‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 19 sur 51 · PAR HENRY MURGER · texte numérisé non relu

PAR HENRY MURGER

Représenté sur le théâtre de.. . ..

le <8.

Cette page a été arrachée d'un énorme cahier blanc ; car tu avais la mauvaise habitude d'user tout le papier à faire uniquement des titres de drames; tu mettais sérieusement le fameux mot représenté, afin de juger de l'effet du titre. Mais, à ce commerce, la papier diminuait trop. Par bonheur, quand il fut usé, tu retrouvas je ne sais quel atlas de géographie, dont le folio était vierge de gravure ; alors nous pûmes nous passer de papetier.

Vinrent les jours de grande disette ; après une longue discussion, nous accablant l'un et l'autre de reproches sur la folle prodigalité que nous apportions en tout, il fut convenu qu'aussitôt là rente de soixante-dix francs touchée.

je tiendrais un compte sévère des dépenses, afin que la mauvaise harmonie ne vînt plus troubler notre association, chacun de nous ayant tous les jours le soin de vérifier les comptes.

C'est ce petit livre que j'ai retrouvé, qui est si simple et si touchant, si laconique et si plein de souvenirs. Nous étions d'une grande honnêteté le premier de chaque mois.

Je lis, au 1"" novembre 1845 : « Payé à madame Bastien pour dû de tabac, deux francs. » Nous payons aussi l'épicier, le restaurant (il y a restaurant!), le charbonnier, etc. Le V' est un jour d'allégresse; je lis : « Dépensé au café, trente-cinq centimes ; » folle dépense qui dut me valoir le soir une série de remontrances. Ce jour-là tu achetas (j'en suis effrayé) pour soixante-cinq centimes de pipes.

Le 2 novembre, oji achète du ruban pour un franc dix centimes; cette énorme quantité de rubans devait servir à constituer définitivement le fameuy divan. Le divan est toute une histoire ; il nous rendit de grands services. Mon lit par terre avec un seul matelas et des draps blancs faisait un médiocre effet dans le salon; d'autant plus qu'un restaurateur demeurait dans notre maison et que tu prétendais qu'en lui faisant apporter à manger dans le salon, cet homme serait ébloui et ne pourrait pas nous refuser le crédit. J'insistai beaucoup sur la bizarrerie de mon lit, qui n'avait rien de séduisant à Tœil d'un fournisseur; il fut arrêté qu'on étendrait dessus une certaine pièce de soie violette qui provenait on ne sait d'où ; malheureusement la soie se trouva trop étroite et ne put couvrir que les deux tiers du lit; après de longues réflexions, nous pensâmes à la bibliothèque ; les inquarto de Shakspea're, jetés comme négligemment, dissimulèrent l'étroitesse de la soie et cachèrent le restant des draps. C'est ainsi que fut constitué le divan ; j'ajouterai que le gargotier de VAnge gardien, qui n'avait affaire qu'à des cochers de fiacre et des maçons, se laissa prendre à ces menées innocentes.

Toujours au 2 novembre on donne une forte somme à la blanchisseuse — cinq francs; je passe le pont des Arts comme un membre de l'Institut, et j'entre fièrement au café Momus. (Nous avions découvert ce bienfaisant établissement qui fournissait une demi-tasse à vingt-cinq centimes; depuis la cherté du pain, le café est monté jusqu'à trente centimes ; beaucoup d'habitués, mécontents de cette hausse, ont quitté brusquement.) Je vais en soirée chez Laurent; sans dbute le vertige me tenait... Je perds à Técarté cinquante centimes destinés à acheter des marrons. Ce pauvre Laurent si démocrate, .qui allait chez Béranger. en tête cks écoles, est mort depuis ! II faisait des vers trop révolutionnaires.

Lé 5 novembre, tu décides que pendant la durée des soixante-dix francs nous ferons neus-mêmes la cuisine. En conséquence, tu achètes une marmite (quinze sous), du thym et du laurier ; ta qualité de poëte te faisait trop chérir le laurier ; .la soupe en était constamment affligée. On fait provision de pommes de terre; toujours du tabac, du café et du sucre.

