II. MADEMOISELLE PAZZA
Quoiqu'il eût été élevé à la cour, le roi Bizarre était 25 un homme de sens; l'ignorance de Charmant ne lui plaisait guère, et souvent il se demandait avec inquiétude ce que deviendrait son royaume entre les mains d'un prince que le plus bas des flatteurs tromperait aisé-
ment Mais que faire? Plutôt que de voir pleurer son fils, Bizarre lui eût cédé sa couronne; la tendresse le désarmait.
Chaque soir, après le conseil, le roi Bizarre allait finir 5 sa journée chez la marquise de Costoro. C'était une vieille dame qui autrefois avait fait danser^ le roi sur ses genoux, et qui seule pouvait lui rappeler les doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. EUç était, disait-on, fort laide et un peu sorcière; mais le monde
lo est si méchant, que de ses médisances il ne faut jamais croire que la moitié. La marquise avait de grands traits et de nobles cheveux blancs; il était aisé de voir qu'elle avait été belle au temps jadis.
Un jour que Charmant avait été plus déraisonnable
15 que de coutume, le roi entra chez la marquise d'un air soucieux. Suivant son habitude, il s'assit devant une table de jeu toute prête, et prenant des cartes, il commença une patience.^ A peine avait-il rangé seize cartes en un carré parfait, qu'il poussa un long soupir.
20 — Marquise, s'écria-t-il, vous voyez le plus malheureux des pères et des rois. Malgré sa gentillesse naturelle, Charmant devient chaque jour plus volontaire et plus vicieux. Grand Dieul devais-je laisser après moi un héritier semblable, et confier le bonheur de mon peuple
25 à un sot couronné !
— Ainsi est faite la nature, répondit la marquise. Fainéantise et beauté marchent de compagnie ; esprit et laideur ne se quittent guère; j'en ai l'exemple dans ma maison. On m'a envoyé il y a quelques jours une arrière-
30 petite-nièce, qui n'a plus que moi de parente; c'est noir comme un crapaud, maigre comme une araignée, avec cela malin comme un singe, et savant comme un livre, et
ça n'a pas dix ans. Jugez-en vous-même, Sire, voici mon petit monstre qui vient vous saluer.
Bizarre tourna la tête et aperçut un enfant qui répondait de tous points à Téloge que faisait la marquise. Un front bombé, des yeux noirs et sauvages, des cheveux 5 ébouriffés et relevés à 1^, chinoise, une peau mate et brune, de grandes dents blanches, des mains rouges et de longs bras, cela ne faisait pas une nymphe bocagère.^
Le petit monstre s'approcha du roi et lui fit une révérence si sérieuse que Bizarre ne put s'empêcher de rire, 10 quoiqu'il en eût peu d'envie.
— Qui es-tu ? dit le roi en prenant le menton de l'enfant.
— Sire, dit-elle, on m'appelle Pazza.*
— Et pourquoi t'appelle-t-on Pazza ? 15
— Parce que ce n'est pas mon nom, Sire.
— Voilà qui est étrange, dit le roi.
— Non, Sire, répondit l'enfant, voilà qui est naturel. Ma tante prétend que je suis trop folle pour qu'aucun saint veuille m'avouer pour sa filleule; c'est pourquoi 20 elle m'a donné un nom qui ne peut offenser personne en paradis.
— Bien répondu, mon enfant ; je vois que tu n'es pas une fille ordinaire. Puisque tu en sais si long,* peux-tu me dire ce que c'est qu'un savant } 25
— Oui, Sire ; un savant est un homme qui sait ce qu'il dit quand il parle, et ce qu'il fait quand il agit.
— Oh î dit le roi, si mes savants étaient tels que tu les imagines, je ferais de l'Académie* mon Conseil d'État, et je lui donnerais mon royaume à gouverner. 30 Qu'est-ce qu'un ignorant ?
— Sire, reprit Pazza, il y a trois espèces d'ignorants :
celui qui ne sait rien, celui qui parle de ce qu'il ne sait pas, et celui qui ne veut rien apprendre ; tous trois sont bons à brûler ou à pendre.
