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RACONTEES PAR LUI-MÊME

Vous savez que les perdreaux vont par bandes et nichent ensemble aux creux des sillons pour s’enlever à la moindre © alerte, éparpillés dans la volée comme une poignée de grains qu’on sème. Notre compagnie à nous est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d'un grand bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que je sais courir, bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très-heureux de vivre. Pourtant quelque chose m'inquiétait un peu, c'était cette fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commencaient à parler tout bas entre elles.

Un ancien de notre compagnie me disait toujours à ce propos :

— « N'aie pas peur, Rouget, — on m'appelle Rouget à cause de mon bec et de mes pattes couleur de sorbe; — n’aie pas peur, Rouget. Je te prendrai avec moi le jour de l'ouverture et je suis sur qu'il ne t’arrivera rien. »

C'est un vieux coq trés-malin et encore alerte, quoiqu'il ait le fer à cheval déja marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches par-ci par-la. Tout jeune, il a recu un grain de plomb dans l'aile, et comme cela l’a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de s'envoler, prend son temps, et se tire d'affaire. Souvent il m’emmenait avec lui jusqu'à l'entrée du bois. Il y a là une singulière petite maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et toujours fermée.

— « Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux; quand tu verras de la fumée monter du toit, le seuil

et les volets ouverts, ca ira mal pour nous. »

Et moi je me flais à lui, sachant bien qu’il n’en était pas à sa première ouverture.

En effet, l'autre matin, au petit jour, j'entends qu’on rappelait tout bas dans le sillon...

« Rouget, Rouget. »

C'était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires.

« Viens vite, me dit-il, et fais comme moi. »

Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions du côté du bois; et je vis en passant qu'il y avait de la fumée à la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la porte grande ouverte des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria :

« Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner. »

Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d'abord sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à nos pauvres amis. °

Tout à coup, au moment d'atteindre la lisière, les chiens se mirent à galoper de notre côté.

« Rase-toi, rase-toi, » me dit le vieux en se baissant.

En méme temps, a dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout grands, et s’envola avec un cri de peur. J’entendis un bruit formidable et nous fimes entourés par une poussière d’une odeur étrange, toute blanche et toute chaude, bien que le soleil fit à peine levé. J’avais si peur que je ne pouvais plus courir. Heureusement nous entrions dans le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chéne, je vins me mettre près de lui, et

nous restdmes la cachés, à regarder entre les feuilles.

Dans les champs, c’était une terrible fusillade. A chaque coup, je fermais les yeux, tout étourdi; puis, quand je me décidais a les ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant dans les brins d’herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mémes comme des fous. Derriére eux les chasseurs juraient, appelaient; les fusils brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus voir — quoiqu'il n’y eût aucun arbre alentour — voler comme des feuilles éparpillées.

Mais mon vieux coq me dit que c'était des plumes: et, en effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le sillon en renversant sa tête sanglante.

Quand le soleil fut très-chaud, trèshaut, la fusillade s’arréta subitement.

Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l'on entendait pétiller un

grand feu de sarments. Ils causaient entre eux, le fusil sur l'épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens venaient derrière , harassés , la langue pendante...

« Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux. »

Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois, un grand champ blanc et noir, en fleur et .en graine, sentant l’amande. De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en baissant leurs crêtes rouges, de peur d'être vus. Ah! ils étaient moins fiers que d'habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des nouvelles et si l’un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le déjeuner des chasseurs, d’abord silencieux, devenait de plus en plus bruyant; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des bouteilles. Le vieux trouva qu'il était temps de rejoindre notre abri,

A cette heure, on aurait dit que. le bois dormait. La petite mare où les chevreuils vont boire n’était troublée par aucun coup de langue. Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne, On sentait seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque brin d’herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forét ont tant de cachettes, les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles, et puis des fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l’eau si longtemps après qu'il a plu. J'avoue que j'aurais aimé étre au fond d’un de ces trous-l4; mais mon compagnon préférait rester à découvert, avoir du large, voir de loin et sentir l’air ouvert devant lui. Bien nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois.

