‹ ContesChapitre 36 sur 39 · SCÈNE IVe · texte numérisé non relu

SCÈNE IVe

M. Prétend, Julie Mondain, Mme Oudin.

Mme OUDIN.

Bonjour , monsieur Prétend , vous devenez rare comme les beaux jours.

M. PRÉTEND

Madame et mademoiselle , j’ai bien l’honneur de vous présenter mes hommages. Et la santé, madame Oudin?

Mme OUDIN.

Je vous remercie. Monsieur, et la vôtre...

M. PRÉTEND

J’ai toujours mes tiraillements d’estomac.

Mme OUDIN.

Par ces temps-ci, ce n’est pas étonnant; approchez donc du feu, je vous prie.

M. PRÉTEND

Et qu’est-ce que vous me direz de neuf, madame Oudin?

M™* OUDIN

C’est plutôt à vous qu’il faudrait le demander. Je ne sors pas de chez moi, je suis tout entière à mon ménage.

M. PRÉTEND

On dit dans la ville que Mme Précharmant pourrait bien remplacer au bureau de charité celte pauvre madame Joret-la-jeune.

JULIE MONDAIN et Mme OUDIN.

M"e Précharmant ! impossible.

M. PRETEND

Ce n’est qu’un bruit...

M™ OUDIN

Oh ! pas possible , après ce qu’elle nous disait encore ce matin. Moi, je sais bien que je n’accepterais pas une pareille place. Si c’est un honneur, c’est un maigre honneur. El puis il faut avoir une autre réputation que Mme Précharmant pour être nommée dame de charité. Si vous saviez ce que je sais sur son compte. Tenez, j’en parlais à mademoiselle Julie comme vous entriez.

M. PRÉTEND

Vraiment. Serait-il indiscret de vous en demander la narration ?

Mm‘ OUDIN.

Ce serait trop long, et puis ça m’agace rien que d’y penser.

M. PRÉTEND mystérieusement .

N’est-ce pas des intrigues?

Mme OUDIN.

Il ne manquerait plus que cela.

M. PRÉTEND

Écoutez , je suis payé pour le savoir ; je n’affirme rien , je dis seulement ce que j’ai vu. 11 y a une huitaine, passant le soir près de sa maison, sur le derrière, je vois un homme, jeune encore, autant que j’en ai pu juger par l’obscurité , qui s’appuyait contre le mur des remparts. Cela me met la puce à l’oreille.

JULIE MONDAIN

Je vois l’affaire.

M. PRETEND

Patience! Vous n’y êtes pas. Cet homme, surpris et voulant cacher son jeu , s’approche du mur et feint de... pardon, Mesdames, mais i! faut tout dire , il feint de satisfaire à un besoin naturel.

Mm« OUDIN , impatiente .

Et...

M. PRÉTEND

Je continue ma roule, c’est-à-dire je fais semblant • il y avait de l’ombre projetée par un angle

de muraille, lui, le jeune homme, était éclairé par la lune...

JULIE MONDAIN

Et...

M. PRÉTEND

Attendez , voici le beau de l’affaire ; le jeune aventurier se met à siffler un air...

Mm» OUDIN.

Plus de doute, c’était le signal.

M. PRETEND

Ce devait être le signal. Je retiens ma respiration pour mieux entendre si on lui répondrait , je me blottis dans mon angle sans remuer, enfin, j’entends....

Mme OUDIN.

Ah!

JULIE MONDAIN

Vous avez entendu !

M. PRÉTEND

J’entends des pas qui se dirigent de mon côté : c’était le jeune homme. Je prends mes jambes à

mon cou; je volais, Madame, et j’arrive tout tremblant chez moi , tout en sueur ; ça m’a valu un rhume énorme. Mais c’est égal, je suis fixé sur Mrae Précharmant...

JULIE MONDAIN

Pardi , c’est assez clair.

Mme OUDIN.

Si c’est clair, je crois bien. Vous n’avez pas entendu , mais c’est la même chose. Il est présumable qu’elle n’aura pas pu venir au rendezvous. Quel jour était-ee?

M. PRÉTEND

Vendredi dernier.

JULIE MONDAIN

Vendredi , elle a dû dîner avec son mari chez M. Sénégra. 11 paraît qu’il avait acheté ce jourl'a un brochet au marché, et M. Sénégra n’est pas homme à acheter un brochet pour lui seul.

Mme OUDIN.

Notez qu’il n’y a qu’eux qui savent trouver le moyen de vivre avec M. Sénégra; aussi ils ne se font pas faute d’aller manger chez lui.

M. PRÉTEND

Surtout, madame, n’en dites rien h personne» je voilà le dis à vous...

Mme OUDIN.

Oh ! soyez sans crainte de ce côté-là. Mais comment voulez-vous, maintenant, qu’une femme comme ça , violente , gourmande » de mauvaises mœurs, soit dame de charité?

M. PRÉTEND

Ça regarde le conseil municipal. Elle va intriguer chez l’un, chez l’autre; le maire est de ses amis, et quand je dis amis, je m’entends.

JULIE MONDAIN

Il y a longtemps de cela, c’était aux alliés.

Mm' OUDIN.

Je me suis laissé dire qu’elle aimait beaucoup les officiers prussiens.

JULIE MONDAIN

L’indigne ! des sauvages !

M. PRÉTEND

Mesdames , je suis désolé d’être obligé de

terminer une conversation aussi attrayante , mais on m’attend dans une maison.

Mme OUDIN.

Quoi, si tôt. Vous reviendrez au moins un de ces quatre matins.

M. PRÉTEND

On ne peut me reprocher que cela, c’est d’être toujours pendu après les gens.

M*« OUDIN

Sans adieu donc, M. Prétend. (Il sort.)

JULIE MONDAIN

Je profiterai de l’occasion pour vous tirer ma révérence.

M130 OUDIN

Vous aussi , c’est donc un parti pris?

JULIE MONDAIN

Non pas, mais vous savez, Madame Oudin, que chacun a ses petites affaires.

Mme OUDIN.

Adieu, Mademoiselle Julie. (Elle sort.)

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