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— Bon, bon, je vois, dit Freischmarm.
— Pour plus de renseignements, je vais envoyer chercher Brnge , le serpent de la cathédrale, qui était chargé par intérim des enfants de chœur.
— Monsieur le curé, je vous demanderai une faveur. Je ne puis jouer de l’orgue que parfaitement isolé... Je désire avoir seul la clef de la porte qui y mène; je ne reçois personne.
— Si vous y tenez absolument ; cependant il vous faut un homme pour souffler.
— Non, pas besoin... Le petit me suffit...
— Comment, vous fatiguez un enfant aussi jeune, aussi gentil?
— Hein! dit Freischmann, qui semblait ne pouvoir entendre parler de Rosenblutt, ça me
regarde... Il le faut pour sa santé, au petit.
L’archidiacre se retira fort étonné de la conversation d’un tel original. Peu après, Bruge entra , le serpent sous le bras , suivi de ses élè^ \es. J’étais du nombre; comme j’avais une belle
voix, mes parents me faisaient suivre les cours de la maîtrise.
— Vous êtes le serpent? dit Freischmann , vous êtes musicien sans doute?
— Oui, dit Bruge un peu embarrassé de cet interrogatoire à brûle-pourpoint.
— Voyons... faites chanter ces marmots , que je connaisse leur force.
Bruge nous rangea en cercle et nous fit chanter un morceau. À peine au milieu, Freischmann, qui avait comme des attaques de nerfs , s’écria : — Assez , assez , arrêtez !
Les enfants , effrayés par cette voix perçante qui dominait le chœur, se turent.
— Monsieur, dit Freischmann à Bruge. j’en ai entendu assez, vous pouvez vous retirer maintenant... Quelle éducation ! Ils m’ont gâté la voix de ces petits... Tout est à refaire... C’est bien, Monsieur, dit-il en reconduisant Bruge.
Et il revint en parlant toujours à lui-même.
— Oh! la musique... Ils ne savent rien dans
ce pays. — Rosenblutt, cria-t-il , viens ici, viens vite.
Nous nous regardions tous effarés. À l’ordinaire, nous passions les répétitions à rire, à jouer, à faire mille tours au pauvre serpentiste ; mais ce petit homme maigre , avec sa bouche tout à la fois goguenarde et remplie de fiel, nous rendait plus silencieux que le plus terrible maître d’école. Rosenblutt accourut en tenant un papillon.
— Tiens, papa, vois donc ce que j’ai trouvé dans le jardin...
— Nous n’avons pas le temps, dit Freischmann en embrassant les joues roses de l’enfant, apportez le violon... Et vous autres, attention, qu’on ne bronche pas, nous dit- il, vous allez faire la gamme chacun à votre tour.
Quand nous eûmes fait la gamme, il nous divisa en trois groupes de cinq, et il nous avertit que Rosenblutt conduirait les chœurs. Cela nous fit rire. Nous étions presque tous âgés de sept à
dix ans, et le chef qu’on nous donnait paraissait avoir quatre ans à peine. Rosenblult revint avec de la musique copiée et la boîte à violon. Il nous distribua les parties. Freischmann donna l’accord, et nous commençâmes à chanter. Rosenblult tout d’un coup se mit en colère.
— Eh! dit-il, il y a un bémol à la clef...
Cela me fit sourire. Freischmann vint a moi : — Ris encore, toi, je te mets h la porte... Quand Rosenblutt vous fera quelque observation, vous l’écouterez , ou , sinon , vous aurez affaire à moi. Vous pouvez vous en aller , en voilà assez pour aujourd’hui , poursuivit Freischmann ; revenez demain à la même heure... nous essaierons de la musique plus facile.
Nous partîmes sans plus attendre , comme on pense , fort contents d’éhapper à la tutelle d’un maître de chapelle aussi terrible.
La Paroisse ialnt-fipégoipe.
La ville de M , quoique petite , est divisée
en deux paroisses : la paroisse Notre-Dame et la paroisse Saint-Grégoire. Notre-Dame est la cathédrale, Saint-Grégoire l’église.
Notre-Dame est un monument très-curieux du xin,e siècle , mais dans un mauvais état de con servation. On craint qu’une tour ne s’abatte. Le conseil - général du département, composé d’avocats en majorité, c’est-à-dire de bavards ignorants et voltairiens , juge à propos, à chaque session , de ne voter aucun subside à la cathédrale.
L’église de Saint-Grégoire , bâtie à la fin du xvme siècle , a plus de chances de durée. La ville est trop pauvre pour allouer les moindres fonds à l’entretien de ses monuments ; aussi Notre- Dame est-elle obligée de vivre des aumônes des fidèles. Mais, quoique la cathédrale réunisse dans
sa zone un plus grand nombre de paroissiens , elle est loin d’être aussi riche et aussi bien entretenue que Saint-Grégoire , paroisse des marchands et de la bourgeoisie opulente. Ainsi la cathédrale , qui gouverne la ville , est pauvre , au lieu que l’église , sujette de la cathédrale , est riche, il est facile de comprendre la lutte sourde qui existe entre les deux fabriques. Si l’archidiacre a une chape neuve un jour de grande cérémonie, soyez sûr que, le lendemain , le curé recevra assez d’aumônes pour pouvoir éclipser son chef catholique.
Dans un salon de la paroisse de Saint-Grégoire, on s’inquiéta beaucoup, le lundi suivant, des débuts de l’organiste. M. Peinte jeune s’y trouvait avec son père. M. Mercier, qui passe pour grand musicien, depuis qu’il a chanté dans un concert avec Romagnési père, fut interrogé sur le nouvel . organiste.