— C'est un proverbe que tu me récites là; sais-tu 5 comment on appelle les proverbes ?
— Oui, Sire ; on les nomme la sagesse des nations.
— Et pourquoi les nomme-t-on ainsi ?
— Parce qu'ils sont fous, reprit Pazza ; ils disent blanc et noir,^ il y en a de toutes les couleurs et pour
lo tous les goûts. Les proverbes sont comme les cloches, qui répondent oui ou non, suivant l'humeur de celui qui écoute leur chanson.
Sur quoi Pazza, sautant des deux pieds, attrapa une mouche qui bourdonnait au nez du roi, puis, laissant
15 Bizarre tout interdit, elle alla prendre sa poupée et s'assit à terre en la berçant dans ses bras.
— Eh bien ! Sire, dit la marquise, que pensez-vous de cette enfant ?
— Elle a trop d'esprit, répondit le roi, elle ne vivra 20 pas.
— Ah ! Sire, s'écria l'enfant, ce que vous dites là n'est pas honnête pour ma tante, qui n'a plus dix ans.
— Silence ! petite folle, dit la vieille dame en souriant ; est-ce qu'on fait la leçon aux rois ?
25 — Marquise, dit Bizarre, il me vient une idée tellement étrange que j'ose à peine vous la confier, et cependant j'ai une grande envie de la suivre. Je ne puis rien faire de mon fils, la raison n'a pas de prise sur cet entêté ; qui sait si la folie ne réussirait pas mieux ? Si
30 je m'en croyais,^ je ferais de Pazza le précepteur de Charmant. Cet indocile, qui résiste à tous ses maîtres, serait peut-être sans défense contre un enfant. La seule
objection, c'est que personne ne sera de mon avis; j'aurai tout le monde contre moi.
— Bah ! dit la marquise, tout le monde est si bête que c'est avoir raison que de ne pas penser comme ces gens-là. 5
m. LA PREMIÈRE LEÇON
C'est ainsi que Pazza fut chargée d'instruire le jeune prince. Dès le lendemain on envoya Charmant chez la marquise, et on lui permit de jouer avec Pazza.
Restés seuls, les deux enfants se regardèrent en silence. Pazza, la plus hardie, parla la première. 10
— Comment t'appelles -tu? dit -elle à son nouveau compagnon.
— Ceux qui ne me connaissent pas m'appellent Altesse, répondit Charmant d'un ton piqué; ceux qui me connaissent m'appellent simplement Monseigneur, et 15 tout le monde me dit : Vous. L'étiquette le veut ainsi.
— Qu'est-ce que l'étiquette ? dit Pazza.
— Je ne sais pas, répondit Charmant. Quand jp saute, quand je crie, on me dit que c'est contre l'étiquette; alors je me tiens tranquille et je m'ennuie: 20 voilà l'étiquette.
— Puisque nous sommes ici pour nous amuser, reprit Pazza, il n'y a donc pas d'étiquette ; tutoie-moi comme si j'étais ta sœur, je te tutoierai comme si tu étais mon frère, et je ne t'appellerai pas monseigneur. 25
— Mais tu ne me connais pas.
— Qu'est-ce que ça fait ?^ dit Pazza; je t'aimerai, ça vaudra mieux. On dit que tu danses à merveille; apprends-moi à danser, veux- tu ?
— La glace était rompue ; Charmant prit la jeune fille par la taille, et en moins d'une demi-heure lui apprit la polka de ce temps-là.
— Comme tu danses bien ! lui dit-il ; tu as saisi le S mouvement tout de suite.
— C'est que tu es un bon maître, lui dit-elle ; à mon tour^ de t'apprendre quelque chose.
Elle prit un bea*. livre 4'ini3.ges et lui fit voir des monuments, des poissons, des hommes d'État, des per- 10 mquets, des savants, des bêtes curieuses, des fleurs, toutes choses qui amusèrent beaucoup Charmant.
