‹ Contes chinoisChapitre 3 sur 7 · DE LA PIÉTÉ FILIALE · texte numérisé non relu

DE LA PIÉTÉ FILIALE

Le TÎn pent é[>aiioair et cg9y^ le caractère ; IlpentauMÎ diasiper les chagrins et bannir la

tristesse.

Qoâttè ottcin^ tiMt» toos pfttcotedt uneyutB <!«*>

Ucieufe;.

Mais Fosage immod^é de cette liqueur trapce le

terme de ros jour».

Alors le caractère le plus doux devient dur et féroce , L*e^Ht le pAui pénétrait dtfrteut loiird et Mapide. L^emperenr I« n*eu^-il pat raièo» d*éIoigiier Téchaa^

son l4i?

Gtette drogue (ktade est la source cTune mfiuité de maux !

Le but de ce passade est d engager les hommes à boire avec sobriété. Nous allons parler d*un ofiEcier que la passion du vin entraîna dans un abîme de malheurs.

On raconte que dans les années Siouante (i)^ dans le dép)sirtement de Hoaïgan> dépendant de la province du Tchili, il y avait dans la ville de Hoaïgan un officier dont le nom de famiHe était Tsa et le surnom Wou. Il jouissait d'une grande fortune et avait à son service une multitude de servantes et de domestiques. Il n'avait qu'une seule passion , celle delà bouteille. A peineapercevait-il la douce liqueur, qu'il oubliait

(x) Cest à dire de la tUffitsion de U iftrtu. C'est le nom donné aux années du règne de ^uMn'Ttouag , de la dynastie desMing , de x4a6 à i436.

(5) fôut, et la vie même était son moindre souci. Delà lui vint le surnom de lieou- Koueï, ou démon du vin. Ce défaut lui ayant fait perdre sa charge, il passait les jours entiers à boire et à se divertir.

L'officier Tsa n'était pas le seul qni eût le talent de boire, sa femme Tian s'entendait aussi à vider la tasse. On aurait dit, non pas deux époux, mais deux amis liés par le goût du vin.

Cependant, chose étonnante ! M. et madame Tsa , si passionnés pour le vin , avaient trois enfans, deux garçons et une fille, qui ne pouvaient même en supporter ni Fodeur ni la vue.

Le fils aîné s'appelait Tsatao et le cadet Tsalio; tous deux étaient encore en bas âge. La fille avait une quinzaine d'années.

Quand elle vint au monde , Tsawou ayant vu l'arc-en-ciel se dérouler audessus de sa maison et l'entourer d une

, (6) • cekiture brillante de cinq couleurs, il prit ce phénomène pour un beureux présage et aussitôt donna à sa fille le nom de Souï-houng, c'est-à-dire arcen-ciel de favorable augure.

Elle était douée d'une rare beauté et excellait à dessiner les dragons, à peindre le phénix et à exécuter à Taiguille toutes sortes de broderies et de fleurs.

Outre tous les talens qui font Vorne*ment de son sexe, elle possédait une pénétration^ un discernement et une maturité de raison qui la rendaient capable de régler et de diriger toutes le& affaires domestiques.

Souï-houng'i voyant son père et sa mère du matin au soir plongés dans le vin, n épargnait rien pour les détourner, de cette funeste habitude. Le moyen que M; Tsa écoutât les avis de sa fille !

Mais laissons un instant les deux époux.

Dans ce même temps^ il y avait au bu^

(7) reftu de ht guerre uti O0iii5eiHer dmitie nom de fatniUe ëtM 'Sèbao et le smv»

noiD, Koueï.

Jadis , tot^nll nfétait pas encore monté en. charge, il demeurait dani la ▼iUe de Hoaïgan j tom? près de Tsawoiju Se voyant salM fortnne, il ëtudiast jour et nuit^-p&lissait sur lès dassiqùes eine i^endormait qt^awcham du co({ matinaL

Le père de Tsawou, le ybux Tsa^ alops officier ; raimait à cauae de son ardeur infatigable peur 1 étude ^ etlai* dàh dans sa détresee , lui envoyant tançât du boB, tentât du. riz et autres alimenei

Tchao koueï sfe pi^senta aux di£Ëé* rems examens^, et obtint ses d^p*és Ut-»

tiéraiiiM. A Tépoque dont nous paï^lons^ il venait- d*étre nommrf censeiller au bttreau de k guerre*

Par reconnaissance pour les bontés passécs^du' vieux seigneur Tsa, il vou«

(8) , lut avancer Tsawou et Télera au radg d'inspecteur militaire dans la province de Hou-Kouang. C était une place à la fois honorable et avantageuse.

' Tsawou j transporté de joie , consulte sa femme, choisit un jour heureux et se dispose à partir pour sa destination.

— « Mon père , lui dit Souî-houng , si vous m'en croyez j vous renoncerez à cette charge. »

— « Et pourquoi, répondit Tsa»

wou ? »

«— « Les fonctionnaires publics , ditelle, ont deux choses en vue, la gloire et rintérêt. Pour y parvenir, il leur faut souvent traverser de vastes pays et errer dans les contrées lointaines. Vous , mon père, accoutumé à mener une vie tranquille, votre unique soin est de vous livrer au plaisir du vin : nulle autre afiàire, nul autre souci ne saurait vous occuper. Mais une fois en cbarge ,

(9) si vous persister dans les mêmes habitudes, qui voudra vous accorder sa confiance et remettre de l'argent entré vos mains? Ainsi, vous vous serez consumé en dépenses et en peines inutiles!

Oubliez-vous les dangers du voyage et la chance de n'en tirer aucun profit ?

Mais ce dernier point est une bagatelle.

Ce qui m'épouvante , ce sont les suites redoutables d'une pareille mission. »

— * C'est déjà bien assez de n'y gagner nul avantage pécuniaire , répondit Tsawou; de quelles autres conséquences veux-tu encore parler ? »

— « Quand vous étiez en charge , ô mon père , que de traverses n'avez-vous pas éprouvées! Se peut-il que vous en ayez sitôt perdu le souvenir? Dans la carrière des armes, cette place d'inspecteur offre mille avantages; mais, dans le civil, c'est tout au plus un emploi subalterne. A tout moment l'on est de

( lo) service d^ns les bureaux. U faut recpivduire luu ,, recevoir lautre, toute Tannée se lever de bonne heure et se cou* cher tard; c'est un esclavage perpétuel.

Ici, au contraire, libre et tranquille 9 votre unique soin est dévider la coupe, et ce goût a toiu^né en habitude. Mais une fois arrivé à votre destination , si vous vivez comme pai^ le passé , que de réprimandes, que de chàtiniens ne recevrez-vous pas de vos supérieurs P Mais je veux bien encore ne pas aavisager ces cruels affronts. Combien dautrès tourmens vous attendent l Tantôt ce sont des brigands qui fondent sur le district où vous êtes ; il vous faut partir sur Theure et courir sur leurs traces. Tantôt,, dans un canton éloigné,, éclate une sédition, et Ton vous envoie pour lapaiser. Ici , il faut galopper à cheval ; là, voguer sur xiiie frêle nacelle ; jour et nuit, la cuirasse sur le dos, le

casque en tête et la lanoe au f)oiiig, TOUS êtes à cha<}ae instant entre la TÎe et la mort. Si alors vous continuez à boire tout le long du jour, votre pe^rte est assurée. Ne vaut«âl pas ^mieux vivre en paix, chez vous et passer h reste de volTe vie dans la joie et .le «plaisir ? Peut, on chercher ainsi soi-même une foule d'^smbasras et de daji^rs !

— «Xipp70varbe4it,vépond Tmwo^ ; Le vin çf^^tm dans Pestomac^les affaîre$ se mûrissent dans le cersfeau. Gominenl dis-ttt que je néglige «as ^deivoirs et ^es intérêts de Isa maison? Il e^t ymi ique^ te^Ç^o^y^Ji^^ ^Q|:en.dae -aux AOios 4if ménage et aux .alfaires domesisquos/ j^ me repose souvent sur toi pour W^ U* vz^er à la ^aité et au plais^i^ JK(ais^ une lois rendu à mon poste ^ quand tu ^ {^iiiTS(s ,pas ,me ,re^p)s^ceri itu me vevr 4^ .^ jpon t9w ayoir ropil à to»t.

. «1 D!ai11eur3y upç chai:g6aujsy(hanorJ|*

ble ne s'obtient le plus souvent qu*à force de présens et d'intrigues ; encore n*y réussit-on pas toujours; mais cette place ne m'a coûté aucun sacrifice. Je la dois uniquement aux bontés du sei* gneur Tchao-koueï qui a daigné m'envoyer un exprès pour m'en remettre le diplôme. Si je refuse ce bienfait signalé , je me rendrai coupable de la plus noire ingratitude. Mon parti est arrêté^ je te prie de ne rien faire pour m'en dé* tourner. »

Soui-houng voyant son père décidé à partir : « Puisque votre résolution est prise, lui dit-elle , du moins corrigezvous de la pas|(ion du vin et je serai sans inquiétude.

— t Tu sais pourtant, répondit Tsawou, que le vin est l'unique soutien de ma vie : comment veux-tu que je m'en interdise entièrement l'usage P Tout ce que je puis faire, c'est déboire quel-

(i3) ques tasses de moins. » Puis il ^se mit K débiter le passage suivant qui roule sur la même idée :

m L^existence de ton vieux père

« UVa. d*autre soutien que la bouteille.

« J*aiine mieux m'abstenir de manger

«c Que de m*interdire l'usage du vin.

« Désormais docile aux avis de ta piété filiale ,

« Je boirai sobrement et vivrai avec tempérance.

«c Aaparavant , je1>uvais dix fois le jour ;

m Ce sera désormais une fois ajoutée à n^,

« Auparavant je buvais dix petites tasses ;

u Désormais une grande seulement.

« Auparavant , je buvais un verre d'un trait ;

« Hésormais , je le vidorai en deux coups.

« Auparavant, je buvais au lit;

« Maintenant , f en descendrai pour boire.

« Auparavant , je buvais jusqu'à la troisième veille;

•t Désormais jnsqn'à la fin de la seconde.

« Si to veux m'imposer de nouvelles privations ,

•t Je cours risque de perdre la vie. »

Le lendemain, Tsawou ordonna à un doihestique nommé Tsayoung d*aller au port de Hoaï-gan louer un bateau pour lui et sa famille. Il emballa les vétemen^

les parures et tous les obj jts précieux^ serra sous la clé les meubles d un transport difficile et les effets de peu de valeur, et en confia la garde à un de ses serviteurs. Toutes Jes autres personnes attachées à «on service devaient le suivre à sa destination. Ensuite il acheta une grande quantité d'excellent \in pour boire pendant le voyage^ choiëit un jour heureux, et, après avoir offert im sacrifice au fleuve, prit congé de ses parens et amas , et s embarqua.

Le pilote déploie la voile et nargue dans la direction de Yaiig-tcheou.

Cethonime s'appelait Tchin-siaosse; il était de k ivîUè de Hon^^n^^t avait déjà afteînt sa trentième année. H avait sous ses ordres sept bateliers dont voici les nbtns : Pematt , 'Lî-houtséun , iTdhiniSefe, Tsin-siaôyouan, Homskn-eàl, ïu- Itiapia et Ling-waïtsouï. (!]'étaient des |[ens vicieux et cruels qui passaient leut

TÎe à naviguer sur les fleuves, 4aiis Tu* nique but de dépouiller les voyrfgeure et les marchands.

Le malhewr voulut que Tsawoa choisi leu? bateau pour s'embarquer.

Eri voyant apporter uae grande quantité de caisses et de ballots, Tchin-siaossie promenait déjà sur ce butin des yeux enflammés par la cupidité; mais lorsque toute la famille descendit et qu'il aparçut Souï«houng, qui était d'une beauté acconq)lie, une émotion secrète s'empava de ses sens, et ne fit quallur mer davantage sa cupidité..

Déjà , dans son cœiu*, il forme de coupables projets; mais^ de peur de se trahir lui-même^ il veut être plus éloigné 4e la terre pour les exécuter.

Le vent fut favorable, et, en moins d'un jour, le bateau arriva en présence d*Hoang-tcheou.

» La fortune nous sourit , se dit-il à

( »6 ) lui-même, encore quelques instans et nous mettrons la main à l'œuvre.

«Camarades^ dit -il aux matelots, nous avons là une bonne capture à faire; n'ayons pas la folie de la laisser échapper d'entre nos mains. Allons , point de retard ; il faut que ,* ce soir même, elle soit en notre pouvoir.

— «Il y a déjà long-temps, répondirent^ils, que nous avions la 6iême idée ; mais, vous voyant garderie silence, nous avons cru que vous leur faisiez grâce en qualité de compatriotes; et cette pen-^ sée nous a retenus.

— « Durant tout le trajet, reprit Tchin-siaosse , nous n'avions pas encore rencontré d'occasion favorable. C'est pour eux une bonne fortune d'avoir vécu quelques jours de plus.

— « Le seigneur Tsawou est un brave militaire, ajoutèrent les matelots; ce n'est pas unhomme ordinaire; et puis il a

beaucoup de monâe à sa suite. Nous avons besoin de courage et de prudence,

— « Lui , répond le pilote , il est brave, mais c'est à boire; voilà tout son mérite. Quelle crainte vous peut inspirer un pareil champion ? Laissons-le s*éni- . vrer tranquillement, et, quand il aura bu tout à son aise , sa femme et lui verront beau jeu. Épargnons seulement cette jeune demoiselle ; elle restera pour être l'épouse de votre patron. »

A peine avaient-ils pris cette résolution qu'ils arrivent à Hoang-tcheou , situé sur les bords du fleuve Yangtsenkiang. Ils jettent lancre et descendent pour acheter des vivres et du vin. Après un repas copieux , où les matelots n*é- {mrgnèrent ni la chère ni le vin, on met à la voile et le bateau part comme un trait.

