‹ Contes choisis [microforme]Chapitre 6 sur 63 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

PEU importe le nom de la petite ville de province où le 4 Capitaine Mercadier—trente-six ans de services, vingt- FE deux campagnes, trois blessures, —se retira quand il fut 51 mis à la retraite,

Elle était pareille à toutes les petites villes qui sollicitent, sans l'obtenir, un embranchement de chemin .de fer, comme si ce n’était pas l’unique distraction des indigènes d’aller tous les jours, à la même heure, sur la place de la Fontaine, voir arriver au grand galop la diligence, avec son bruit joyeux de claquements de fouet 10 et de grelots. Elle comptait trois mille habitants, que la statistique” appelait ambitieusement des âmes, et tirait vanité de son titre de chef-lieu de canton.” Elle possédait des remparts plantés d'arbres, une jolie rivière pour pêcher à la ligne, et une église de la charmante époque 15 du gothique” flamboyant,” déshonorée par un affreux Chemin de Croix’ venu tout droit du quartier Saint- Sulpice.” Tous les lundis, elle s'émaillait des grands

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parapluies bleus ct rouges de son marché, et les gens de la campagne y venaient en charrettes et en berlingots'; mais, le reste de la semaine, elle se replongeait avec délices” dans le silence et dans la solitude qui la rendaient s chère à sa population de petits bourgeois Ses rues étaient pavées en têtes de chat; on y apercevait, par les fenêtres des rez-de-chaussée, des tableaux en cheveux et des bouquets de mariée sous un verre, et, par les demiportes des jardins, des statuettes de Napoléon en coquil- 10 lages. La principale auberge s'appelait naturellement L'Écu de France, et le receveur de l'enregistrement rimait des acrostiches pour les dames de la société. Le capitaine Mercadier avait choisi cette résidence de retraite par la raison frivole qu’il y avait autrefois vu le 15 jour, et que, dans sa tapageuse enfance, il y avait décroché les enseignes et maçonné les boutons de sonnettes. Pourtant, il ne venait retrouver là ni parents, ni amis, ni connaissances, et les souvenirs de son jeune âge ne lui retraçaient que des visages indignés de marchands 20 qui lui montraient le poing du seuil de leur boutique, un catéchisme où on le menaçait de l'enfer, une école où on lui prédisait l’échafaud, et, enfin, son départ pour le régiment, hâté par une malédiction paternelle. Car ce n’était pas un saint homme que’ le capitaine. 25 Son ancienne feuille de punitions était noire de jours de salle de police infligés pour actes d’indiscipline, absences aux appels et tapages nocturnes dans les chambrées. Bien des fois on avait dû lui arracher ses galons de caporal et de sergent, et il lui avait fallu tout le hasard 30 et toute la licence de la vie de campagne pour gagner enfin sa première épaulette. Dur et brave soldat, il

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avait passé presque toute sa vie en Algérie, s'étant engagé dans le temps où nos fantassins portaient le haut képi .,,/ 5/4, droit, les buffleteries blanches et la grosse giberne. 1] avait eu Lamoricière” Pour commandant ; le duc de Nemours,” près duquel il avait reçu sa première blessure, 5 l'avait décoré; et quand il était sergent-major, le père Bugeaud' l'appelait par son nom et lui tirait les oreilles. Il avait été prisonnier d’'Abd-el-Kader,* portait les traces l'un coup de Yatagan sur la nuque, d’une balle dans l'épaule et d’une autre dans la cuisse ; et, malgré l’absinthe, les duels, les dettes de jeu, il avait péniblement conquis, à la pointe de la baïonnette* et du sabre, Son grade de capitaine au 1° régiment de tirailleurs.

Le capitaine Mercadier—trente-six ans de services, vingt-deux campagnes, trois blessures, — venait donc d'obtenir sa pension de retraite, pas tout à fait deux mille francs qui, joints aux deux cent cinquante francs” de sa croix," le mettaient dans cet état de misère honorable que l'État réserve à ses anciens serviteurs.

