LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX
Le décret de Bordeaux sur l’organisation des gardes nationales mit fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs, prrrt! les plumes de coq s’envolérent, et tous les
. françs-tireurs de Tarascon — chacals, ‘espingoliers et autres — vinrent se fonwire en un bataillon d’honnétes miliciens,
sous les ordres du brave général Bravida, ancien capitaine d’habillement.
Ici, newYelles complications. Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la garde nationale . les gardes nationaux de marche et les gardes nationaux sédentaires ;.« lapins de garenne ‘et lapins ‘de choux, » disait assez drôlement le receveur Pégoulade.
Au début de la formation, les gardes # nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire l'exercice à feu, l'école - de tirailleurs, — couchez-vous! levezvous! et ce qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup de monde. Les dames de Tarascou n'en manquaient pas une, et méme les dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer noslapins. Pen-
dant ce temps, les pauvres gardes na-
tionaux de choux faisaient modestement
le service de la ville et montaient: la
garde devant le musée, où il n’y avait”
rien à garder qu'un gros Jézard em-
paillé avec de la mousse et deux fau-’
conneaux du temps du bon roi” René.
Pensez que les dames de Beaucaire ne passaient pas le pont pour si peu... Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on s'apercut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir.
Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins : « Couchez-vous !
levez-vous ! » personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'était pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir. Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire l’exercice.
504 CONTES. CHORELS.
« Plus de parade! criaient-ils en leur zèle patriotique; nous sommes de marche; qu'on nous fasse marcher !
— Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom!» leur dit le brave général Bravida; et, tout bouffant de colère, il alla demander des explications à la mairie.
La mairie répondit qu'elle n'avait pas d’ordre et que cela regardait la préfecture.
« Va pour la préfecture, » fit Bravida; et le voilà parti sur l’express de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon.
Par une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite, et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la parole au nom de ses hommes, avec l’autorité d'un ancien capitaine d’habillement.
Dès les premiers mots, le préfet Vinterrompit :
« Pardon, général... Comment se faitil qu'à vous vos soldats vous demandent de partir, et qu’à moi ils me demanden’ de rester?... Lisez plutôt.»
Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que deux lapins de garenne — les deux plus enragés pour marcher — venaient d’adresser à la préfecture-avec apostilles du médecin, du curé, du notaire, et dans laquelle ile demandaient à passer aux lapins de choux pour cause d'infirmités.
« J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet en souriant toujours. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes pas pressés de faire marcher vos hommes.
On en a malheureusement trop fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n’en faut plus... Sur ce, Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins ! »
t LE PUNCH D’ADIEU a
Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant 4 Tarascon. Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d’adieu par souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général Bravida eut beau dire que ce n’était pas la peine, que personne ne partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit. Donc, un dimanche soir, cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut lieu dans Jes salons de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats, les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s’en tenir sur ce punch d’adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient la ferme con-
viction que leurs famarades ne partiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le vénérable adjoint, qui vint d'une .
voix émue jurer à tous ces braves qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on ne marcherait pas du tout; mais c'est égal! Ces méridjonaux sont si extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait, tout le monde s’embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le monde était sincère, méme le général.
A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé cet effet de mirage.
Voici quelque chose que j’ai entendu raconter, cette semaine, dans un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela, le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais sur alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette lugubre et véridique histoire : |
tie (Bélisaire voulait dire l'armistice).
Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que nous avions là-bas au bord de l’eau et dont nous étions sans nouvelles depuis le siége. Moi, ca me chiffonnait d'emmener le gamin. Je savais que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n’en avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriyer quelque histoire. Mais la mère en tenait pour son idée : « Va donc! va donc ! ca lui fera prendre l’air, a cet enfant. »
« Le fait est qu’il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq mois de siége et de moisissure.
« Nous voila donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas s’il était content, le mioche, de voir qu'il y avait encore des arbres, des oiseaux, et s’il s’en donnait de barboter dans les terres labourées. Moi, je n’y allais pas
d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l’île on ne rencontrait que de ca. Et insolents !... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas taper dessus...
Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai! c'est en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages.
Heureusement que l'enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait trop, je me pensais en le regardant : « Chaud là, Bélisaire !... Pre- « nons garde qu il n'arrive pas malheur « au moutard. » Rien que ca m'empéchait de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que je l’'emmène avec moi.
« La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le quai. Je la
LE PRUSSIEN DE BELISAIRE. 411 a
trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un meuble, plus une vitre.
Rien que quelqnes bottes de paille, et le dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol.
J'avais là un petit établi, où je m’amusais à faire des bricoles le dimanche. Je dis à l’enfant de m'attendre, et je descendis voir.
« Pas plutôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux, et vient vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je ne comprends pas. Faut croire qu'il avait le réveil bien méchant, cet animal-là ; car, au premier mot que j'essayai de lui dire, il se mit à tirer son sabre...
