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CARNAVAL

BIOGRAPHIE DE CÂRMVAL.

A M. Pier-Angelo Fiorentîno,

Tous connaissez tous le chien Berganza, d’Hoffmann, ce chien si philosophe, ce chien si fin, ce chien si observateur, qu’il devient un chien de génie. Il jappe ces quelques phrases :

« Sous un certain rapport, chaque esprit quelque

peu original est prévenu de jolie, et plus il manifeste de penchants excentriques en cherchant à colorer sa pâle existence matérielle du reflet de ses visions intérieures, plus il s’attire des soupçons défavorables. Tout homme qui sacrifie à une idée élevée et exceptionnelle, qu’a pu seule engendrer une inspiration sublime et surhumaine, — son repos, son bien-être et même sa vie, — sera inévitablement taxé de démence par ceux dont toutes les prétentions, toute l’intelligence et la moralité se bornent à perfectionner l’art de manger, de boire, et à n’avoir point de dettes. »

Ces quelques lignes d’Hoffmann sur X excentricité furent pour moi une illumination. Depuis lors je me suis défié des accusations de folie qu’on jette si gratuitement à la tête du premier venu.

Où est la route qui sépare la raison de l’excentricité, l’excentricité de la folie? Personne n’en sait mot, pas même les célèbres médecins qui ont écrit sur les maisons de fous, — les hôpitaux de l’âme, — a dit M. Alphonse Esquiros.

11 savait bien ce qu’il faisait, le grand Hoffmann,

en se cachant sous la peau du chien Berganza; il prenait lui- même sa défense avant de mourir. Walter Scott, cet antiquaire froid et anglais, n’attaquait-il pas d’une façon impie les œuvres du poète, que son imagination protestante ne pouvait pas comprendre? Et, de nos jours, Hoffmann n’est-il pas traité par ses admirateurs de romancier fantastique, tandis que ce fantastique n’est autre que de la réalité la plus réelle?

Entre tous les habitués que recèle la Bibliothèque royale, et qu’on voit tous les jours d’étude régulièrement de dix à trois heures, les étrangers s’arrêtent avec surprise devant un homme penché sur son travail sans lever la tête. Cet homme est habillé d’une petite veste rouge éclatante, d’un pantalon étroit, court, à pont, rouge, d’un gilet rouge et de pantoufles rouges aussi. Autour de son cou flotte une décoration inconnue, — un grand cordon bleu moiré. Près de ses papiers, de ses livres et de ses journaux sur la table, gît un chapeau de paille dont le ruban est remplacé par une chaînette d’acier; à

JJ

cette chaîne pendent quelques fleurs artificielles aussi fanées que des fleurs naturelles, des grains d’Amérique, des verroteries, du clinquant, enfin les ornements chéris des sauvages ou des bourgeois du temps des breloques de montre, ou des paysans qui reviennent en pèlerinage de Notre-Dame-de-Liesse.

L’inconnu est âgé; ses cheveux rares sont blancs, sa barbe grise. Sur sa belle figure amaigrie courent des sillons nombreux qu’ont dû creuser les larmes. — La pluie creuse les grès !

Trois heures vont sonner au cadran de la Bibliothèque. Les employés remettent en place les livres. Chacun se lève. L’inconnu prend son chapeau de paille et sort. 11 monte la rue Richelieu et suit la ligne des boulevards jusqu’à la Madeleine, sans être même suivi par les curieux. Et cependant son costume est étrange.

Par hasard un provincial le regardera avec des yeux inquiets; peut-être le suivra-t-il quelques minutes; mais, fatigué de marcher seul à la suite d’un homme vêtu de rouge, il s’arrêtera et demandera, l’imagination tourmentée par ce grand cor-

don qui ne peut appartenir qu’à lin prince ou un ambassadeur étranger :

— Quel est cet homme? — C’est Carnaval. — Ah ! dit le provincial la bouche ouverte par l’étonnement que lui cause le nom. Et il s’éloigne en se disant : — C’est un fou.

On pourrait croire en effet que Carnaval est un surnom. Le costume est dans la gamme du nom. Et le peuple parisien a bien assez d’esprit pour se faire le parrain d’un original. N’est-ce pas les dames de la halle qui avaient surnommé les marchands de vinaigre les limonadiers de la passion ?

