D'UNE SERINETTE
Madame veuve Brodart , la mère.
Toute petite ville de province a une rue
particulière , une rue occupée seulement par des bourgeois, isolée, à l’ombre et silencieuse. Il y pousse de l’herbe. Cependant cette rue calme comme un cercueil, où les rideaux sont soigneu-
sement tirés, gouverne la ville ; c’est de là que partent les accusations les plus terribles , en ce sens qu’elles sont sourdes, anonymes et qu’elles éclatent sur la ville comme des trombes.
Un étranger passe dans cette rue : il n’a vu personne aux fenêtres; mais vingt yeux embusqués derrière l’ouverture imperceptible d’un rideau ont pris son signalement. Chacun s’interroge; aussitôt après, on fait l’instruction.
Si les bourgeoises de la rue Châtelaine espionnent ainsi les étrangers, quelle attention n’apportent-elles pas à disséquer , à scalper les moindres faits et gestes de leurs concitoyens. Le malheureux sujet qui est dénoncé à ce féminin tribunal des dix , est plus à craindre que s’il était accusé d’empoisonnement ; les bourgeoises sont aussi habiles à trouver matière à dilfamation que l’est l’appareil de Marsh à recueillir du poison. — On sait que cet appareil trouverait de l’arsenic dans une botte de foin.
Madame veuve Brodart, que toute la ville
appelait la mère, pour la distinguer de sa bru, madame Brodart - la -jeune, demeurait dans la rue Châtelaine; quoique entourée du terrible comité secret, elle n’en faisait pas partie active. Elle y remplissait le rôle de personnage muet, c’est-à-dire que son grand âge l’empêchant de sortir, elle recevait des voisines qui entamaient chaque soir les histoires à l’ordre du jour. Madame Brodart prenait plaisir à cette gazette vivante, mais elle n’y voyait point de mal.
Elle était receleuse de secrets , sans le savoir. J’allais souvent chez madame veuve Brodart pour jouer avec ses neveux et ses nièces. Peutêtre dois-je à cette brave dame le goût prononcé de la musique. Voici comment.
Dans une grande armoire de chêne, pleine de linge rangé avec une propreté hollandaise , se trouvait une serinette qu’on nous confiait lorsque nous avions été bien sages à l’école.
— « Surtout prenez garde de l’abîmer, s’écriait madame veuve Brodart. » Cette serinette portait
sur le couvercle un petit papier imprimé , indiquant les airs notés. Ainsi :
« Ouverture de la chasse du jeune Henri.
« Air de Philadelphie (2 fois).
« Le Point du jour.
« La Monaco (3 fois).
« Air de la Flûte enchantée.
Je me rappelle que le Point du jour, quoiqu’inscrit sur le catalogue , manquait. Un neveu de madame Brodart avait tourné trop violemment le cylindre et avait éraillé quelques petites pointes de cuivre nécessaires à cette musique.
— Ah ! Seigneur, disait madame Brodart d’un ton de voix douloureux, ils m’ont abîmé mon Point du jour... Passez vite à l’autre air, petits brisaques. — Brisaque, dans le dictionnaire néologique de la province , signifie un enfant qui casse , qui détruit tout. — Un jour que je jouais Pair de Philadelphie , et que je changeais les crochets pour passer à un autre air, madame Brodart se leva d’un bond de son fauteuil , me
repoussa brusquement et s’empara de la serinette* Mon grand crime était de n’avoir joué qu’une fois l’air de Philadelphie, tandis que le catalogue indiquait qu’il fallait le jouer deux fois.
— Tu me feras mourir, petit vaurien, dit-elle, vous avez déjà cassé mon Point du jour, vous le faites exprès, n’est-ce pas...? va, je le dirai à ta mère... qu’elle te donne le fouet. .. maudit enfant ! Il n’en fait pas d’autres. Je le défends, vois -tu, de toucher jamais à la musique...
Madame Brodart appelait sa serinette : là musique.
