UNE RELIGION
AV CIXQVIÈME.
Depuis 1830, il y a eu en, France un certain nombre de religions nouvelles et d’utopies. Les utopies ont été enterrées sournoisement , sans pompe, sans luxe, sans amis, sans ennemis pour suivre le corbillard , — pas même le chien à l’oreille basse dont Vigneron a fait un tableau destiné aux âmes sensibles.
Tout d’abord les nouveaux religionnaires eu-
rent du monde. On était curieux de voir des églises dans des mansardes , avec des fleurs arti-r ficielles sous globe , une cheminée à feu , un tableau-pendule au mur. On voulait voir comment ces prêtres , ces légats improvisés jouaient à la religion. Ils réussirent quinze jours ; puis, comme ils ne payaient pas leur terme , il se trouva des propriétaires assez mercantiles pour faire saisir les meubles des Temples. Plus de meubles , plus de religion ! C’est ce qui arriva à l’abbé Châtel , condamné en police correctionnelle pour avoir déménagé son église sans payer le loyer. Il paraît que cet exemple ne servit de rien; car en 1845, il se forma une espèce de queue de l’abbé Châtel. J’y allai un matin.
L’église française , s’il vous plaît.
— Au cintième , la deuxième porte à main gauche, me dit la portière.
Je montai un escalier aux murs suintants , imprégnés de l’odeur des plombs domestiques* un de ces escaliers où le chapeau coudoie le pla-
fond. Au cinquième, ne trouvant que d’humbles portes, rappelant peu l’entrée d’un temple, j’allai h deux hommes qui conversaient,
. — Ah ! c’est toi , farceur , me dit l’un eu m’offrant la main. — .Pardon, monsieur, vous vous méprenez sans doute; pourriez^ vous m’indiquer Monsieur Lhôpital? — C’est moi , me répondit-il , et je vous prenais pour un autre ; c’est assez farce.
S’il y eut jamais quelqu’un d’étonné, ce fut moi; j’allais à la recherche du dieu Lhôpital, et le dieu avait une calotte, des mains calleuses et noires , un tablier de serge — plus noir que ses mains — montant jusqu’au cou, à la manière des cordonniers.
Est -il possible que ce soit là le dieu? le dieu qui m’a envoyé cette lettre : « Monsieur , l’administration de l’Eglise chrétienne française croit vous être agréable en vous informant des jours et heures de ses réunions religieuses, et vous prie de lui faire l’honneur d’v assister. »
— « Donnez-vous donc la peine d’entrer, me dit-il. » J’entrai avec lui et la personne avec qui il causait avant mon arrivée. Je vis une mansarde assez nue, trois chaises, un lit de bois blanc , un poêle et une bibliothèque. Une porte fermée donnait dans cette pièce.
— Je viens pour la réunion , fis -je.
— • Très bien , monsieur , dit le dieu Lhôpital , nous ne sommes pas au large comme vous voyez, mais patience , nous allons descendre de trois étages. V Eglise est trop petite. Ce qu’il y a de plus embêtant , c’est le propriétaire qu’est chien comme tout . Il veut 800 francs de son second , nous lui en avons offert 700 francs.
— Effectivement, répondis-je, c’est cher.
-r— Et dire qu’il partage nos doctrines !
— Vous savez , dit celui qui m’était inconnu , que les propriétaires rançonnent toujours les prolétaires.
Ce mot de prolétaire me fit penser à une religion entachée de communisme.
— « Acre guerdin de poêle, dit tout-h-coup le dieu ^hôpital, il ne veut pas tirer. » Il alla quérir du charbon de terre. Pendant qu’il essayait de ranimer le feu , je m’approchai de la muraille , curieux de lire une espèce de proclamation renfermée dans un cadre. Je lus :
« Les catéchismes , pour les enfants , ont lieu les dimanches après l’office du matin , et les jeudis après l’office du soir.
» La première communion, ou cène fraternelle pour les enfants, aura lieu vers le mois de juillet ; les parents sont invités à faire inscrire leurs enfants.
» L’administration a fondé une bibliothèque dont les volumes sont mis h la disposition des fidèles.
» Chaque personne ne pourra emporter plus d’un volume à la fois et le garder plus de quinze jours.
» M. Lhôpital est nommé bibliothécaire.
» M. Délit est nommé sous- bibliothécaire;
» Au nom du conseil d’administration.
Le Président :
A.-H. COHENDET.