Il y eut des grincements de dents et 'des malédictions quand il s'agit d'inscrire les dépenses du quatrième jour de novembre. Pourquoi me laissas-tu sortir les poches si pleines d'argent? Toi, tu étais allé chez Dagneaux dépenser vingtcinq centimes. — Que diable pouvait fournir Dagneaux pour vingt-cinq centimes? — Ah! combien coûtent les moindres plaisirs! Sous le prétexte d'aller entendre gratis un drame d'un habitant de Belleville, je pris deux omnibus, un pour aller, un pour revenir. Deux omnibus ! Je fus bien puni do cette prodigalité : par une poche trouée prirent la clef des champs trois francs soixante-dix centimes. Comment osai-je rentrer et affronter ta colère? Déjà les deux omnibus valaient une dure admonestation ; mais les trois francs soixante-dix... Si je n'avais commencé à te désarmer en te racontant le drame bellevillois. j'étais perdu Et cepen-

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daiit, le loiideinain, sans songer à ces pertes terribles, nous

prêtons à G , qui semble réellement nous prendre pour

ses banquiers, la maison Murger et compagnie ; il puise sans façon dans notre caisse. Je chercbe par quels moyens insidieux ce G était parvenu à capter notre confiance, et je

ne trouve que Tinexpérience d'une folle jeunesse; car enfin, deux jours après, G a Taudace de reparaître et de demander encore une nouvelle somme.

Rien de bien nouveau, excepté soixante-quinze centimes de vin. Cette idée de vin ne peut venir que de toi ; non pas que tu l'y sois jamais livré, nous avions une si douce babit^de de Teau, nous en avons tant bu sans nous en dégoûter, que le vin me paraît fort extraordinaire. Jusqu'au 8 novembre, on fait exactement l'addition au bas des pages, nous sommes à quarante francs soixante et un centimes; là s'arrêtent les additions. Nous ne voulions plus sans doute trembler à la vue du total ; le 10 novembre tu achètes un dé; sans être un grand observateur, il est facile de s'imaginer l'introduction momentanée d'une femme, quoique cependant quelques hommes aient l'adresse de recoudre leurs bardes dans des moments de loisir.

Tout dernièrement j'entrai chez un charmant littérateur qui fait des Coujriers de Paris pleins de verve et d'esprit, remplis de jolis mots marivaudes ; j'avais ouvert la porte si brusquement, qu'il rougit en jetant dans un coin un pantalon. Il avait un dé à son doigt. Ah! bourgeois misérables qui ne donneriez jamais vos filles en mariage à des gens de lettres, vous seriez remplis d'admiration pour eux si vous les voyiez raccommoder leurs bardes !

Le tabac à fumer entrait pour plus d'un tiers dans nos dépenses; il venait trop d'amis, surtout un célèbre ouvrierpoëte qu'on nous amena et (jui récita tant de vers que j'allai me coucher.

A la date du 14 novembre. M. Crédit revient. M. Crédit

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va chez répicier, chez le marchand de labac, chez le charbonnier. M. Crédit n'est pas trop mal accueilli ; il a même du succès, sous ta forme, auprès de la demoiselle de l'épicière. Est-ce qu'au 17 novembre M. Crédit est mort? Je vois écrit à la colonne avoir : « Redingote trois francs. »

Ces trois francs viennent du Mont-de-Piété. Quel être inhumain que ce Mont qu'on devrait appeler le Mont-sans- Pitié! Nous a-t-il assez humiliés par la voix de ses commis! L'histoire pourrait être longue et terrible, je la ferai courte et simple. Quand l'argent manqua, tu me montras un vieux cachemire qui recouvrait une table, «r On n'en donnera rien, dis-je. — Oui, mais en y joignant des pantalons, des gilets. » Je fis immédiatement le paquet, et tu partis pour l'antre de la Croix-Rouge; mais tu revins un peu triste avec le gros paquet. — Ils sont désagréables là-dedans, me dis-tu, va voir à la rue de Condé; les commis, qui ont affaire d'habitude aux étudiants, n'y mettent pas tant de façons.

J'allai rue de Condé ; les deux pantalons, le fameux châle et les gilets furent examinés à fond, jusque dans les poches.