Oh! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les feuilles comme une gréle d'avril et marquait les écorces, jamais je ne l'oublierai. Un ja-

pin détala au travers du chemin en arrachant des touffes d'herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola d'un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots se coulaient au fond de leurs trous. Un cerf-volant, sorti du creux de l'arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes, fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des papillons, pauvres bestioles s'effarant de tous côtés... Jusqu'à un petit criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec; mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur.

Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très-attentif aux aboiements et aux coups de feu, quand ils se rappro-

chaient il me faisait signe, et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements, couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de hautes guétres bouclées jusqu’aux genoux et qui le grandissaient encore; à l’autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s’il voulait dormir. Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas.

— « Tu n'y entends rien, Rouget, »

me dit mon camarade en riant; et sans crainte, les ailes toutes grandes, il s’envola presque dans les jambes du terrible chasseur à favoris.

Et le fait est que le pauvre homme était si empétré dans tout son attirail de chasse, si occupé à s’admirer du haut en bas, que lorsqu'il épaula son fusil nous étions déjà hors de portée.

Ah ! si les chasseurs savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs pointus se retiennent de rire à leur maladresse !

Nous allions, nous allions toujours.

N'ayant rien de mieux à faire qu'à suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes pour se replier immobiles aussitôt qu'il se posait.

J'ai encore dans les yeux tous les endroits où nous avons passé : la garenne rose de bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa nichée au soleil de mai,

où nous sautions tout en piquant les fourmis rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas jouer avec nous.

Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts et prête à bondir.

Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire à l’eau de la source et s’éclabousser de gouttelettes qui roulent sur le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet d'aulnettes très-fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugidmes. Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous chercher 1a. Nous y étions depuis un moment, lorsqu'un chevreuil arriva, se trainant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur les mousses (ler-

rière lui. C’était si triste à voir que je cachai ma tête sous les feuilles: mais J'entendais le blessé boire dans la mare en soufflant, brülé de fièvre.

Le jour tombait. Les coups de fusil s’éloignaient , devenaient plus rares.

Puis tout s’éteignit. C’était fini. Alors nous revinmes tout doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie. En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose d'épouvantable.

Au rebord d'un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C'était des petites pattes jointes par la mort, qui avaient l'air de demander grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer; puis des perdrix rouges, des perdreaux gris, qui avaient le fer à cheval comme mon camarade, et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet sous leurs plumes.

Savez-vous rien de plus triste qu'un

oiseau mort? C’est si vivant, des ailes!

De les voir repliées et froides, ca fait frémir... Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore.

Et les chasseurs étaient la, penchés sur cette tuerie, comptant et tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées, sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés pour la route, froncaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils s’apprétaient à s’élancer de nouveau dans les taillis.

Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu’ils s’en allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je les maudissais, comme je les détestais, hommes et bétes, toute la bande!... Ni mon compagnon ni moi n’avions le courage de jeter comme à l'ordinaire une

petite note d'adieu à ce jour qui finissait.

Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, abattues par un plomb de hasard et restant là abandonnées aux fourmis, des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout, c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas dans l’oseraie de la rivière, des appels anxieux, tristes, disséminés, auxquels rien ne répondait.

Cette nuit je n’ai pas pu dormir. Le mistral était en colère et les éclats de sa grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au matin. Balancant lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès d’un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s’envolaient de sa toiture en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est couverte s’agitaient et bruissaient dans l’ombre.

On se serait cru en pleine mer...

Cela m’a rappelé tout a fait mes belles insomnies d’il y a trois ans, quand

* Lettres de mon moulin.

j'habitais le phare des Sanguinaires, làbas, sur la côte corse, à l'entrée du golfe d’Ajaccio.

Encore un joli coin que j'avais trouvé là pour réver et pour-étre seul.

Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect farouche ; le phare à une pointe, à l’autre une vieille tour génoise où, de mon temps, logeait un aigle. En bas, au bord de l’eau, un lazaret en ruine, envahi de partout par les herbes ; puis des ravins, des maquis, de grandes roches, quelques chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la crinière au vent; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maconnerie blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le jour... Voilà Vile des Sanguinaires, comme je l'ai

revue cette nuit, en entendant ronfler mes pins. C'est dans cette ile enchantée qu'avant d'avoir un moulin, j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais besoin de grand air et de solitude.

