‹ ContesChapitre 16 sur 39 · LE MONSIEUR · texte numérisé non relu

LE MONSIEUR

Comment donc , monsieur , pour une dame , certainement, (il lu): « Don Àlvarès h la re- » cherche de sa femme , enlevée par des pirates » d’Alger, la retrouve en vente dans un marché ? d’esclaves; xve siècle. »

Monsieur, c’est à charge de revanche. Belle

dame, vous aviez deviné juste en disant que c’était un Espagnol : don Alvarès, sujet historique. Des pirates, les Turcs, l’avaient enlevée. L’action se passe au xve siècle ; on était encore en pleine barbarie , les mœurs n’avaient pas alors le vernis d’aujourd’hui.

M™ PASTËRIS.

Je crois bien , enlever des femmes !

M. PRUDPIOMME.

Ce don Alvarès dut être fort désolé, car son épouse est très-bien.

Mme PASTËRIS.

Elle a tout au plus vingt ans.

M. PRUDIIOMME.

Lui porte sur sa physionomie vingt -cinq à vingt-sept ; une union bien assortie. Enfin le mari se met à sa recherche dans les pays les plus lointains. 11 arrive chez les Turcs. Vous n’ignorez pas qu’ils trafiquent sur les femmes.

Mme PASTERIS.

Les barbares !

M. PRUDHOMME

Il croit reconnaître une taille chérie, il lève le voile. O surprise! c’est son épouse. Vous pensez s’il est heureux. Le contentement se lit sur son visage. Voilà ce que j’appelle un sujet bien rendu.

Mme PASTÉRIS.

C’est très-intéressant.

M. PRUDHOMME

Nous en verrons bien d’autres. Tenez , ce décrotteur. Oh ! c’est parfait : la dame trousse un peu sa robe. On voit même le mollet; hé! hé!

M™ PASTÉRIS.

C’est trop.

M. PRUDHOMME

Au contraire , ce n’est peut-être pas assez ; hé! hé!

Mme PASTÉRIS.

Oh! vous êtes trop libre , monsieur Prudhomme. Mais, c’est particulier ; une femme nue, adroite, et qui fume.

M. PRUDHOMME

Où voyez-vous? Là-bas, j’aperçois. Ceci demande des explications. C’est une modèle.

Mme PASTÉRIS.

Comment, me modèle?

M. PRUDHOMME

Oui , qui sert aux artistes.

Mme PASTÉRIS.

Et elle se déshabille ainsi , sans rien , devant deux cents personnes, car ils sont deux cents?

M. PRUDHOMME

Que voulez-vous? C’est son état de se déshabiller.

Mmc PASTÉRIS.

Fi! l’horreur.

M. PRUDHOMME

C’est un mal pour un bien ; il n’y a pas de peinture possible sans cela.

Mme PaSTERIS.

Mais elle n’a pas besoin de fumer, et sans chemise, surtout.

M. PRUDHOMME

Je vous l’abandonne sur ce point. Vous devez sentir que ce ne sont pas des femmes de mœurs très-régulières; cependant on en a vu...

Mme PASTÉRIS.

Je ne crois pas; une créature qui se prive de tous ses effets devant un tas d’hommes... Non , on ne m’ôtera jamais cette idée-là !

M. PRUDHOMME

Les artistes ne laisseraient jamais entrer qui que ce fût quand ils ont une modèle.

Mme PASTERIS.

Voyez-vous bien? C’est assez clair.

M. PRÜDHOMME.

Cependant un jour feu Drolling me laissa voir sa modèle ; il est vrai qu’elle était habillée...

Mme PASTÉR1S.

A la bonne heure.

M. PRÜDHOMME.

Feu Drolling est celui qui a peint au Louvre l’Intérieur de Cuisine , un bijou , c’est ravissant ; les marmites sont k prendre à la main. On compterait volontiers chaque brique du plancher; mais il prenait son temps. Il me disait, à moi qui vous parle : « Monsieur, j’ai mis quatre mois à peindre » le balai. »

Mme PASTERIS.

Quelle patience !

M. PRÜDHOMME.

Oui, nous avons des personnes qui pensent qu’on dessine par dessous la jambe; ces personnes se trompent. Feu Drolling disait toujours :

« Le génie sans la patience n’est rien , » et il avait raison. Je lui portai un jour, par plaisanterie , un soldat dessiné par moi en traits à la plume. Je ne vous dis pas cela, madame, pour me flatter; il le trouva très-bien et le fit encadrer.

Mme PASTÉR1S.

Vous êtes vraiment un homme universel, monsieur Prudhomme... Véus étiez né artiste!

