SCÈNE IVe
M. Prétend, Julie Mondain, Mme Oudin.
Mme OUDIN.
Bonjour , monsieur Prétend , vous devenez rare comme les beaux jours.
M. PRÉTEND
Madame et mademoiselle , j’ai bien l’honneur de vous présenter mes hommages. Et la santé, madame Oudin?
Mme OUDIN.
Je vous remercie. Monsieur, et la vôtre...
M. PRÉTEND
J’ai toujours mes tiraillements d’estomac.
Mme OUDIN.
Par ces temps-ci, ce n’est pas étonnant; approchez donc du feu, je vous prie.
M. PRÉTEND
Et qu’est-ce que vous me direz de neuf, madame Oudin?
M™* OUDIN
C’est plutôt à vous qu’il faudrait le demander. Je ne sors pas de chez moi, je suis tout entière à mon ménage.
M. PRÉTEND
On dit dans la ville que Mme Précharmant pourrait bien remplacer au bureau de charité celte pauvre madame Joret-la-jeune.
JULIE MONDAIN et Mme OUDIN.
M"e Précharmant ! impossible.
M. PRETEND
Ce n’est qu’un bruit...
M™ OUDIN
Oh ! pas possible , après ce qu’elle nous disait encore ce matin. Moi, je sais bien que je n’accepterais pas une pareille place. Si c’est un honneur, c’est un maigre honneur. El puis il faut avoir une autre réputation que Mme Précharmant pour être nommée dame de charité. Si vous saviez ce que je sais sur son compte. Tenez, j’en parlais à mademoiselle Julie comme vous entriez.
M. PRÉTEND
Vraiment. Serait-il indiscret de vous en demander la narration ?
Mm‘ OUDIN.
Ce serait trop long, et puis ça m’agace rien que d’y penser.
M. PRÉTEND mystérieusement .
N’est-ce pas des intrigues?
Mme OUDIN.
Il ne manquerait plus que cela.
M. PRÉTEND
Écoutez , je suis payé pour le savoir ; je n’affirme rien , je dis seulement ce que j’ai vu. 11 y a une huitaine, passant le soir près de sa maison, sur le derrière, je vois un homme, jeune encore, autant que j’en ai pu juger par l’obscurité , qui s’appuyait contre le mur des remparts. Cela me met la puce à l’oreille.
JULIE MONDAIN
Je vois l’affaire.
M. PRETEND
Patience! Vous n’y êtes pas. Cet homme, surpris et voulant cacher son jeu , s’approche du mur et feint de... pardon, Mesdames, mais i! faut tout dire , il feint de satisfaire à un besoin naturel.
Mm« OUDIN , impatiente .
Et...
M. PRÉTEND
Je continue ma roule, c’est-à-dire je fais semblant • il y avait de l’ombre projetée par un angle
de muraille, lui, le jeune homme, était éclairé par la lune...
JULIE MONDAIN
Et...
M. PRÉTEND
Attendez , voici le beau de l’affaire ; le jeune aventurier se met à siffler un air...
Mm» OUDIN.
Plus de doute, c’était le signal.
M. PRETEND
Ce devait être le signal. Je retiens ma respiration pour mieux entendre si on lui répondrait , je me blottis dans mon angle sans remuer, enfin, j’entends....
Mme OUDIN.
Ah!
JULIE MONDAIN
Vous avez entendu !
M. PRÉTEND
J’entends des pas qui se dirigent de mon côté : c’était le jeune homme. Je prends mes jambes à
mon cou; je volais, Madame, et j’arrive tout tremblant chez moi , tout en sueur ; ça m’a valu un rhume énorme. Mais c’est égal, je suis fixé sur Mrae Précharmant...
JULIE MONDAIN
Pardi , c’est assez clair.
Mme OUDIN.
Si c’est clair, je crois bien. Vous n’avez pas entendu , mais c’est la même chose. Il est présumable qu’elle n’aura pas pu venir au rendezvous. Quel jour était-ee?
M. PRÉTEND
Vendredi dernier.
JULIE MONDAIN
Vendredi , elle a dû dîner avec son mari chez M. Sénégra. 11 paraît qu’il avait acheté ce jourl'a un brochet au marché, et M. Sénégra n’est pas homme à acheter un brochet pour lui seul.
Mme OUDIN.
Notez qu’il n’y a qu’eux qui savent trouver le moyen de vivre avec M. Sénégra; aussi ils ne se font pas faute d’aller manger chez lui.
M. PRÉTEND
Surtout, madame, n’en dites rien h personne» je voilà le dis à vous...
Mme OUDIN.
Oh ! soyez sans crainte de ce côté-là. Mais comment voulez-vous, maintenant, qu’une femme comme ça , violente , gourmande » de mauvaises mœurs, soit dame de charité?
M. PRÉTEND
Ça regarde le conseil municipal. Elle va intriguer chez l’un, chez l’autre; le maire est de ses amis, et quand je dis amis, je m’entends.
JULIE MONDAIN
Il y a longtemps de cela, c’était aux alliés.
Mm' OUDIN.
Je me suis laissé dire qu’elle aimait beaucoup les officiers prussiens.
JULIE MONDAIN
L’indigne ! des sauvages !
M. PRÉTEND
Mesdames , je suis désolé d’être obligé de
terminer une conversation aussi attrayante , mais on m’attend dans une maison.
Mme OUDIN.
Quoi, si tôt. Vous reviendrez au moins un de ces quatre matins.
M. PRÉTEND
On ne peut me reprocher que cela, c’est d’être toujours pendu après les gens.
M*« OUDIN
Sans adieu donc, M. Prétend. (Il sort.)
JULIE MONDAIN
Je profiterai de l’occasion pour vous tirer ma révérence.
M130 OUDIN
Vous aussi , c’est donc un parti pris?
JULIE MONDAIN
Non pas, mais vous savez, Madame Oudin, que chacun a ses petites affaires.
Mme OUDIN.
Adieu, Mademoiselle Julie. (Elle sort.)