— Je ne suis pas assez connaisseur, dit -il, pour oser donner mon opinion sur cet Allemand.
Je désirerais savoir ce qu’en pense M. Peinte père?
— Madame Brodart la mère me disait , il y a quelques jours, avec beaucoup de justesse dans le raisonnement , qu’il était peu rationnel d’avoir appelé ici un étranger,
— Oui, dit madame Fréminet, chez qui se tenait la soirée , je ne sais pas s’il a du talent , l’organiste de la cathédrale , mais on dit qu’il est fon...
— Je sais bien autre chose sur l’organiste, dit
M. Peinte fils d’un air mvstérieux , mais c’est
bien grave.,,
— Dites toujours , monsieur Peinte ?
— Cet Allemand, m’a- 1- on dit..,, prenez garde, ce n’est pas moi qui voudrais en parler le premier...
— Peinte, tu as raison, dit le père, il ne faut jamais assumer sur sa tête la responsabilité d’une confidence dangereuse..,
- — Oh! monsieur Peinte, fit madame Fréminet;
rien ne sort d’ici... nous sommes entre amis, d’ailleurs.
— Eh bien! cet Allemand, dit-on, est protestant.
— Oh ! s’écria l’assemblée.
— Il ne manque pas de talent, dit M. Mercier.
— Le talent n’est rien, dit M. Peinte père, dans de pareilles circonstances.
— Et on lui confie des enfants , à ce protestant,..
— Mais il les corrompra , dit madame Fréminel... nous ne le souffrirons pas; j’en parlerai à M. Carron, notre curé. Si M. Carron ne voulait pas avertir son supérieur, car après tout c’est son supérieur, j’en écrirais plutôt à monseigneur l’évêque...
— Madame Fréminet, dit Peinte fils, qui voyait, à l’exaltation de la dévote, que son secret allait courir les rues, je n’ai pas affirmé, permettez, qu’il était protestant...
— Effectivement, dit Peinte père , mon fils a
annoncé cette nouvelle sous une forme dubitative.
— Je ne dis pas, reprit madame Fréminet, que M. Peinte ait affirmé ; mais moi j’affirme , je prends tout sous mon bonnet... M. le curé de Notre-Dame est capable de tout; mon Dieu, je ne lui en veux pas, c’est pour faire des économies. Il se sera dit : un organiste protestant ne coûte pas si cher, prenons un organiste protestant.
— Dame, c’est juste , dit M. Peinte père.
— J’aurai des nouvelles ; soyez en sûrs , le protestant ne restera pas longtemps ici.
L’Orage gronde snr la tète de Vretaclimann.
L’orgamste ne se doutait guère du trouble qu’il excitait dans la ville. Il était dans sa petite chambre noire, occupé a écrire une partition. De temps en temps un cri aigu sortait de sa bouche , sa plume alors s’arrêtait : sans doute l’insr piration lui faisait défaut. Il regardait le petit lit
dans lequel dormait Rosenbiutt ; puis il se levait, parcourait la chambre à grands pas, embrassait l’enfant avec précaution pour ne pas l’éveiller, et se remettait à écrire.
Rosenbiutt se réveilla et cria doucement: Papa. Freischmann vint à lui.
— Tu veux te lever?
— Oui , papa , après que j’aurai fait la prière à maman Grete.
L’enfant se mit à genoux sur le lit » joignit les mains et dit :
— Maman Grete, j’ai encore bien dormi en pensant à vous. Maman Grete , je prie pour vous qui êtes dans le ciel en compagnie des anges. Faites que papa soit toujours heureux. Adieu , maman Grete.
Freischmann, en entendant cette prière naïve, pleurait comme un enfant, car c’était pour lui un triste souvenir que la pauvre Grete , qui ne lui avait été enlevée que depuis un an. — Il s’essuya les yeux.
— Tu ne m’embrasses pas aujourd’hui , Rosenblult?
L’enfant courut vers son père , qui couvrit sa figure de baisers et de caresses.
— As-tu bien dormi? dit -il en passant ses longues mains amaigries dans les cheveux bouclés de Rosenbiutt.
— Oui, papa, j’ai vu des anges qui donnaient un grand concert; ils avaient des violons, des flûtes, des cors comme tout le monde... Et puis, le bon Dieu conduisait l’orchestre... C’était joli, joli... après ça le bon Dieu a dit : 11 me manque une voix pour faire les solos, à cause qu’il y a l’ange Gabriel qui est enrhumé ; qui prendrons nous pour le remplacer? — Tiens , qu’il a dit à deux anges , vous voyez bien le petit Rosenbiutt qui dort , allez-moi le chercher. Et ils sont venus en battant de leurs grandes ailes.
Freischmann tressaillit et serra contre lui son enfant dont le rêve l’effrayait.
— Et tu t’es en allé, dit- il, tu laissais ainsi
ton vieux père sans lui dire adieu, méchant!
— Oh! dit Rosenblult en faisant une petite moue enfantine, aussi jolie qu’un sourire de jeune fdle , je ne t’oubliais pas, va; attends voir la fin. Les deux anges avaient approché leurs ailes et je m’étais assis au milieu. Ah! que j’étais bien, mieux qu’en balançoire. En route , ils me contaient des histoires comme maman Grete m’en contait. Nous arrivons au paradis. Il est beau , va , le bon Dieu , avec une grande barbe blonde et sa robe bleue. Il m’a dit bonjour, le bon Dieu. Je lui ai dit bonjour aussi. — Chante-moi quelque chose, a-t-il dit. Moi je n’avais pas peur, je lui ai chanté de ma plus belle voix , tu sais , l’air de Francesco Rosello, que maman Grete aimait tant. Le bon Dieu a tapé dans ses mains , de joie. — * Tu resteras ici, a-t-il dit. — Je veux bien, bon Dieu ; mais papa Freischmaun sera bien désolé de ne plus me voir, — Le bon Dieu a réfléchi une petite minute. — Je le ferai venir ici avec toi, es-tu content? — Oh! je crois bien, bon
Dieû ; avec ça papa pourra vous rendre des services, il est un peu fort sur l’orgue, allez... Alors je me suis réveillé...