Ce que je faisais ?

Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras de l’eau, au milieu des goélands, des merles, des hirondelles, et j'y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l’âmef On ne pense pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s'envole, s’éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d'éeume qui flotte au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui s'éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d'eau, ce flocon de

brume, tout excepté soi-même... Oh!

que j'en ai passé dans mon ile de ces belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement !

Les jours de grand vent, le bord de l’eau n’étant pas tenable, je m’enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, tout embaumée de romarin et d’absinthe sauvage, et la, blotti contre un pan de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil ams les logettes de Pierre, ouvertcs tout autour comme d’anciennes tombes. De temps en temps un battement de porte, un bond léger dans Vherbe... C'était une chèvre qui venait brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle s’arrétait interdite, et restait plantée devant moi, l'air vif, la corne haute, me regardant d’un œil enfantin...

Vers cinq heures le porte-voix des gardiens m’appelait pour le diner. Je

prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant a pic au-dessus de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant à chaque pas sur cet immense horizon d’eau et de lumière qui semblait s’élargir à mesure que je montais.

La-haut c'était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse fumant au milieu, la porte grande ouverte sur la t: -rasse blanche et tout le couchant qui entrait... Les gardiens étaient la, m’attendant pour se mettre à table. Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, barbus, le même visage tanné, -crevassé, le méme pelone (caban) en poil de chévre, mais d’allure et d'humeur entièrement opposées.

A la facon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la différence des deux races. Le Marseillais, industrieux

et vif, toujours affairé, toujours en mouvement, courait l'ile du matin au soir, jardinant, péchant, ramassant des œufs de gouailles, s'embusquant dans le maquis pour traire une chèvre au passage; et toujours quelque aïoli ou quelque bouillabaisse en train.

Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument de rien; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de scopa, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave, et hacher avec des ciseaux dans le creux de leurs mains de grandes feuilles de tabac vert.

Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de honnes gens, simples, naïfs, et pleins de prévenances pour leur hôte, quoiqu’au fond il dit leur paraitre un Monsieur bien extraordinaire...

Pensez donc , venir s'enfermer au Phare pour son plaisir! Eux qui trou-

vent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur tour d'aller à terre !.… Dans la belle saison, ce grand bonheur leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de phare, voilà le règlement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n’y a plus de règlement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les Sanguinaires sont blanches d’écume, et les gardiens de service restent bloqués deux ou trois mois de suite, quelquefois même dans de terribles conditions.

« Voici ce qui m'est arrivé à moi, monsieur, me contait un jour le vieux Bartoli, pendant que nous dinions, voici ce qui m'est arrivé il y a cingeans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme maintenant. Ce soirla nous n'étions que deux dans le phare, moi et un camarade qu'on appelait Tchéco... Les autres étaient à terre, malades, en congé, je ne sais plus...

Nous finissions de diner, bien tran-

quilles. Tout à coup voilà mon camarade qui s'arrête de manger, me regarde un moment avec de drôles d’yeux, et pouf! tombe sur la table, les bras en avant. Je vais 4 lui, je le secoue, je l'appelle : « O Tché!... O Tché!... »

Rien. Il était mort... Vous jugez quelle émotion! Je restai plus d’une heure stupide et tremblant devant ce cadavre.

Puis subitement cette idée me vient :

« Et le phare! » Je n’eus que le temps de monter dans la lanterne et d'allumer.

La nuit était déjà la... Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix naturelles. À tout moment il me semblait que quelqu'un m’appelait dans l'escalier. Avec cela, une fièvre, une soif! Mais vous ne m’auriez pas fait descendre... j'avais trop peur du mort!

Pourtant, au petit jour, le courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap dessus, un bout de prière, et puis vite aux signaux d’alarme,

« Malheureusement la mer était trop grosse ; j’eus beau appeler, appeler, personne ne vint. Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco, et Dieu sait pour combien de temps! J’espérais pouvoir le garder près de moi jusqu'à l’arrivée du bateau; mais au bout de trois jours ce n’était plus possible...

