estomac.
— À ton tour, ditil au géant, fais ce que je fais.
— Serviteur, dit le Troll , j'aime mieux être ton valet; je ne digère pas l'acier.
Chose dite, chose faite; le géant baisa la main de Poucinet en signe de soumission; puis chargeant sur une épaule son petit maître et sur l'autre un gros sac d'or, il prit le chemin du château.
POUCINET
Il y avait fête au palais, et Ton ne pensait pas plus à Poucinet que si le géant l'avait mangé depuis huit jours, quand tout à coup on entendit un fracas effroyable. Le château trembla jusque dans ses fondements. C'était le Troll qui, trouvant la grande porte trop basse pour lui, l'avait jetée à terre d'un coup de pied.
Chacun courut à la fenêtre , le roi comme les autres, et on aperçut Poucinet
tran-
!7(» POUCINET.
quillement assis sur l'épaule de sou terrible valet. Notre aventurier entra de plain-pied par le balcon du premier étage, et mettant un genou à terre devant sa fiancée :
— Princesse, dit-il, vous avez désiré un esclave, en voici deux.
Cette parole galante fut insérée le lendemain dans le bulletin officiel de la Gazelle de la Cour; mais au moment où elle fut dite, elle embarrassa un peu le roi . Comme il ne savait que répondre, il lira la princesse dans l'embrasure d'une fenêtre :
— Ma lille, lui dit-il, je n'ai plus de motif pour refuser ta main à ce hardi jeune homme; sacrifie-toi à la raison d'État; on ne marie pas les princesses pour leur plaisir.
— Permettez, mon père, dit l'infante en faisant une révérence. Princesse ou non, toute fille aime à se marier suivant son goût; laissez-moi défendre mes droits à ma façon.
— Poucinet, ajouta-t-elle à haute voix, vous êtes brave et heureux, mais cela ne suffit pas pour plaire aux dames.
— Je le sais, dit Poucinet, il faut de plus foire leur volonté et se plier à leurs caprices.
POUCINET. I7i
Vous (Mes un garçon d'esprit, répondil la princesse. Puisque vous devinez si bien, je vous pro pose une dernière épreuve qui ne doil pas vous effrayer, car vous n'aurez que moi pour adversaire. Joutons à qui sera Le plus fin; nia main sera le prix du combat.
Poucinet fit un profond salut ; toute la cour descendit dans la salle du trône, où, à l'effroi général, on
trouva le Troll assis par terre. La salle n'avait que quinze pieds de haut, le pauvre géant n'y pouvait tenir debout. Sur un signe de son jeune maître, il vint en rampant se mettre auprès de lui, heureux et fier de lui obéir. C'était la force au service de l'esprit.
172 POUCINET.
— Commençons, dit la princesse, mais par une folie. On dit que les femmes n'ont pas peur de mentir; voyons qui de nous deux supportera le mieux un mensonge. Le premier qui dira : C'est trop fort, sera vaincu.
— Pour mentir en riant, ou pour dire la vérité sérieusement, je suis aux ordres de Son Altesse, répondit Poucinet.
— Je suis sûre, dit la princesse, que vous n'avez pas une ferme aussi belle que la nôtre. Quand deux bergers cornent à chaque bout de nos terres, le premier n'entend pas le second, le second n'entend pas le premier.
— Qu'est-ce que cela? dit Poucinet. L'enclos de mon père est si vaste que, lorsqu'une génisse de deux mois entre par une porte, elle en sort par l'autre déjà vache et donnant du lait.
— Ça ne m'étonne pas, dit la princesse ; mais vous n'avez pas un taureau aussi gros que le nôtre. Un homme peut s'asseoir sur chacune de ses cornes, et ces deux hommes ne peuvent pas se toucher avec un aiguillon de vingt pieds.
— Qu'est-ce que cela? dit Poucinet. Le taureau de mon père a la tête si large, qu'un valet placé sur une
POUCINET. 175
de ses cornes ne peut apercevoir le valet perché sur l'autre corne.
— Cela ne m'étonne pas, dit la princesse; mais vous n'avez pas autant de lait que nous, car nous en emplissons chaque jour vingt tonnes qui ont chacune cent pieds de hauteur, et chaque semaine nous empilons une montagne de fromages qui n'est ni moins large ni moins élevée que la grande pyramide d'Egypte .
— Qu'est-ce que cela? dit Poucinet. Dans l'étable de mon père, on fait de si grands fromages, qu'un jour notre jument étant tombée dans la forme, nous ne l'avons retrouvée qu'après un voyage de sept jours, encore la pauvre bête avait-elle les reins cassés. Pour m'en servir, j'ai été obligé de lui remplacer l'épine du dos par un grand sapin ; ce qui allait à merveille. Mais un beau matin, voilà le sapin qui pousse une branche en l'air, et cette branche devient si haute, qu'en grimpant après j'arrivai jusqu'au ciel. Là, je vois une dame en blanc qui filait l'écume de la mer pour en faire du fil de la vierge; je veux en prendre, crac, le fil casse, et je tombe dans un trou de souris. Là, qu'est-ce que je vois, votre père et ma mère qui filaient chacun leur quenouille, et, comme votre père était maladroit, voici
174 P0UC1NKT.
ma mère qui lui donne un tel soufflet, qu'elle lui en
fait trembler la moustache.
— C'est trop fort, s'écria la princesse furieuse; jamais mon père n'a souffert une pareille indignité.
Elle a dil : C'est trop fort, cria le géant; maître, la princesse est à nous.
VJ
Pas encore, dil la princesse en rougissant. Poil cinet, j'ai trois énigmes à vous proposer; devinez-les, je n'aurai plus qu'à obéira mon père.