La bibliothèque contenait à peu près 50 volumeà dépareillés. Ces volumes étaient le Dictionnaire philosophique , de Voltaire, l’ Histoire parlementaire de la Révolution, de Bûchez, le Voyage en Icarie , de M. Cabet , quelques ouvrages de MM, Quinet, Michelet et de Lamennais. Ces ouvrages « destinés aux fidèles » devaient former une religion très bizarre. Quant k l’invention du sous - bibliothécaire , rien n’était plus gai en présence de ces 50 volumes.
— « Si nous mettions la ficelle * dit le dieu Lhôpital. » Et il passa par un trou de la porte un bout de ficelle attachée k un morceau de bois qui permettait aux fidèles d’ouvrir eux-mêmes la porte. Un jeune homme entra. — Ça va toujours bien, papa Lhôpital? — - Comme vous
voyez , Vavasseur. — Bonjour , Billaut. — Estce vous qui dites l’office aujourd’hui? dit le nouveau venu à celui qu’il appelait Billaut. — Non ; vous devriez bien vous en charger, Vavasseur ; depuis deux ou trois jours, j’ai une colique d'enragé.
L’homme à la colique , Billaut , était un dieu ;
Lhôpital était un dieu;
Vavasseur était un dieu.
En tout trois dieux. Décidément, pensais-je, ces gens veulent faire revivre la mythologie. Il m’étonne même qu’ils ne s’appellent pas Bacchus, Momus ou Vulcain. Justement le dieu Lhôpital remplirait parfaitement cet emploi; il n’est pas boiteux , mais il a une jambe de bois.
La conversation s’engagea entre les trois dieux. Comme on le pense, j’écoutais de toutes mes oreilles. On parlait de confession. Entr’autres paroles qui me frappèrent : — Le frère Quentin, dit le dieu Vavasseur, ne veut pas plus de confession que de perruque à la broche. — Acré
farceur , dit en éclatant de rire h cette facétie le dieu Lhôpilal.
Le dieu Vavasseur était mis comme un honnête homme qui n’est pas dieu. Dans la rue on aurait pu le prendre pour un second clerc d’huissier. Il avait un paletot; je n’oserai pas affirmer que son pantalon fût à sous -pieds* Il raconta diverses anecdotes de séminaire, où il avait été, disait-il (de fait, il lui en restait quelque teinte); mais ses opinions avancées f ses questions sur la théologie qu’il voulait approfondir, l’en avaient fait chasser. Plus tard, les prêtres, sachant qu’il faisait partie de l’église française, l’avaient invité à venir 'chez eux, lui avaient fait expliquer sa religion nouvelle, et avaient essayé de le ramener dans le sentier de la vertu : mais lui les avait bien roulé s ; il les avait confondus par ses théories superlatives. De plus , il se vantait de ne pas suivre celles de l’abbé Chàtel :
— Car, continua-t-il en me regardant, nous ne sommes ni catholiques, ni protestants, nouà
ne suivons aucune religion. Nous les avons toutes fondues ensemble pour en extraire le superfm (1).
Je me hasardai à lui demander quelle était leur religion. — Vous n’avez donc pas lu notre profession de foi, dit -il. — Non, monsieur. — Alors il toussa , se recueillit et me dit :
— * « Quand elle apparut en 1850, comme l’atteste l’Eucologe publié en 1832, l’Eglise française ne différait guère de l’Eglise romaine, qu’en ce que la liturgie y était célébrée dans la langue nationale ; mais dans les Eucologes postérieurement imprimés (1859), la doctrine se développe, prend une forme plus décidée et reproduit plus complètement , ou plutôt commence à reproduire la lumière évangélique, dont fut illuminée la glorieuse et sainte église primitive.
» Cependant, bien des abus, bien des erreurs existaient encore ; la forme ou le cérémonial dé-
(1) On vient de fonder une nouvelle religion qui est une sorte d’éclectisme religieux et qui s’appelle le fusionisme * Analogie avec le thé de madame Gibou.
tnentaient h chaque instant la doctrine ; mais comment détruire ces abus, redresser ces erreurs, réformer le cérémonial ridicule? Qui eût osé l’entreprendre? Qui eût pu le faire? On nous vint en aide ; on se chargea de ce soin ; on nous rendit un immense service, on nous fit beaucoup de bien en croyant nous faire beaucoup de mal. Le coup de tonnerre du 29 novembre 1842 a fait tomber, a réduit en poudre les idoles installés imprudemment dans la nouvelle église ; l’ouragan a emporté les ornements du vieux paganisme, dont nous avions formellement paré le temple et les pontifes ; nous sommes revenus tout-à-coup à la simplicité de l’église apostolique. »
Le Dieu Vavasseur attendait âvec confiance la fin de sa harangue.