— A la bonne heure, reprit Freischmann; je veux bien que tu ailles en paradis, mais avec moi.
— Tu sais bien, papa, que je t’aime trop pour te quitter.
— Bien... Dis donc, Rosenblutt, veux-tu venir à l’orgue répéter le grand morceau pour la fête de la Toussaint. C’est que nous serons seuls dans l’église, personne ne viendra d’aussi matin, et nous répéterons plus à notre aise.
— Je veux bien, dit Rosenblutt.
Freischmann se rendit à l’église Notre-Dame par un escalier de pierre qui y conduisait sans sortir de la maîtrise. Le père et l’enfant traversèrent la nef et arrivèrent sous l’orgue, monument remarquable de la fin du xvnme siècle. Deux caryatides en bois, largement sculptées, supportent le buffet. Ces statues colossales pa-
raissent être du Puget ou d’un de ses élèves. Freischmann s’assit au clavier, pendant que Rosenblult emplissait de vent les soufflets.
L’église Notre-Dame, par sa nef élevée et son architecture intérieure d’un gothique léger , se prête favorablement à la musique de l’orgue. Freischmann commença. C’était un morceau du grand compositeur Holbrecht. Le prologue s’ouvrait par un andante maestoso , grave, qui invitait au recueillement. Rosenblutt chantait, lui, un motif d’une pureté et d’une simplicité que comprennent si bien les compositeurs allemands. Peu à peu le mouvement devint plus vif... Un duel s’établit entre la voix et l’orgue. Les notes les plus douces de l’orgue le cédaient en douceur à la voix de l’enfant. Quand les basses formidables de l’instrument emplissaient l’église de leurs accords, la voix de Rosenblutt dominait encore et tranchait par son timbre mélancolique sur les accompagnements vigoureux de l’orgue. Pendant cette répétition qui durait depuis une heure ,
M. Peinte fils était entré chez l’archidiacre , en lui faisant demander un moment d’entretien.
M. Peinte fils demeurait dans une rue qui est située au milieu de la ville, et qui fait partie par un bout de la paroisse de Saint - Grégoire et par l’autre de la paroisse de Notre-Dame. Depuis vingt ans, M. Peinte se trouvait dans le plus grand embarras, ne sachant au juste à quelle paroisse il appartenait. N’ayant jamais pu s’éclaircir sur ce point de conscience, il avait adopté un système timide ; ainsi qu’on dit dans le langage usuel, il ménageait la chèvre et le chou. Un dimanche, M. Peinte allait entendre les offices à Saint-Grégoire , le dimanche suivant à Notre- Dame. Dans cette communauté d’églises, le plus fâcheux pour M. Peinte était de donner deux fois le pain bénit, comme il est d’habitude dans la province, pendant que ses concitoyens ne le donnaient qu’une fois. Pour les aumônes, la même chose. M. Peinte fils versait en même temps dans la bourse des deux paroisses.
Il avait mal dormi en songeant à son indiscrétion de la veille, à la soirée de madame F réminet. Donc, pour calmer sa conscience, M. Peinte fils se leva de très-grand matin et alla rendre compte à l’archidiacre de ce qui allait sans doute arriver. L’archidiacre écoula gravement les confidences de M. Peinte.
— Vous avez eu tort, dit-il en le reconduisant, d’avoir répandu des bruits qui me paraissent mensongers et qui peuvent nuire à votre prochain; mais votre faute doit être pardonnée , puisque vous vous en repentez.
Aussitôt après le départ du prudent Peinte, l’archidiacre se rendit à la maîtrise. Se doutant que l’organiste était à l’église , il y entra. Maître Freischmann répétait une seconde fois le morceau d’Holbrecht. Surpris par cette musique admirable, l’archidiacre s’arrêta sous l’orgue, le cœur baigné d’harmonie. L’organiste l’avait prévenu qu’il ne jouait que de la musique allemande, la seule musique, avait -il dit ; et le prêtre s’é-
tonnait que le protestantisme, cette religion froide et sévère pût amener des inspirations aussi brûlantes, aussi catholiques que celles dont il jouissait en ce moment.
La voix de Rosenblutt, cette voix céleste qui n’avait rien du timbre ordinaire des enfants de son âge, cette voix mystique , l’étonnait. Courbé sous cette musique imposante, l’archidiacre était plongé dans un monde de pensées, lorsque Freischmann, en descendant des orgues, le tira brusquement de ses réflexions,
— J’ai à vous parler , lui dit-il.
— A moi? dit Freischmann,
— Oui, venez avec moi au presbytère.
— Vous avez entendu ce morceau? dit Freischmann.
— C’est la première fois que je me suis senti aussi ému par la musique.
— Vous autres Français, reprit l’organiste, vous n’entendez rien à la musique religieuse... Ah ! si vous connaissiez tous nos grands maîtres!
Ils étaient arrivés à la porte de la maîtrise.
— Je reste à jouer dans le jardin , dit Rosenblutt.
— Oui , et sois sage , je ne serai pas long à revenir.
Nouveaux malheurs de la Serinette.
Nous avions fini par aimer le petit Rosenblutt. Autant nous craignions son père qui nous donnait de temps à autre des coups d’archet sur les oreilles quand nous chantions faux , ce qui arrivait assez fréquemment , autant nous étions libres avec l’enfant qui dirigeait les chœurs.