Mais on se tromperait ici. Carnaval est un nom sérieux, un nom réel; Carnaval est bien le fils de Carnaval père. Son frère est un des prêtres les plus remarquables de l’Italie; il réside à Naples et s’appelle aussi Carnaval.

Ainsi tombent les arguments de ceux qui, ne pouvant pas contester la réalité du nom, prétendront peut-être que ce nom a dû influencer sur le moral des Carnaval.

Il vint à Paris vers l’année 1826. Il arrivait d’Italie

avec quelque peu de fortune. Ses compatriotes le reçurent à merveille; puis il disparut. On n’en sut que plus tard la cause. Carnaval était devenu amoureux; il perdit la femme qu’il aimait : ce lui fut un coup de foudre.

Tous les jours il allait au cimetière prier sur la tombe de la défunte. Le gardien remarqua qu’il tirait de sa poche un papier en forme de lettre et qu’il le cachait près de la pierre. Aussitôt après le départ de Carnaval, on alla à la cachette et on trouva cinq lettres dont trois étaient devenues indéchiffrables à cause de l’humidité ou de la pluie. L’avantdernière n’était qu’un billet. Quant â celle qu’il venait de déposer, elle fut donnée, ainsi que les autres, à M. B....i, un riche Italien qui s’intéresse à tous ses compatriotes, qui fut le premier à retrouver les traces de Carnaval, et qui nous a permis d’en copier quelques fragments. La voici telle que la traduction, — car elle était écrite en italien, — peut la reproduire fidèlement :

« Amie,

« Vous ne me répondez pas. Vous savez cependant que je vous aime... Est-ce que les distractions de X autre pays vous font m’oublier? Ce serait mal, bien mal. Voilà déjà cinq jours, cinq longs jours que j’attends de vos nouvelles. Je ne dors plus, ou, si je m’assoupis un peu, c’est pour rêver de vous.

« Pourquoi ne m’avez-vous pas laissé votre adresse? Je vous aurais envoyé vos robes, vos habits... ou bien plutôt, ne me les redemandez pas, laissez-les-moi, de grâce. Je les ai mis sur des chaises, et il me semble que vous êtes là, dans une pièce à côté, et que vous allez entrer pour vous habiller. Et puis ces vêtements qui vous ont touchée embaument ma petite chambre; alors je suis heureux en rentrant.

« Je voudrais avoir votre portrait, mais bien fait, bien ressemblant, qui puisse rivaliser avec l’autre; car j’en ai un autre; il est dans mes yeux, et celui-là ne s’altérera pas . Que je ferme les yeux, que je les ouvre, je vous vois toujours.. . Ah ! mon amie, qu’il est ha-

bile le grand artiste qui veut bien me laisser ce portrait!

«Adieu, amie; répondez-moi demain, aujourd’hui si vous le pouvez. Si vous êtes trop occupée, je ne vous demande pas une page ni une ligne, trois mots seulement. Dis-moi seulement que tu m’aimes.

« Carnaval. »

M. B i crut à une mélancolie douce dont

chaque jour devait dévorer une parcelle, et il pria le gardien du cimetière d’enlever quotidiennement les lettres à mesure que Carnaval en apporterait; mais

M. B i se trompait. Carnaval tomba dans un

morne désespoir en voyant que son amie ne lui répondait pas. Il cessa de revenir au cimetière après avoir écrit trente lettres.

C’est alors que, passant sur le boulevard, il s’arrêta devant un marchand de nouveautés qui avait à son étalage des étoffes d’un ton criard. En les voyant, Carnaval sourit, et il entra dans la boutique acheter quelques aunes de chacune de ces étoffes.

Huit jours après, il parut sur le boulevard tout

habillé de rouge. On le suivit et il rentra chez lui avec un cortège d’au moins cinq cents personnes.

Le lendemain, il traversa le même boulevard, vêtu entièrement de jaune. Les flâneurs, les gamins, coururent après lui et continuèrent à lui servir de gardes du corps.

Le surlendemain, il était habillé de bleu-de-ciel. Ce nouveau costume n’inquiéta pas autant la curiosité; cependant il occasionna encore un attroupement, quoique moins nombreux.

Jusqu’à l’année 1830, Carnaval apparut aux habitants du boulevard dans des habits d’une coupe et d’une couleur originale. On s’habituait à lui, et lui s’habituait aux curieux. La révolution de 1830 arriva; le 28 juillet, Carnaval traversait le Pont- Neuf à peu près habillé comme Henri IV. Il ne voyait personne à cette époque, ne lisait pas les journaux, et était loin de se douter que Paris était en pleine révolution. Il fut tout d’un coup arrêté par une bande d’ insurgés armés de fusils et de sabres.