Ce jour-là était le quinzième du mois, et le disque brillant de la lune répandait une clarté aussi vive que le soleil à son midi. 2.

Sitôt qu'on eut gagué le large : « N'allons pas plus loin , s'écria Tchin-siaosse; camarades y voici le lieu qui doit être témoin de nos exploits. »

A ces mots, l'ancre est jetée , et les Toiles s abaissent; chacun d'eux prend ses armes et s'élance vers la cabane où dormait Tsawou.

Un domestique se présente au. devant d'eux , il voit le danger et pousse un cri d'alarme ; mais il était trop tard pour appeler au secours. Un matelot lui assène au front un coup de hache et Té*tend sans vie à ses pieds. Les autres serviteurs s'apprêtent à combattre; mais que peuvent-ils contre ime troupe de brigands forcenés ?

Tsawou, depuis qu'il s'était embarque, avait bu fort peu les premiers jours ; mais, insensiblement, lui et sa fenfime reprirent leur funeste habitude, sans que les avis de Souï-houng eussent pu les en détourner.

Ce soir-là les deux époux s^étasem épanoui l'ame en buyant, et avaient presque laissé au fond de la bouteille leurs sens ei leur raison.

Tout-àrcoup des cris perçans se font entendre dans la cabane antérieure du bateau. Souï-boung y envoie ses femmes; mais celles-ci, glacées d*effiroi, nosent faire un pas en avant : « Seigneur^ s!écrient-elles sur le devant du bateau^ on massacre vos gens! »

A ces motS) madame Tsa est frappée de stupeur. Elle allait se lever, lors* que ces brigands fuTieûx entrent à pas précipités.

« Me voici , dit Tsawou, les yeux encore obscurcis par les fumées du vin , qu'est-ce qui oserait......?» En même

temps Tchin-tiefa le frappe d*un coup de hache et le renverse à ses pieds.

Tous \e& domestiques « hommes et femmes, tombent à genoux devant les

meurtriers : — « Si c est notre or que vous Toulez, leur dirent-ils, prenez-le; mais nous TOUS en supplions^ laissez-nous la vie.

— « Nous voulons l'un et l'autre , répondent-ils d une voix effrayante.

« Pourtant, dit Tchin-siaosse , en qua* litë de compatriotes , je leur fais grâce de la hache ; je veux bien qu'ils empor> tent dans Vautre monde leur cadavre tout entier. »

Sur-le-champ il ordonne aux mate* lots de prendre des cordes et d'attacher ensemble M. et madame Tsa, ainsi que leurs deux fils, mais de respecter les jours de Souï-houng. « Pour avoir été sourd à tes avis , lui dit en pleurant Tsawou, j*ai fait mon malheur et celui de ma famille. »

A peine avait-il cessé de parler, qu ils sont précipités dans le fleuve. Les servantes qui restaient furent impitoyablement massacrées.

« Vd général décoré du cachet d*or était paasionné pour

le vin; m 11 tombe sous les coups d'na hôte injuste et crueL « Les flots sans pitié s'amoncèlent jusqu'aux cieux. m On dirait que tous les fleuves soulèvent leurs vagues

courroucées. »

Souï-boun^, qui avait vir immoler toute sa famille sans qu'on lui fît à ellemême le moindre mal , ne douta plus des dangers qui menaçaient son honneur. Elle sort précipitannnent de la cabane^ et veut s*élancer dans le fleuve.

Mais Tchin-siaosse,abandonnantla bâche qu'il tenait, la saisit à deux mains et l'arrête : — «Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-il, je vous rends la vie pour m'occuper du soin de votre bonheur.

— c Brigands forcenés, s'écrie Souïboung, enflammée de colère, c'est peu d'avoir massacré toute ma famille , vous osez encore me ravir l'honneur! Lâchez-moi ; laissez-moi mourir.

— «Serait-il possible,r€ponditTchin-

siaosse, qu'une personne fraîche comme les fleurs et belle comme la lune, pérît au mîKeu des flots ? Non , je ne le souffrirai pas ; je veux que vous viviez. »

En disant ces mots^ il l'emporte dans ses bras et entre dans larrière cabane.

Souï-hoiuig rappelle cent fois voleur, brîgfind, scélérat, et vomit contre lui un torrent d'injures.

— « Maître , s'écrient les autres matelots transportés de rage, pourquoi ne pas chercher une épouse^? Pouvez-vous.

endurer les outrages de cette méprisable créature ? »^ Et tout-à-coup ils veulent s*élancer dans la cabane et tuer Soaï-huung.

^— » Camarades j s'écrie Tchin-siaosse en les arrêtant, par égard pour mot, laissez-Jui la vie; denmin je l'obligerai bien à vous demander pardon. » Puis il dit à Souï-houng : « Et vous, taisez-vous .

auplus tdt. S'il vous échappe encore quel-

qu'injure , je ne pourrai moi-naênie vous protéger contre eux. »

Souï-houng , fondant en larmes, se dit à elle»mème : Si je fneurs, qui vengera la mort de toute ma famille ? Endurons le déshonneur; mais quand la vengeance sera accoœfjie^ je ne survivrai pas long-temps à ma honte.

Elk se Sut alors I frappant la terre de ses pieds et poussant de prûfc^ds satH glots.

Tchin-siaosse s efforce ^ tift&is en vain^ de la consoler. Pendant «e temps-là ,le6 matelots jettent dans le fleuve le reste des cadavres, lavent le J^ateau et &mt disparaître les trac» du sang qu'ils ont versé. Ensuite, ils déploient la voile fit continuent leur route.

Arrivés au bord d'une ile, ils pren^ lient les cai^es de Tsawou , en enlèvent les e££et$.et sç disposent à les pai^tager enlr^ eux. ,

^ — « Ne vous pressez pas lanl, s'écrîc Tchih-siaosse. C'est aujourd'hui le quinzième jour du mois, la lune montre son disque circulaire et brille du plus vif.

éclat. Ne vaut-il pas mieux profiter d'une si belle nuit pour célébrer mon mariage et piartager ensemble le joyeux festin qui doit le précéder. »

— « Vous avez raison,» repondirentils. Aussitôt ils prennent quelques cruches de vin excellent et des vivres qu'avait apportés Tsawou, préparent le repas^ et s'asseyent en cercle au milieu de la cabane qu'éclairent de nombreuses lumières. Chaque matelot prend une des tasses d'argent de Tsawou et s'abreuve à longs traits.

Tchin-siaosse amène Souï-houng en la tenant dans ses bras , et la fait asseoir à ses côtés : « Mademoiselle, lui dit-il, je vous prends aujourd'hui pour mon épouse. Ne ccaignez de ma part aucun

( aS ) affront. Cette nmt même, je Teux for* mer cette unipn qui doit durer jusqu à ce que l'âge ait blanchi nos che*' ▼eux. »

SouMioung, se cachant le visage, ne songeait qu'à verser des larmes.

« Amis , dirent les matelots , offrons chacun un verre de irin à l'épouse de notre frère. » Et de suite l'un d'eux remplit une coupe et la lui présenta.

Tchin^'siaosse la prit, et la portant à la bouche de Souï-houng : — « Remerciez ces messieurs dé leur courtoisie, lui dit-il , et buvez un peu du vin qu'ils vous offrent. » Mais Souï-houng, sans répondre , repoussait de sa main la tasse que tenait Tchin-siaosse.

c Messieurs, dit*il en riant , mille remercîmens pour votre honnêteté; permettez-moi de boire pour mademoiselle. »

(a6) A ces «nots, il leva la tasse et la vida

« Frère, dit Tchinsiao-youan, ne vous contentez pas d'une simple tasse ; bur vez-en deux en mémoire de votre union qui doit durer jusqu'à la vieillesse la plus avancée. » Aussitôt il remplit une autre tasse que Tchin-siaosse vide comme la première. Pressé par ses camarades, il répond à toutes les invitations, accepte tous les défis, et bientôt se trouve étourdi par les fumées du Yin.

— « Nous sommes en train de nous égayer et de boire, dirent les matelots, mais il ne faut pas tourmenter davantage la jeune épouse. Maître, allez prendre du repos.

— « Eh bien ! messicars, dit Tchinsiaosse, mettez-vous à votre aiae et exeuGWiZo^moi ; je ne pui« vous tenir compagnie. »

Il emporte dan& ses bras Souï-boung , prend une lumière » et passe dans Tatrlère cabane qu*U ferme à clé^

Souï^houng, tremblante, éperdue^ n'oppose qu'une résistance inutile. Quel dommage qu un tel trésor soit tombé entre les mains dun brigand!

■ Uoe pluie d*orage flétrit les Lrillaotes étftmiiies des

fleurs; « lAi vent impétneiix fait périr les tendres bourgeous. « Tfv parlons point de tendresse et de félicité conjugale ! « Cette nnion violente n'inspire que la haine et Tlior" reur ! »

Cependant Jies autres matelots étaient encore à table occupés à boire.

— « A cette beure^ dit Peman, Tchinsiaosse est au comble du bonheur.

— «Oui, dit Tchintiefa, il s*enivre de délices ; nous au contraire, nous éprou- Yons de mortels déplaisirs.

— « Et lesqueU, reprit Tsinsiaoyouan ?

— « Nous tous, répondit-il, nous avons également pris part à cette expédition , nous avons les mêmes droits, et pourtant i\ s'est emparé seul de la plus belle portion du butin. Croyezvous , messieurs , que demain , quand se fera le partage, il daignera nous dédommager et nous accorder un meilleur lot?

— « Vous trouvez là du plaisir , dit Lihoutseu; mais moi, je ne vois dans cette jouissance quune source de malheur.

— « Et pourquoi des malheurs, repartirent les autres ?

— « Vous savez le proverbe , répondit Lihoutseu : Quand on coupe les mauvaises herbes, si Von n^ arrache les racines y elles repoussent bientôt. Après nous avoir vus massacrer sa famille, Souï-houng voudrait nous arracher le cœur et le dévorer pour assouvir sa

( =«9 ) yengeance. Croyez-vous qu elle puisse

oublier sa douleur et vivre conjugalement avec Tchin-siaosse ? A peine serons-nous arrivés près d un village ou de quelqu endroit habité , elle poussera des cris et nous perdra tous ; notre vie est entre ses mains.

— « Kobservation est juste , répondent les matelots; demain nous communiquerons cette idée à Tchin-siaosse.

Lui-même l'expédiera, et nous serons, tous hors de soud.

— « Cette nuit même , répondit u»

autre , Tchin-siaosse a goûté dans ses^ bras le comble du bonheur. Comment consentir,a-t-il à Timmoler de sa main P

— « En ce cas, dit Peman, ne parlons de rien à Tchin-siaosse; il vaut mieux prendre des mesures secrètes et nous en défaire nous-mêmes.

— « Si nous la faisons mourir à son insu, dit lihoutseu, çe&t oublier no->

(3o) tve teodt*esse peur un frère, et tran»»

ff^esser les lois de Famitié; rasûs il me vient une idée qui pFé»ei|te le double arantage que nous cherchons. La voici :

Profitons du sommeil de Tchin^siaosse, ouvrons les caisses, et, après nous être partagé les effets quelles contiennent , nous disparaîtrons aui plus vite. Coi)»me Tchin-siaosse s est empm de cette charmante personne et jouit déjà de la meilleure parde du butin , son lot sera bientôt fait. Si plus tard 1 affaire se découvre, lui seul en subira les conséquences; mais si, par hasard, lie crime vesle caché, tant mieux pour hii : ce sera l!effet de sa bonne éioile. De eette^ manière, nous respecterons les droits de lamitié , et noua nous mettrons borô d^mbarnas.

— « C'est bien pensé , s écrienihiis .tous ensemble. » Us se lèvent , ouvrent les coffres, prennenti'or et largent, les

kabits^ les parûtes e% les coupes, et se les partageaski entire eux , laissent seuleinient qA:^^ues obiiecs inutiles et de peu de valeur. Chacun prend son lat et. fait ses pa(|Mets«r De suive ils fesment la ea* baae, conduisent, le; bateau le tomg d'un rivage qui communiquait à une grande rou^, s'ëlancent à terre et disparaissent en uja clin d*ceil. * « .L*or et largenit des;Co£fre& leur a|»-

• pairiiennent en commun ; mais ua seul « s emvce de pariun^ sur la couche du « plaisir. Uiiapudent frelon dépouille da « leuff m^l lesf rucher étrangères ^ et « dort au sein de la fleur dont il a tecni

• f éclat. »

TcbiKhsiaoase , plongé dasfi Fiwesse àm plaisir, nie»t«idit rien de be qui se passait au dehors de sa cabane et ne se leva que le lendemain à une heure trèsayanoée.. il cherche les gen» de Téqûî^ page et ne voitperaonnftri' Ib se seront

(3=») enivrés lu nuit dernière, se diNil, etila donnent encore profondément. » Il ya dans la cabane antérieure, parcourt le bateau d'un bout à l'autre et ne voit pas lombre d'un homme. « Où seraient41s donc allés,» s'écrie- t-il rempli d'étonné* ment et de crs^nte? Il commence à conce- Toirxles doutes et retourne dans la cabane antérieure. Quel fut son étonnement !

Toutes les caisses étaient ouvertes : il les parcourt l'une après l'autre, et les trouve toutes vides, excepté une qui ne contenait que desobjets depeu de valeur, des lettres, des billets de visite et des papiers insignifians.

Il comprit alors le motif de la fuite des matelots. Il était enflammé de colère ; mais il n'osait montrer les sentimens qui l'agitaient.

— « Je le vois bien , se dit-il à luimême, mes camarades ont craint que cette jeûne personne que je gardais ne

(33) nous trahit dans la suite, et ils sont partis à la dérobée. Me roilà seul maintenant, comment faire pour conduire le bateau ^. Je suis vraiment dans un mortel embarras, J*irais bien chercherun homme dans le voisinage pour me prêter Tépaule; mais, sitôt que nous serons arrivés dans un lieu habité^ n est-il pas à craindre que cette jeune personne ne pousse des cris et des gémissemens , et alors je suis un homme perdu. J aimerais mieux, comme Ton dit, être assis sur le dos d'un tigre. Cependant je ne puis la garder plus longtemps. Allons , j*ai déjà coupé Fherbe , arrachons jusqu'à la racine. »

Il dit, prend une hache et entre précipitamment dans larrière cabane.