La leçon de chant terminée , Rosenblutt jouait avec nous ; s’il était sérieux pendant la répétition, il devenait aussitôt après d’une gaîté folle. Nous lui avions appris à jouer aux billes , à la toupie , toutes choses qu’il ignorait complètement, Je lui avais fait cadeau d’une toupie coloriée, confectionnée par M. Peinte fils. Maître Freischmanq
paraissait contrarié de ie voir libre avec nous ; il n’était pas tranquille; et plus d’une lois, pendant nos jeux, le vîmes-nous, son nez armé de ses lunettes bleues , apparaître derrière les vitres de sa croisée qui donnait sur le petit jardin.
Je ne sais plus quelle solennité nous avait mis en vacances; seulement nous étions une demidouzaine de collégiens et autant de petites fdles réunis chez madame Brodart la mère. Rosenblutt était des nôtres. Perfides comme le serpent qui tenta madame Ève , nous l’avions entraîné malgré sa résistance et à l’insu de son père , en criant :
— Ah ! comme nous allons nous amuser !
Mme Brodart la mère , que nous n’avions pas consultée pour amener le nouvel invité, fit un peu la grimace en apprenant que Rosenblutt était ie fils de maître Freischmann ; mais les mines charmantes du petit Allemand la séduisirent peu a peu et apaisèrent vilement sa mauvaise humeur. Elle était en train , quand nous arrivâmes , de
surveiller sa domestique qui confectionnait d’énormes rabotes.
La rabote , en Picardie , — je ne sais si ce gâteau est connu daus d’autres provinces, — est une grosse pomme qu’on entoure de pâte. On la fait cuire au four , d’où elle revient rissolée par le feu et dorée comme le soleil.
— Aimes-tu les rabotes , toi , dit Mm9 Brodart à Rosenblutt.
— Je ne sais pas , Madame , dit-il en souriaut et en laissant voir ses jolies dents blanches.
— Tiens, dit-elle tout étonnée, tu ne sais pas..! qu’est-ce que tu aimes, alors?
— J’aime le hampoutel mit roseiné.
Nous partîmes tous d’un éclat de rire.
— Qu’est-ce que c’est que ce baragouin-là , dit-elle? Oh! mon Dieu, faut pas être dégoûté pour manger de ça. Comment dis-tu?
Rosenblutt répéta.
— J’aimerais autant que tu me dises : Dieu vous bénisse...
— C’est maman Grete seulement qui savait la recette.
— Où est-elle , ta maman? dit Mm* Brodart, curieuse comme toutes les vieilles femmes.
— Elle est morte.
— Pauvre petit... ah çà, je bavarde comme une sans-soucis, dit-elle; il faut pourtant que je voie à vous avoir des crépinettes.
L’annonce des crépinettes — qui ne sont que de petites saucisses plates — mit tout le monde en rumeur et fit tirer plus d’une langue.
— Je vous y prends donc , gourmands , dit Mœe Brodart... allons, je pars, et ne mettez pas trop la chambre en fouillis.
— Non , maman Brodart , dit le chœur enfantin.
Aussitôt après le départ de la vieille dame, qui avait quelquefois de bons moments, nous nous mîmes à jouer. On courut dans le jardin. Une heure se passa; Mme Brodart ne revenait pas. Tous les jeux étaient épuisés.
“ Charles, dit l’un au neveu de la veuve, va donc chercher la serinette !
— - Ah! oui, nous jouerons de la musique dans le jardin.
— Rosenblutt chantera avec.
— - Je veux bien , dit Rosenblutt.
Charles alla quérir l’instrument.
— Je ne l’ai pas fait voir h la bonne ; elle le dirait à maman Rrodart .
— On ne l’abîmera pas.
- — C’est égal , si elle le savait......
— Elle ne le saura pas.
La serinette passa de main en main , et nous eûmes chacun le plaisir de jouer tout le répertoire. A la fin, ce divertissement devint monotone , et la serinette fut abandonnée et placée sur la margelle du puits, au milieu du jardin. On se remit à courir. Je ne sais lequel de la bande poursuivait Rosenblutt , qui , près d’être attrapé , se cogna contre la serinette. Elle disparut dans le puits !
‘ — Oh ! firent dix voix empreintes de terreur.
Puis vinrent les accusations et les dénégations.
— Ce n’est pas moi. — » C’est Rosenblutt. — C’est Charles qui l’a poussé. — Il ne fallait pas la mettre sur le bord du puits.
— Oh! répétèrent les voix dont la terreur s’accroissait.
— Si maman Brodart arrivait , dit l’un de nous.
Nous étions paralysés de frayeur.
— Je la vois, dit Rosenblutt qui ne s’inquiétait guères, elle nage.
Les têtes se penchèrent au-dessus du puits , et nous aperçûmes l’infortuné instrument qui surnageait.
— On peut l’avoir, hasarda quelqu’un. — • Comment? — ■ Avec le seau.
Le plus grand de la bande descendit le seau qui reposait près de la poulie , et nous suivîmes avec une anxiété sans pareille les chances de
sauvetage de l’instrument. L’opération était difficile ; le seau se battait les flancs contre la serinette, mais ne paraissait avoir aucune envie de la repêcher. Après divers essais , on fit faire un demi-plongeon au seau , — qui louvoya au dessous de l’instrument, et finit par le rapporter dans ses flancs.
— Ah ! cria la foule émue, voilà la serinette.
Sauvée du nauvrage comme par miracle, la serinette apparut toute mouillée. Elle fut secouée et étendue sur le gazon pour sécher.