Comment faire? Le porter dehors, l’enterrer ? La roche était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans Vile! C'était pitié de leur abandonner ce chrétien.

Alors je songeai à le descendre dans une des logettes du lazaret... Ca me prit toute une après-midi, cette triste corvéelà, et je vous réponds qu'il m’en fallut, du courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce côté de l'ile par une après-midi de grand vent, il me semble que j'ai toujours le mort sur les épaules... »

Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d’y penser.

Nos repas se passaient ainsi à causer longuement : le phare, la mer, des récits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche rouge, toute la bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout d'un moment, c'était dans tout le phare un fracas de chaines, de poulies, de gros poids d’horloge qu’on remontait.

Moi, pendant ce temps, j'allais m’asseoir dehors, sur la terrasse. Le soleil, déjà très-bas, descendait vers l’eau de plus en plus vite, entrainant tout l'horizon après lui. Le vent fraichissait, l'île devenait violette. Dans le ciel, près de moi, un gros oiseau passait lourdement : c'était l’aigle de la tour génoise qui rentrait. Peu à peu la brume de mer montait. Bientôt on ne voyait plus que l’ourlet blanc de l'écume autour de Vile. Tout à coup, au-dessus de ma

tête, jaillissait un grand flot de lumière douce. Le phare était allumé. Laissant toute l’ile dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large sur la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en passant... Mais le vent fraichissait encore. I} fallait rentrer. A tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, je prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait, de la lumière !

Imaginez une lampe carcel gigantesque à six rangs de mèches, autour de laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand vitrage immobile qui met Ja flamme à l'abri du vent... En entrant j'étais ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal blanc,

ces murs de cristal bombé qui tour naient avec de grands cercles bleuâtres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumière, me donnait un moment de vertige.

Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir au pied même de la lampe, à côté du gardien, qui lisait son Plutarque à haute voix, de peur de s'endormir.

Au dehors, le noir, l'abime. Sur le petit balcon qui tourne autour du vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer ronfle.

A la pointe de Vile, sur les brisants, les lames font comme des coups de canon...

Par moments, un doigt invisible frappe aux carreaux : quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, et qui vient se casser la tête contre le cristal. Dans la lanterne étincelante et chaude, rien que le crépitement de la flamme, le bruit de l’huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide, et une voix monotone psal-

modiant la vie de Démétrius de Phalere.

A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'œil à ses mèches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la gourde, le Plutarque. Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions un moment dans la chambre du fond, toute encombrée de chaînes, de gros poids, de réservoirs d’étain, de cordages, et là, à la lueur de sa petite lampe, le gardien écrivait sur le grand livre du phare, toujours ouvert :

« Minuit. Grosse mer. Tempête. Na:

vire au large. »

Au dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se méler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le soleil d'été, tourmenté, secoué au vent d'automne : Maison à vendre, et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de silence autour.

Quelqu'un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce

feu de pauvre. Puis a travers les ais branlants de la porte, au lieu de l’abandon, du vide, de cet en-l’air qüi précède et annonce une vente, un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies, les arrosoirs prés du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à la maisonnette. Ce n'était rien qu’une maison de paysan, équilibrée sur ce terrain en pente par un petit escalier qui plaçait le côté de l'ombre au premier, celui du midi au rezde-chaussée. De ce côté-là, on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d’autres rangés avec des géraniums, des verveines sur lesable chaudetblanc. Du reste, à part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier, s'étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour le fruit. C'était aussi

des plants de fraisiers, des pois à grandes rames; et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées, arrosait aux heures fraiches, coupait, émondait les branches et les bordures.

Ce vieux ne connaissait personne dans le pays. Excepté la voiture du boulanger, qui s’arrétait à toutes les portes dans l'unique rue du village, il n'avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en quête d'un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très-fertiles et font de charmants vergers, s’arrétait pour sonner en voyant l’écriteau. D'abord la maison restait sourde. Au second coup un bruit de sabots s’approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entre-bâillait sa porte d'un air furieux :

« Qu'est-ce que vous voulez ?