Souï-houng,^ encore étendue sur son lit, ne cessait de gémir et de verser des larmes. Quoique son visage fût baigné de pleurs, elle n*en paraissait que plug belle et plus séduisante.

A peine cet homnie féroce leut-il considérée un instant y ses esprits se troublent , son ame est ébranlée, et ses bras^ cléjà levés contre elle, retombent sans mouvements Soudain il ouvre à la pitié sou cœur sanguinaire, et^ dans son émotion , il laisse échapper I^ haiïhe dont il est armé. Ensuite il s'élance vers Souï-houog , Fenlace dans s^ bras ei; donne de nouveau cour» à ses trans»

ports. Quel donunage! Conunent ui^e fleur brillante et délicate peut-dlç snpm porter la fougue des vents et les assauts d'une pluie orageuse ?

Mais bientôt oubliant sa passion effrénée : « Je vois , lui dit-il , que vous êtes faible et languissante ; atteiHiez un peu, je vais vous apporter à manger , et ensuite vous prendrez du repos- »

Tout en préparant le repas ^ il se di<^ sait en lui-même : «^ Si je me passionne

( 35 ) follement pour cette jeune personne'^ je suis perdu sans ressoiu*ce ; j'ai bien envie de lui ôter la vie; mais je ne me sens point la force de lever le bras sur elle. £h bien ! si j'abandonnais jnon bateau et que j'allasse m'établir dans un autre endroit , peut-êtf e trouverais-je encore une aussi belle occasion; j'amasserais de l'argent pour faire construire une autre barqae et je reprendrais mon train de vie accoutumée. Je laisserai Souï-houng dans le bateau : si le destin na point décidé sa mort, elle trouvera aans deute un libénitair, et cette conduite m'attirera les bénédictions du ciéL, 9 Puis réfléchissant un instant:

« Non , non , s*écria-t-il , point de miséricorcie : si je ne lextennvne, pendant le reste de ma vie , elle sera pour moi une source continuelle de malheurs. Tout ce que je puis foire, cest de hii faire ipraoe da couteau et de i envoyer dan»

Tautre monde avec son it^adàTre tout entier, r

Il prépare pour lui quelques alimens, recueille les effets qui lui appartenaient ainsi que les effets qui lui avaient été laissés et en fait un ballot qu'il met de côté. Ensuite prenant une corde avec un nœud coulant, il entre précipitamment dans larrière cabane.

En ce moment, Souï-boung, redoutant le retour du brigand , s était enveloppée dans ses vétemens^ et^ la tète cachée dans le lit, pleurait en songeant aux moyens de -venger son honneur et la mort de sa famille. Elle ne pensait pas que cet homme dénaturé viendrait consommer ses forfaits.

Il accourt auprès d'elle^ d'une main soulève sa tête et de Fautre la fait passer dans le nœud coulant.

Souï-houng veut crier, mais la corde, serrée avec force, Vempêche de profé»

( 37 ) rer un seul mot lassée par 1» dotdeur, ^e agite les pieds et les mains ^bondit plusieurs fois d'un mouvement convul* si£^ retombe enfin et reste étendue sans mouvement.

Le brigand, la croyant privée de vie , abandonne la ocMrde et va ramasser le ballot qu'il avait laissé en-dehors de la cabane ; ensuite il s'élance sur le rivage et s'échappe à pas précipités.

Cependant Soui-houng ne devait pas encore mourir. Heureusement pour elle, le meurtrier n'avait formé qu'un simple nœud, et quoique dans le mo« ment elle eût perdu la respiration et l'usage de ses sens , peu*à-peu elle put étendre la main et desserrer la boucle fatale. Sa situation était bien différente de celle des personnes suspendues à un lacet que le mouvement ou le poids de leur corps ne f^it que serrer de plus en plus.

(38) Bientôt son cou est .dégagé des liens qui le pressent ^ Tair s insinue daoA son sein et donne un libre cours à sa respiration. Insensiblement elle revient à elle« même ; mais ses membres étaient d'une faiblesse extrême et ne lui permettaient pas de faire le moindre mouvement.

Après quelques instans de repos , elle fait un dernier effort et arrache toutà-fait la corde qui Tavait si cruellement serrée, « O mon père, dit-elle en ellemême, les yeux baignés de larihes et le cœur navré de douleur, si, dans le temps, vous eussiez écouté mes conseils, aurions-nous pu éprouver de si grands malheurs ? Dans la vie passée , quel mal avions-nous fait à ces brigands pour devenir aujourd'hui victimes de leur cruauté? Après avoir enduré le déshonneur, je n*ai consenti à vivre que pour venger ma famille et laver ma * honte. Je ne croyais pas que ce brigand

me laissât la vie. Que ne puis-je inou«»

rir à l'instant ! Mais , ô mon père « notre injure est profonde comme les abîmes de la mer ! Quelle douleur j'éprouverais de fermer les yeux avant de lavoir effacée! » Elle était agitée de mille pensées , et chaque réflexion ne faisait ^'augmenter lamertume de son ame.

Gomme dile pleurait encore, le bateau reçoit une commotion qui le fait vaciller quelques instans et renverse presque le lit où ell» était couchée.

La frayeur suspend les gémissemens de Souï-houng; elle prête Toreille et entend les hommes d'un bateau voisin qui poussaient de grands cris en frappant Feau de leurs rames. Mais dans la barque où elle se trouvait elle n'entendit pas le plus léger bruit. « Pourquoi , se dit-elle dans son incertitude, cette ' troupe de brigands voit-elle heurter le bateau sans ouvrir là bouche? Peut-

être ces matelots sont-ils leurs camarades, peut-être aussi la barque qui vient de frapper contre la nôtre est celle du magistrat chargé de {irendre les voleurs, et c*est pour cela sans doute qu'ils n*osent élever la voix pour se plaindre. »

Elle allait pousser des cris«t appeler à son secours, mais elle eut peur de s*être trompée dans ses ccHijectures.

Comme elle éxakt dans le trouble et Finceililude >, soudain elle voit plusieurs homm^ s'élancer dans le bateau qu'ils s'étonnent de trouver vide, et entrer précipitamment dans l'arrière cabaneoù elle était.

*— « Si ce sont les camarades de ces brigands, se dit à elle-mêlne Souî-houng, je suis perdue sans ressource. »

— » Qu'est devenu cet infortuné magistrat , disent les étrangers P Où sont ses gens et toute sa famille dont il ne reste pas la moindre trace? »

A ces mots ,. Sduï-houng reconnut bien que ce n'étaient pas des yoleurs. EUe se Telèr^, et poussant de grands cris , in^Iore leur assistance.

Ils se retournent et soient une jeune femme d*uiœ beauté accomplie; ils lui donnent la main, laidentà descendre et lui 4emand^nt des détails sur tout ce qui s*est passé.

Scnû-bouBg, sans pouvoir répondre , yerseuif torrent de larmes; ensuite elle leur parle du rang de son père^ du tnotif de son TÔyage et leur fait le récit exact de tous ses malheurs. « Messieurs^ ajouta«t-elle, prenez pitié d'i^e malheureuse qui a été -indignement outragée et qui n a personne >|)9Qiir la venger. Je vous en supplie, conduisea-moidievanS le magistrat afin que je. lui présente une requête et fptîlL fasse prendre les bAgands qui ont causé mon mabeiu: et anéanti toute ma fiimille. »

Un si grand bienfait attirera sur vous les faveurs du cieL — « Quelle horreur d avoir traité si indignement cette charmante demoiselle! s écrièrent -Us.

Cependant nous ne pouvons prendre sur nous de faire ce que vous deman< dez. Attendez que nous appelions le seigneur notre maître;, vous pourrez vous expliquer avec luL »

A ces mots, Tun d'entre euxcom^ut le chercher et arriva avec lui quelques instans après. Ei^ le voyant venir, tout réquipage s écrie : Voici son excellence. »

Soui-houng lève les yeux; elle aperçoit un homme d un air grave et majestueux, et dont le cestume et le maintien imprimaient un sentiment de respect.

Gomme elle avsdt entendu les gens du bateau l'appeler leur seigneur, elle ne douta point que ce ne fût un honune d une haute naissance. Les yeux en

. (43) pleurs , elle se prosterne devant lui jus* qu'à terre. Mais lui, la relevant avec empressement, « Mademoiselle, lui ditil, qu est-il besoin de me faire cette profonde révérence ? Si vous avez quelque demande à m'adresser, parlez, ex^ plîquez-vous. »

Souï-hounglui raconte en détail tout ce qui lui était arrivé, a Seigneur, ajoutât-elle, prenez pitié de moi, daignez être mon libérateur et me retirer de l'abîme de maux où je suis tombée; je n'oublierai jamais un si grand bienfait.

— «c Mademoiselle , répondit-il , modérez votre douleur. Ces brigands se sont sauvés, mais ils tie doivent pas être bien loin. Je v.iis avel> vous trouver le magistrat afin que vous lui présentiez une requête. Il enverra de tous côtés des officiers de justice, et il est impossible qu'ils échappent à leurs poursuites. »

Souïhoung, retenant ses pleurs, lui

témoigne la gratitude dont eUe est pénétrée.

Il appelle quelques hommes du bateau et ieuridonne ses ordres. «Hâtez- TOus,>-teir dit-il, cette afikire ne peut soufSttt'^e retard. Soutenez itiademoiselle Souï-houng et aidez«la à passer sur notre embarcation.

Souirboung cherche ses souliers, se chausse et se dispose à les suivre. En sortant de la cabane , elle y oit un bateau à deux voiles chargé de marchandises.

Aussitôt qu'elle y fut descendue, le eafHiaine la prie d'entrer dans une cabane pour y prendre du repos.

Les matelots enlèTent tons les ustensiles et 1^^ effets que contenait la barque dels brigand», déplment les Toiles et continuent leur route.

.Cet homme s'appelait Pofo; il était originaire du département de Hanyang.

(45) n faisait lecommerce en naviguant d un lieu à un autre. Au bout de quelque temps 9 ayant amassé une grande fortune y il avait fait construite à ses frais ce large bateau et transformé en marimers tous les gens de sa maison.

Cette fois , ayant vtndu le long du chemin toute sa cargaison de grains, il avait acheté des marchandises d*un débitfaciledans son paysetprofitaitd un temps favorable pour s'en retourner , lorsque tout«à^coup un vent impétueux c^s^e le bateau au bord du rivage. Le pîlo^ saisît le gouvernail et commande la manœuvre aux matelots; mais tous leurs efforts sont inutiles. *tJn nouveau cottp diC vent ramène le bateau et le pousse contre cehii des voleurs. Les Bautonniers voysmtune barque couverte et paisant quelle appartenait à un magistrat^ craigtiaient de s'attirer une mauvaise affaire, Tout l'équipage fbit

- ( 46 ) de nouveaux efforts pour se détourner , mais leur bateau s'arrêta dans un basfond. Cet embarras était la cause de leurs cris confus et des tentatives multipliées qu'ils faisaient pour gagner le large , lorsqu'ils vinrent heurter contre Vautre bateau.

Pofo , étonné de n'y voir pas même l'ombre d'un homifie, envoie plusieurs matelots pour en savoir la cause.

Un instant après, ils reviennent et lui annoncent qu'ils n ont trouvé qu'une jeune personne d'une rare beauté qui demandait assistance et appelait un libérateur.

A ce récit Pofo conçut des pensées indignes d'un homme de son caractère et employa la ruse et le mensonge pour la faire passer dans son bateau. Mais comment supposer que ces belles dé* monstrations ne partaient point du fond de son cœux et qu'il ne songeait à

rien moins qaà fedi'esser ses griefs et* à prendre le soiïi de sa vengeance.

Souï-houng, après avoir été en pjoie à tant de malheurs, n'avait personne à qui elle pût confier ses peines. Aussitôt quelle eut vu Pofo , elle le regarda comme un parent et implora son appui.

Comme elle l'avait entendu prononcer le nom de brigands , elle ne douta point de sa droiture et se rendit sans la moindre inquiétude sur son bateau.

Quand elle eut pris un peu de repos:

J'ai commis une grafve imprudence , se dit-elle en elle-même; cet étranger n'est ni mon parent, ni l'ami de ma famille; à quel titre puis-je espérer qu'il me prêtera secours ? quoiqu'il m'ait promis assistance et protection^ je ne saurais encore juger de la sincérité de ses sentimens. S'il avait des vues coupables , comment pourrais-je m'en garantir?

Comme elle était agitée par ces in-

quiétudes ^ die voit venir Pofo» D ordonne à ses gens de faire chauffer d'excellent vin et d^ préparer un repas splendide pour traiter convenablement Soui-houng,

— «Mademoiselle, lui dit4l, vous devez avoir faim; veuillez accepter le repas que j*ai Thonneur de vous offiîr. «

Mais Souï-houi^ , qui avait Tesprit occupé du souvenir de son père et de sa mèrC) ne put obéir à son invitation.

Pofo assb à ses côtés 4ui parlait d*un ton plein de douceur et lui prodiguait mille caresses.