— Èh bien ! me dit-iï. — îl faudrait , lui répondis-^ je, assez embarrassé, que j’eûsse étudié la matière. — C’est pourtant bien simple ; Châtel n’était pas un aigle. Il appelait son église : l’église française $ nous autres, nom avons
bien changé tout cela ; nous appartenons à l’églisè Chrétienne française. Châtel avait une église, nous n’avons pas d’église; un autel, nous n’avons pas d’autel; un costume, nous n’avons pas de costume.
J’avoue que j’ai peu vu dans ma vië de bavards aussi intarissables et plus ennuyeux que ce dieu. — La porte s’ouvrit ; une vieille dame suivie dè sa demoiselle ; entra et salua les dieux.
— Est -ce que nous n’aurons pas Cohêndët aujourd’hui ; dit le dieu Billaut.
— Pardonnez, M. Billaut, reprit la Vieille dame, il va venir.
Je croyais être quitte du dieu loquace ; mais il fconlmua :
— - Châtel avait fait la même bêtise que les prêtres ; il se servait du mot mesie, qui ne signifié rien. Que veut dire messe? messe vient de missa , èn français, mission. Ayez la bonté de me dire le Rapport qui existe entre la mission et la messe que font les prêtres? Quant à vêpres; c’est autré
chose. Vêpres vient du latin vesperum , qui veut dire soir. Connue ces offices ont lieu le soir, le mot est rationnel ; vesperum lui -même est formé de vesper, c’est-à-dire l’étoile du soir.
A coup sûr, le dieu tenait à paraître savant ; la demoiselle l’écoutait avec une attention soutenue. C’était MIle Cohendet , la fille d’un autre Dieu, d’un plus que Dieu, puisqu’il était leur président. Dans cet Olympe , Cohendet était une manière de Jupiter.
— Nous n’aurons pas grand monde aujord’hui, dit le dieu Lhôpital , qui avait changé son tablier contre une veste , et sa calotte contre une casquette ; il fait un brouillard, qu’on ne s’y reconnaît pas.
— C’est un mauvais temps pour les rhumes , dit la vieille dame.
— Qu’est donc devenu Délit, dit Billaut.
Délit était aussi un dieu.
— Je ne sais ce qu’il a depuis quelque temps, répondit le dieu Lhôpital, il est tout drôle.
— Il est de fait, dit le dieu Va vasseur, que Délit est bien grave.
Les fidèles rirent beaucoup de l’aimable jeu de mots du dieu.
— Acre farceur, dit Lhôpital, qui paraissait tenir à ce mot. Le dieu Lhôpital me parut avoir toutes les qualités requises pour présider une goguette.
En ce moment , diverses personnes entrèrent ; quelques femmes hors d’âge , un petit garçon et deux ou trois ouvriers endimanchés. Je remarquai avec surprise Lepeintre jeune. Lepeintre jeune serait -il un dieu? Malheureusement, ce n’était pas lui, ce n’était que son ventre. Cette façon de tonneau marchant s’avança , salua l’assemblée en souriant, et dit au dieu Vavasseur : — Auriezvous lu les Prêtres , dans le Constitutionnel ? — Non. — Je l’ai sur moi. — Le dieu Vavasseur lut aux fidèles le canard suivant : Un mourant ayant légué sa bibliothèque à des prêtres , ceux - ci avaient brûlé, dans la maison, une édition corn-
plète (te Voltaire. Les fidèles étaient indignés.
Pendant cette conversation, madame Cohendet racontait 'a une des fidèles comme quoi on avait fait récemment cadeau à son mari d’un chienlpup.
— -Oh ! je n’aime pas ces bêtes-là , moi , ça me paraît dangereux , répondit la voisine ; Monsieur Marival , le locataire du second , en avait un pareil, il a été obligé de s’en défaire. D’ailleurs, des enfants de loup, c’est tout dire.
— Mon Djeu , dit madame Cphendet , c’est simplement des loups bien élevés.
— Faut pas s’y fier.