— On ne peut pas prêter là-dessus, dit l'employé en repoussant dédaigneusement tous les habits.

Tu avais la bonne habitude de ne jamais te désespérer. — 11 faut attendre le soir, dis-tu, la nuit tous les habits sont neufs. Pour plus de précautions, j'irai au Mont-de-Piété de la rue du Fouare, un Mont de pauvres ; là-bas, comme ils ne sont habitués qu'à engager des guenilles, nos habits brilleront comme des étoffes de l'Orient. Hélas ! le commissionnaire de la rue du Fouare fut aussi cruel que ses confrères.

Ce fut donc le lendemain qu'en désespoir de cause j'allai engager mon unique redingote, et cela pour prêter la moitié du prêt à l'incessant G... Enfin, le 19 novembre, nous vendons des livres! La fortune nous sourit donc, on met-

ira la poule au pot avec beaucoup de laurier; mais ii ne faut pas croire qu'à cette époque nous ayons quelques relations avec les journaux. Te rappelleras-tu une digne mercière de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, près la barrière, qu'on nous avait signalée comme tenant un cabinet de lecture? mais quel cabinet de lecture! des pièces de théâtre, trois volumes dépareillés d'Anne Radcliffel Encore si cette brave dame ne nous avait pas connus! jamais les habitants du faubourg Saint-Jacques n'auraient eu vent des Lettres sur la MytJwlogie, du De Profundis, deux livres que j'eus la cruauté de vendre, malgré tous leurs titres à mon respect. Les auteurs sont mes compatriotes, l'un s'appelle Demoustiers, l'autre Alfred Mousse. Arsène Houssaye ne serait peut-être pas content si je lui rappelais un de ses crimes de jeunesse où Ton voyait en frontispice des squelettes — beaux temps du romantisme ! — qui jouaient à la balle avec des têtes de morts.

Le De Profundis nous permit d'entrer le soir au café Tabourey. Tu vends encore pour quatre francs de livres. Permets-moi déconsigner ce fait, ils provenaient de ta bibliothèque ; la mienne est toujours restée dans ses rayons; malgré tes raisons, je ne vendis jamais de livres, à l'exception toutefois de la lamentable histoire d'Alfred Mousse.

M. Crédit continue avec un grand sang- froid d'aller aux provisions. 11 se présente partout jusqu'au 1^' décembre et paye intégralement toutes ses dettes.

Je n'ai qu'un regret, c'est de voir le petit registre s'interrompre brusquement après un mois, rien que le mois de novembre, ce n'est pas assez ! Si je l'avais continué, ce seraient autant de jalons pour me rappeler ma vie passée.

Beaux temps ! où de notre petit balcon nous voyions, de tout le jardin du Luxembourg, un arbre, et encore il fallait se pencher !

182 CUSTKS D'AUTOMNE.

SIADAMK POLICIII.NKI-f.E.

C'est aux Funambules qu'il est doux d'être applaudi et qu'il est dur d'être sifflé. On n'y connaît pas la claque. Quand les voyoux applaudissent avec leurs grosses mains, noires comme l'aile d'un corbeau, crevassées comme un ravin et solides comme de la corne de bœuf, ça sonne pire qu'un tambour.

Mais aussi une fois j'ai failli être sifflé à une première représentation. Le paradis apportait un sérieux de membres du parlement; avec leurs blouses, les voyoux me semblaient en robes rouges, et leurs casquettes étaient des toques de magistrats.

Ordinairement ils écoutent sans rien dire et ne bronchent pas. A la première représentation ils applaudissent peu. Ils sortent en foule sur le boulevard, où une foule inquiète attend le jugement rendu par ce jury populaire.

Dans une affaire de cour d'assises, où il s'agit d''une condamnation capitale, je n'ai jamais été aussi impressionné par la demande brève du président : L'accusé est-il coupable? Sur le boulevard, la foule ne pose pas de questions; mais le jury répond à la demande muette des esprits :

— C est rigolo!

Quand les voyoux secouent la tête, font la grimace et s'écrient en sortant d'une première représentation : « Ce n'est pas rigolo, » vous êtes perdu; rien ne saurait les faire revenir; leur réponse vient d'un sentiment intime qui repose sur des instincts vrais et qu'il n'est pas possible de faire Varier.

