A M. EUGÈNE DELACROIX
Monsieur ,
Je devrais commencer par parler de vous et non de moi; mais cet égotismê est ici tellement nécessité par vos œuvres que je n’hésite pas h me rendre coupable d’une pareille impolitesse.
Il y a un an je faisais dans uü journal, qu’il est de mon intérêt de ne pas vous nommer, la critique du salon. J’ai pu m’apercevoir alors, mieux que jamais , de la terreur que vous inspirez aux propriétaires de gazettes ; s’il faut aux masses une initiation profonde de la peinture pour la
comprendre , quelles âneries doivent débiter les gens qui se refusent à tout travail, à toute étude et qui s’en rapportent à leur moi dont la nourriture intellectuelle est si malsaine. Ce moi est rempli , vous le savez , Monsieur, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau pour lalittérature classique et philosophique ; de M. Eugène Süe pour la moderne; des Drolling père et fils pour la peinture. Un peu de daguerréotype , des animaux en verre filé sur la cheminée et une horloge à musique complètent l’éducation de ce moi.
Avec d’aussi vagues renseignements, Monsieur, — mais je compte sur l’intuition dont les grands artistes sont tous doués, — vous feriez le portrait d’un propriétaire de journal. Et ils se ressemblent tous , du grand au petit , du petit au grand. On parle encore de la censure de la Restauration en
matière de journaux ; mais jamais elle n’atteindra les proportions énormes que les propriétaires de feuilles quotidiennes exercent habituellement. J’ai des faits de grands romanciers, de grands poètes, de grands critiques à remplir ce volume : malheureusement ces faits choqueraient trop d’amourspropres. Que ne devait -il pas arriver il y a un an, Monsieur, à moi inconnu et débutant dans la critique picturale ? Eh bien , malgré la censure , malgré les cris des propriétaires, je fis insérer ces lignes dont je vous donne un extrait, car vous ne lisez pas ces journaux :
« Quoique Delacroix se soit soutent inspiré de Gœthe et de Shakespeare, il faut bien prendre garde de lui appliquer les mêmes critiques que nous faisions à M. Ary Scheifer, par rapport au choix de ses sujets. M. Scheifer, cherchant son succès dans ta métaphysique (opinion de Thoré) plutôt que dans la partie technique de la peinture, est un peintrelittérateur. Au contraire, Eugène Delacroix est seulement
peintre ; iï ne prend pas ses brosses en s'écriant : je fais faire de la poésie, il peint.
» j'ai vu quelques bourgeois, effrayés de cette fière peinture* discuter le dessin de Delacroix. — Cette opinion a longtemps parcouru le monde; il est inutile d'expliquer ce dessin aui abonnés têtus qui sont très heureux d'avoir une opinion sur le dessin . Margaritas ante pùrcos ! — Ce qui m'a le plus étonné, ç’a été d'entendre , le dimanche au salon , le peuple très préoccupé de l'auteur des Adieux de Roméo . M. Horace Vernet n'est pas plus populaire. Un Invalide disait à un de fces camarades, en épelant la signature : « Delacroix , c'est noire premier peintre. > Un marchand de vins gros et brutal, tenant deux petits garçons, était arrêté depuis longtemps devant la Marguerite. — « Regardez-moi Ça, petits, leur disait-il avee un ton de voix très admiratif ? > Les petits garçons répondirent qu'ils préféraient une Fleur -de- Marie quelconque, qui était pies de là. — « Ah ! vous aimez mieux e vernis (d voulait dire le brillant et le clair de cette peinture porcelaine); mais le vernis ne fait pas le peintre, dit eu s'éloignant cet homme. >
€ Cette conversation, daguerréotype fidèle, prouve que le peuple vaut mieux que le bourgeois par certains côtés, car
on lui a dît : Delacroix est un grand génie et il le croit fermement; tandis que le bourgeois qui a le sentiment moins artistique que le peuple, a la manie de discuter, espérant prouver par là qu’il sait. »
Le surlendemain de la publication de cet article , je ne me hasardai qu’en tremblant dans les bureaux de la rédaction. J’avais des pressentiments fâcheux qui se réalisèrent. Les avocats qui ne plaident pas, les graveurs sur bois sans ouvrage qui s’occupent de belles-lettres, clamaient contre moi ; le gérant rugissait ; le caissier me regardait comme fou, et le rédacteur en chef avait de violentes envies de me flanquer à la porte , suivant l’expression de Vacquerie. Un de mes amis-hostiles déclara qu’il trouvait l’article trèsbien et qu’il avait obtenu la veille un grand succès au club, — je ne sais trop quel club de commerçants; — l’article avait été lu à haute
voix, et le club s’élait immédiatement désabonné. Ceci , Monsieur , vous dévoile un des misérables côtés de la petite presse parisienne, dite si spirituelle , si jeune, qui est rédigée par des vieillards en cheveux blancs.
Trois jours après, un de ces vieillards qu’on appelle M. Courtois, qui faisait d’ordinaire la critique de peinture, outré des hommages que je rendais à votre génie, venait dans le même feuilleton déclarer que « vous peigniez avec un balai ivre » , et autres plaisanteries. Est-il nécessaire d’ajouter que ce M. Courtois est un homme doué d’une surdité complète, qui regarde les tableaux du salon avec un cornet acoustique-lorgnette.
Depuis, je me suis retiré volontairement de ce journal dont le rédacteur en chef a été condamné a huit mois de prison pour diffamation. Pour-
quoi , Monsieur , ne condamne-t-on pas à une détention perpétuelle les critiques comme M. Courtois? Et à quoi bon la critique en peinture ? J’ai vu le plafond de la chambre des Pairs , le seul plafond français ; il est impossible de rendre cet immense chef-d’œuvre par l’analyse ou la critique. Un feuilletoniste qui a consacré neuf colonnes à analyser le Dante aux Champs-Elysées n’a réussi qu’à me laisser un monde d’ennuis. Votre plafond, Monsieur, m’a laissé un monde de bonheurs.
Et par hasard , un poète allemand , Ludwigh Tieck , m’a rappelé en quelques lignes cette grande peinture : « Ils virent les grands poètes de l’antiquité et causèrent avec eux. Iis en trouvèrent beaucoup dans ces allées vertes et boisées, entre les rochers et les fleurs , près de fontaines murmurantes et de ruisseaux qui fuient , ou bien
sur les hauteurs de la montagne ; et tous chantaient ou composaient en silence. Des nymphes gracieuses et de charmantes jeunes filles les accompagnaient , prenaient soin d’eux . ou les égayaient de leurs douces plaisanteries. La musique la plus douce retentissait dans la forêt, où de tendres zéphyrs se berçaient en murmurant, et l’écho et les rossignols répondaient à ces chants. »
MONSIEUR PRUDIIOiME