LE JEÛNE HOMME
Oui, monsieur, c’est le maire d’Yvetot. (Il
s'éloigne . )
M. PRUDHOMME
Ce jeune homme me paraît très-original ; mais il est peu complaisant.
Mmo PASTËR1S.
Le voyez-vous, votre jeune homme, qui rit là-bas avec un de ses amis, ou qui se moque?
M. PRUDHOMME
C’est un peintre , alors ; les peintres n’en font pas d’autres. Duval-le- Camus père excelle dans ces sortes de plaisanteries.
Mme PASTÉRIS.
Je ne trouve pas cela plaisant.
M. PRUDHOMME
Oh! elles ont bien leur charme. Dernièrement on tracassait Buva! -le - Camus père dans une maison pour obtenir de lui une croquade. Les croquades de Duval sont très-recherchées , peutêtre plus encore que celles de Pingrel. Duval demande une feuille de papier très-longue ; on l’entoure, on est dans l’enchantement d’avoir une croquade d’un homme artiste jusqu’au bout des ongles. Duval dessine une corde de danseur tendue; puis, dans le haut, un petit bonhomme imperceptible tenant un balancier. Cette plaisanterie me fit rire aux larmes, ainsi que toute la société.
Mmo PASTÉRIS.
Effectivement, c’est très - amusant. Monsieur Prudhomme , n’en avons-nous pas assez pour aujourd’hui? Ces tableaux vous donnent mal à la tête.
M. PRUDHOMME
Vous n’êtes pas la seule, belle dame; il faut
en avoir l’habitude. Ce n’est pas l’unique inconvénient de la peinture. De tous ces jeunes peintres, la moitié peut-être aura trépassé l’année prochaine.
Mme PASTÉRIS.
Seigneur! est-il possible?
Hélas! il n’est que trop vrai! La peinture mine la santé. Vous comprenez , le vernis , l’odeur ; l’estomac est bien vite délabré. C’est ainsi qu’on explique la mort de Girodet.
Mme PASTÉRIS.
Vous avez bien fait alors de ne pas vous mettre artiste.
M. PRUDHOMME ( faisant retentir sa basse-taille ).
Oh! nous avons du creux (1).
20 mars 1 846.
(1) Quelques- uns me reprocheront peut-être d’avoir emprunté
à M. Henri Monnier la célèbre création de Monsieur Prudhomme. Je réponds à cela que Monsieur Prudhomme n’est pas un individu , mais des individus. Le célèbre caricaturiste a créé, sans s’en douter , la plus grande figure du 19e siècle. Autrefois le peuple s’appelait Jacques Bonhomme ; aujourd’hui la bourgeoisie s’appelle Monsieur Prudhomme. Cela est malheureux pour la nation française , mais cela est.
Qu’on ne s’y trompe pas, Monsieur Prudhomme au salon n’est pas une simple farce; cette étude a la prétention de peindre la classe d’individus qui a nommé cette année M. Brascassat à l’Institut, qui souffre les inspirations de M. Chapuis. Montlaville à la chambre, qui s’enthousiasme devant les caricatures de feu Grandville, qui a dévoré, acheté avec ou sang illustrations, les huit et quelques éditions de Jérôme Paturol , en un mot les Monsieur Prudhomme.