M. PRUDHOMME

Aussi les ai-je toujours fréquentés. La mort de feu Drolling m’affecta beaucoup. La mort est cruelle! j’oserai même la qualifier d’impitoyable; elle s’attaque aux rois comme à leurs plus simples sujets. Elle moissonne les artistes avec sa faux tranchante... Mais je vous ennuie peut-être avec mes pensées philosophiques...

Mrae PASTÉRIS.

On ne s’ennuie jamais avec vous , monsieur Prudhomme.

M. PRUDHOMME

Vous êtes trop aimable, belle dame. Veuillez voir ce sujet gracieux.

Mme PASTÉRIS.

Le petit amour!

M. PRUDHOMME

Précisément; encore un emprunt à la mythologie. L’idée est ingénieuse de l’avoir fait voguer sur son arc comme sur un bateau. Il est tranquille celui qui cause tant de passions. Sa flèche, qui a transpercé tant de cœurs , sert d’éventail , et son mouchoir tient lieu de voile.

Mm* PASTÉRIS.

On voit qu’il y a du vent.

M. PRUDHOMME

C’est un doux zéphyr qui le mènera vile à Cythère.

Mme PASTERIS.

Comme c’est bien peint; c’est tendre.

M. PRUDHOMME

Il est impossible de rendre avec plus de chasteté une image voluptueuse. Il a beaucoup de talent, et il ira loin, ce jeune artiste.

M“° PASTÉRIS.

Vous croyez?...

M. PRUDHOMME

J'en suis sûr ; il a dû recevoir des conseils de Girodet. Encore un grand artiste que les arts pleureront longtemps.

UNE DAME tenant par la main un petit garçon .

Vois-tu , Fifi , n’a pas été bien sage le petit garçon à sa maman qu’est malade.

FIFI

Oui, maman.

LA DAME

N’a renversé le bouillon.

FIFI

Oui , maman.

LA DAME

La maman le gronde beaucoup; n’a l’air triste, le petit poulot.

FIFI

Oui, maman.

LA DAME

Tu ne seras pas méçant jamais, comme le petit à sa maman.

FIFI

Oui , maman.

M. PRUDHOMME

Voilà un petit garçon bien intelligent. ( La dame faü un sourire.) Elle est bien conservée, cette dame.

M100 PASTÉRIS.

Oh ! cela dépend.

M. PRUDHOMME

Je m’entends, pour son âge. (Bas.) Voyezvous ce tableau du roi à Windsor?

Mme PASTÉR1S (haut).

Louis-Philippe.

M. PRUDHOMME (bas).

Lui-même. Il ne faut pas parler trop haut devant ce tableau. Cette peinture est due au pinceau d’Edouard Pingret. Je le connais aussi; il m’aime beaucoup : nous avons à peu près le même caractère. Il ne fait pas un de ses délicieux petits tableaux sans me consulter.

Mme PASTÉR1S.

Vraiment?

M. PRUDHOMME

Il était de la suite du roi, en Angleterre. C’est un homme fort bien en cour ; mais il ne ressemble pas à tous ces gueux d’artistes qui mangent tout, qui vont au café, qui font les cent dixneuf coups. Non, il est riche, avec cela économe. Pingret donne des soirées délicieuses , où va le grand monde. On prend chez lui du moka délicieux. Quel moka! Je ne sais trop où il sc

fournit. Dernièrement , l’empereur de Russie lui a envoyé du thé de caravane , ce qu’il y a de plus fin en thé.

Mme PASTER1S.

Alors c’est un bon peintre?

Les souverains se l’arrachent.

M™ PASTËRIS.

C’est beau , pourtant, d’arriver là.

M. PRUDHOMME

Oui, mais tout le monde ne s’appelle pas Pingret.

M“e PASTËRIS.

Regardez donc, monsieur Prudhomme, la robe de cette dame, une robe gorge-de-pigeon.

M. PRUDHOMME

C’est vraiment du satin; il est impossible de pousser plus loin l’illusion. Mais je la reconnais , cette dame, c’est Mme Lecocq.

Mme PASTÉR1S.

Oh! non, Mme Lecocq n’a jamais porté de robe aussi riche.

M. PRÜDHOMME.

La robe ne fait rien ; voyez plutôt le nez , la bouche, les yeux...

PASTÉRIS.

Mme Lecocq a le nez beaucoup plus fort , et elle prise, avec ça.

M. PRÜDHOMME.

Je ne dis pas; alors le peintre l’aura flattée. Au surplus, je veux en avoir le cœur net. (A un jeune homme :j Monsieur , auriez-vous l’insigne complaisance de me permettre de vous demander si le nom de cette dame est sur le catalogue.

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