Son entrée dans sa ville natale fut exempte de faste.” Il arriva, un matin, sur limpériale de la diligence, mâchonnant un cigare éteint et déjà lié avec le conducteur à qui, pendant le trajet, il avait raconté le passage des Portes de Fer’; plein d’indulgence du reste pour les distractions de son auditeur, qui l'interrompait souvent par un blasphème ou par l'épithète de carcan adressée à la jument de droite. Quand la voiture s'arrêta, il lança Sur le trottoir sa vieille valise, maculée d'étiquettes de chemins de fer aussi nombreuses que les changements de garnison de son Propriétaire ; et les oisifs” d’alentour 3 furent absolument Stüpéfaits de voir un homme décoré—

chose encore rare en province—offrir le vin blanc au cocher sur le comptoir du prochain cabaret.

Il s'installa sommairement. Dans une maison de faubourg, où mugissaient deux vaches captives et où les s poules et les canards passaient et repassaient sous la porte charretière, une chambre meublée était à louer. Précédé d'une maritorne, le capitaine gravit un escalier à grosse rampe de bois, parfumé d’une forte odeur d'étable, et pénètra dans une vaste pièce carrelée que 10 tapissait” un papier bizarre, représentant, imprimée en bleu sur fond blanc et répétée à l'infini, l'image de Joseph Poniatowski' à cheval, sautant dans l’Elster.' Cette décoration monotone, mais qui rappelait nos gloires militaires, séduisit sans doute le capitaine, car, sans 15 s'inquiéter du peu de confortable” des chaises de paille, des meubles de noyer et du petit lit aux rideaux jaunis, il conclut sans hésitation. Un quart d’heure lui suffit pour vider sa malle, pendre ses habits, reléguer dans un coin ses bottes, et orner la muraille d’un trophée composé 20 de trois pipes, d’un sabre et d’une paire de pistolets. Après une visite à l’épicier d’en face, chez lequel il acheta une livre de bougies et une bouteille de rhum,” il revint, ” déposa son emplette sur la cheminée, et promena autour de lui le regard d’un homme très satisfait. Puis, avec la 25 promptitude des camps, il.se rasa sans miroir, brossa sa redingote, inclina son chapeau sur l'oreille, et s’alla promener” par la ville, en quête d’un café.

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LE séjour de l'estaminet était une habitude invétérée chez le capitaine. 11 y satisfaisait à la fois les trois vices égaux dans son cœur : le tabac, l’absinthe* et les cartes. Sa vie tout entière s'y était écoulée, et il aurait pu dresser de toutes les villes où il avait garnisonné un plan par s Cantines, marchands de tabac à comptoir, cafés et cercles militaires. Il ne se sentait vraiment à son aise qu’une fois assis sur le velours ras d’une banquette, devant un carré de drap vert près duquel s’amoncellent les chopes” et les soucoupes. Son cigare ne lui semblait bon que s’il avait frotté l’allumette sous le marbre de la table, et jamais il n'avait manqué, après avoir attaché son sabre et son képi à la patère et s’être installé en lâchant quelques

boutons de sa tunique, de pousser un profond soupir de soulagement et de s’écrier : 15

“Ça va mieux ! ”

Son premier soin fut donc de rechercher l'établissement qu’il fréquenterait, et, après avoir fait un tour de ville sans rien trouver à sa convenance, il arrêta enfin son regard de connaisseur sur le café Prosper, situé 20 à l'angle de la place du Marché et de la rue de la Paroisse.

Ce n'était pas son idéal. L’extérieur offrait bien quelques détails par trop” provinciaux: ce garçon en tablier noir, par exemple, et ces petits ifs dans leurs

caisses vertes, et ces tabourets, et ces tables de bois recouvertes de toile cirée.

Mais l’intérieur plut au capitaine, Il fut :

joui, dès son entrée, par le bruit du

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