‹ ContesChapitre 22 sur 39 · A M. HONORÉ DE BALZAC · texte numérisé non relu

A M. HONORÉ DE BALZAC

Monsieur *

Vous êtes pour moi la preuve la plus saillante de l’impuissance de la critique ; calomnies , accusations mensongères, vie privée, vie publique, on a tout essayé contre vous. De tout cela il est resté — la COMÉDIE HUMAINE.

J’ai souvent entendu dire que vous n’étiez pas populaire ; je le croyais et je me l’expliquais par votre opinion sur Stendhal : « Il y a tout au plus » en Europe douze cents personnes capables de » comprendre la Chartreuse de Parme » ; mais

un fait que j’ai vu clans la province m’a démontré mon erreur.

Il est dans le Laonnois une bibliothèque publique bourrée jusqu’au cou de livres de bénédictins , respectables in-folios recouverts d’autant de poussière que les singes empaillés qui se voient au même endroit. Cette bibliothèque a acheté la Comédie humaine ; et vous êtes , Monsieur , le seul vivant entre tous ces morts. Au fond les bénédictins sont vos frères , et il eût été impossible de mieux choisir parmi les littérateurs actuels. Votre œuvre , Monsieur , a donné la vie à cette bibliothèque ; les lecteurs arrivent ; les bibliothécaires s’étonnent d’entendre demander des volumes ; on a enlevé les toiles d’araignée qui se promenaient sur les singes. ♦

Votre nom , Monsieur , est par là dans toutes

les bouches ; j’ai entendu discuter des affaires de famille , non pas avec le code à l’appui , mais avec votre oeuvre. Ce petit pays est maintenant aussi fier de vous connaître , que la Touraine de vous avoir donné naissance.

U y a bien sous ce fait une question de librairie que vous ne manquerez pas d’apercevoir; mais je doute que le Laonnois achète jamais des livres , et le dommage n’est pas important.

Il est si rare aujourd’hui , Monsieur , de voir la critique s’occuper de vos œuvres , que vous me permettrez de dire ici combien vous inspirez de dévotion à quelques jeunes gens qui essaient a grand peine de trouer les vingt couches de médiocrités en possession des journaux et des revues. J’ai beaucoup lu ce qui s’est imprimé sur vos œuvres ; je n’y ai rien compris. I! m’a fallu

étudier vos préfaces et vos quelques articles de critique malheureusement épars et qui devraient être réunis en volumes pour l’éducation des gens qui songent encore à étudier. Aussi écrivais-je ceci , il y a un an , dans une revue , à propos de la fameuse lettre adressée à un de vos malencontreux admirateurs :

« Il n’y a que deux façons de critiquer M. de » Balzac. La plus simple est de comprendre ses » œuvres et d’écrire un article où se résume - » rait l’idée qui a servi de base à la Comédie » humaine. Le second moyen , presqu’impossible » à la littérature actuelle , consisterait à s’en- » fermer un an, à étudier scrupuleusement, dans » les moindres détails , — comme l’exigerait l’é- » tude d’une langue ardue , — non seulement la » Comédie humaine , mais toutes les éditions des

» romans de M. de Balzac. Ce travail ne sera » pas fait de sitôt. Peut-être dans vingt ans, » dans cinquante ans , quand dix lettrés patients » auront amassé les principaux matériaux , un » homme d’une grande intelligence profitera-t-il » de ces travaux et les reliera-t-il en un vaste » et grand commentaire. Nous disons commen- » taire et non pas critique ; car une des raisons » qui rendent la critique impossible , c’est qu’il » faut une intelligence égale à celle de l’artiste » pour l’expliquer à la foule. Or, ces intelligences » ne se font jamais critiques, sinon par hasard. » Ce qu’on a écrit de meilleur sur vous , Monsieur, vient de Cuvier; il parlait d’Homère : « Dans l’antiquité , la poésie était l’interprète de » la science ; ainsi Homère était le plus savant » naturaliste de son temps. Toutes les fois qu’il

» décrit une blessure, il décrit avec la plus grande » justesse les parties du corps par où le javelot b a passé ; jamais il ne fait périr un guerrier » d’une blessure qui ne soit pas mortelle. Quand b il parle d’un animal , d’une plante , d’une b substance minérale , il les décrit toujours d’une b manière vraie et précise. » Ne retrouve-t-on pas dans ces quelques lignes toute votre science; à la place de l’histoire naturelle, mettez la société du 19e siècle, cette société si étrange, si fantastique et si réelle, si triste et si comique qu’il fallait l’alliage de Shakespeare , de Rabelais , de Molière et de Dante pour l’expliquer. Aussi , Monsieur , vous avez monté de dix coudées le ROMAN ; et ceux-là qui parient encore de Gil Blas , ce long récit fatigant , ne savent pas lire la Comédie humaine.