— Vois-tu, lui dit Pazza, il y a l'explication de toutes les images: lisons-la.
— Je ne sais pas lire, reprit Charmant.
15 — Je te l'apprendrai; je serai ta petite maîtresse.
— Non, répondit le royal entêté, je ne veux pas lire. Mes maîtres m'ennuient.
— C'est très bien; mais je ne suis pas un maître; tiens, voilà un A, un bel A ; dis : A.
20 — Non, reprit Charmant en fronçant le sourcil ; jamais jç ne dirai : A.
— Pour me faire plaisir?*
— r- Non, jamais ! En voilà assez,* je n'aime pas qu'on ne soit pas de mon avis.
25 — Monsieur, dit Pazza, un homme galant ne refuse rien aux dames.
Laisse-moi tranquille,* reprit le jeune prince en se rengorgeant; je ne t'aime plus; désormais appelle-moi monseigneur.
30 — Monseigneur Charmant ou mon charmant seigneur, répondit Pazza rouge de colère, vous lirez ou vous direz pourquoi.
-—Je ne lirai pas.
— Non I une fois, deux fois, trois fois ?
— Non! non! non!
Pazza leva la main; pif! paf ! voilà le fils du roi souffleté. On avait dit à Pazza qu'elle avait de Tesprit jus« s qu'au bout des doigts; elle avait eu tort de prendre la chose au sérieux; il ne faut jamais rire avec les enfants.
En recevant ce premier avis, Charmant pâlit et trembla, le sang lui monta au visage, de grosses larmes lui vinrent dans les yeux; il regarda sa jeune maîtresse lo d'un air qui la fît tressaillir. Puis tout à coup, et par un suprême effort, il reprit possession de lui-même, et d'une voix légèrement émue:
— Pazza, dit-il, voici l'A.
Et le même jour, et dans la même séance, il apprit les 15 vingt-quatre lettres de l'alphabet. A la fin de la semaine, il épelait couramment. Le mois n'était pas écoulé qu'il lisait à livre ouvert.*
Qui fut heureux? Ce fut le roi Bizarre. Il embrassait Pazza sur les deux joues, il la voulait toujours auprès de 20 son fils ou auprès de lui; il faisait de cette enfant son amie et son conseil, au grand dédain de tous les courtisans. Charmant, toujours sombre et silencieux, apprit tout ce que put lui enseigner son jeune mentor, et retourna bientôt auprès de ses anciens précepteurs, qu'il 25 émerveilla par son intelligence et sa douceur. Il répétait si bien sa grammaire, que l'abbé se demanda un jour si par hasard ces définitions, qu'il n'avait jamais comprises, n'avaient pas un sens. Charmant n'étonna pas moins le philosophe, qui tous les soirs lui enseignait le con- 30 traire de ce que l'abbé lui avait appris le matin. Mais de tous ses maîtres, celui qu'il écouta avec le moins de
répugnance fut le colonel. Il est vrai que Bayonnette, — c'était le nom du colonel, — était un habile stratégiste.
Ce fut lui qui apprit à son élève que la plus noble
S étude d'un prince c'était l'école de bataillon,^ et que le
fond de la politique c'était de passer des revues afin de
faire la guerre, et de faire la guerre afin de passer des
revues. Y***^
Peut-être n'était-ce pas tg^xLkJ^ de cette façon que
10 Bizarre entendait l'art de gouverner; mais, outre qu'il se
réservait l'awnuv il était si heureux des progrès de
Charmant, qu'il ne voulait troubler en rien cette œuvre
admirable d'une éducation longtemps désespérée.
— Mon fils, lui disait-il souvent, n'oublie pas que tu 15 dois tout à Pazza.
Tandis que le roi parlait ainsi, Pazza, rouge de plaisir, regardait tendrement le jeune homme. Malgré tout son esprit, elle était assez folle pour l'aimer. Charmant se contentait de répondre froidement que la reconnaissance 20 est la vertu des princes, et que Pazza apprendrait un jour que son élève n'avait rien oublié.