Aussi ai-je été ptis un soir d'une terreur sans pareille;

aussi ai-je fui sur le boulevard, la figure en sueur et la bouche sèche.

J'avais mis en pantomime une idée un peu abstraite que le jeu des acteurs ne put parvenir à rendre. Il courut dans la salle comme un brouillard ; le gaz me sembla s'éteindre, les violons jouaient faux; un Polichinelle en deuil, costume sur lequel j'avais beaucoup compté, sortit tout à coup d'une trappe, mal habillé dans une étoffe de lustrine coupée avec aussi peu de soin qu'un sac. J'entendis une vague rumeur d'étonnement, de surprise désappointée, de colère et d'inquiétude.

Je me sauvai. La pièce n'eut pas de succès; heureusement pour moi la Révolution de février vint couper court à cette pantomime.

Je dois avouer le médiocre succès de cette pantomime, qui se joua seulement quelques jours avant Février 1848. Je pourrais mettre ma chute sur le compte de la Révolution, qui arrêta un moment le mouvement des théâtres; mais ridée manquait de clarté; et ma plus grande faute fut d'avoir habillé un Polichinelle en noir. Le public fut inquiet de ce deuil qui recouvrait deux bosses à l'ordinaire si gaies. Le public accepte souvent les invraisemblances les plus étranges, les monstruosités qui n'ont pas leur raison d'être; mais sitôt qu'il flaire un peu de littérature dont le sens n'est pas suffisamment éclairci, il dresse le nez.

Voici l'argument de la pièce :

MONSIEUR ET MADAME POUCHINELLE, OU LES SOUFFRANCES d'une AME EN PEINE.

Il fui mauvais père, mauvais époux! Ceiie courte légende ne s'est jamais, que nous sachions, étalée en lettres noires sur la pierre blanche d'un tombeau. Le cimetière du Père-Lachaise n'est peuplé que de citoyens vertueux, bons pères de famille, estimables négociants, gardes nationaux, qui, de leur vivant, étaient des hommes

cousus de vices. — Mais Polichinelle n'est pas mort, Dieu merci ; c'est l'auteur qui lui a jeté à la face cette terrible accusation de mauvais père, mauvais époux.

I/auteur n'avait pas tort, qu'on en juge.

Pendant que sa femme est allée au marché. Polichinelle ne soigne pas un instant son enfant. Le pauvre petit fait ses dents; il souffre. Au lieu d'apaiser ses cris, le père dénaturé boit, chante et jette son fils le nez contre la muraille. Bien plus, il lui fourre une carotte dans la bouche pour l'empêcher de crier. L'enfant étouffe forcément.

On comprend la colère de madame Polichinelle en rentrant, lorsqu'elle s'aperçoit de l'état du petit. — Ah! mauvais père! ah! vagabond! ah! coureur de filles! s'écrie-t-elle; ivrogne! avaleur de pintes! sac à vin! boit-sans-soif! Peut- on abîmer ainsi son enfant, son fils chéri, mon unique rejeton, une si douce créature, bonne comme le pain ! Ah ! je t'en ferai des enfants pour que tu les arranges de la sorte !

Pendant qu'elle est en train de monologuer. Pierrot le valet entre. — Où est ton maître? demande la malheureuse mère. Pierrot n'en sait rien, seulement il sait que Pohchinelle a l'habitude tous les soirs d'aller conter fleurette à Colombine.

Au second tableau. Polichinelle s'est introduit chez Cassandre^ boulanger, sous le frivole prétexte d'acheter des gâteaux; mais il en veut à Colombine, la jolie pâtissière. Cassandre aime mieux perdre un chaland que sa fille, et il met Polichinelle à la porte.

Pierrot lui aussi est amoureux de Colombine ; comme il lui faut un moyen pour entrer dans la maison, il se présente comme simple garçon boulanger. Mais la manipulation de la pâte lui est complètement étrangère ; aussi se couche-t-il très-sérieusement dans le pétrin, croyant que Cassandre lui montre un lit ; le boulanger se dit à part lui que voilà un garçon bien novice dans le métier; cependant il lui montre le réel usage du pétrin et la façon de s'en servir.

