‹ ContesChapitre 15 sur 39 · AD SALON · texte numérisé non relu

AD SALON

M. PRUDHOMME (donnant le bras à madame P astêris).

Quel temps, belle dame! quel soleil chaleureux !

Mme PASTÉR1S.

C’est vrai ; il fait bien beau.

M. PRUDHOMME

Il faut beaucoup aimer les arts pour aller au-

jourd’hui au Muséum de peinture; mais les arts sont une si belle chose !

Mme PASTÉRIS.

Et puis ça fait aller le commerce,

M. PRUDHOMMË.

A l’âge de quinze ans, j’avais voulu me lancer dans cette partie. Mou père connaissait un certain Jobé, peintre en miniature, homme de talent s’il en fut jamais. Ce Jobé tenait à ce que j’apprisse la miniature ; mais mon père me dit : Joseph , remarque bien Jobé , c’est un artiste de talent , il est jeune , joli , bel homme ; tel que tu le vois, il finira sur la paille. Joseph, tu annonces une belle main ; avec une belle main , on arrive à tout. Mon père ne dit que trop vrai. Jobé mourut à l’hôpital : je devins un calligraphe de quelque réputation , j’ose m’en flatter.

PASTÉRIS.

Une femme qui reçoit de vos lettres doit être bien flattée.

M. PRUDHOMME

Madame, sans me vanter, j’ai l'ait quelques conquêtes avec ma plume, quoique la plume seule ne soit rien. A la calligraphie unissez le style, a dit un sage. Et j’avais un style bien brûlant , bien incendiaire. J’aurais pu combattre vingt fois pour ce sujet, si mon caractère et les lois du pays ne s’y fussent opposés. D’ordinaire je terminais mes pamphlets amoureux par une signature 'a moi, une signature qui disait tout. La Missive s’adressait-elle à une femme légère, j’employais la signature déliée et coquette. Pour la femme à sentiments, une signature pleine, passionnée et languissante.

Mme PASTÉRIS.

Ah ! monsieur , que je regrette de n’êlre plus jeune !

M. PRUDHOMME

Vous vous moquez, belle dame; vous êtes dans toute la force des sentiments, si j’ose m’ex-

primer ainsi. Les printemps vous ont abandonnée, mais pour faire place à un été plein de feu , et les grappes de votre automne seront bien douces à cueillir.

Mme PASTÉRIS.

Ah ! Monsieur Prudhomme !

M. PRUDHOMME

Faut-il , pour mon malheur que les frimas de l’hiver aient glacé mes sens ! j’aurais voulu , madame , vous faire l’offrande de mes hommages...

M™ PASTÉRIS.

Et M. Pastéris !

M. PRUDHOMME

M. Pastéris ne s’en porterait que mieux. (Riant) Hé ! hé !

M“e PASTÉRIS.

Monsieur Prudhomme, vous êtes bien léger...

M. PRUDHOMME

Ne faut-il pas toujours avoir le petit mot pour

rire? autrement la vie ne serait qu’un calice d’amertumes. Belle dame , nous voici au palais de nos rois. Prendrons -nous le catalogue du Muséum? je vous avouerai que je préfère deviner le sujet du tableau. On a le plaisir de la surprise. Du reste, je suis tout entier à vos ordres.

Mmo PASTÉRIS.

Ce sera comme vous voudrez, monsieur.

M. PRUDHOMME

Je n’en prendrai pas, alors. Je devine facilement ; l’histoire romaine , l’histoire grecque , la mythologie n’ont aucun secret pour moi. La mythologie surtout. Je iis et relis sans cesse le délicieux ouvrage de Demoustier , ses lettres à Emilie. Quelle finesse, quel tour gracieux régnent dans cet ouvrage! On n’est pas plus galant. J’aurais fait des bassesses pour connaître Demoustier, s’il n’était mort. Demoustier et Voltaire, voilà mes auteurs favoris. Ah! madame, la Pucelle... On ne refera jamais la Pucelle. Le connaissezvous, cet ouvrage piquant?