— Mais , dit l’un , fort intelligent , les petites pointes sont en cuivre , l’eau va les faire moisir.
— Faudrait peut-être en jouer pour faire partir l’eau.
Rosenblutt prit la serinette et tourna... O surprise ! La chasse du jeune Henri ne faisait plus entendre ses fanfares. On tira le second crochet. L’air de Philadelphie , qui jadis était si doux 'a écouter deux fois, gardait un profond mutisme. Ainsi du Point du jour , de même de la Flûte
enchantée . Seule , la Monaco (5 fois) persistait it lancer dans les airs quelques fragments, quelques notes décousues dont le sens musical était difficile à comprendre. Nous étions abattus; Rosenblutt continuait avec son sang-froid habituel à faire entendre une ou deux notes éraillées, lorsque M. Peinte fils entra dans le jardin. Il nous vit tout émus ; les sons désolés de la serinette le surprirent.
— Eh ! malheureux, qu’avez-vous fait l'a? dit-il en remarquant que Rosenblutt faisait tourner inutilement la manivelle.
Il essaya lui-même l’instrument, ne croyant pas à un accident aussi grave. L’instrument resta muet. Alors il le palpa, et il s’aperçut que le cylindre était partagé par le milieu.
— Seigneur, dit-il , c’est tout à fait fini...
— Ce n’est pas moi, dîmes -nous en chœur.
— N’importe qui... Que va dire cette pauvre Mmc Rrodart la mère ?
Il pleurait presque. Car, versé dans la méca-
nique , il était plus â même que nous d’apprécier le désastre,
— Je m’en vais, dit-il ; je n’oserais assister à la scène qui va se passer tout à l’heure, Mme Brodart tenait tant à sa musique , et elle avait raison...
Après ces paroles, M. Peinte fils prit la fuite. Les trois quarts de nos amis l’imitèrent , et nous restâmes seuls à chercher un moyen de dissimuler la fracture de la serinette. Il fut convenu qu’on la remettrait à sa place habituelle ; ce qui se fit immédiatement, Mm<s Brodart rentra bientôt. Elle s’étonna de ce que la bande était diminuée.
— On est venu les chercher, dit son neveu.
Depuis son arrivée, nous restions dans la Chambre , mornes et inquiets.
— Qu’est -ce qui vous prend , nous dit - elle , vous avez l’air drôle.
— Bien, maman Brodart.
; — Je ne sais pas, dit-elle en secouant la tête.
Elle appela la bonne.
— Ils n’ont rien fait de mal pendant mon absence ?
— Je n’ai rien vu, madame.
— C’est bien , faites cuire les crépinettes , je vais préparer la table.
Comme elle allait vers l’armoire à linge , son neveu , qui voyait l’orage se préparer et qui espérait le détourner, l’arrêta par la robe :
— Maman Brodart? dit-il.
— Tu ne pourrais donc pas me parler sans me tirer les jupes? Qu’est-ce que tu veux ?
Le neveu ne sut que répondre et parut embarrassé.
— Ah ça mais ! en voilà bien d’une autre , tu m’appelles, tu ne sais que dire... Il y a quelque chose là-dessous.
El elle alla vers l’armoire à linge.
Nous devions être blêmes. Elle ouvrit un des battants de l’armoire ; d’après ce que nous avions calculé , la serinette , appuyée contre la porte , tomba sur le plancher.
— Oh ! la musique, dit-elle stupéfaite de l’accident.
— Elle est cassée, fis -je, voulant faire croire que celte chûle l’avait endommagée.
— Ça ne casse pas ainsi, dit-elle.
Elle la ramassa. Mais nous n’avions plus pensé que le bois était mouillé. Elle s’en aperçut en la touchant.
— La musique est fraîche , s’écria-t-elle. Qui est-ce qui l’a trempée dans l’eau ?
Personne ne répondit.
— Quand je disais qu’on n’est pas une minute tranquille... quelle invention! Tremper la musique dans i’eau !
Mme Brodart ne soupçonnait pas encore l’étendue du malheur... Cependant, par intérêt, elle tourna la manivelle... Il est impossible de peindre l’effroi qui s’empara d’elle, quand aucun son ne se fit entendre. Ses yeux et sa bouche s’étaient dilatés comme si elle eût aperçu une vipère. A l’effroi succéda la colère , une colère terrible ;
toute sa figure se plissa... Les sourcils se dressèrent menaçants , aussi hérissés que la queue d’une chatte à l’approche d’un chien. La colère la rendait bègue.
— Qui , qui , qui , demanda-t-elle, qui a cassé la musique ?
Nous aurions voulu disparaître dans le mur.
— Voyons, vite, dites-le-moi , ou je vous donne le fouet à tous.
Elle ferma la porte pour nous couper toute retraite. Enfin le plus craintif^désigna du doigt Rosenblutt. D’un bond elle se précipita sur lui, le saisit dans ses bras et courut vers la cuisine. Nous étions muets de frayeur. On entendit Rosenblutt crier... Elle le battait avec des verges... Rosenblutt criait encore ; les coups redoublaient. — Maman Grete, s’écriait le pauvre petit. Et le fouet répondait à cet appel. Enfin les cris s’éteignirent, et Mme Rrodart reparut sur le seuil de la porte, les yeux injectés de sang, les lèvres blanches ; quelques mèches de cheveux gris s’échap-
paient de son serre-tête noir. Son bonnet était tombé ; elle était terrible à voir. Les sorcières de de Macbeth eussent paru des agnelets auprès d’elle.
— Allez-vous-en chez vous, tas de polissons, s’écria-t-elle , allez-vous-en.