— La louve , reprit Mlle Cohendet , jalouse de faire briller ses connaissances en histoire naturelle, fait neuf petits. Dans ces neuf loups, il y a toujours un chien. La mère s’en doute , mais elle ne le reconnaît pas tout de suite. Qu’est-ce qu’elle fait? Elle les mène boire à une fontaine , celui qui lappe est un chien-loup. Alors elle le dévore...
— Voyez - vous ça ; maif alors comment - ce
que font les personnes qui ont des chiens-loups? Puisque la mère l’a détruit, où que Monsieur Marival l’aura eu ?
— Ça se prouve , reprit M1’* Cohendet sans se déconcerter. Il y a toujours des gardes dans les bois... Ils empêchent la mère de massacrer son petit chien-loup et ils remportent,,, D’ailleurs c’est dans Buffoq.
— Messieurs et Mesdames , dit Lhôpital , si vous voulez passer de l’autre côté , nous allons commencer,
La seconde pièce c’était l’église , — était aussi nue que la première. Une table ornée d’un tapis vert et une carafe ; des bancs de bois blanc étaient les seuls meubles. Chacun s’assit. Autour de la table prirent place les dieux Billaut et Moulin , au mi'ieu d’eux Vavasseur. Ces trois messieurs se décorèrent d’un ruban moiré violet auquel était attachée une petite médaille d’argent. Le dieu Vavasseur agita une sonnette, et le si~ lence se fit. On commença par une prière en
français. Le dieu Biilaut eut la bonté de m’apporter un petit volume pour suivre l’office ; c’était l’Eucologe, inventé par monseigneur François- Ferdinand Châtel, ex-primat des Gaules.
Je me souviendrai longtemps de cette messe — ou plutôt de cette réunion religieuse , ainsi que l’appellent les initiés. J’étais entre une vieille dame, qui sans doute me voulait beaucoup de bien ; elle me prenait k tout instant mon eucologe pour m’indiquer les endroits à suivre. De l’autre côté, un vieillard m’offrait sans relâche du tabac à priser. Craignant fort de passer pour un mouchard , je l’acceptais.
Les hommes chantaient des vers d’almanach sur une musique de sauvage. Les femmes répondaient. Mlla Cohendet me parut conduire les chœurs; peut-être bien est-elle une déesse? Jamais je n’ai entendu de voix aussi fausse.
Le dieu Vavasseur se leva et prononça un discours incompréhensible qui parut faire beaucoup d’iqy[>ression sur rassemblée et sur Mlle Cohendet,
Après le discours, le dieu Lhôpital lit la quête. La recette, comptée aussitôt, put monter à un franc cinquante centimes; il y avait vingt personnes, Puis un homme se leva. Ma voisine m’apprit que c’était le président Cohendet.
— Mes frères , dit - il , mercredi étant le jour de l’an , nous dirons seulement une petite messe pour ne pas vous déranger. Car le lendemain de Noël le lévite est venu et il a trouvé visages de bois. — Les fidèles s’amusèrent infiniment de cette locution. — Mes frères, chantons l’hymne pour le service anniversaire des ministres de l’Eglise chrétienne française.
L’assemblée entonna l’hymne. Je regrette beaucoup de ne pouvoir en donner un échantillon. Je sais seulement que cette hymne , composée par une demoiselle Mignard de Nantes, se chante sur l’air de : Des Rives de la Seine.
Je sortis avec les fidèles , tout pensif.
Ces gens sans foi , sans éducation , sans intelligence, seraient capables de vous rendre néo-
catholiques. — Si Dieu n’existait pas, dit Voltaire, il faudrait l’inventer. — Châtel était un grand homme à côté de ces imbéciles.
En passant près de l’église Saint-Louis, j’entrai et je vis l’admirable peinture de Delacroix , le Christ aux Oliviers ; j’entendis la sublime voix de l’orgue ; les prêtres officiaient , les enfants de chœur brûlaient l’encens...
Quelle comparaison avec cet ignoble bouge de la rue du Faubourg St-rMartin, 135, au cintième.
Plus tard, j’ai appris que le dieu Cohendet est imprimeur , le dieu Vavasseur est pion dans une pension (il touche 300 fr. pour être lévite) ; le dieu Délit est relieur , et le dieu Lhôpital , cordonnier,
Que leurs âneries leur soient pardonnées !
Nota. — L’église chrétienne française donne des banquets à 2 fr. 50 c. par tête ; ce n’est guère que là qu’on voit des fidèles.
17 janvier 1845.
A M. Michel Massoq,