Ayant réussi à lui faire accepter deux petites tasses de. vin : « Mademoiselle > lui dit-il^ j*ai un mot à vous conummi* quer, mais j'ignore si vous voudrez bien m'écouter et . me donner votre avis. »

— «Seigneur, répondit Souî*houng^ quelles instructions avez->vous à donner à votre servante ? »

(49) — « Mademoiselle^ lui dit-il^ dans Iç premier moment, touché de pitié pour vous, je vous ai promis de vous conduire devant le magistrat pour lui adresser une accusation; j'oubliais que mon bateau est rempli de marchandises dont la vente ne saurait être retardée. Je songe aujourdliui que les poursuites judiciaires sont dune longueur désespérante. Si l'afifaire qui nous occupe traîne pendant six mois ou un an, je ne pourrai me défaire de mes marchandises, et ainsi nous aurons tous deux perdu beaucoup de temps à attendre vainement. Il vaut mieux, mademoiseUe ^ que vous me suiviez chez moi: je vendrai d*abord mes marchandises, ensuite nous prendrons un petit bateau et nous viendrons ensembleinformer la justice et poursuivre cette affaire. Quand il faudrait alors attendre des années entières , peu m'importe; je n'aurai point de repos que

( 5o) VOUS ne soyez vengée. Il y a encore un pointeur lequel je veux vous consulter.

Jesuis veuf et vous paraissez être veuve aussi. En allant et venant, nous ne manquerons pas d^éveiller les soupçons et de donner lieu à des propos injurieux. Quand nous nous conserverions ' tous deux dans la plus grande pureté, nous n'obtiendrons pas plus d'indulgence. D'ailleurs vous êtes sansparens, sans appui et sans ressources. Quoique je ne sois qu'un simple marchand, j'ai du bien chez moi et je jouis d'une heureuse aisance. Si vous ne dédaignez pas mon alliance, unissons-nous de suite et soyons époux. Ensuite je prendrai le soin de vous venger, et quand il faudrait traverser les flots, ou passer au milieu du feu poiir y parvenir, il n est point de danger que je n'affronte. Je veux moi-même prendre les brigands et les amener liés et garottés, afin que

(5i ) - VOUS ayez la satisfaction de les voir sabir le .châtiment* qu^ils méritent. J'ignore encore ce que pense mademoiselle et quel est son avis. »

A ce discours, Souï-houng, le cœur navré de douleur, versa un torrent de larmes. « Infortunée que je suis , se dit* elle à elle-même, j*ai encore rencontré un homme pervers ; il me tient dans son piège : comment lui échapper! Au reste, s'écria-t-elle en soupirant, mon déshonneur est peu de chose auprès de la mort de mon père et de ma mère.

Après avoir été outragée par un brigand, quand je mourrais aujourd'hui, je ne puis me regarder comme pure et intacte. Attendons le jour de la vengeance ; il sera temps alors vde mettre un terme à ma vie pour laver mon déshonneur. y>

Après s être remise de son trouble et avoir essuyé ses larmes: « Seigneur, dit^

elle, il vos paroles sont d accord avec vos sentimens , et que vous daigniez venger votre servante et effacer sa honte, je vous suivrai avec plaisir et j'obéirai à vos ordres ; mais je déske que vous <k>nfirmiez par un serment les pronàesses que vous m'avez faites. »

Pofo à cette réponse ne peut contenir sa joie, et soudain se jetant à ge* noux, il prononce le serment quelle exige : « Je jure de venger mademoiselle et de laver son déshonneur^ Si je manque à cet engagement racré^ ^puisseje périr au milieu des flots. »

Il dit et se relève. Il ordonne ensuite aux matelots d'arrêter le bateau au rî« vage, et d'aller dans un bourg voisin acheter du poisson , de la viande , du vin et des fruits afin que tout l'équipage célébrât le repas nuptial. La nuit vint et fut pour Pofo une source de Jélices.

Ils partent, et, en moins d'un jour ^ arrivent à Han-yang,

Pofo avait potir ëpouse une femme acariâtre et de la plus basse jalousie.

Gotnme il la craignait et tremblait d'&veiHer ses soupçons , il plaça Souï-houng dans une maison qu il avait louée loin de cher lui, et recommanda soigneusement à ses gens d'en garder le secret.

Qr, parmi ces domestiques, il y en avait un d'un caractère faux et hypo* crfte,qni mettait tout son plaisir à épier les secrets et à semer la division; Une fut pas plus tôt instruit dex^ette circonstance, quHl alla en informer la dame Fdfo.

Celle-ci entre en fureur et veut dans 'lé premier mouvement chercher querelle à son mari; mais/ réfléchissant qu'elle navait ni le temps , niToccasion de dispi^^r avec lui , elle prit le parti de ne dire mot. Elle envoie chercher

secrètement des revendeurs et s'engage à leur livrer cette jeune personne en recevant un prix convenu.

Le jour dit, la dame Pofo enivre son mari et Fenferme dans sa chambre. Elle prend ensuite une chaise et se fait conduire à la maison où demeurait Souïhoung. Les revendeurs étaient déjà au rendez-vous et attendaient son arrivée.

Madame Pofo entre et envoie quel* qu un annoncer à Souï-houng que l'épouse du seigneur Pofo vient lui faire visite.

Som-houng, ne pouvant se dispenser d'un devoir que lui imposent les couvenances , sort de son appartement et "va la recevoir.

Les revendeiu:s, qui se tenaient à l'écart, l'observent attentivement, et sont transportés de joie en voyant une personne d'une beauté si accomplie.

Madame Pofo, prenant un air riant

( 55 ,) et épanoui : « Il faut convenir, dit-elle à Souï-houng , que j'ai un mari bien ridicule et bien extravagant. Puisqu'il vous a épousée , pourquoi vous a*t-il ensevelie dans ce réduit ? Est-ce là le fait d'un homme qui tient à sa considération? Les gens du dehors en rejettent la faute sur moi; et ne cessent de dire que je suis seule la cause de cette conduite. Je viens exprès aujourd'hui pour faire taire ces propos injurieux et vous emmener avec moi. Prenez vos vêteinens, faites-en un paquet et disposez -vous^ à m accompagner. »

Souï-houng,ne voyant point Pofo, conçut des doutes > et imagina mille prétextes pour se dispenser de lui obéir.

c Si vous ne voulez pas habiter avec nioi^ lui dit madame Pofo, venez au moins passer un ou deux jours à la mai* son pour vous^ récréer et prendre quelque délassement, » •

Souï-houiig, séduite par ses dernières instances qui lui semblaient dic«^ tées par la franchise, n'insiste pas da* Tantage, et va dans son appartement mettre en ordre ses vêtemens et se disposer à partit".

Pendant ce temps-là, la dame Pofo sort un instant et fixe avec les revendeurs le prix qu'elle exige. "En même temps elle ordonne à un domestique d'aller louer une chabe.

Elle amène Soui-houng dont elle avait surpris la bonne foi et la fait monter avant elle. Les porteurs , fidèles au mot d ordre, courent comme s'ils avaient dé$ ailés et ne s'arrêtent que dttHs ua lieu kibabitë, situé auprès du fleuvei

Les marchailds viennent recevoir- Soâï-houng, et la conduisent dans va^ bateau qui était à Fancre.

Souï-houpg reconnut bientôt quelle était tombée dans un piège. Elle pleure,

•elle gémit, et veut s'élancer dans le fleuve.

Mais les revendeurs , la saisissant de chaque côté^ rempéehent de faire le moindre mouvement, et la poussent de force dans l'intérieur du bateau. Ensuite ils congédient les porteurs, lèvent Fancre , déploient les voiles et.se met* tent en route.

La dame Pofo , ayant vendu Souïhoung, recueille tous les effets qu'elle avait laissés , les met en paquets et les emporte ; puis elle ferme la chambre à clé , et revient chez elle.

Pofo, échauffé par le vin, dormait encore d'un profond sommeil. Sa femme, lui donnant trois ou quatre soufflets, le tire de son ivresse pour le vexer par ses reproches et hii adresser des injures. Pendant plusieurs jours , elle ne cessa de le -Contrarier et de le harceler Ae mille manières.

Pofo, qui craignait d éveiller les soup cons de sa femme, n'osait mettre le pied hors du seuil.

Un jour, profitant de son absence^ il court au domicile de Souï-houng.

Quel fut son étonnement quand il vit la porte fermée! Il interroge les domestiques, et apprend quil y a déjà long-temps que sa femme Ta vendue,

La colère s'empare de lui, et lui ôte l'usage de ses sens.

Comme Pofo n'avait point vengé Souïlioung , le ciel permit que , quelque temps ^ après , il tombât dans le fleuve et qu'il y trouvât la mort , suivant le serment qu'il avait prononcé peu de jours auparavant.

Cette femme, vicieuse et dépravée, vit à peine son mari mort qu'elle se plongea de plus en plus dans la débauche, et fut réduite à engage^ et à vendre tout ce qu'elle possédait. Bientôt après

( 59 ) elle fut enlevée par un homme a qui elle s'était abandonnée , et finit par être vendue pour figurer dans une maison de mauvaise renommée.

Cet exemple fait voir que le ciel est souverainement juste, et quen châtiant le coupable il ne saurait se tromper de répaiàseur d'un cheveu.

Une jeane fiUe endure le désbonnenr pour yenger sa

famille; Qai eiitdit qne sa piété héroïque derait causer sa perte? Hé prononçons jamais des sermens que dément notre

Qorar.

Le ciel, dont le regard est si pénétrant, veille audessus de nos têtes.

Souï - houng , que les revendeurs avaient entraînée de force dans leur bateau , ne cessait de pleurer et de gémir.

« Pourqiuoi vous affliger ainsi? lui disaient-ils pour la consoler ; une fois débarquée, vous aurez à souhait de riches vétemens , et des mets abondans et re-

cherchés ; vous jouirez d'un contente* ment parfait, et de toutes sortes deplai^ sirs. N'est-ce pas un sort plus heureux que de rester chez cette grande dame pour essuyer tout le jour ses rebuts et sa colère?»

Souï'houng , tout entière à sa dou- ' leur, ne faisait nulle attention à eux. Réfléchissant en elle-même sur sa position , die cherchait un moyen de se défaire de la Tie ; mais comment mourir sans être vengée elle et sa famille ? Et cependant, en consentant à vivre, elle deviendra incertaine et agitée comme une personne qui erre au gré des flots.

Eh bien! se dit- elle ^ le soin d^e, venger ma famille l'emporte sur toutes les considérations; prenons patience, attendons le temps favorable au dessein qui m'occupe.

Après une courte navigation , la nuit tombe et Içs oblige de jeter l'ancre au bord du rivage,

Un des revendeurs viçnt trouver Souïhoung et la presse de partager son lit.

Souï-houng j sourde à ses discours , s'enveloppe dans ses vêtemens et va se tapir dans un coin de la cabane. Le Revendeur renouvelle ses instances y mais Souï-houng, loin de céder, crie : au meurtre ^ à ^assassin. Celui-ci, qui craignait que ses camarades x^ Fentendissent et ï\e lui suscitassent quelque mauyaisea^faire ^ la laissa, tranquille et cessa de la tourmenter.

A peine furent-ils arrivés au département de Woutchang, ils revendirent Souï-houng au patron d'une maison de plaisir.

Il y avait déjà dans cette maison deux ou trois courtisanes parées avec la dernière recherche, et le visage couvert d une couche de blanc et de vermillon; elles étaieitt à la porte, étalant leur beauté vénale et attendant fortune.

Souïhoung, en voyant le sort de ces malheureuses, se sentit de plus en plus pénétrée de douleur. Hélas ! se dit-elle à elle-même, aujourd'hui que je suis tombée dans ce repaire de débauche , il faut renoncer à tout espoir de vengeance.

De quel front oserai-je supporter la vie?

Dès ce moment son parti est pris; elle cherche le chemin de la mort , et repolisse avec dédain les habitués de cette maison.

Mais une chose bien singulière , c'est que toutes les fois que Souï-houng songeait aux moyens de quitter la vie , il survenait toujours quelqu'un qui la tirait de peine et apaisait son désespoir*

Le patron du lieu consultant à ce sujet une de ces nymphes surannées : — « Puisque ^ouï-houng, lui dit-il, ne veut pas se prêter à nos coutumes^ que sert

(63) de ^a garder ici? Cette petite sotte n'a qu à faire un tour de sa tête , c'est moi qui paierai son étourdefie. Ne vaut -il pas mieux la revendre, et en trouver une autre ?»

Le hasard voulut qu'il se trouvât dans le même endroit un homme du département de Tchaohing , dont le nom de fa* mille était Hou, et le surnom Youe.

Comme le gouverneur de Woutchang était son proche parent, il était venu exprès dans cette ville pour lui demander un secours pécuniaire, et avait obtenu de lui une forte somme d argent.

Le jeune homme, qui aimait les fem-»

mes et le vin , avait loué un hôtel voisin de la maison où était Souï-houng ; et sitôt qu'il avait du loisir, il y venait faire un tour^ et passer le temps dans la joie et la bonne chère.

A peine eut il remarqué la beauté de Souï-houng et les agrémens répandus

(64) sur toute sa personne, qu'il en devint ëperdument amoureux^ et la pressa plusieurs fois de répondre à ^es sentimens.

Mais comme Sôuï-hotmgne songeait qu*à quitter la vie, il ne put triompher de son désespoir.

Quelque temps après, ayant entendu dire que le patron songeait à s'en défaire , il lui offrit un prix considérable, désirant la prendre à titre de seconde femme. Celui-ci consentit dé suite à sa proposition , et remit la jeune personne entre ses maii^.

Hou-youe, possesseur deSouï-houng, la conduisit à son hôtel, et fit préparer un repas splendide pour traiter sa nouvelle épouse ; il lui ouvrit son cœur et l'entretint des sentimens qu'il éprouvait pour elle. Mais Souï-houng, ne songeant qu'à pleurer et à gémir, s'éloignait de lui, et repoussait ses caresses. Hou-youe essaya plusieurs fois, mais inutilement, de

( 65 ) k consoler : — c A!bdetnoiselle, lui dit41 , je conçois qu'étant naguère dans uq lieu infâme, TOUS vous soyez constamment refusée à toute espèce de sollicitations.

Aujourd'hui que tous êtes devenue mon épouse^ votre sort n'est-il pas mille fois plus heureux qu'auparavant? Pourquoi vous affliger de la sorte? Si vous avez quelques peines qui pèsent sur votre cœur, confiez-les à votre époux; il adoucira vos douleurs en les partageant , et tâchera dy apporter remède. Mais s'il •s'agit d'une aflEaiire grave, le gouverneur de cette vHlè est mon proche parent, je le prierai d'en prendre fait et cause, et 4e Votis faire rendra jtïBtice. Pourquoi vous abandonner ainsi à des chagrins décfairans?»