— Vous n’y toucherez plus, ajouta-t-elle, ni les uns ni les autres, vous me faites trop de mauvais sang. Quand vous voudrez entendre la musique , M. Peinte s’en chargera.
M. Peinte était un avocat qui n’avait jamais exercé : « Il est trop simple , disaient les fortes têtes du pays. » Dans ce sens, simple est le synonyme bien proche d’idiot. Les provinciaux avaient raison : si M. Peinte n’était pas idiot , il
n’avait jamais donné signe que d’une très médiocre intelligence.
Pâle, blond, les yeux inquiets, le crâne fuyant et se développant en pointe, M. Peinte marchait des épaules , la tête inclinée sur l’épaule droite. Sa bouche blême, toujours ouverte, ne démentait pas l’opinion que les moins phrénologues pouvaient avoir de son esprit , en examinant son crâne pointu. M. Peinte dépensait son peu d’intelligence dans de petits travaux semblables à ceux des forçats et des castors; il tournait des maisons, des toupies et divers petits objets en bois, qui le faisaient aimer des enfants. Il était propriétaire d’une tabatière à musique ; — ce meuble jouit d’un grand succès dans sa nouveauté. Il jouait aussi un peu du flageolet et il s’empressait d’aller faire danser, les jeudis de sortie , les jeunes demoiselles entre elles dans leurs familles. Nous l’aimions , car il apportait , chaque fois que nous le voyions , un nouveau tour, une nouvelle curiosité. Ainsi, il s’occupait un peu de
physique amusante , de tours de cartes. Ce qui nous surprenait le plus , c’était son pouce très mobile , qu’il faisait plier sur le dos de sa main , dans la perfection, disait madame Brodart.
M. Peinte ne manquait jamais de venir exactement chaque jour de deux à quatre heures visiter sa vieille amie. Il arrivait de la promenade avec une provision de nouvelles fraîches , qu’il recueillait de ci et de l'a.
— Il est donc survenu quelque chose à M. Peinte? dit madame Brodart en entendant sonner deux heures.
Quelques minutes après , celui-ci entra :
— Ah ! monsieur Peinte , vous êtes en retard.
— Oui, dit-il, mais j’apporte une grande nouvelle... nous avons enfin un organiste.
— Il est de fait que ça ne pouvait pas durer,
— Un Allemand , m’a-t-on dit.
— Encore un étranger, s’écria madame Brodart dans un moment d’esprit national, des brigands qui sont venus ici avec les cosaques !
— Permettez , madame Brodart , ils sont bons musiciens.
— Allons donc! musiciens comme ma poche... des gens qui ont été de l’invasion ne peuvent pas être musiciens. Et puis quand ils seraient musiciens, n’y en a-t-il pas assez dans le pays?... Non, dit-elle en s’échauffant, c’est un fait exprès, lis crèvent de faim chez eux, ils viennent manger notre pain. Le gouvernement est bien bon... si ça me regardait seulement un jour...
— Mais, madame Brodart, tout ça dépend du conseil municipal...
— Ah ! votre conseil municipal, un tas de je ne sais quoi... Enfin je ne peux pas les voir ici, vos Allemands. Il y en avait deux logés chez ma mère, du temps de l’empereur; de grands bêtas qui ont des cheveux de filasse; ils ne savent seulement pas répondre oui ou non, ils disent ia à tout bout de champ... c’est pas des hommes, ça...
— Qu’est- ce que ça nous fait, après tout? dit M. Peinte.
— Voilà comme vous êtes, vous, qu’est-ce que ça nous fait... mais ça nous fait beaucoup... ces gens là, quoi, viennent prendre l’argent dans notre poche; je suis bien sûre que , s’il était là, M. Peinte père serait de mon avis.