Nous ne fimes pas répéter deux fois cet avis , et nous courûmes chez nos parents de toutes nos jambes. .
Innocente et victime.
Maître Freischmann sortit du presbytère vers midi. 11 ne paraissait ni plus gai, ni plus triste qu’à l’ordinaire. La musique seule pouvait émotionner sa figure. Ne voyant pas Rosenblult dans le jardin , il courut à la chambre à coucher. Il chercha, inquiet, partout son enfant. Rien ne semblait annoncer qu’il vint de quitter la maison. Freischmann pensa que Rosenblutt s’était ennuyé
et qu’il était monté aux orgues ; mais Rosenbîutt n’était pas à l’orgue.
— Il aura couru , se dit- il , dans les galeries de l’église.
L’Allemand parcourut toutes les galeries ; il monta au clocher. En chemin, il rencontra les sonneurs et leur demanda s’ils avaient vu son iils. Les sonneurs, tout étonnés de cette figure effarée, lui rirent au nez. L’organiste descendit, en sautant des marches, l’escalier, et il revint à la maison.
Peu d’instants après , une servante qui tenait un enfant dans ses bras entra.
— Ah ! s’écria Freischmann en reconnaissant Rosenbîutt pâle et évanoui.
Il l’arracha des bras de la fille et le posa sur un lit. Rosenbîutt ne faisait aucun mouvement.
— Il est mort, dit l’organiste d’une voix altérée.
La servante s’en allait, traversant le jardin; elle ouvrait la porte de la maîtrise. Freiscbmart courut à elle.
— C’est toi, dit -il, qui l’as tué, méchante créature !
La fille , fort effrayée des yeux de l’Allemand , qui sortaient de l’orbite :
— Non , dit-elle, non, ce n’est pas moi.
Freischmann la saisit par le cou et referma la porte.
— Tu vas mourir aussi , dit-il en cherchant à l’étrangler.
Mais la domestique , qui était une rude campagnarde, luttait courageusement ; en même temps elle appelait au secours. Un moment, elle fut terrassée par l’Allemand qui rugissait... La porte s’ouvrit à propos. Quelques personnes entrèrent , entre autres , Bruge , le serpent.
— Au secours, cria la paysanne d’une voix étranglée par les dix doigts de Freischmann.
On eut beaucoup de peine à faire lâcher prise a l’organiste, qui redoubla de colère en voyant sa proie lui échapper.
— Mais, qu’est-ce qu’il y a? demanda Bruge.
— Il y a, il y a, qu’elle a tué l’enfant, la malheureuse... Mon enfant qui était si joli, dit-il en sanglotant.
Puis la colère le reprenait , et il échappait aux bras qui le retenaient. Tout à coup on entendit la voix de Rosenhlutt.
— Papa , papa,
— Oh! dit-il d’un accent de joie violent, ma fille n’est pas morte.
Et il courut vers sa chambre.
Commérages.
L’évènement courut bientôt la ville. A en croire les uns, l'organiste était devenu fou. A en croire les autres, on allait le juger pour avoir tenté d’assassiner la domestique de Mme Brodart. Ce fut un thème inépuisable pendant la huitaine qui suivit.
Madame Fréminet donna une soirée où elle invita les principaux personnages de la paroisse
Saint-Grégoire. M. Peinte fils ne manqua pas de s’y trouver et raconta comme quoi il avait malheureusement assisté au prologue de cette aventure.
— Je m’en suis allé, dit-il ; mais, à ma place, je crois que tout le monde en aurait fait autant.
— Vous avez eu bien raison. J’ai entendu dire que madame Brodart avait été trop loin , mais son chagrin était bien pardonnable.
— Une si jolie serinette, dit M. Peinte fils.
— Elle ne lui a donné qu’un peu le fouet , après tout..,
— C’est qu’on dit dans la ville que l’enfant est encore malade.
— Ah! il fait le malade... Parlez -moi plutôt de cette brave fille qu’il étranglait, le monstre... Sans Bruge,son affaire était faite... c’est heureux pour l’Allemand qu’on l’ait arrêté , on le guillotinait...
— On a vu , .dit M. Peinte père , sous la révolution , des personnes exécutées pour moins.
— Voilà pourtant notre archidiacre, dit madame Fréminet... Ce que c’est que de donner des places à des inconnus... à des protestants. A propos, il l’a fait venir son organiste. Il l’a interrogé sur sa religion. L’autre a avoué tout ce qu’on a voulu. Je sais tout, moi. Il y a Baptiste, le domestique de madame de Prémaré, qui est le cousin de la femme de charge du curé de Notre- Dame. Elle balayait dans la chambre à côté quand l’Allemand est venu ; elle a entendu sa confession... Baptiste m’a dit que ça faisait trembler, les crimes de cet homme-là... Il a tout raconté à l’archidiacre; même, de temps à autre, M. le curé disait : ce n’est pas possible.
— Vous croyez donc, dit Peinte père, que c’est un scélérat ?
— Un fieffé, un ancien bandit qui aura été obligé de quitter son pays...
— Oh ! mais c’est dangereux des hommes pareils, dit Peinte fils.
— Très dangereux... à la fin, M. le curé de
Notre-Dame, effrayé , n’a plus osé rien prendre sous son bonnet, et il lui aurait dit en le renvoyant : J’en écrirai, à monseigneur l’évêque.
— Malheureusement, on ne sait pas encore... mais à ce temps-là, il n’y avait rien , la pauvre domestique de madame Brodart n’était pas étranglée... ça n’est pas son premier crime, allez... il y a longtemps qu’il a fait son coup d’essai... Puis son fils, vous savez...
— Celui qui a cassé la musique, dit M. Peinte fils.