Souï-houng, voyant que ce discours semblait partir du fond de son cœur, lui fit en détail le récit de tous ses malheurs. — « Seigneur, ajouta-t-elle, si

(66) VOUS daignez chercher un vengeur à votre servante, et effacer mon déshonneur, non-seulement je consens à être votre épouse, mais quand je deviendrais votre esclave, je m'estimeraisheureuse.»

Elle dit, et verse un torrent de larme&.

— «c Je vois bien, lui dit Hou-youe, que vous appartenez à une famille de distinction. Quel dommage qu une personne de votre rang ait éprouvé d*aussi grands malheurs! Mais ce n'est pas l'affaire d un jour que celle qui nous occupe. Je vais d'abord prier le gouverneur, mon parent, d'envoyer en tous lieux des officiers, de'justice pour saisir et amener les coupables. Ensuite nous û*ons ensemble à Hoaligan adresser une accusation au magistrat compétent. On prendra les coupables, etrafîairese terminera à votre satisfaction. »

Souï-houng , vivement émue , se prosterna jusqu'à terre pour le remercier.

( 67 ) — « Si votre seigneurie daigne me prêter ce généreux secours , toute ma vie j'en conserverai le souvenir.

— « Puisque nous sommes époux, dit Hou-youe en la relevant , votre affaire devient la mienne; pourqiioi parier de reconnaissance ? » Ensuite il la prend parla main et la conduit dans sacbambre qu'elle croyait être celle d'un époux.

Qui eût pensé que Hou<youe était un homme faux et trompeur, et qu'il n'avait employé ce langage que, pour abuser pendant quelques jours Souïhoung? Comme il avait promis de remettre cette affaire entre les mains du gouverneur, et de faire envoyer des officiers de paix pour saisir les brigands, Souï-houng, séduite par une apparence de vérité qu'il savait donner à ^es discours, crut aveuglément à ses promesses et s'épuisa en remercîmens.

Après quelque temps de séjour, il

(68) loua un bateau, arrangea ses bagages et partit.

Le voyage fut heureux, et, à la faveur d'un vent favorable, il arriva en dix jours à Tchinkiaug. Uloua un autre petit bateau pour s*en retourner chez lui. Quant à Taf&ire de Souï^oung, il la mit tout-à-fait de côté et n'y pens^ plus.

Souï-houng reconnut bien que ses espérances étaient déçues, mais, ne voyaûnt aucun moyen de sortir de cette cruelle position, elle se mit à je&lier, passant les nuits et les jours à invoquer le ciel pour trouver un vengeur. ;

En moins d'un jour Hou-youe arriva chez lui.

Sa femme, le voyant revenir avec une jeune personnne aussi belle ^ en conçut une noire jalousie et se mit à quérellei* Souï-houng du matin ausoir.dellé-ci opposa à ses injures une patience à toute

(69) épreuve et la laissa disputer tout à son aise; déplus elle se refusa absolument à ce que Hou-youe niît le pied dans sa chambre. À la fin , la dame Hou-youe ^'apaisa péu-à-peu et cessa de la tourmenter.

Lés habîtans du département de TcKao-Hing ont coutume de faire un trafic qm mérite quelques détails. Ceux qui ont de Targent et du savoir-faire se rendent à la capitale, achètent un titre littéraire, et, à force d'intrigue et d argent, se procurent une charge avantageuse. Us s'adjoignent une personne entendue qui partage leurs fonctions et mêmeles remplace au besoin. Gela s'appelle vulgairement Feikouohaï , ( c'està-dire , traverser lés mers en volant ).

Voici la raison de cette expression : En "gétiéral, lorsque le temps d'une charge est expiré et qu'on cherche un remplaçant, chacun ne vient qu'à son tour,

(7o) et, en suivant la marche régulière, il faut des années pour atteindre une place. Mais ceux dont nous parlons n'ont qu'à donner de l'argent , ils l'emportent sur les autres concurrens , et obtiennent de suite la charge yacante* Si, par hasard, elle échoit à un homme d'un esprit borné, il s'associe quatre ou cinq individus de la même trempe , dont un seul prête son nom et paie de sa personne ; les autres , sans rien faire , partagent avec lui les profits attachés à ses fonctions.

Dès qu'il est en posession de sa charge, il commence par Êiire de riches présens aux magistrats qui sont au-dessus de lui , afin d'exercer le monopole des affaires; et il n'en passe pas une par son bureau, si petite qu'elle soit, qui ne lui fournisse le moyen d'escroquer cinq ou six onces d'argent. Quand ils voient qye leur jeu est découvert et

( 70 quil ne leur est pâs possible de tenir plus long-temps^ ils finisisent par fuir secrètement et disparaître. Sur dix^ il est difficile d'en trouver un ou deux qui s'occupent d'acquérir de Tlionnèur ou de la réputation. Tels sont presque toUs les fonctionnaires qui sortent du département de Tchaohing.

Hou-youe, étant resté environ un an chez lui , songea à aller à là capitale et tenter fortune de ce côté-là. Il était d autant pliis disposé à prendre ce parti, qu un de ses amis , qui était du métier y lui avait écrit à ce sujet et lui avait promis de l'appuyer de tout son pouvoir.

Cette offre lui causa une jqîe inexpri»

mable. Il alla de tous côtés ramasser de l'argent pour acheter sa charge , fit ses préparatifs de voyage et se disposa à partir. Mais^ craignant que ses deux épouses ne vécussent pas en bonne intelligence, il consulta Souï-houng et la

( 7^ ) pressa de le suivre^ lui promettant^ si^ tôt qu il aurait obtenu la charge qull desirait, de faire des recherches pour trouver les brigands et leur infliger le châtiment qu'ils méritaient.

Souï-houng, qu'il avait déjà trompée une fois, ne croyait nullement à ses promesses; mais^ espérant trouver , en allant de côté et d'autre , une occa3ion favorable à son dessein ^ elle consentit à l'accompagner.

A cette nouvelle, la dame Hou-youe entra en fureur, fit un vacarme d'enfer, et chercha à son mari une querelle qui ne se termina qu'après bien des coups et des injures.

Hou-youe resta inflexible dans sa résolution; il choisit un jour heureux, loua un bateau , et partit avec Souihoung.

Arrivé à la capitale, il cherche un hôtel et y installe Souï-houng. Le kn-

.( 73 ) demain, il prépare des présens et va présenter ses hommages à son ami le magistrat* '

Malheureusement, ce fonctionnaire était tombé malade un mois auparayant et avait été emporté subitement.

Toute sa famille était dans le trouble et la désolation, et ses parens, après avoir disposé le cercueil qui renfermait ses dépouilles, allaient retourner dans leur pays.

Hou-youe,sevoyantprivédecetappui, commença à tomber dans le découragement. Réfléchissant qu il n avait apporté que peu d'argent, et que l'ami sur lequel il avait compté venait de mourir, il ne voyait plus aucun moyen d'arriver à la charge qu'il avait en vue. Il aurait bien voulu s'en retourner, maisil était retenu par la crainte de se faire railler de ses compatriotes.

Comme il flottait dans l'incertitude

(74) et ne savait quel parti prendre, il aDa trouver un de ses amis à qui il raconta son aventure et lui demanda aes conseils. Cet homme, qui voulait tjourir la même carrière et à qui il manquait de l'argent pour conclure lâchât de sa charge , eut de suite l'idée de jouer un tour à Hou-youe. Il lui promit de se charger de son affaire et d'aplanir tous les obstacles, ajoutant que s'il manquait quelque chose de la somme nécessaire il en emprunterait le complément à un de ses amis.

Hou-youe se laissa séduire par les paroles flatteuses et les propos adroits de son compatriote, prit tout l'argent qu'il avait apporté et le remit entre ses mains. Celui-ci, transporté de joie, conclut l'affaire, et, partant en secret, va prendre possession de la charge qu'il avait sollicitée.

Hou-youe, se trouvant les mains vi-

(75 ) des , se rit bientôt prÎTe des moyens de pourvoir à son existence. Il écrivit à sa femme^ lui deifiândant de quoi faire le voyage pour revenir chez lui. Mais la danae^ i|ui était encore furieuse contre son mari, ne lui envoya pas le plus léger secours.

Dès^e moment , il se mit à voyager dans la capitale, allant, sans but, tan* tôt d*im ^ôté tantôt d*un autre. Ensuite il s associa avec une troupe de gens sans aveu dont Tunique occupation était de faire des dupes et descroquer de Fargent.

Un jour qu ils avaient besoin d'une forte somme et qu'ils se trouvaient au bout de leurs ruses et de leurs ressources^ ils portèrent leur attention surSouïboung. Ils eurent l'idée de l'engager à se faire passer pour la sœur deHou-youé , afin de faire tourner à leur profit le succès de ses charmes.

(76) • Le projet était déjà arrêté, mais Hou-youe craignit de ne pas obtenir le consentement de Souï-houng. Pour y réussir, il imagina un détour dicté par la ruse et le mensonge, « Précédemment, dit-il, j'espérais obtenir la charge que vous savez et ensuite aller avec vous sur la trace des brigand»^ mais tout-à-coup , le destin me devient contraire : mon ami a été emporté par une mort subite, et pour comble d'infortune , ce pendard d'homme m'escroque tout mon argent. Ces revers m' ont réduit à une extrême détresse, et je ne puis ni avancer ni reimler. Je désirerais bien retourner chez moi; mais je ne vois aucun moyen de me procurer les provisions du voyage. Hier soir, en consultant quelques aniis , j'ai trouvé un expédient admirable. »

— « Et quel est cet expédient , repartit Souï-hou«g ? »

— ^ • Vous n'avez qu*à vous faire pas* ser pour ma sœur, je chercherai une personne qui vous prenne en qualité de seconde femme. Si quelqu'un vient vous voir pour cet objet, faites-lui un accueil flatteur. Sitôt que nous .aurons en main Pargent convenu, nous partirons sans mot dire et uous disparaî* trons tout- à -fait Comtnent nos dupes oseront-ils venir vous demander ?

Nous irons droit à Houï-gan , je ferai des recherches pour découvrir les brigands , et je pourrai ainsi accomplir la promesse que j ai faite et dont Texécution occupe mon cœmr tout entier.

Souï-hôung, d abord, refusait ferme- ment d'obéir, mais ayant appris ensuite qu il la conduirait droit dans sa patrie , elle se rendit à ses instances.

Hou-youe, ayant reçu le consentement de Souï-houng , en ressentit une

joie inexprimable et de suite pria ses Camarades de chercher en tous lieux un prétendant.

Ainsi :

Le méchant déploie ses rases comme un vAst^ réseau : Il attend qne Tliomme probe et confiant tombe dans son piège.

 cette même époque^ il y avait dans ha province de Tche-Kiang, dans le département de -Wen^Tcheou, un licencié nommé Tchou et surnommé Youn^^ il avait passé sa quarantième année et n avait pas encore de rejeton mâle; Sa femme len^geait souvent à prendre une seconde épouse ; mais lui ^ tout occupé de son avancement, ne songeait nullement à suivre ce con* seii<

Bientôt arriva^ lexamen d'automne y il se rendit au concours^ nuds il ne lut point heureux dans ses conqpontionSy

(79) et ne put obtenir le grade qui était Tobjet de ses vœux. Honteux de ce mauvais succès, et n osant retourner chez lui, il se lia avec quelques compagnons d^étude, et resta dans la capitale pour étudier àvee eux en attetidmit lô nouvel examen.

Ceux*ciy qui sarvaient queTchoû-Youan n aivait pas encore de fils, le pressaient instamment .de prendre une seconde épouse : Tcfaou-Youan , cédant à leurs conseils , pria quelqu'un alors de pren»

dre des informations à ce sujet.

A peine cette nouvelle se fut^^Ue répandue que plusieurs entremetteusea viarent Im faire des propositions; mais de toutes les femmes qui lui furent psésenlées^ aucune ne se trouva à son gré.

Les vauriens que s était associés Hùn^ypne , profitant dé cette circon* stance^ tio^r^t, sur-lé-champ trou-^

(8o) ver Tchou-Youan pour le foiré tomber dans le piège qu ils méditaient. Ils vantent les charnaes de Souï*houng, ajoutant que c'était une beauté sans égale, et que l'antiquité ni les temps modernes n'avaient rien produit de si accompli.

Tchou-Youan, séduit par leurs promesses, tomba d'accord avec eux et fixa un joiu* pour aller voir sa nouvelle épouse. .

Comme les vêtemens de Souï-houng avaientquelquechose.de commun et de négligé, Hou*-youe dit à ses camara* deà d'en emprunter de neufs et delégans, afin de la montrer sous un costume qui la fît pai^aître avec avantage.

Geux-ciajantintroduitTchou-Youany Hou-youe vint le recevoir. Après les cérémonies d'usage , il lui offre un siège et l'invite à prendre une tasse de thé. Ensuite il fait venir Souï^'houng et

(8i ) lui dit de rester debout à la porte du pavillon qu elle habitait.

Tchou-Youan fait un pas vers elle; Souï-hpung s'ipcline avec modestie et lui fait une révérence. Celui-ci répond par un salut bienveillant, et s*approchant de plus près pour la considérer, il reconnaît qu elle est en effet parfaiment belle. Oh la charmante personne , se dit- il en lui-même; est-il possible de réunir plus de grâce et d'attraits!

- Souï-houng de son côté fut frappée des manières nobles et distinguées de Tchou-Youan et de Fagrément répandu sur toute sa personne. Ce seigneur est fort bien, se dit*elle en elle-même; son maintien est à la fois plein d élégance et de dignité , et Ion peut dire qu il est doué de ce charme indicible qui plaît et qui s.éduit. Par quel malheur vient-il tomber dans le piège qui lui est tendu ? »

Cette pensée la pénètre de honte et de regrets, et auâsitÀt elle rehtre dans le pavillon.

