‹ Contes bleus: (volume 3)Chapitre 9 sur 33 · UNE VISITE A PI5AGUE · texte numérisé non relu

UNE VISITE A PI5AGUE

onsieur, dit le kellner\ entrant dans ma chambre avec la majesté d'un notaire de comédie, la plume à l'oreille, l'encrier à la main et un registre sous le bras; monsieur aurait-il l'obligeance de s'inscrire sur le livre de l'hôtel?

Là, monsieur, ajouta-t-il en

Cest le garçon de l'hôtel.

ouvrant le registre et en me montrant une page toute sillonnée de lignes noires. Que monsieur prenne seulement la peine d'écrire son nom, son prénom, son âge, son domicile, la date de son passe-port, celle du dernier visa, sa profession, sa condition de célibataire ou d'homme marié, sa religion...

— Pardieu ! interrompis-je, on est furieusement curieux à Prague; j'ai souvent voyagé, jamais on ne m'en a demandé si long.

— Monsieur est en Autriche, dit le kellner en clignant de l'œil; c'est un pays où l'on aime beaucoup la statistique.

Je pris la plume d'assez mauvaise grâce. Après avoir rempli les six premières colonnes, je remarquai que le voyageur inscrit en haut de la page s'était déclaré rentier, marié et catholique, et qu'au-dessous de ces trois mots sacramentels, tous les survenants avaient écrit à la fde : dito, dito, dito. C'était sans doute l'ordre du jour en Autriche; je crus ne pouvoir mieux faire que de suivre l'exemple de mes devanciers. Un Français qui voyage est toujours plus ou moins rentier, catholique ou marié.

Le kellner se baissa sur le registre et lut mon nom avec une attention qui me toucha. Il suivit du doigt

chaque colonne, réfléchit, se gratta l'oreille, puis, clignant de l'œil une seconde fois, ce qui lui donnail un faux air de Méphistophélès :

— Monsieur le professeur, dit-il, garde l'incognito?

— Pour garder l'incognito, encore faut- il être connu, répondis-je assez étonné de ce titre de professeur dont on me saluait en Bohème. Vous me prenez pour un autre.

— Quoi! s'écria le kellner, n'aurais-je pas l'honneur de parler à M. le professeur L..., de Paris, que nous attendons depuis trois jours?

— De plus fort en plus fort. Vous êtes le diable, mon bon ami, sinon le coryphée de la statistique autrichienne.

— Rien de tout cela, monsieur, répondit-il avec la fausse humilité d'un homme flatté de la méprise. Depuis trois jours il y a chez le portier une lettre à l'adresse de monsieur le professeur. Je vais la faire monter à l'instant.

Sur quoi il me salua en clignant de l'œil une troisième fois. C'était sa façon d'avoir de l'esprit.

Une lettre! À Paris, on ne s'en émeut guère; à l'étranger, c'est une bonne fortune. Loin de son pays,

on songe à ceux qu'on aime. Seul, on a besoin de s'entourer de ces chers souvenirs; il est doux de se dire qu'on n'est pas oublié.

La lettre n'était pas de France, mais d'Allemagne. C'était mon bon et vieil ami, le docteur Wolfgang Gottlob, professeur de philologie à l'Université d'Heidelberg, qui, pour se consoler d'avoir manqué ma visite, m'écrivait ce qui suit, dans un latin fort imprégné de Cicéron :

LAUSDEO PROF. S. I). BETULEIO PROF.

« S. V. B. E. E. Q. V. Te in Bohemiam salvum venisse, et quietum tandem Praga ad signum Cœrulei Sideris (vulgo zum blauen Sterne), consedisse, vehementer exopto. Me absentem fuisse Heidelberga, meo tempore pernecessario, submoleste fero; hoc me tamen consolor; te brevi ad banc germanicam musarumarcem rediturum sodales nostri una voce renunliant . x\ccipe interea hanc hospitalem tesseram, quam non minus tibi quam discipulo et amico nostro Stephano Strjbrskyo, jucundam fore spero. Tuas etiam Pragenses expecto litteras, ut, sicut ait Tullius noster, habeanl rationem non modo negotii, verum etiam otii lui. Nec enim te fugit aureum Socratis dictuni :

Punta philôn koina .dura ul valeas, el utsciam quando cogites Heidelbergam. Etiam atque etiam vale. »

Je nie permets de traduire cette épître pour celles de mes aimables lectrices qui auraient perdu leur latin à redresser les fausses idées de MM. leurs maris:

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