— Eh bien ! son fils est une fille.
— On dit ça, mais est-ce croyable?
— 11 l’a avoué devant trente personnes... Demande plutôt à Bruge , qui a sauvé la malheureuse domestique: il a crié comme un sourd : « Ma fille n’est pas morte ! »
— Si c’est une fille, dit judicieusement M. Peinte fils , pourquoi l’habille-t-il en garçon ?
— Voilà ce qu’on ne sait pas... des idées à ces Allemands. Puisque je vous dis qu’il est fou ; on le dit partout , d’ailleurs.
— Quel fâcheux évènement, dit Peinte père.
— Le crime se découvre tôt ou tard , dit Mme Fréminet. Dire qu’il faisait souffler les orgues à une fille ; n’est-ce pas indécent? Il n’y a qu’un Allemand pour avoir des idées pareilles... Ah! l’évêque va être content quand il va apprendre toutes ces histoires.
— Il n’y a pas de quoi.
— C’est bien fait pour l’archidiacre. Qu’il fasse donc le fier maintenant ! ça lui apprendra à se défier des gens... Bien heureux s’il n’est pas destitué. M. Carron me disait tantôt : Monseigneur est sévère quand il faut.
— Parbleu! dit Peinte père, il faut de la sévérité dans tout. Maintenant plus qu’autrefois on voit des choses , ma parole , qui font hausser les épaules de pitié. Si les organistes ou les autres employés des églises ne sont pas catholiques et d’une, morale éprouvée, qui est -ce qui le sera?
— A la bonne heure, dit Mme Fréminet, voilh
des raisons... Avec tout ça, cette pauvre madame Brodart en est pour sa serinette.
— Cependant , qui casse les pots les paie.
— Elle le pense bien ainsi, dit M. Peinte fils. Elle a envoyé la musique par sa bonne, en même temps que le petit garçon , qui n’est pas un petit garçon... On lui fera payer à l’Allemand.
— Ç’a a-t-il seulement un sou vaillant? demanda Mme Fréminet.
— S’il ne veut pas, on lui retiendra sur ses appointements.
— Oh! dit tout à coup M. Peinte fils, il est les trois quarts de onze heures.
— Vraiment ! comme le temps passe.
— Nous bavardons, nous bavardons; qu’estce que va me dire ma femme?
— Elle sait que tu es avec moi, dit M. Peinte père.
- — Il n’y a pas de danger, dit en riant Mme Fréminet. Messieurs, faites bien mes compliments à Mme Peinte de ma part. Dites -lui qu’elle est trop rare...
llosenblutt.
Maître Freischmann , qui depuis huit jours soignait Rosenblutt sans le quitter d’une seconde, avait fait demander un médecin. Le médecin , après avoir étudié longtemps la physionomie de l’enfant, et s’être fait raconter la scène qui avait déterminé la maladie, secoua la tête.
— C’est grave, dit-il au père... Il y a eu commotion au cerveau. Nous verrons quand le délire sera passé; mais ce sera long, et il faudra des soins minutieux.
— Ah ! Monsieur , disait Freischmann en joignant les mains, sauvez-Ia, par grâce, ma pauvre Rosenblutt... Pensez donc, si je la perdais!... Je ne peux pas, n’est-ce- pas?... c’est ce qui me reste de sa mère. Elle lui ressemble, à la pauvre Grete... Voyons, que faut-il faire pour la guérir? je ferai tout... Faut-il que je meure?...
— Ce u’est pas désespéré, dit le médecin. J’ai
vu des malades atteints bien plus fortement au cerveau... Elle n’a qu’une maladie morale, votre fdle. Elle n’a pas souffert des coups qui lui ont été portés.
— Oh ! pouvez-vous dire ! s’écriait Freischmann ; elle n’a pas souffert!... Mais je la tuerai, l’horrible femme qui est cause de mon malheur!...
— Votre fdle , dit le médecin , avait-elle des goûts très prononcés pour quelque chose? Elle a les organes tellement délicats , que son système nerveux a dû s’affecter d’un rien.
— Oh! elle était si bonne musicienne!
— Bien, dit le médecin. Avait-elle quelque préférence pour certains morceaux ?
— Elle aimait la grande musique.
— Depuis quand a-t-elle chanté?
— Rosenblutt chante dans son délire , mais des airs confus... Elle a perdu la mémoire musicale ; elle mêle tout.
— Ce n’est pas ça que je vous demande. Quand a-t-elle chanté étant en bonne santé?
— Mon Dieu , Monsieur , aux orgues * avec moi, un superbe morceau d’Holbrecht. C’était le jour où la vieille l’a si indignement martyrisée*
— Aime-t-elle à entendre l’orgue ?
— Ah ! Rosenblutt seule me comprend.
— Eh bien, demain je reviendrai... Si votre fille a toujours le délire , nous la ferons transporter aux orgues, et nous essaierons de la guérir par un moyen que je crois certain.
- — Brave homme , s’écria Freischmann ; comment reconnaîtrai - je jamais vos services!... Je suis trop pauvre... Il faudrait des millions; non, ce ne serait pas encore assez, si vous sauvez Rosenblutt...
- — Je ne veux rien, Monsieur, dit le médecin.