Nos fripons prenant à Téca^t Tchoii- Youan, « Que vous en semble , seigneur, lui dirent-ils; votre excellence trouvet-elle que nous lui en ayons imposé ? »

— «Non assurément, répondit Tcîhou- Youan en faisant un mouvement de tète et laissant échapper un léger sourire. Venez à mon hôtel, nous conviendrons du prix et nous choisirons le jour où je dois offrir les présens de noce. » Il dit et prend congé d'eux.

Ceux-ci le suivent de près, le rejoignent bientôt et fixent la somme à cent onces d'argent (i).

Tchou-youan, qui avait appris que la capitale était remplie de fripons de tou-

(«) 75o fr. eDTiroD.

(83J t^ esipèce, craignit qu'on ne lui e&t tendu quelque piège. Il exigea donc que ^ sitôt l'argent reçu, on lui amenât son épouse. Ils le quittent et courent prompteinent en conférer avec Hou« youe. Hou*youe^ ayant réfiléchi quelques instans , imagina un eiçpédient .

dont le succès lui parut assuré , mais il craignit que Souï-houng ne voulût point s y prêter.

Il fait retirer à Técàrt ses camarades et vient la trouver pour s'entendre avec elle.

— « C^ licencié , lui dit41 ^ est bien l'homme qu'il nous fout pour le to|ir que .

nous méditons; mais il veut vous posséder le jour même oà il aura donné l'ar"* gent , et cette circonstance ne laisse pas de me causer quelque embarras. Pour le moment, je suis d'avis de le conten-* ter et dé vous conduire à son hôtel. Il ne manquera pas de préparer un repa»

( 84 ) " splendide. Pour vous, ayez soin de boîre avec réserve. A la cinquième veille (i) , je viendrai avec mes camarades , nous entrerons de force ^ en criant qu'il a enlevé une femme mariée, et nous le menacerons , devant témoins , de porter plainte en justice contre lui. Ce licencié aura peur que cette affaire ne nuise à son avancement ; il viendra nous faire des excuses et vous remettre entre nos mains. Nous pourrons alors retourner chez nous tranquillement et profiter de cette heureuse aubaine. »

A ces mots , Souïhoung éprouva un vif déplaisir : «t Quelle faute ai-je commise dans ma vie passée, se dit-elle, pour essuyer dans celle-ci tant de , peines et de tribulations ? Gomment puis-je me prêter à cet indigne artifice?

Non , je n y puis consentir. »

(i) A 6 heures du matin.

« Mademoiselle, lui dit Hou-youe, c'est avec un regret infini que j'ai recours à la ruse ; mais la situation où je me trouve m*en fait une nécessité. Je vous en conjure, ne soyez pas sourde à ma prière. »

Soiiï*houng, sans se laisser fléchir, persiste dans sa résolution ; mais Houyoue se jetant à ses genoux: « Lesacri- ^ fice que je fais me pénètre de douleur »

lui dit-il; mais rien au monde ne peut 'm'en dispenser. Cette fois sera la dernière, et vous n'éprouverez jamais de ma part de nouvelles importunités. »

Souî-houngj fatiguée de ses instances, se vit obligée de consentir. Hou-youe sort avec empressement et va informer ses camarades du succèa quil vient d'obtenir.

Us applaudissent tous à cette idée , et retournent ensemble à Vhôtel de ., Tchou-youan, qui, de suite ,pèse la - I. 8

( 86 ) somme convenue et la ^•emet' à Hou-* youe.

Ses compagnons d'industrie réclament la part de l'argent. « Ne vous pressez pas tant, leur dit-il, attendez que laffàire soit tout-à-fait terminée; ensuite nous partagerons. >»

Quand le soir ftit venu, Tchou-youan ordonna à ses gens de louer une chaise et d*aller au devant de Souï-houng. En même temps it fit préparer un festin et attendit son arrivée. Au bout de quelques instans^ii: la voit venir, s*empresse daller la recevoir, et, après les premières salutations, Fin vite à entrer dans son appartement. II n est pas besoin de dire qu'il régala comme il faut les entremetteuses.

En entrant dans la salle avec son époux, Souï-houng vit toute la maison ' iUuminée d'une infinité de cierges et de lanternes , et un repas magnifique préparé pour la recevoir.

Tchou-youan, l'ayant considérée à la clarté des lumières, la trouva encore plus belle et plus séduisante qu aupara- Tant; il ne pouvait modérer ses transports de joie. Il lui offre un siège ; elle rougit, et s*assied sans oser proférer un 5eul mot. Ensuite il ordonne à un domestique de remplir un verre de vin, de le lui offrir avec lès cérémonies près, entes et de le déposer devant elle.

-— - « Jeune femme, dit Tchou-youan, acceptez la coupe que vous offre votre époux. » Mais Som-houng n'ose ni ouvrir la bouche , ni se montrer sensible à sa courtoisie.

Tchou youan , voyant que c'était l'effet de la timidité, laissa écliapper un sourire; il remplit lui-même son verre, et lui dit : « Jeune amie, nous sommes aujourd'hui mari et femme , pourquoi rougir ainsi devant moi? Je vous en prie, buvez un peu du vin qui vous est offert, je finirai le reste. »

Mais Souï-houng baissait la tête et ne répondait point.

Tchou-youan se dit à lui-même : Cette Jeune personne est modeste et tinàide; sans doute que la présence de ces domestiques cause seule la honte qu'elle éprouve.

Sur-le-champ il les congédie et ferme la porte de l'appartement. Ensuite, s'approchant de Souï-houng : «Je crois, lui dit-il, que votre vin esfrefroidi; je vais vous en donner du plus chaud, buvez une tasse . je vous prie , et ne repoussez pas la tendresse que vous m'inspirez. » En achevant ces mots il verse une nouvelle tasse et la présente à Souïhoung.

Celle-ci, réfléchissant sur sa position, se sentît davantage pénétrée de honte et de douleur. «Quand j'étais avec mes parens , se disait-elle à elle-même , j'étais l'objet de leur plus tendre affec-

( 89 ) tîon; mais aujourd'hui dans quel abîme de maux ne suis-je pas plongée? Tai perdu l'honneur, j'ai vu immoler ma famille et je ne puis la venger ! Aujourd'hui encore, je me vois forcée à jouer un rôle indigne et à de?enir l'instrument d'une noire perfidie. Quelle honte pour mes ancêtres ! » des tristes pensées l'attendrissent jusqu'au fond du cœur, et lui font verser un torrent de larmes.

En la voyant baignée de pleurs :

« Chère épouse , lui dit Tchou-youan avec tendresse, nous sommes comme deux amis qui se rencontrent après une * séparation de mille milles. C'est le ciel qui nous a réunis; jouissons de notre bonheur. Que manque-t-il à votre contentement? Pourquoi vous désoler de la sorte? Avez -vous quelqu'af faire de famille qui pèse sur votre cœur et vous cause cette douleur que je vois ? »

Il la pressa plusieurs fois pour lui ar-

(90) racher son secret ^ mais elle gardait toujours un silence obstine. Voyant que son visage devenait à chaque instant plus triste et plus abattu , il insiste de nouTeau : « Jeune amie^ lui dit-il , je le vois, TOUS avez éprouvé des peines ino^ies ; ouvrez-moi votre cœur, et s'il est temps encore dy apporter remède, il n est rien au monde que je ne fasse pour y réussir. »

Souï-houng ne répondit rien, et continua de pleurer. Tchou-youaii, voyant ses instances inutiles, se mit à remplir son verre et à boire. Insensiblement le temps s'écoule et il entend sonner la seconde veille.

«La nuit est déjà avancée, dit-il à * Souï-lioung, je vous prie de venir prendre du repos* » Mais , tout entière à sa douleur j elle reste sourde à ses paroles.

Tchou-youan, sans la presser dâvan-

, ( 91 ) tage, va prendre un livre à son bureau , et se met à le parcourir enhii tenant compagnie.

Souï-houng voyant que Tchou-youan dont elle avait tant de fois repoussé les consolations, ne conservait sur son visage aucune trace de colère etdeméconten tement, se dit en elle-même: '^Ge lettré est vraiment un sage d une vertu accomplie* Si, dans Toriginé, j'avais rencontré un homme de ce mérite y la moit de mafamille serait déjà vengéeetmon déshonneur effacé. Quant à Hou-youe , ses discours ne sont que ruse et mensonge : si je me repose sur fui , comment obtiendrais-je la vengeance que j'attends? Aujourd'hui il a reçu les présens de ce lettré, et m'a remise entre ses mains; je suis maintenant à lui; pourquoi ne le suivrais-je pas ; peut-être, avec lui, rencontrerai-je l'occasion si désirée de venger ma famille et de laver ma honte !»

Elle était agitée de mille pensées cl flottait encore incertaine,lorsque Tchouyouan l'invita à venir goûter le sommeil.

Souï-houng à dessein garde encore le silence. Mais Tchou-youan, sans témoigner de mécontement, prend le livre et se remet à lire. Vers la troisième veille, Souï-houng prend son parti, et comme Tchou-youari la pressait de nouveau de venir reposer : « Dès ce monient^ lui dit -elle, j'entre dans votre famille. »

— «Eh quoi! reprit Tchou-youan, en faisant un sourire , est-ce qu auparavant vous* apparteniez à une autre maison?

— «Seigneur, répondit Souîhoung, je vais vous avouer la vérité. Je suis la seconde femme de Hou^youe. Comme il se trouvait dans une extrême détresse, il a consulté quelques fripons qui exploitent la capi^le, et a imaginé ce stra-

( 93 ) tagème pour vous escroquer de Targent, Tout-à-rheure il doit venir ave« ses camarades; il entrera avec force chez vous, m'enlèvera de votre maison et vous accusera d avoir ravi une fenune mariée. Il compte que, pour éviter un édat qui nuirait à votre avancement, vous ferez toutes sortes de sacrifices afin d'avoir la paix et la tranquillité.

— « Est* il possible! s*écria Tchouyouan frappé de surprise, qu'il ait conçu un projet ^i odieux! Si vous ne m'eussiez pas averti, je tombais dans leur piège. Et vous, comment se fait-il qu'étant la femme de Hou-youe, vous m'ayez fait cette révélation ?

' — «Hélas! s'écria Souï-houng les yeux en pleurs, je poursuis la vengeance d'un grand crime et n'ai encore pu l'obtenir.

Vous voyant , seigneur, doué d'une éminente sagesse, je ne doute point que vous ne puissiez châtier le coupable et

(94) effacer ma honte. Je me confie à vous, et j'implore votre appui.

— « Quel est ce crime, reprit Tchouyouan, parlez-moi sans détour. Cette affaire devient la mienne, et j'emploierai totis mes efforts pour vous faire obtenir la satisfaction que vous demandez. »

Souï-houttg reprit dès le commencement le récit de ses malheurs et les exposa en pleurant. Tchou-youan en fat vivement attendri et ne put s*empècher de verser des larmes.

Elle parlait encore, lorsque la quatrième veille vint à sonner : « Seigneur , dit Souï-houng, cette troupe de brigands va arriver tout-à-Theure; ai vous ne fuyez au plus vite > vous ne pourre»

éviter le piège qu'ils méditent : « N ayci point dlnquiétude, répondit Tchouyouan, un de mes compagnons d'étudea son hôtel tout près d'ici, les appartemens

(95) en «ont profonds et ne donnent point sur la ^ue. Allons y passer une nuit, demain nous choisirons un autre domicile ; et ensuite nous nous éloignerons.

Quels malheurs pourront alors nous atteindre ? »

Aussitôt il ouvre la pdrte^ appelle sans bruit un domes^ue et lui ordonne de prendre à la main une lanterne et de ies conduire tous deux à Thôtel de son compagnon d'étude. Celui-ci, le voyant venir si tard et avee une femme (f une beauté accompKe , soupçonna quelque mystère caché et hn en témoigna son extrême surprise.

Tchou-youan lui raconta la ehose en détail. Alors son ami leur céda le pavillon intérieur , et alla pass^ la nuit dans cehii qm était situé en detont de la maison. Ensuite il ordonna à ses do« Biestiques d*aller chepeber tous les bagages et les effets de ses nouveaiits;

C96) hôtes et de laisser vides les chambres qu'ils venaient de quitter.

Quand Souï-houng fut montée en chaise ^ nos fripons vinrent presser Hou-youe de partager avec eux l'argent qu'il avait reçu. Ils achetèrent de la viande et du vin et burent jusqu'à la dnquième veille. Ensuite, ils Relancent de table , courent à l'hôtel de Tcbouyouan^ et enfoncent les portes «i poussant; des cris furieux. Us trouvent les deux chambres vides et n'aperçoivent pas l'ombre d'un homme.

Hou-youe est frappé de stupeur :

« Comment , se dit-il, Tchou-youan a-j;-il pu deviner mon projet et s'enfuir d'avance ? »

« C'est sans doute vous , dit-il à ses caniarades d'industrie, qui avez concerté ce tour odieux pour me perdre ; allons^ rendez^moi vite l'argent que je vous ai donné. »

Ceu3L-ci, en tirant en fiireur : « Vous avez vendu votre femme, lui répondirent-ils, et vous vouliez encore que nous allassions Fenlever à celui qui la possède. Maintenant vous nous accusez de vous avoir fait tort; quy pouvonsnous? C'est votre affaire. »

A ces mots , ils prennent Hou-youe , l'accablent de coups et le laissent à de* mi-mort.

En ce moment la patrouille vient à passer; elle les prend et les amène tous lies et garottés devant le magistrat. On les juge, leur artifice se découvre et chacun d'eux est condamné à payer au profit du trésor trente onces d'argent (i).

Hou-youe fut reconduit chez lui sous l'escorte du gouvernement

Ainsi :

Un homme a recours aux charmes d*nne belle pour tendre nn piège à un jiutre.