Madame Brodart aimait à étayer ses opinions de celles de M» Peinte père, juge du tribunal et homme important. Comme elle le nommait * M. Peinte père entra ; quand elle entamait une discussion avec ses voisines et qu’elle se trouvait battue , madame Brodart avait recours à un artifice oratoire qui ne lui fit jamais défaut : « M. Peinte père prétend.*. » , disait elle. Ce fameux mot prétend, coupait court à toutes discussions ; les voisines le savaient et se seraient bien donné de garde d’aller contre une autorité aussi grave,
M. Peinte, qui montrait la plus grande docilité aux avis de son père , ne sut que répondre à son arrivée. Aussitôt madame Brodart reprit la parole, et expliqua avec ses précédents arguments la question de nationalité qui était survenue à propos
de l’Allemand. Le juge s’étant recueilli gravement et ayant plongé ses doigts dans sa tabatière, en retira une prise et une opinion. Il donna gain de cause 'a madame Brodart la mère.
L’®s*g«nis4c.
La veille de cetie conversation, de la diligence de Paris descendaient un vieillard et un enfant que le conducteur appela M. Freischmann et son fds.
L’organiste de la ville étant mort, le curé avait fait demander un musicien qui pût en même temps apprendre le chant aux enfants de chœur de la maîtrise.
L’évêque du diocèse nomma l’Allemand.
Quand l’organiste descendit de voiture , les curieux et les flâneurs de la ville remarquèrent avec étonnement ce petit vieillard qui avait la mine d’appartenir à un autre siècle. Freischmann portait de larges lunettes bleues, au travers des-
quelles se pouvaient voir de petits yeux perçants, quoique fatigués. Sa bouche large et très mobile était rentrée par suite de la perte des dents ; la lèvre inférieure aimait à se reposer sur la lèvre supérieure , ce qui donnait un aspect satyrique à sa physionomie. L’Allemand ôta son chapeau à larges bords pour secouer la poussière qui y avait élu domicile pendant la route , et l’on put voir son front chauve sur le milieu , tandis que les oreilles étaient cachées par une touffe de cheveux plats, grisonnants et raides comme des momies.
Il était vêtu d’un habit noir a la française et d’un pantalon noir étriqué , qui tirebouchonnait autour de deux maigres jambes. Le tout était très râpé.
— Tu es fatigué, mon petit Rosenblutt ? dit-il à l’enfant. — Oh ! le joli enfant, dirent les com • mères. — Est -il d’un beau rose! — Les beaux cheveux blonds ! — Il a l’air si doux ! — Quel ange du bon Dieu !
Si les mères n’ont jamais entendu de plus
suave musique que les compliments qu’on adresse k leurs enfants , il n’en fut pas de môme pour Freisehmann. Il avait attendu patiemment qu’on lui donnât sa boite à violon ; quand il l’eut, il se tourna vers les femmes et fit une grimace qui valait un coup de dents ; après quoi il marcha très vite vers le presbytère , tenant à la main l’enfant.
— Avez -vous vu, dirent les commères, sa mine à cet homme ?
— J’ai cru qu’il voulait nous avaler,
— Pauvre piau Jésus, je le plains d’avoir un père pareil.
— C’est donc son père? On ne s’en douterait pas.
Le lendemain , Freisehmann était installé dans un logement qui attient à la cathédrale. Ce logement consiste en une grande galerie de pierre très obscure, qui conduit à une petite pièce humide au rez-de-chaussée. Derrière cette pièce se fi ouve une salle immense, soutenue par deux
piliers gothiques, qui sert de maîtrise. Un petit jardin où poussent des pavots communs, et qui pullulent malgré les mauvaises herbes, était destiné à égayer cette triste habitation.
Le curé vint rendre visite à son organiste.
— Comment vous trouvez-vous ici, M. Freischmann ?
— Trop bien, dit-i! d’une voix aigre et stridente... La musique me console de tout.
— Si vous vouliez faire arranger le jardin, je pourrais vous envoyer mon jardinier.
— Ah! je n’aime pas les fleurs... Rosenblutt non plus... 11 lui faut de la musique à l’enfant.
Rosenblutt courait déjà dans le jardin.
— A propos d’enfants, reprit l’organiste, combien en avez -vous qui chantent, monsieur le curé ?
— Nous avons douze enfants de chœur ; de plus, diverses personnes pieuses envoient à la maîtrise leurs enfants, qui chantent aussi à la
messe.