— La maison est à vendre ?

— Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui... elle est à vendre, mais je

vous préviens qu'on en demande trèscher... » Et sa main, toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient affaire, et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec un tel désir de la conserver.

Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite maison, j'entendis des voix animées, le bruit d’une discussion.

— « Il faut vendre, papa, il faut vendre... vous l'avez promis... »

Et la voix du vieux, toute tremblante :

« Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre... voyons!

Puisque j'ai mis l’écriteau. »

J’appris ainsique c’étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers parisiens,

qui l'obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé. Pour quelle raison ? je l'ignore. Ce qu'il y ade sur, c'est qu'ils commencaient à trouver que la chose trainait trop, et, à partir de ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler le malheureux, l'obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d’avoir été labourée, ensemencée toute la semaine, j'entendais cela tres-bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces‘ voix aigres comme les palets qu’on heurtait. Le soir, tout le monde s'en allait; et quand le bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison redevenait silencieuse. Dans le petit jardin brülé de soleil, on n'entendait

rien que le sable écrasé d’un pas lourd, ou trainé au râteau.

De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus tourmenté.

Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait les petits-enfants pour le séduire. « Voyez-vous, grandpère, quand la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons si heureux tous ensemble!...» Et c'étaient des aparté dans tous les coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits à haute voix.

Une fois j'entendis une des filles qui criait :

« La baraque ne vaut pas cent sous... elle est bonne à jeter à bas. »

Le vieux écoutait sans rien dire. On parlait de lui comme s'il était mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout vouté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche à émonder, un fruit à soigner en passant; et l'on sentait sa vie

si bien enracinée dans ce petit coin de terre, qu'il n'aurait jamais la force de sen arracher. En effet, quoi qu'on pat lui dire, il reculait toujours le moment du départ. En été, quand mirissaient ces fruits un peu acides qui sentent la verdeur de l’année, les cerises, les groseilles, les cassis, il se disait :

« Attendons la récolte... Je vendrai tout de suite après. »

Mais, la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches, puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu’on cueille presque sous la neige. Alors l'hiver arrivait. La campagne était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d'acheteurs. Plus même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que l’écriteau inutile se balancait sur la route, retourné par la pluie et le vent.

A la longue, impatientés et persuadés que le vieux faisait tout pour éloigner

les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des brus vint s’installer près de lui, une petite femme de boutique, parée dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort, souriait aux passants comme pour dire :

« Entrez... voyez... la maison est à vendre! » .

Plus de répit pour le pauvre vieux.

Quelquefois, essayant d'oublier qu'elle était la, il béchait ses carrés, les ensemencait à nouveau, comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour tromper leurs craintes.

Tout le temps, la boutiquière le suivait, le tourmentait :

— « Bah! à quoi bon?... C’est donc pour les autres que vous prenez tant de peine ? »

Il ne lui répondait pas, et s'acharnait

à son travail avec un entètement singulier. Laisser son jardin à l’abandon, c'eût été le perdre un peu déjà, commencer à s’en détacher. Aussi les allées n'avaient pas un brin d'herbe ; pas de gourmand aux rosiers.

En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C'était le moment de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n’entrait que de la poussière. De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses affaires de Paris laréclamaient. Je l'entendais accabler son beau-père de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le vieux courbait le dos sans rien dire, et se consolait en regardant monter ses petits pois, et l’écriteau, toujours à la même place : Maison à vendre.

... Cette année, en arrivant à la campagne, J'ai bien retrouvé la maison; mais, hélas! l'écriteau n’y était plus.

Des affiches déchirées, moisies, pendaient encore au long des murs. C’est fini; on l’avait vendue! A la place du grand portail gris une porte verte, fraichement peinte, avec un fronton arrondi, s’ouvrait par un petit jour grillé qui laissait voir le jardin. Ce n'était plus le verger d'autrefois, mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le tout reflété dans une grande boule de métal qui se balancait devant le perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs voyantes, et deux larges figures s'étalaient, exagérées : un gros homme rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir :

« J'en ai mis quatorze aux balsamines. »

On avait bâti un étage, renouvelé les palissades ; et dans ce petit coin remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée des quadril-

les connus et des polkas de bals publics.