— Yoilà un carliste, enfin. — C’est un prince, dit-on.

Carnaval les regardait fixement.

— Il faut le mener au poste. — Non, nous n’avons pas le temps, il faut le descendre. — A la Seine le prince! crièrent plusieurs voix.

Déjà quatre bras vigoureux s’apprêtaient à l’enlever lorsqu’un cocher de fiacre, passant, s’écria :

— Eh ! arrêtez, les autres! — Qu’est-ce que tu veux, toi? — Pourquoi voulez-vous faire boire un coup à ce pauvre homme? — C’est un carliste. — Et non, c’est Carnaval.

Les insurgés se regardèrent et prétendirent que cet homme voulait insulter à la révolution en se présentant dans les rues vêtu en Bourbon.

— Vous ne voyez donc pas, dit le brave cocher, que cet homme est fou? Il se promène comme ça sur les boulevards, dans cet harnachement, depuis un temps infini.

Cette explication satisfit pleinement les insurgés, et Carnaval fut ramené en voiture par le cocher qui craignait qu’un nouvel accident n’eût pas des suites aussi heureuses. Tout le long du chemin, il répéta tellement à Carnaval : Vous l'échappez belle! que

celui-ci finit par comprendre que Paris n’était pas aussi calme que de coutume. Aussi, le lendemain, reprit-il ses anciens habits noirs.

Mais la tristesse avec. Il sentit son cerveau se troubler. Il se rappela la mort de son amie. De jour en jour il comprenait que la raison l’abandonnait. Ayant bien réfléchi à ce changement d’humeur. Carnaval alla tout droit sonner à la porte de Bicêtre. Il y resta peu de temps à subir un traitement modéré. Le médecin était tout étonné d’entendre un fou raisonner avec autant de froid sur sa position.

— Faites venir mes habits de couleur, dit Carnaval.

On s’empressa de satisfaire à ses demandes. Quand il eut passé une manche de son habit rouge, il était gai comme devant.

— C’est les habits noirs, dit-il, qui m’avaient rendu malade. Je ne peux pas voir le noir. Vous êtes bien fous, dit Carnaval, de sacrifier à une mode aussi laide. Vous avez toujours l’air d’aller à l’enterrement. Moi, quand je suis très-joyeux, je mets mon habit rouge. Il me va si bien... d’autant plus que mes

amis sont avertis. On se dit : Tiens, Carnaval est de très-bonne humeur aujourd’hui... Si je suis moins folâtre, vite l’habit jaune.. . J1 ne va pas mal non plus. On sait ce que ça veut dire. Quant à l’habit bleu, je le porte les jours où le soleil est moins brillant, où je sqjs un peu mélancolique. — Ah! dit le médecin, vous êtes guéri. Habillez-vous ainsi qu’il vous plaira.

Carnaval, dont les petites rentes diminuaient plutôt qu’elles n’augmentaient, songea à se créer un état. Très-connu de ses compatriotes, il se mit à donner des leçons d’italien. Les familles italiennes le préféraient aux jeunes professeurs, à cause des demoiselles.

De plus, Carnaval avait trouvé une nouvelle méthode d’enseignement. Il ne se servait ni de corrections, ni de pensums ; il ne grondait jamais.

— -Vous savez bien votre leçon, disait-il aux demoiselles ses élèves, à la bonne heure; demain je mettrai mon costume vert-pomme.

Ou bien, comme punition :

— Ah! djsait-il, vous n’avez pas fait votre thème, je ne mettrai pas mon habit café au lait.

Il récompensait avec ses habits, et cela lui était facile, car il possède près de soixante costumes, chacun d’une couleur appropriée, tous étiquetés et appendus , avec le plus grand soin , dans une chambre où nul autre que lui n’entre.

Ainsi vit-il, ce brave homme qu’on traite souvent de fou et qui en remontrerait aux sages. Il n’est pas riche; mais le peu qu’il gagne lui suffit et au delà. Plus d’une fois, il a secouru de pauvres Italiens qui allaient le prier de les introduire auprès des grands personnages de leur pays.

Carnaval connaît tout le monde. Il dîne souvent à l’ambassade italienne, où il tient le haut bout. Les dames lui font cadeau de bijoux sans valeur, de perles, de fanfreluches qui enrichissent sa collection et qui servent à décorer son chapeau.