Dites-moi quelle esl la chose qui tombe toujours et qui no so casse jamais.
— Ah! dil Poucinet, il y a longtemps que ma mère me l'a appris : c'est une cascade.
— C'est pourtant vrai, s'écria le géant, Qui est-ce qui aurait deviné ça?
POUCINET. I7;>
— Dites-moi, cou lin na la princesse, d'une voix plus émue : Qu'est-ce qui fa.il huis les jours la même roule el ne revienl jamais sur sos pas?
— \h! dit Poucinel, il y a longtemps que ma mère me l'a appris : c'esl le soleil.
— C'est bon, dil la princesse, pale do colère; reste une dernière question. Qu'est-ce que vous pensez et que je ne pense pas? Qu'est-ce que je ne pense pas el que vous pensez? Quelle est la chose que nous pensons Ions les deux? Quelle est celle que nous ne pensons ni l'un ni l'autre?
Poucinel baissa la (è(e et réfléchit; il élail embarrassé.
— Maître, dit le Troll, si la chose est trop difficile, ne vous cassez pas la tète. Faites un signe, j'emporte la princesse, ça sera fini tout de suite.
— Tais-toi, esclave, dit Poucinet. La force ne peut rien, mon pauvre ami; tu devrais en savoir quelque chose; laisse-moi essayer d'un autre moyen.
— Madame, dit-il au milieu d'un profond silence; je n'ose deviner, et cependant, dans celte énigme, j'entrevois mon bonheur. J'ai osé penser (pie vos paroles n'auraient pour moi nulle obscurité, et vous avez justement pensé le contraire. Vous avez la
{78 POUCINET,
bonté de croire que je ne suis pas indigne de vous plaire, et je n'ai pas la témérité de le penser. Enfin, ajouta-t-il en souriant, ce que nous pensons tous les deux, c'est qu'il y en a de plus sots que nous dans ce monde; ce que nous ne pensons ni l'un ni l'autre, c'est que le roi, votre auguste père, et ce pauvre Troll aient autant...
— Silence, dit la princesse, voici ma main.
— Que pensez-vous donc sur mon compte, s'écria le roi, je serais heureux de le savoir.
— Mon bon père, dit la princesse en lui sautant au cou, nous pensons que vous êtes le plus sage des rois et le meilleur des hommes.
— Bien, dit le roi, je le sais. En attendant, il faut faire quelque chose pour mon bon peuple. Poucinet, je vous nomme duc.
— Vive le duc de Poucinet! vive mon maître, cria le géant d'une telle voix, qu'on crut que le tonnerre tombait sur la maison. Heureusement on en fut quitte pour la peur et pour vingt carreaux brisés.
^MfeÉÉË
Le lidèle géant ne trouva rien de mieux à faire que de mettre la voiture sur sa tête.
POUCINET. 179
Raconter les noces de la princesse et de Poucinet, serait chose inutile; toutes les noces se ressemblent, il n'y a de différence que dans les lendemains.
Cependant, de la part d'un historien sincère, il serait inexcusable de ne pas dire que la présence du Troll ajouta beaucoup d'agrément à cette fête magnifique. C'est ainsi qu'à la sortie du moustier, dans l'excès de sa joie, le fidèle géant ne trouva rien de mieux à faire que de mettre la voiture de noce sur sa tête et de ramener ainsi les époux au palais. C'est là un de ces incidents qu'il est bon de noter, car on ne les voit pas tous les jours.
Le soir, il y eut fête dans toute la résidence. Festins, discours, verres de couleur, épithalames, feu d'artifice, fleurs et bouquets, rien ne manqua à la solennité ; ce fut une joie universelle.
Dans le château, chacun riait, chantait, mangeait, parlait ou buvait; un seul homme, caché dans un coin, s'amusait d'une façon qui n'était point celle de tout le monde; c'était Paul. Il se trouvait heureux qu'on lui eut coupé les oreilles, parce qu'il deve-
J80 POUCINET.
nait sourd et n'entendait pas les éloges prodigués à son frère; en revanche, il se trouvait malheureux de n'être pas aveugle, parce qu'il lui fallait voir le sourire des deux fiancés. Aussi finit-il par s'enfuir dans les bois, où il fut mangé par les ours ; j'en souhaite autant à tous les envieux.
Poucinet était si petit qu'il était bien difficile de le respecter; mais il était si affable et si doux, qu'il eût bientôt conquis l'amour de sa femme et l'affection du peuple tout entier. Après la mort de son beau-père, il occupa le trône pendant cinquante-deux ans, sans que jamais personne un seul jour désirât une révolution. Fait incroyable, s'il ne nous était attesté par la chronique officielle de son règne. 11 avait tant de finesse, dit l'histoire, qu'il devinait toujours ce qui pouvait servir ou plaire à chacun de ses sujets; il était si bon, que le plaisir d' autrui faisait toute sa joie. 11 ne vivait que pour les autres.
Mais pourquoi louer sa bonté? n'est-ce pas la vertu des gens d'esprit? Quoiqu'on en dise, il n'y a pas de bonnes bêtes ici-bas; je ne parle que des bêtes à deux pieds et sans plume. Quand on est bête, on n'est pas bon ; quand on est bon, on n'est pas bête : croyez-en ma vieille expérience. Si tous les imbéciles
POUCI.NET. 18!
ne sont pas méchants, ce dont je doute, ions les méchants sont (1rs imbéciles. C'est la morale de mon conte; elle en vaut bien une antre. Qu'on en trouve une meilleure, je Tirai dire à Rome.