« Pour le coup, mon sang ne fit qu’un tour. Toute la bile que j’amassais de-
puis une heure me sauta a la figure...
J’agrippe le valet de l’établi et je cogne... Vous sâvez, compagnons, si Bélisaire a le poignet solide à l'ordinaire; mais il parait.que ce jour-là j'avais le tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu’étourdi. Ah! ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu’il y a de mieux comme nettoyage. Débarbouillé a la potasse, quoi!
« Mol, qui n’avais jamais rien tué de ma vie, pas méme une alouette, ca me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme des copeaux de frêne. J'en avais les deux jambes qui me tremblaient en le regardant. Pendant ce temps-là ,‘le gamin s’ennuyait là-haut, et je l’entendais crier de toutes ses forces : « Papa ! papa I»
« Des Prussiens passaient sur la route,
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on voyait leurs sabres et léurs grandes jambes par le soupirail du. sous-sol.
Cette idée me vint tout d’un coup. « S'ils « entrent, l'enfant est perdu... Ils vont « tout massacrer.» Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le Prussien sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de planches, de copeaux, de sciure, et je remontai thercher le petit.
« — Arrive...
« — Qu'est-ce qu'il y a donc, papa?
Comme tu es pâle 14
« Marche, marche. »
« Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu’on courait, qu'on criait derrière nous. Une fois j’entendis un cheval nous arriver dessus à la grande volée; je crus que j'allais tomber, du saisissement. Pourtant, après les ° ponts, je commencai à me reconnaitre.
Saint-Denis était plein de monde. Il n'y
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avait pas de*risque qu'on nous repéche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu, quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon * voisin Jacquot, le garde-péche, étazt seul de Francais dans le pays, et que ca pouvait Jui faire arriver de la peine, ce soldat tué près de chez lui. Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de cette facon-la.
« J'aurais di m'arranger au moins pour le faire disparaitre... A mesure que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il n'y a pas, ca me génait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au rempart, je n’y tins plus:
« — Va devant, que je dis au mioche.
J'ai encore une pratique à voir à Saint- Denis. » ,
« Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien un peu ; mais c'est égal, je me sentais tout
à l'aise de n'avoir plus l'enfant avec moi.
« Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. J’ouvrais l'œil, vous pensez, et je n’avancais qu’une patte après l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du quai, une longue palissade noire; c'étaient Jes Prussiens qui faisaient l’appel. Bonne oceasion pour trouver la maison vide. En filant le long des clôtures, j'apereus le père Jacquot dans la cour en train d’étendre ses éperviers. Décidément on ne savait rien eneore... J’entre chez nous.
Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y avait méme deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ca me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde, froide. Je m’accouvai dans un
Pd “as
coin, et j’attendis ; j'avais mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés..
« Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru joliment triste ce ‘soir-la la retraite des Prussiens. De grands coups de trompette qui sonnaient troig par trois: Ta! ta! ta! Une vraie musique de crapaud. Ce n’est pas sur cet air-la que nos Hgnards: voudraient se coucher, eux..
« Peadant © cinq minutes , j'entendis trainer des sabres, taper des portes; puis des soldats entrérent dans la cour, et ils se mirent à appeler :
« — Hofmann ! Hofman! »
« Le pauvre Hofmann se“tenait sous ses copeaux, bien tranquille. Mais c'est moi qui me faisais viéux!... A chaque instant je m'attendais à les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et j'étais là sans bouger, à me dire dans moi-même : « Si tu en réchap- « pes, mon petit pére... tu devras un
« fameux cierge à saint J ean-Baptiste de « Belleville ! »
« Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se décidèrent à rentrer. J’entendis leurs :
grosses bottes dans l'escalier, et, au bout | d'un moment, toute la. baraque ronflait comme une horloge de campagne. Je n’attendais que cela pour sortiy. | .
« La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. Je ré:
descends vivement. Je tiremon Hofmann de dessous l’établi, je le mets dehout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le Brigand !... Avec ca la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je n'aurais jamais la force d'arriver: Puis, voilà qu'au milieu du quai je sens quelqu'un qui marche derrière moi Je me retourne. Personne... C'était la lune qui se levait...
Je me dis: « Gare, tout à l’heure... les « factionnaires vont tirer. »
« Pour comble d’agrément, la Seine était basse. Si je l’avais jeté là sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J’entre, j’avance... Toujours ‘ pas d’eau... Je n’en pouvais plus: j’avais les articulations grippées... Finalement, quand je me crois -assez avant, je lâche mon bonhomme.. -- Va te promener, le voilà qui s’envase. Plus moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse.....
hue donc!... Par bonheur il arrive un coup de vent d’est. La Seine se soulève, et je sens le macchabée qui démarre tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée d’eau, et je remonte vite sur la berge.
« Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose de noir au milieu de la Seine. De loin, ca avait l'air d'un bachot. C'était mon Prussien qui descendait du côté d'Argenteuil, en suivant le fil de l’eau. »e