(i) 325 fr« environ.

Itàis cette héûâ n'âtait peint pont lui u«e «£Ê9etîoii de

cœur.

C*cst peu de, se voir enlever sa femme , il est encore

battu.

Etâptès aroir pérda le trésor qa'il p ei ri dait, il re*

to«^ ^1^18 U déti«a»e ;

Tchou-youan et Souï-houng, devenus épouxj'éprouvaient Vun pour Vautreune estime et une tendresse qui s'augmentaient de jour en jour. Après quelque temps de mariage, Souï-houng devint enceinte y et, au bout de neuf mois, oUé donnarle jour à un fils.

Tchou-youan en fut transporté de joie et écrivit à sa première épouse pour riïiforpaer de cette heureuse nouvelle. Mais Te temps passe aussi vite que l'éclair qui fend la nue. Un an s'é* tait déjà écoulé depuis la naissance de ce fils tant désiré, quand le nouveau concours arriva. Souî-houDg passait les jours et les nuits en prière ,

(99 ) deinandant au ciel que* son époux vit inscrire son nom sur là liste dor, afin de venger promptement les malheurs de la maison de Tsa-wou.

Quand la liste du concours fut publiée, Tchou-youan se trouva le cinquantième de cette promotion avec le titre de docteur. Trois mois après lexamen , il fut élevé à la dignité de préfet.

Par une circonstance heureuse, celui de la ville de Wen-tchang devait être remplacé dans ses fonctions; Tchoujouan se mit sui^ les rangs et obtint la place. \

« Les brigands , dit-il ^ Souï-houng^ ne doivent pas être éloignés du lieu ou nous allons. Je crains seulement qu'ils ne soient morts et que je ne puisse apaiser, par leur supplice, votre juste ressentiment. Mais s'ils respirent encore, je veux les prendre les uns Après les autres et verser jusqu'à la dernière

(• lOO )

goutte dé leur sang pour lofirir en sacrifice à vos parens. Quand ils s'en iraient au ciel , je ne crains point qu'ils ne m'échappent. »

« Seigneur, lui dit Souï-houng, si vous réalisez vos généreuses promesses, votre servante poun*a mourir sans regrets. »

Tchou-youan ordonna à un domestique daller chez lui et de conduire tous les gens de sa maison à Youngtcheou où il les prendrait avec lui en se rendant à sa destination. Pendant ce temps- là ^ il attendait sa nomfnation légalisée par le bureau des cérémonies.

Son diplôme arriva bientôt; il prit congé de la cour et partit de la capitale. Delà il se rendit au port de Liutsing pour louer un bateau. Il s'y trouvait en tous temps un grand nombre de barques qui avaient été porter à Peking les grains envoyés en tribut.

( lOI )

Comme elles s'en retownaient à ,vide , les pilotes saisissaient avec empressement Toccasion de condmre avec eux un magistrat, afin de s*exemptér des droits qu'ils étaient obligés de payer aux douanes.

Tchou-youan étant donc vwu au port de Lin*t^ng avec sa jeune épous« pour louer un bateau, examina tous ceux qui s y trouvaient; mais aucun ne fut à son gré excepté un seul qui lui parut commode et élégant. Le patron lui présenta son nom et soq livret en lui faisant une profonde salutation.

Les serviteurs de Tchou-youan prennent les bagages, les déposent dans le bateau et viennent prier leur maître de s'embarquer. Ensuite^ le pilote fait un sacrifice aux génies du fleuve et ordonne aux matelots de mettre à la voile.

Dès que Souï-houng fut dans le bateau, elle reconnut à Taccent du pilote

( ton )

qu^l était de Houî-gan. Elle remarqua aussi qu'il ressemblait tout-à-fait à IVïhin-siaosse^ le chef des brij^ands, çt pria soti mari de lui dire son noiU.

Tdiou-youan regarde la carte du batelier et vit qu il s'appelait Oukin. Cette difTëretice dé nom mit en défaut les eonjectures de Souï^houng ; mais en Fiôxànlinâtll avec une scrupuleuse at-' teutioti, ses pretttiéi^s doutes se fortifièrent, et elle se sentit tellement tourmentée de cette pensée , qu die he pouvait prendie aucun repos. Elfe en ' fit part à son époux et le pria d'appeler le pilote, soua pi^texte de lui donner «les ordres.

Pendant qu'il parlait, Sou^houngl'obft^rva furtîtement > et , dès-lors s>es doutas se obangèrent en certitude. A sa yôix , au3t iwMs de son vbage, elle té* coninut que Ivû et TcMn-siaosse ne faîli^i^nt qii^un; n^is la différence de sob

( io3 ) nom ne laissait pas de lui causer de la surprise. Elle Toulait elle-même Tinterroger; mais elle n'en trouvait ni le prétexte ni l'occasion.

Un jour que Tchou-youan ëtait allë fisiler un de ses amis qui était dans Une barque^ voisine, la femme du pilote viht présenter ses civilités à Souïboung et lui offHr le tbé. On ne peut pas dire que ce fût une beauté accomplie , mais elle avait un ton distingué et ne manquait ni de grâce ni d^énjoAment.

Souï-heung profita de cette circonstance pour savoir ce qu'elle désirait.

Quel âge avez-vous, lui dit-elle.^

— « J'ai tingt-neitf afts , répondit k Sênatùé du pilote. »

*-^ « De quel pa^à éteâ-vous ?

— - «^De Tcbi-yang. »

— « Mais votre mari n a point Tac* cétlt ni le costume d'un homme de Tchi-yang, reprit Souï-houng. »

( io4 )

— « Cet homme est mon second mari. «

— « Combien y a-t-il de temps que vous avez perdu le premier, ajouta Souïhoung? »

— « Mon premier époux et moi, répondit-elle, nous étions venus dans ce port pour amener des graines. Toutà-coup il tomba malade, et me laissa veuve. Celui (Jue j ai maintenant est de la ville de Wen-Tchang. 11 était à notre service et aidait mon époux à conduire le bateau. Au moment des funérailles, il me prêta de l'argent pour subvenir aux dépenses prescrites et me rendit toutes sortes de bons offices. Me voyant veuve et sans appui , je pris le parti de le suivre et de l'épouser. Il adopta le nom de mon premier mari, et devint ainsi le chef et le propriétaire du bateau.

Souï- houng, satisfaite des détails

( i«5 ) qu'elle avait obtenus de cette femme ^ lui offrit plusieurs pièces de soie quelle reçut ayec une vive reconnaissance, et se retira. Elle attendit que Tchouyouan fût de retour , et lui raconta tout ce qu*elle venait d'apprendre.

« Ce batelier Oukin,' dit -elle, n'est autre que Tchin - siaosse , le chef des brigands, et le meurtrier de ma famille. »

Pendant la route , répondit Tchou* youan^ n'allons point agir précipitamment. Attendons que nous soyons arrivés au lieu de ma destination , alors nous poursuivrons l'affaire, et nous ferons en sorte d'obtenir de lui les renseignemens nécessaires pour saisir ses complices. . ,

L'idée de votre excellence est extrêmement juste, répondit Souï-houng; seulement le n^euitrier de ma famille est sous mes yeux à chaque instant du jour..

( io6 )

Combien il me sera pënible d'attendre pendant le peu de jours qui nous restent!

PWt au ciel qu'un vent favorable nous poussât avec la vitesse de loiseau dans le port de Wen-Tchang!

Quand le bateau de Tchou-youan abottla à Yang-Tcheou, les personnes qu'il avait envoyées pour chercher son épouse, madame Tchou-youan, ii*étaientpas encore venues. Cette circonstance Tobligea à arrêter sa barque dans le port , en attendant leur arrivée. Pendant ce temps-là, Souï-houng sentait redoubler sa douleur et son indignation.

Le lendemain , une rixe violente édata sur le port ; Tchou-youan envoya ses gens pour savoit* la cause de ce différent. C'était le patron du bateau sur lequelils étaient montés, qui luttaitconttedeux individus. On criait , on tempêtait, on se renvoyait mutuellement des coups et its injures. Dans ce conflit de

I07 ) paroles , on entendit seulement : Tu lîe risques pas ! tu as fait un beau coup !

Tchou-youan, voyant le chag^'in de sa jeune épouse que ri^n ne pouvait adoucir, profita de cette circons^nce pour &ire donner un acqnspte debastonnade à ce chef de brigands. A Tinstaot il ordonna «ux bateUers d aller prendre les querelleurs et de les lui amener.

Or, ces bateliers faisaient bonne mine à leur patron; mais au fond du cœur ils Favaient en aversion , ex voici pourquoi :

Dans Vorigine, quand Tcbin-siaosse eut perdu Souï-houng, il prit la fuite et ne sachant où trouver un asile, il errait à Faventure dans le pays de Tèhin^yang.

Il arfiva <pie Oukin , qi\i conduisait àes gralins à la capitale, eut besoin d*^ second potir conduire soabâiean; il trouva Tekin^siaosse , et le prit à son service»

Cehii^ci 9 voyant que k femme d'Où*

' ( io8 )

kin avait lair d'être assez légère, il n'eut pas de peine à la captiver et à en faire ce quil voulut. Tout le long du voyage, leur attachement se fortifia et bientôt ils devinrent inséparables. Une seule chose les gênait, c'était la présence du patron.

Quand on eut passé le fleuve jaune, Qukin eut une légère fièvre. Tchinsiaosse fit semblant de prendre un tendre intérêt à sa santé et lui donna une médecine qail avait achetée. Mais cette potion préparée par une main ennemie produisit de suite son effet; elle emporta Oukin.

Sa veuve prit tout l'argent qu'elle avait avec elle et le donna à Tchinsiaosse, en lui recommandant de dire que c'était lui-même qui lui avait fourni les nK>yens de subvenir aux irais des funérailles de son mari.

Une ou deux semaines après , elle dit

( I09 ) ^ k TchiiMÎaosse, devant ses camarades, je von» dois beaucoup , mais je suis hors detat de vous payer, je vous prie de m agréer pour votre épouse; c'est le seul moyen que j aie de m acquitter envers vous.

Ensuite ils firent le repas de noces, régalèrent les matelots et leur fermèrent ainsi la bouche; cependant ils ne purent réussir à leur inspirer un véritable attachement.

Dès qu'ils eurent entendu le magistrat qui se trouvait dans lem- bateau prononcer lés mots prenez-moi ces gemlà; ils s élancent sur le rivage comme un essaim d'abeilles , saisissent les trois querelleurs, les amènent dans le bateau et les font mettre à genoux à côté du grand mât.

— « Pourquoi vous battiez- vous, leur demanda Tchou-youan ?»

•— « Seigneur, répondit le patron du

* lO

i iio ) bateau, oes^deux homsies étaient jadis associés avec moi : un }our, profittmt ék mon absence , ils me dëtobèrent k caisse et s .eitfuipent. Il y ayaif; déjà trois ans que je nen avais «^i de nouvelles^ lorsqu'aujourd^hui le ciel me les fit rencontrer. Je leur ai dernsnidé mon argent, et au li^u d^ me le rendre, ils m ont accablé dmjurês et se sont jetés sur moi e9 m0 .frappant dune .manière indigne. J'ose eçpérer que yotre excellence me prendra sous sa protection et me fera rendre justice.

— a Et Trous deux, dit Tehou-youan, qu'avez-Yous -à répondre? »

— « Nous ne savons ce qu'il teut dire : tous ses propos sont un tis^i de mensonge. »

-— « Il faut bien qu'il y ait quelque c\q^ làslessous^ reprit T<îhou-youan ; se peut-il que, sans motif ni raison, vous «Uîez vous battre de la sorte P »

— « Eh bien! oui, seigneur >. répondirent-ils , cette querelle a uu motif f le voici: Autrefois nous étions à la vérité associés avec lui y mais voyant (ju'il était devenu follement épfis d'une jeu&e personne^ et craignaiït ^*il ne ccmipromît nos intérêts > nous prîmes chacun les fonds que notis avions mis en commun et nous nous en allâmes cbacua de notre côté. Mais nous ne lui devoû»

pM.unâenîet..»

— « Quel est vottre nom à tous deuiB, dit Téhour^Tmiffn ?» ^

Qs gardèrent le âilenceii Tchithsiaosse répondant pour eux, « L'un s'appelle.

T^hintîe-fk et l'autre Thsî»*sîao^you2d. »

Tcbou-^oïkan aQait leur adresser de nouvelles questions lorsqu'il se sentit, tiïer par éa robe. Il se retomrôe et voit une siii^^Dte qui lui dit à l'oreilk:

«Seigneur^ voàre jeune épousë voudrait^ dire im mot à roti^e excellence.»

( r,ia )

Il rentre dans Tarrière cabane et trouve Souï-hôuiig fondant en larmes.

« Seigneur, lui dit-elle à voix basse, ces deux hommes sont précisément les complices du chef des brigands, gardez-vous de les laisser échapper. »

« Dans ce cas, répondit Tchou-youan, il n'est pas possible d'attendre jusqu'à ce que nous soyons arrivés à Woutchang. »

De suite, il écrivit un billet de visite, fit démander upe chaise et ordonna à des gens du pays de lier ensemble ces trois malfaiteurs et de les amener derrière lui.

Il alla trouver le gouverneur de Yang-tcheou et lui raconta l'affaire dans tous ses détails.

A ce récit, le gouverneur fait prendre les trois coupables et les envoie en prison, afin de les juger le lendemain.

Tchou-youau' étant revenu dans le

( ii3 )■

bateau, les autres bateliers, qui connaissaient Tchîn-siaosse pour un voleur, racontèrent sa conduite passée et la manière dont il s'était défait de Oukin.

Il écrivit de nouveau une lettre au gouverneur pour rinformer de ces nouveaux détails, et le pria en même temps de prendre des informations pour découvrir les autres complices.

Le gouverneur ,aprèsavoirlu lalettre , envoya plusieurs officiers de police, avec ordre de lui amener la femme du patron du bateau, afin de la juger avec lui pour ce nouveau crime.