Ces airs de danse, qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mélés à la grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille ; et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique, ennuyé, timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir neuf, où sonnaient les écus de la petite maison.

Le bon père achevait de dire sa messe, quand on lui amena les prisonniers.

C'était dans un coin sauvage des monts Arichulégui. Une roche éboulée, où un figuier géant enfonçait sa tige tordue, formait une sorte d’autel recouvert — en guise de nappe — d'un étendard carliste aux franges d'argent. Deux alcarazas ébréchés tenaient lieu de burettes, et quand le sacristain Miguel, qui servait la messe, se levait pour changer les évangiles de côté, on entendait sonner les cartouches dans sa giberne.

Tout autour, les soldats de Carlos étaient rangés silencieusement, le fusil en ban-

doulière, un genou à terre sur le béret blanc. Un grand soleil, le soleil de Paques en Navarre, concentrait sa chaleur éblouissante dans ce creux de roche brûlant et sonore, où le vol d'un merle gris traversait seul de temps en temps les psalmodies du prétre et du servant.

Plus haut, sur le pic en dentelle, des sentinelles se tenaient debout, dessinant dans le ciel des silhouettes immobiles.

Singulier spectacle, ce prêtre ohef d'armée officiant au milieu de ses soldats! Et comme la double existence du cabecilla se lisait bien sur sa physionomie! L'air extatique, les traits durs, accentués encore par le teint bronzé du soldat en campagne, un ascétisme sans pâleur, où il manquait l'ombre du cloitre, des yeux petits, noirs, très-brillants, le front traversé d'énormes veines qui semblaient nouer la pensée comme avec des cordes, la fixer dans un entétement inextricable. Chaque fois qu'il se retournait vers l'assistance, les bras ou-

verts pour dire Dominus vobiscum, on apercevait l’uniforme sous l’étole, et la crosse d’un pistolet, le manche d'un couteau catalan soulevant le surplis froissé. « Qu'est-ce qu'il va faire de nous? » se demandaient les prisonniers avec terreur, et, en attendant la fin de la messe, ils se rappelaient tous les actes de férocité qu'on racontait du cabecilla et quilui avaient valu un renom à part dans l’armée royaliste.

Par miracle, ce matin-là, le père était d'humeur clémente. Cette messe au grand air, son succès de la veille, et aussi l’allégresse du jour de Pâques, sensible encore à cet étrange prêtre, mettaient sur sa figure un rayon de joie et de bonté. Sitôt l'office terminé, pendant que le sacristain débarrassait l’autel, enfermant les vases sacrés dans une grande caisse qu'on portait à dos de mulet derrière l'expédition, le curé s’avança vers les prisonniers. Ils étaient la une douzaine de carabiniers républi-

cains, affaissés par une journée de bataille et une nuit d’angoisses dans la paille de la bergerie où on les avait enfermés après l’action. Jaunes de peur, hâves de faim, de soif, de fatigue, ils se serraient les uns contre les autres comme un troupeau dans une cour d'’abattoir. Leurs uniformes remplis de foin, leurs buffleteries en désordre, remontées dans la fuite, dans le sommeil, la poussière qui les couvrait entièrement du pompon de leurs casquettes à la pointe de leurs souliers jaunes, tout contribuait bien à leur donner cette physionomie sinistre des vaincus où le découragement moral se trahit par l’accablement physique. Le cabecilla les regarda un instant avec un petit rire de triomphe. Il n'était pas fâché de voir les soldats de la République, humbles, blafards, déguenillés, au milieu des carlistes bien repus, bien équipés, des montagnards navarrais et basques, bruns et secs comme des caroubes...