M“« PASTÉRIS.

M. Pastéris l'a dans sa bibliothèque, mais il me défend de le lire.

M. PRUDHOMME

Je vous le prêterai , madame , je vous le prêterai , et vous le dévorerez , j’ose m’en flatter.

{ Ils entrent dans le salon carré • )

M03* PASTÉRIS (devant un tableau de M . Horace Vernet.)

Voyez , monsieur P“udhomme , quel beau tableau !

M. PRUDHOMME

C’est d’Horace Vernet, le fils de Carie Vernet; un farceur encore celui-là. J’ai beaucoup connu un de ses amis. C’était l’homme aux calembourgs. . . Mme PASTÉRIS.

Oh ! un officier français qui va être tué par un Arabe. Malheureux jeune homme !

M. PRUDHOMME

Cependant le marquis de Bièvre l’emportait sur lui...

PASTÉRIS.

Sur cet officier?

M. PRUDHOMME

Pardon , beüe dame ; je dis que le marquis de Bièvre faisait mieux le calembourg que Carie Vernet , le père d’Horace Yernet dont le tableau est sous nos yeux. Un jour il dit à Boilly...

Mme PASTÉRIS.

Mon Dieu, il faut la vie d’un homme pour peindre tout cela.

M. PRUDHOMME

Détrompez - vous , belle dame ; tous ces personnages que vous voyez là ne sont rien ; le peintre ne s’en occupe guères ; il ne fait que les mains.

M™ PASTÉRIS.

Àh ! vraiment ?

M. PRUDHOMME

Certainement, les mains sont très difficiles à

rendre ; le reste , les habits , les têtes , est peint par les élèves. Je reviens à Boilly, que j’ai beaucoup connu: ce fut lui, peut-être, le premier qui porta une tabatière h musique. C’était nouveau alors, nous étions en 4815. Boilly était invité , à cause de son esprit de saillie , dans toutes les grandes réunions. Un soir , il met sa tabatière à musique dans sa poche. On causait au coin du feu ; il lâche un air. Toute la société se regarde ; personne ne s’expliquait d’où venait cette délicieuse musique. Quand Boilly eut joui de l’embarras, il montra l’instrument : on rit beaucoup. Il ne fallait que deux ou trois farceurs comme Boilly ponr mettre le monde en révolution. La tabatièrè à musique devint de mode. Moimême je cédai à la vogue ; j’en achetai une et je m’en trouvai bien ; je crois même...

Mme PASTËRIS.

Monsieur Prudhomme , voici un paysage qui me paraît...

M. PRUDHOMME

Il est fort beau : signé, madame Empis. Il serait bien pour un homme; éclos sous les pinceaux d’une dame, c’est tout dire. Admirez un peu la perspective. Ah ! c’est que la perspective est tout dans un paysage ; sans la perspective , point de paysage.

M-ne PASTÉRIS.

Et les biches ; voyez , elles vont boire !

Très-bien : l’eau est parfaitement rendue ; on distingue même les feuilles des arbres. Ah ! Je paysage ! On fit, si j’ai bonne mémoire, un joli couplet sur le paysage. C’était dans Fanchon-la- VieUeuse , une pièce dans laquelle Mme Belmont fit courir tout Paris ; elle y mettait un mélange de simplicité , de bon ton , d’enjouement et de sensibilité qui vous émouvaient malgré vous, surtout quand elle disait au jeune peintre Francarville, sur un air connu: (à mi-voix)

Au bas d'un fertile coteau ,

Dont je garde la souvenance ,

Je ferai peindre le hameau Qui vit les jours de mon enfance.

Il faudrait être mon époux Pour faire avec moi ce voyage :

J'avais jeté les yeux sur vous...,

Mais peignez- vous le paysage? ( bis }

UN RAPIN (écoutant),

Às-tu fini?