Tous les matins il se lève à cinq heures de son fauteuil de cuir, car il ne veut pas coucher dans un lit. Il va au marché, sinon pour lui, du moins pour ses amis. Les marchandes de poisson le connaissent aussi bien qu’il se connaît en poisson. Il n’y a pas à

Paris deux cuisiniers plus habiles que lui pour choisir le poisson.

Les achats sont destinés à la table des artistes des Italiens, qui l'aiment infiniment. Pour lui, sa cuisine est bientôt faite; un plat de pommes de terre qu’il accommode lui-même, et il se met aussitôt après en course.

Il est bien rare qu’en sortant de la Bibliothèque royale Carnaval ne rencontre pas quelqu’un et ne lui prenne le bras; alors ce sont des conversations, des dissertations, des discussions sans fin sur i’ Italie, sur la musique. Ce quelqu'un à qui il donne le bras, c’est Bellini, c’est la Malibran, c’est Nacoléon (1).

Après avoir causé avec ces illustres personnages, si Carnaval voit sur son chemin le ventre de Lablache qui encombre le trottoir, il l’arrête.

— Bonjour, Lablache. — Ah ! vous voilà, mon cher Carnaval! — Je viens de rencontrer Beiliui. —

(1) Carnaval, que je ne connaissais que de vue, est venu me rendre, après la publication de cet article, une visite à V Artiste. Il paraît que j’avais oublié M. Laffitte en parlant des célèbres morts-vivants.

Comment! dit Lablache, la première fois qu’il entendit parler de cette rencontre posthume. — Je vous dis que j’ai causé avec Beilini. — Lequel? dit le chanteur-éléphant. — Lequel, lequel? répond Carnaval, il n’y en a pas deux... Je vous parle de l’auteur de la Norma .

Le ventre de Lablache diminuait d’étonnement.

— Mais, Carnaval, vous savez aussi bien que moi que ce pauvre Beilini est mort... — Ah! Lablache, vous êtes fou, dit en s’éloignant Carnaval.

Lablache mit la main sur son ventre pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’un rêve. 11 était habitué aux excentricités de son compatriote, mais l’accusation de folie que celui-ci venait de lui jeter à la tête le surprenait violemment.

Plus tard il en parla dans une soirée d’artistes.

— Cela n’a rien d’étonnant, dit M. B i, Car-

naval est venu tout dernièrement chez moi; il quittait Malibran, m’a-t-il dit. Je discutai longtemps avec lui là-dessus, et comme vous, Lablache, il m’a traité de fou. — Mais c'est vous, lui dis-je, qui êtes fou. Carnaval prit son air sérieux et me dit ; — Je

sais bien que je vous parais fou, mais vous vous trompez. Seulement je suis doué de sens que vous n’avez pas. Tous croyez, pauvres gens, fit-il en haussant les épaules, que Napoléon estmort, et Marie Malibran, etBellini. Ils sontmortspour vous, je le veux bien; mais pour moi jamais. Je vous assure, disait-il avec la plus grande conviction, qu’ils ne sont pas morts, qu’ils m’aiment et qu’ils me fréquentent. Carnaval m’a fait douter de moi-même, continua

M. B i; peut-être est-il doué de la seconde vue

des Écossais. — En tout cas, reprit Pier-Angelo Fiorentino, un des plus charmants esprits de ce temps-ci et de plus le seul traducteur de Dante, Carnaval est loin d’être dépourvu du vulgaire bon sens que nous autres, qui n’avons pas la seconde vue, possédons. Il y a dix ans, j’arrivai à Paris et je me promenai dans les Tuileries. Un homme habillé de rouge me sauta au cou. C’était Carnaval. Je le connaissais très-peu, alors que j’écrivais en Italie- — Ah ! vous voilà, Fiorentino, me dit-il. Un peu effrayé de causer avec cet homme rouge, je l’entraînai sous les marronniers.— -Ne retournerez-vous

pas un jour à Naples? lui dis-je. — A Naples ! répondit Carnaval; mais songez donc qu’il me faudrait être suivi pendant dix ans par les enfants dans mon pays, à cause de mes habits. Non, non, je resterai à Paris; le peuple ne s'inquiète plus de mes vêtements de si jolies couleurs, mais il m’a fallu dix ans pour lui faire son éducation.

18 octobre 1846,

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