Cette nouvelle fut bientôt répandue dans Yang-tcheou; il s'agissait de vol, d'assassinat, d'adultère; en fallait*il davantage pour faire jaser toute la ville et attirer les curieux? La veille du jugement, c'était un tumulte général : on accourait de toutes parts et une foule innombrable inondait la salle d'audience

lO.

Une bonne ncm^elle ne paMeJ^pas^e seuil de la porte : Une manraise se répand jn8q[ii*à mille millesT

LegouTeroetir^s'ëliaiit assis dans son tribunal^ se fit amener les trois Tolenrs dont' nous venons de pâiier , ef avec evot. la fenune du pilote, et leur ordonna de se mettre à genoux au bas^des marches.

Quand Tchm-siaosse eut vu celte femme, il fut fii^pé ie surprise et de crainte.TTne querelle, une batterie, Ae ditil en lui-même, ce n'estqu'une bagatdk, à quoi bon pcmrsiuivre pour si -^ peu de chose une famille entière? Mm lorsque le gouverneur lui donna lëjaom de Tehinsiaosse et non celui de Oukin cpi*il avait adopté , il resta immobile de stupeur.

On lappétte^ une fois, deux fois, il ne répond riea.

AlcMTS le gouverneur, feisant un rire amer: « Vous ra|^eIë2-vous, lui dit-il, ce qui arrivaril y a trois ans au capi-

( "5 ) taioe. Tsa wou? Le réseau de IîT justice céleste est immense comme lé ciel; il n'est point de coupable qtti puisse réviter. Qua-vez-vous â répondre pour TOUS justifier?»

Les trois brigands se regardent les uns les autres et ne peuvent proférer un seulmfot.

Legouverneurlesinlerrogeantdenou^ veau : « Vous avez encore d autres complices , leur dit-il, Li-houtseu^ Peman , Kou-man^ul, Ling-ivaïthsouï et Yu-kiapa; où sottt-iïs maintenant?»

« S€«gtt«r , répondit Tchin-sîaosse ^ qumcpsie je me sois trouvé alors avee eill , je ft'airien pris, ni effets ni argent; ce sont -eux qui •nt. emporté tout ce que je possédais et ont pris la fuite. Si votre excellence daigne les interroger tooâ deiix,etl# verra si je lui en impose.»

« Quoiqu'il soit vrai , répondirent Tchintie-fa et Thsin^siao-youan, que

( "6) nous avons emporté tous deux un peu d argent, nous sommes bien loin de ressembler à Tchin-siassequi déshonora la fille du capitaine. »

Le gouverneur, qui savait à fond toute sa conduite, Tinterrompit brusquement par égard pour Tchou-youan. « Tout cela est étranger à ma question, lui ditil 5 bornez-vous à dire où sont ces brigands. »

ft Quand nous eûmes partagé l'argent, dit Thsin-siao-youan, nous nous en allâmes chacun de notre côté. J ai entendu dire que Li4ioutseu et Peman étaient au service dun marchand du Chensi, qui vend de la laine et des peatix. Quant à Hou-man-eul, Ling-waî-tsouï et Yukia-pa, ils se sont enfuis à Hoang-tcheou et font le métier de bateliers. Depuis ce temps-là nous ne nous sommes pas revus.»

Ensuite, le gouverneur fit appeler la

("7) femme du pilote : «Vous avez, lui dit*H, commis un adultère avec Tchin-siaosse, et vous avez empoisonné votre marîf pour devenir son épouse; votre crime est avéré : qu avez -vous à répondre ? »

Elle allait , chercher à se justifier , lorsque les bateliers se présentèrent tous ensemble pour confirmer le rapport qu'ils avaiept fait à Tchouyouan , et lui fermèrent la bouche.

Le gouverneur entra en fureur, et ordonna de choisir des bamboux du plus gros calibre et de leiu* en appliquer à chacun quarante coups, sans considérer l'âge ni le sexe. Ce châtiment fut si rude que leur chair tombait en lambeaux et que le sang ruisselait de toutes parts.

Ensuite , il inscrivit la déposition , et condamna les trois hommes à la peine capitale et la femme à être coupée en mille morceaux. En attendant , il les envoya dans la prison des personnes

( iid )

destinées à la mort. En même temps, il dépécha plnsiettrs officiers de poKce pour diercher et saisu* Peman , lihoutseu et leurs éCHfnplices.

Le gouvernecH*, ayant prononeé^cette sentence^ Tint loi^méme sûr le bateau saluer Tdiou-youan et lui faire lire le juganent qu'il yenah de porter. Tchouyouan ne pouvait assez lui témoigner la gratitude dont il était pénétré ; et Souï-hoimg, à cette nouvelle, se sentit presque soulagée du poids de chagrin qui lacçablaité

Quelques jours après , madame Tchou-youan atriva auprès de son ma,ri. Souï'jiottng aUa lui faire visite. A peine se furent-elles vues, qu*elles se lièrent ensemble d'une étroite amitié et vécurent dans la plus par&ite har~ monie.

En voyant le nouveau né que la na* ture avait rempli d'agrémens, madame

( ïi9 Tcfiou-youan ne pouvait modérer les transports de $^ joie.

• En moins d'un jour, Tchou-youan arriva à Wou-tchang, et entra en fonctions. Â peine avait-il commencé k exercer sa charge, que les officiers de justice qui avaient été envoyés pour prendre des informations sur les autres epopafales, vinrent faire leur rapport et reDdr0 compte âé leur mission. Hoùmaa-eul et Ling-Mnaïtsou! étaient en effet dans le port de Yang-tcheou et faisaient le métier de batdîers. On les prit et on les amena devant le juge. Ils arv^ouècent que Yur^ia-pa était mort 4^piris un an, et que Pemah et Lihoutèeu étaient au serviced*uii marchand établi dans la capitale du Ghensi.

Tc^uryoùan les mit d'abord en pri- ^n en flttendaot les autres complices , afin de les condamner et exécuter tous ensemble.

(lao)

La capitale du Ghensi étant peu éloignée de Wou-tchang, au bout de quelques jours, les officiers de police trouvèrent Peman et Li-houtseu, et les amenèrent liés et garottés dans la ville de Wou-tchang.

Tchou-youan, après avoir écrit leur déposition, leur fit appliquer à chacun quarante coups de bâton, et les renvoya ensuite à Yang-tcheou, a&a qu'ils fassent jugés avec leurs complices et exé* cutés ensemble.

Tchou-youan exerça pendant trois ans les fonctions de pçéfet à Woutchang. Par une sage administration , il Sut maintenir la paix dans cette ville, veiller au bien*être des habitans et empêcher les désordres.

Quelque temps après , il fat nommé censeur impérial, et reçut ordre daller faire une inspection à Hoaï-gan et à Yang-tcheou.

( lal )

«Ces brigands, lui dit Soiiî-houng, sont depuis plusieurs années dans la prison de Yang-tcheou, en attendant leur supplice, qui, je crois, n'a pas eh-^ core reçu son exécution. Quand votre exceUence sera arrivée en ce lieu, je, la supplie de terminer l'affaire qui m'occupe , et d'offrir" leur sang en sacrifice à mon père , à ma mère et à mes deux sœurs. Par là, votre servante fera écla-.

ter sa piété filiale , et votre excellence accomplira, les promesses qu'elle a faites.

Tai encore ,uiie affaire à vous recommander. Jadis , mon père eut des liaisons avec une suivante , nommée Pe-lian.

Elle devint enceinte; mais ma mère s'étant opposée à ce qu'il l'épousât, il la inaria à un de ses compatriotes, nommé Tchoutsaï. J'ai appris plus tard que l'enfant auquel elle avait donné le jour ét^t un garçon. Je vous prie,, seigneur, de vouloir bien prendre des informa- I. , n

^ioQS sur cet enfant ^ et, s'il TÎt encore, de le prendre sous TOtre protection e( de lui rendre le nom de son père, afin qu il puisse rendre à ses parens les hoxL n^urs funèbres qui leur sont du9« Un si grand bienfait vivra dans la postérité la plus reculée.»

ËUe dit, et se prosterne à ses pieds en poussant de profond? soupirs.

Jklais Tchou-youan la rdevant avec empressement : « Les deux demandes que vous venez de madress.er , lui di|-ii^ deviennent l'objet de toute ma soUidtude. Sitôt que je serai arrivé, je ferai* tous mes efforts pour les réaliser selon vos vœux s et de suite j'écrirai pour vous informer du résultat de me^ démarches. V

Souï-houng le salua de nouveau pour lui témoigner la gratitude dont elle était pénétrée.

Tchou-youan se rendit à sa destina*

(. ia3 )

tion 9 et vjsita, au nom de Fempereur, Hoaï-gan et Yang*tcheou ; jamais le préfet d'un district ne fut entouré ; à son installation , d'une estime plus générale et mieux méritée.

On était alors au quinzième jour de la septième lune , et l'époque des exécutions n était pas encore arrivée.

Tchou-jouan alla d'abord visiter Hoaï-gan. Alors il ordonna au préfet et au sous-préfet de prendre des renseignemens sur Tchou-tsaï et surPe-liai^« H apprit que l'enfant existait en effet ; 4ju'ïl avait déjà atteint sa huitième année, et qu'il joignait aux grâces de la figure les plus heureuses dispositions.

Ceux-ci obéirent aux ordres du censeur impérial, et firent tous leurs efforts pour se rendre dignes de sa confiance.

Le jour même, ils baignèrent l'enfant dans une eau parfumée, le vêtirent de

nouveaux habits , et le condtlisirent au palais de Tchou-youan.

Celui-ci diangea son nom en celui de Tsasiu, et rédigea pour lui un placet dans lequel il exposait à Tempereur tous les^ malheurs arrivés à la famille Tsa. « Tsawou, disait-il, a rendu de grands services à l'état; votre majesté ne permettra pas qu il soit sans postérité. Maintenant il a un fils nommé Tsasiu , encore en bas âge : il est juste de lui rendre le rang qui lui appartient et de le reconnaître pour le descendant de Tsawou , lorsqu'il sera sorti de Tenfance. Quant à Tchin-siaosse et ses complices , quil plaise à votre majesté de les faire exécuter avant la fin dé l'automne. »

L'empereur accorda toutes les demandes que contenait le placet.

Dans l'hiver de là même année, Tchou-youan, revenant de sa tournée,

ârrriva à Yang-tcheou. Il fit sortir de sa prison Tchin-siaosse , ses complices , et la femme de Oukin, au nombre de huit; il les fit lier ensemble , et conduire au lieu d'exécution. Les brigands furent décapités, et la femme du batelier fut coupée en mille pièces, et ainsi les dernières traces du crime furent effacées.

On peut dire avec raison :

Le bien et te mal , la verta et le vice . Troavent lenr récompensé et leur cbâtiment ; Quelquefois le ciel semble lès oublier; C*est qae Fheure n*est pas encore yenne.

Tchou-youan ordonna à l'exécuteur de mettre dans des boîtes exactement fermées les têtes des brigands , et les plaça dans la chapelle appelée Tchinghoaiig , au bas de la tablette de Tsawou et de- -celle de sa famille. Ensuite il offrit un sacrifice ^ et choisit les bonzes

f ia6 )

les plus renommés par leur yertu , pour:

réciter, pendant sept jours , TofiSce des morts.

Après avoir fait toutes les cérémonies funéraires^ il envoya chez lui un de ses serviteurs avec une lettre ^ pour informer Souï-houng des pieux devoirs qu il avait rendus à sa famille. Souîhoung, voyant que Tsawou avait un héritier, que les brigands avaient reçu leur châtiment, et que leur sang avait été offert en sacrifice à toute sa Ëdnille^ éleva les mains au del, et hii rendit mille actions de grâces.

Cette même nuit, Souï*houng se> baigna ^ mit de nouveaux^ vêtemens ^ écrivit à son époux pour lui lîéBioi'^ gner sa gratitude ^ et all^^reiadr^ n^ite* à madame Tchou^youan^ pour la remercier dje ses bontés. Ensuite eUerentra dans sa chambre, fernia la portesur ella, et se donna la mort*

Madame Tchou-youan, ayant appris la mort de Souï-houng , en fiit vivement s^Qigëe et lui donna de continuels regrets. Après lui avoir fait de pompeuses funérailles^ elle cacheta la lettre qui contenait ses derniers sentimens ^ et l'envoya à son époux. Celui-ci la lut et pleura amèrement; dans Fexcès de sa douleur, fl perdit presque l'usage de ses sens et de sa raison. Ce chagrin profond se changea en maladie ; pendant plusieurs jours il s^enferma chez hiî et ne vaqua point à ses fonctions.

Les magistrats et les officiers civils qui lui étaient soumis vinrent le voir^ et lui of&ir des consolations.

Tchou-youan racontait, en pleurant, le motif de son affliction. Les assistans ne pouvaient s'empêcher de verser des larmes; ils exaltaient la chasteté etla^ piété filiale de Souï-houng , la mettant

( ia8 ) au-dessus des héroïnes de l'antiquité et des temps modernes.

Quelque temps après, Tchou-youan, ayant rempli les fonctions dont il avait été revêtu, s'en revint à la capitale, et fiit ensuite élevé à la dignité de gouverneur général d'une province.

Le fils deSouï-houng était surnommé Tchou-meou. Quoique fort jeune, il se présenta aux examens et obtint ses degrés littéraires. Ensuite , il adressa à l'empereur une requête , dans laquelle il exposa les malheiu's de Souï-houng sa mère, et demanda la faveur d'avoir chez lui la tablette de sa famille.

L'empereur accorda sa demande, et fit élever un arc de triomphe pour perpétuer le souvenir de ce modèle de chasteté et de piété £liale.

Ce monument subsiste encore au»

jourd'hui. Sur la façade on lit les vers suivans :

Venger une injure et laver un affront , c*est le faitd*un

homme courageux :

Qui eût cru qu'une femme timide fût douée de cette

mAle intrépidité?

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