M. PRUDHOMME (s* échauffant)

Frondeur audacieux! Les jeunes gens d’au-* jourd’hui sont bien mal élevés. Éloignons-nous , madame ; je suis d’un caractère bouillant , et il pourrait arriver des malheurs.

Mme PASTÉRIS.

Je vous en prie, monsieur Prudhomme, ne vous fâchez pas; laissez tranquille ce va-nu-pieds avec ses longs cheveux. Ça doit être un peintre.

M. PRUDHOMME

Jamais , madame ; les peintres sont gais , mais

insolents , non. ( Ils arrivent près d’un tableau d’Eug. Delacroix . ) Oh ! l’horreur ! Il est inconcevable que les jurés reçoivent de pareilles choses. Mais c’est peint avec un balai... un balai ivre, même.

PASTÉRiS.

Passons vite, cette peinture m’agace...

M. PRÜDHOMME.

Voyons un peu le nom de l’auteur : Delacroix. On n’a pas d’idée de quelque chose aussi affreux. Je ne prendrais pas ce tableau pour rien. Je ne voudrais pas, moi qui vous parle, avoir lait cela. Pouah ! l’indignité ; j’ai très-peu dessiné , mais je me flatte , avec ma plume , d’arriver à des résultats plus agréables. Une fois, cependant, je faillis me compromettre : c’était lors de la création des préfets, j’habitais le département de Saône-et-Loire, chef-lieu, Mâcon. Vous avez dû , belle dame , boire du vin de ce pays , il est fort bon et peu coûteux. Si mes souvenirs sont

exacts, il coûte 75 centimes la bouteille; ce n’est pas ici , à Paris , où l’on ne boit que des vins falsifiés, qu’on en trouverait à ce prix. Franchement, je voudrais revoir Mâcon rien que pour ses vins. Les habitants sont aimables ; on y tient bonne table. Le bon vin ! il m’en souviendra longtemps.

Mmc PASTÉRIS.

Oh! les pauvres petits; ils vont être dévorés par le loup ; et la pauvre mère qui se dresse contre la croix. Le loup a l’air d’avoir bien faim. Croyez-vous, monsieur Prudhomme, qu’il les dévorera, le loup?

M. PRUDHOMME

Soyez tranquille , madame. Remarquez dans le fond un garde-chasse qui arrive avec son fusil. Il ne laissera pas se consommer un attentat aussi déplorable. Cependant il n’y a pas toujours de gardes-chasse. Nous voyons à chaque instant , dans les gazettes, des évènements beaucoup plus douloureux. Le peintre n’a rien inventé.

Mme PASTÉR1S.

Vous croyez qu’il l’a vu.

M. PRUDHOMME

Certainement, madame. Mais voici qui est plus gai, ce portrait de villageoise âgée; elle va parler.

Mme PASTÉRIS.

Et elle reprise ses bas. Pauvre vieille femme , à son âge !

M. PRUDHOMME

Ce n’est pas qu’elle ait mauvaise vue. Son mouchoir est parfait d’exactitude.

Mme PASTÉRIS.

Oui , c’est de la laine toute pure.

M. PRUDHOMME

Et les rides. Voilà ce qui me confond dans la peinture. C’est à s’y tromper. Remarquez encore une fort belle peinture, là, un peu élevée...

Mme PASTÉRIS.

Des femmes nues , c’est un peu libre.

M. PRUDHOMME

Pardon , madame , le sujet en est historique.

Mme PASTÉRIS.

Alors, il n'y a rien à dire; mais il est bien compliqué , ce sujet. Un Espagnol , très-bel homme, du reste; beau costume, et des Turcs.

, M. PRUDHOMME

Je ne suis pas bien au courant , je vais m’enquérir près de ce monsieur qui a un catalogue. (A un monsieur) : Un million de pardons, monsieur, si je vous dérange, c’est pour une dame qui désirerait connaître le n° 688?

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