— Ah ! dit Freischmann, je vous dédierai une messe , une messe qui est là toute faite. Tenez , dit -il en lui montrant une énorme partition manuscrite , c’est une messe en ut mineur, comme on n’en fait pas en France, je vous la dédie... Je voulais y mettre le nom de ma femme; mais elle
sera contente de voir votre nom en tête, puisque vous nous rendez notre enfant»
— Merci, Monsieur* je suis reconnaissant, dit le médecin en se retirant pour échapper aux remercîments de l’organiste»
Maître Freischmann revint en sautant» Il ôtait ses lunettes en se frottant les yeux. II riait pour la première fois de sa vie en serrant son crâne dans ses deux mains , comme s’il eût craint que la joie ne le fit éclater»
— Mon enfant! s’écria-t-il, ma Rosenblutt, sauvée.»* Ah! le digne homme ! Il me l’a promis.». Je vais écrire un Alléluia... Àh! quelle joie ! quel bonheur !
Tout h coup sa figure se ternit, car l’enfant Venait de se remuer; il sortait de sa léthargie, et bégayait quelques paroles inintelligibles. Freischmann courut au lit»
— C’est moi, Rosenblutt, c’est moi, ton père.
Rosenblutt murmurait des mots impossibles à rendre»
Tu ne me reconnais pas, Rosenblutt, moi, ton papa , hein ! me reconnais-tu ?
— Je vois un chat noir, disait l’enfant, un gros chat... il vient à moi... oh! il m’étouffe, il court sur ma poitrine.
— Non, mon enfant, disait Freischmann , il n’y a pas de chat.
Rosenblutt souriait.
— Les roses, disait-elle, les belles fleurs et des papillons de toutes les couleurs !
Puis sa figure s’impreignait de terreur.
— Oh! on me fouette! Plus de verges; assez. Madame! je ne le ferai plus... Maman, à mon secours, on me bat!... La musique à l’eau... Charles, il m’a poussée; non, ce n’est pas moi, la méchante...
— Rosenblutt, me reconnais-tu? disait Freischmann en lui prenant les mains brûlantes ; je suis là pour te défendre ; on ne te battra plus.
— Vite , dit l’enfant , chassez-les vite , les chats... Je vous dis qu’ils sont trois cents, une
armée... ils courent au galop... Ah ! le fouet, toujours le fouet !
— Mon Dieu! mon Dieu, s’écriait Freischmann en se tordant les mains de désespoir, il ne m’entend pas, mon enfant! Rosenblutt, s’écriait-il en sanglotant, reconnais-moi, je suis ton père ; vois , je suis auprès de ton lit ; reconnaismoi un peu , une minute seulement !
Rosenblutt chantait.
— Ah ! disait l’organiste au désespoir , il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de ciel; mon enfant ne me reconnaît pas.
L’archidiacre entra comme il blasphémait , égaré par la douleur.
Le prêtre fut ému de ce profond désespoir. Il chercha à calmer maître Freischtnann par des paroles pleines de religion. L’organiste fut rafraîchi par cette rosée bienfaisante. Quand il fut devenu plus calme , l’archidiacre lui annonça avec tous les ménagements possibles qu’il venait de recevoir de l’évêque l’ordre de prendre un nouvel organiste.
— Que m’importe, dit Freischmann, ma place! Que mon enfant recouvre la santé , et je m’en irai... quand je devrais mendier. Ne serais- je pas assez heureux de souffrir pour lui. S’il est fatigué, je le porterai sur mon dos... On est bon, monsieur le curé , dans votre pays ; on ne nous refusera pas un morceau de pain et de la paille pour nous coucher.
— Je ne vous chasse pas, dit l’archidiacre qui compatissait à ses douleurs, dans quinze jours votre successeur viendra. Si votre enfant est encore malade, je vous offre mon presbytère...
— Oh! que vous êtes bon, Monsieur!
— Tenez , voici quelque argent.
— Je n’en veux pas, dit Freischmann.
— Ce n’est pas à vous que je le donne , c’est à votre enfant malade.
L’archidiacre partit 'a la nuit. Le lendemain , le médecin vint, suivi de son domestique. Rosenblutt avait passé une nuit plus calme. Le domestique voulut prendre l’enfant pour le porter
aux orgues; mais Freischmann déclara que lui seul se chargerait de ce soin.
Tous quatre montèrent à l’orgue. Un large fauteuil avait été disposé pour Rosenblutt. Le domestique souffla, Freischman s’assit au clavier, le médecin s’installa près de l’enfant.
Au premier accord , Rosenblutt ouvrit de grands yeux effarés. Freischmann chantait en s’accompagnant ; Rosenblutt paraissait revenir à lui. L’organiste voulait quitter sa place pour l’embrasser ; le médecin lui fit signe.
L’enfant, la bouche ouverte, semblait aspirer les mélodies qui s’échappaient de l’orgue. Vers le milieu du morceau, il sembla écouter avec plus d’attention , et il chanta l’air qu’il avait répété le matin du fatal évènement. Sa voix était plus pure que d’ordinaire : elle n’avait plus rien de terrestre.
Maître Freischmann pleurait, de grosses larmes tombaient sur ses doigts et sur le clavier. A peine l’air était-il fini, qu’il se précipita vers Rosenblutt.
! — Me reconnais-tu, Ro.senblult? dit-il.
— Oui , père... je t’aime.
Et l’enfant expira.
On parle encore dans la petite ville de la mort de Rosenblutt.
Maître Freischmann monta aux orgues. Pendant la messe des morts , on entendit une voix saccadée qui chantait le Dies irœ. L’accompagnement était plaintif et lugubre; un moment, les notes ressemblèrent k des sangloté
Le lendemain , l’organiste disparut du pays.
Trois ans après, j’étais au Conservatoire. Je rencontrai en sortant un vieillard qui jouait d’une mauvaise serinette qui rendait à peine trois notes. Le couvercle était ouvert , et je pus lire :
Ouverture de la chasse du jeune Henri .
Air de Philadelphie (2 fois).
Le Point du jour.
La Monaco (3 fois).
Air de la Flûte enchantée .
novembre 1846.