LE FUENZËS

LE FIJENZÈS

l’hôtel de la hue des jeûneurs.

Une partie des commissaires-priseurs qui, jadis, formaient une corporation très-unie, abandonna, il y a quelques années , l’hôtel de la place de la Bourse, spécialement affecté aux ventes publiques, soit par suite de saisie, soit par suite de décès.

Les commissaires-priseurs opposants fondèrent, à deux pas de cet hôtel , une maison de conclu-

rence active , qui prit le nom de la rue , et que les marchands et le public connurent bientôt sous le titre d ’ Hôtel de la rue des Jeûneurs.

On arrive aux salles de ventes par un long vestibule couvert qui donne sur une cour. A gauche de cette cour est un hangar sous lequel sont entassés les objets vendus , que les garçons de l’hôtel lient et emballent pour les porter à leurs nouveaux propriétaires.

Les salles de vente sont exhaussées du sol par trois marches menant à une porte de bois à deux battants , lorsque les ventes sont suspendues : deux fausses portes , en damas rouge , indiquent aux visiteurs que les ventes sont reprises.

A droite , en entrant , sont trois grandes salles latérales où se vendent des meubles , des tapis, et des objets d’art ; la quatrième salle du fond , plus grande, mieux éclairée, sert en général aux expositions de tableaux.

A la porte de cette salle , des groupes de curieux lisaient une affiche ainsi conçue

« Vente après le décès de M. Bigot , ancien avoué, les 23 et 24 novembre 1840, à deux heures de l’après-midi , et jours suivants :

» D’une magnifique collection de tableaux anciens et modernes , principalement de l’école espagnole.

» Miniatures , objets de curiosité , tels que meubles , coffres en marqueterie , écaille et bois de rose, bronze, porcelaines de Sèvres, de Chine, du Japon , de Saxe , ivoires et bois sculptés , boîtes à bas-reliefs, en argent repoussé et ciselé, objets d’ivoire et pierre dure , bustes en marbre, armes, vitraux suisses anciens et verres de Suisse, émaux de Limoges, terres de Bernard de Palissy et Fuenza , etc.

» Superbes tableaux de Murillo , Velasquez , Claude Coello, Alonzo Cano, Zurbaran, Âriemons, Pierre Francione, don François deSolis, Areliano, Alvarez de Nava, Antolinez, François de Sarabia, Hortes Saguiere , Fernandez de Guadeloupe, Laurent Alvarez , Amaya , Viiiacis , Sébastien.

Ninnoz, don Munoz de Guevara, Seviiia Rorncro d’Escalante , Jean d’Àrevalo , Joseph Leonardo , Arias Fernandez, Caevas , Manuel Acevedeo, Michel d’Aguila, Martinez , Àrjona, Sanlo Domingo, Ferdinand Gallegos , Jean de Valdes Léa! , Barthelemi Perez, Greco, Gonzalès de la Vega, etc.

» Les adjudicataires paieront 5 centimes par franc.

» Me Gallet, commissaire-priseur, rue du Faubourg-Montmartre, 23, assisté de M. Chinon, expert , rue des Saint-Pères , 45. »

Il était une heure de l’après-midi , et la foule se pressait dans les corridors, quoique la vente ne fût annoncée que pour deux heures; mais cette exposition offrait aux amateurs et aux artistes un plus grand intérêt que les ventes accoutumées.

Les tableaux espagnols sont rares à Paris ; si Pon excepte le musée espagnol du Louvre , la galerie du maréchal Soult, que peu de personnes ont visitée, et la galerie Aguado , aujourd’hui

dispersée en Angleterre, en Russie, en France, il est difficile de trouver une toile espagnole dans les collections particulières.

Nous avons longtemps vécu en France sans nous douter qu’il existât une école de peinture en Espagne ; et sans l’heureuse mission du baron Taylor , nous en serions encore à nous contenter du Pouilleux de Murillo qui se trouve dans la galerie italienne , et qui ne peut que donner une fausse et déplorable idée de la riche école qui a produit Vélasquez , Zurbaran , Ribeira, Cano , le Greco , Goya , et tant d’autres grands peintres.