« Viva Dios! mes enfants, leur dit-il d'un air bonhomme, la République nourrit bien mal ses défenseurs. Vous voila tous aussi maigres que les loups des Pyrénées quand les montagnes sont couvertes de neige et qu'ils viennent dans la plaine fiairer l'odeur de la carne aux lumières qui luisent sous les portes des maisons... On est autrement traité au service de la bonne cause. Voulezvous en essayer, hermanos? Jetez ces infâmes casquettes et coiffez-vous du beret blanc... Aussi vrai que c’est aujourd’hui le saint jour de Pâques, ceux qui crieront « Vive le roil » je leur donne la vie sauve et les vivres de campagnes comme à mes autres soldats. »

Avant que le bon père eut fini, toutes les casquettes étaient en l'air, et les cris de « vive le roi Carlos ! — vive le cabecilla ! » retentissaient dans la montagne.

Pauvres diables ! Ils avaient eu si grand’ peur de mourir; et c'était si tentant

toutes ces bonnes viandes qu’ils sentaient.

la près d’eux, en train de griller à l'abri des roches, devant des feux de bivouac roses et légers dans la grande lumière!

Je crois que jamais le prétendant ne fut acclamé de si bon cœur. « Qu'on lem donne vite à manger, dit le curé en riant. Quand les loups crient de cette force, c’est qu’ils ont les dents longues. »

Les carabiniers s’éloignèrent. Mais un d’entre eux, le plus jeune, resta debout devant le chef, dans une attitude fière et résolue qui contrastait avec ses traits d'enfant et le duvet fin, à peine coloré. enveloppant ses joues d’une poudre blonde.

Sa capote trop grande lui faisait desplis dans le dos, sur les bras, se relevait aux manches sur deux poignets gréles, et par son ampleur l’amincissait, le rajeunissait encore. Il y avait de la fièvre dans ses longs yeux brillants, des yeux d’Arabe avivés de flamme espagnole.

Et cette flamme fixe génait le cabecilla.

, — Qu'est-ce que tu veux! lui demandatil.

Lk CABECILLA. 195

— Rien... J'attends que vous décidiez de mon sort.

— Mais ton sort sera celui des autres.

Je n'ai nommé personne. La grâce était pour tous.

— Les autres sont des traitres et des ldches... Moi seul je n'ai rien crié.

Le cabecilla tressaillit et le regarda bien en face :

— Comment t'appelles-tu ?

— Tonio Vidal.

— D'où es-tu ?

— De Puycerda.

— Quel age?

— Dix-sept ans.

— La République n’a donc plus d'hommes, qu’elle est réduite à enrôler des enfants?

— On ne m'a pas enrôlé, padre... Je suis volontaire.

— Tu sais, drôle, qüe j’ai plus d’un moyen pour te faire crier : « Vive leroi! »

L'enfant eut un geste superbe : Je vous en défie!

— Tu aimes donc mieux mourir ?

— Cent fois!

— C'est bien... tu mourras.

Alors le curé fit un signe, et le peloton d’exécution vint se ranger autour du condamné, qui ne sourcilla pas.

Devant ce beau courage, le chef eut un mouvement de pitié : « Tu n’as rien à me demander avant?... Veux-tu manger? Veux-tu boire? »

— Non! répondit l'enfant; mais je suis bon catholique, et je ne voudrais pas arriver devant Dieu sans confession.

Le cabecilla avait encore son surplis et son étole : « Agenouille-toi, » dit-il en s’asseyant sur une roche, et, les soldats s'étant écartés, le condamné commenca à voix basse : « Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché... »

Mais voici qu'au milieu de la confession, une fusillade terrible éclate à l’entrée du défilé.

— Aux armes ! crient les sentinelles.

Le cabecilla bondit, donne des ordres,

distribue les postes, éparpille ses soldats. Lui-méme a sauté sur une espingole sans prendre le temps d'ôter son surplis, lorsqu'en se retournant il apercoit l'enfant toujours à genoux.

— Qu'est-ce que tu fais la, toi?

— J'attends l’absolution.

— C'est vrai, dit le prêtre... Jet'avais oublié.

Gravement, il élève la main, bénit cette jeune tête inclinée; puis, avant de partir, cherchant des yeux autour de lui le peloton d'exécution dispersé dans le désordre de l'attaque, il s'écarte d'un pas, met son pénitent en joue, et le foudroie à bout portant.

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