Les artistes formaient la majorité de cette foule. L’école espagnole n’a pas encore pris racine chez les amateurs qui s’enthousiasment volontiers et dépensent des sommes fabuleuses pour un Walteau, pour un Teniers, mais qui ont peur d’un Zurbaran.

Les amateurs sont guidés dans cette répulsion par trois motifs. Ils n’aiment pas les grands tableaux , et l’école espagnole a peu produit de tableaux de genre. D’un autre côté, les motifs

de ces peintures sont trop cruels ou trop sanglants pour les admirateurs des bergerades de Bouclier et des hlaireauleries familières de Gérard Dow. Enfin, la peinture espagnole d’un réalisme si saisissant , si vrai , ne peut pas plaire dans un pays dont les représentants à l’étranger sont MM. Duval le Camus père , Lepoitevin , Lapito , et où les cinq sixièmes de la nation insultent au génie de M. Eugène Delacroix.

Les artistes étaient donc venus en foule assister aux derniers moments de cette collection, remarquable en ce sens qu’elle faisait connaître des noms et des œuvres de peintres espagnols qui n’existent pas sur le catalogue du musée du Louvre.

Les marchands de tableaux s’étaient assis sur les bancs de bois autour de la table circulaire où l’on étale les objets h l’enchère. Ces bancs sont les places privilégiées , attendu qu’il est facile de voir tous les objets en vente , qu’on peut les toucher tous , et examiner rapidement si une fente , un accroc , des repeints , n’ont pas réparé

l’irréparable outrage dont les tableaux , les porcelaines et les ivoires sont si souvent entachés.

Dans la salle, cinq à six artistes s’étaient groupés de façon à masquer un de leurs amis qui dessinait une singulière figure, fort occupée à regarder un tableau. — Ce doit être , dit l’un des artistes, un amateur.

— Non , répondit un autre , il a un habit. Un amateur n’a jamais d’habits ; s’il en a, ils servent à habiller les porte-manteaux. L’amateur, comme le bibliophile , jouit d’une redingote recélant des poches où vont s’engouffrer les livres, les statuettes et tout objet d’art , petit et non casuel.

— Alors , c’est un peintre en miniatures : à coup sûr , il a vieilli dans cet art intéressant , et il demeure galerie de Valois , au Palais-Royal.

— Pas davantage : un peintre en miniature deviendrait fou devant un tableau espagnol.. Tenez , ce bonhomme a l’air de s’y connaître , il vient de cracher sur la toile.

— lia craché, dit un autre, c’est un marchand de tahieaux.

— Oh ! que vous n’y entendez rien , dit à son tour le dessinateur. Regardez ces marchands attablés : iis sont tous gros et rouges , avec des habits aussi sales qu’un portrait de famille dans un grenier. Ils sont grossiers et mal embouchés, vos marchands , et cet original a de fort bonnes manières, malgré son habit noir qu’on dirait tissé par une araignée.

— Eh bien ! profond observateur, dis-nous la profession, l’âge et la demeure de cet homme?

— Si j’étais Mme Clément, l’auteur du Corbeau sanglant, dit le peintre, et que j’eusse eu l’honneur de succéder à Mlle Lenormand , je pourrais vous faire croire à ma science ; mais j’avoue que cet homme me déroute. Il a un œil vairon qui exerce une grande influence sur la physionomie.

— El le nez , une vrille ! Ce nez-là percerait une planche.

— Avez-vous remarqué , dit le dessinateur ,

ies chairs du cou , qui semblent un paquet de cordes naturelles pour le pendre. Et ces cheveux plats et gris qu’on dirait appartenir à un général de l’armée d’Italie.

— Il a des mains, dit un autre, d’avare-poncif ou de violoniste éreinté.

— Voyez-vous le dandinement du corps , une manie particulière aux bêtes enfermées et aux idiots, répliqua le dessinateur. Cet homme-là, je le connais , je me le rappelle maintenant...

— Bah ! s’écrièrent les artistes , curieux de vérifier leurs observations.

Le peintre enferma dans un carton son croquis terminé , et dit à ses amis :

— J’ai rencontré cet original dans un roman d’Hoffmann.

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