Pierrot, qui a passé plus d'une fois près des caves des boulangers, d'où sortent la nuit les cris du geindre en travail, pousse des hurlements terribles en restant les bras croisés. Pour des poumons, il en a, jamais Cassandre n'a entendu ses ouvriers crier avec autant d'ardeur, et il se félicite d'avoir trouvé un garçon qui souffle comme le vent ; la pâte sera sans doute brisée à merveille, et le pain d'une

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qualité supérieure. Le boulanger va pour s'assurer par ses yeux du travail, lorsqu'il s'aperçoit que les bras de Pierrot sont deux fainéants et que le gosier seul s'enrichit de leur paresse. De plus, Pierrot a jeté méchamment dans la pâte le chat de la maison, ce qui produit un pain miaulant d'une vente difficile.

Cassandre veut se fâcher, mais Pierrot peu endurant le jette dans le four. Polichinelle rentre, ainsi que sa femme et Colombine. C'est une averse de coups de pieds, de coups de bâton à n'en plus finir. Polichinelle s'est sauvé, et il rôde par les rues, attendant la nuit. Il a pour suite des violons et des hautbois ; lui-même tient la guitare, c'est l'heure des sérénades. La bande se dispose à donner une aubade galante à Colombine, quand Pierrot arrive, lui aussi suivi de musiciens. L'un des musiciens attachés à Polichinelle égratigne par hasard la chanterelle ; un autre de la suite de Pierrot souffle à tort dans sa flûte. Les deux bandes sont aux aguets et se cherchent sur la place sans pouvoir se rencontrer.

Quand le silence est revenu. Polichinelle commence à chanter ses tourments, mais Pierrot jaloux y joint des accompagnements qui n'ont jamais existé dans les orchestrations connues; il accompagne en mineur pendant que Polichinelle chante en majeur. A ce charivari une patrouille accourt, qui met en déroute basses et clarinettes, flûtes et violons. Polichinelle, qui ne tient pas à avoir de démêlés avec la force armée, escalade le balcon de Colombine; mais Cassandre, que les déplorables combinaisons de majeur et de mineur ont éveillé, le jette du premier étage ; il est reçu au bas par sa femme, qui ne comprend pas la nécessité de donner des aubades aux belles quand on est marié, et qui lui bat la mesure sur les épaules, non pas en mesure, mais outre mesure.

Polichinelle, le dos et les épaules meurtris, arrive au cabaret, où il boit indignement, en manière de frictions intérieures. Il se grise comme un tambour de la garde nationale, et perd complètement connaissance ; c'est là que l'attend madame Polichinelle. Aidée de Pierrot, elle a changé sa chambre en antre de sorcière, elle en a pris les habits. Pierrot n'a pas grand peine à se changer en fantôme. Avec des cymbales il est facile d'imiter le tonnerre. Polichinelle effrayé ouvre ses yeux fermés par le vin.

— Ton âme va s'éteindre, lui dit la fausse sorcière; quand l'àme

s'envole du corps de Thomme, il ressemble à une bougie sans mèche. Polichinelle, ton âme retournera sur la terre, mais inquiète et tourmentée. Ta vie, qui autrefois n'était pleine que de nourriture, de fdles et de bouteilles de vin, te sera plus amère que l'absinthe. Tu n'entendras plus le chant des cigales, et les rossignols te paraîtront enrhumés.

Polichinelle est anéanti ; il s'enfuit. Pour niieux le tromper, pendant son ivresse, madame Polichinelle l'a complètement habillé de noir. L'homme au joyeux costume, avec des couleurs si crues, ressemble maintenant à un cercueil à bosses.

Il est rencontré dans cet accoutrement par deux saltimbanques, qui sont pleins de chagrin d'avoir perdu leurs curiosités, qui sont mortes, entre autres un fameux chien savant, qui périt victime de sa gourmandise, car à la dernière séance, ayant sans doute l'estomac creux, il avala la boîte de dominos avec lesquels il devait montrer son intelligence au public. Les deux saltimbanques, étonnés de voir un homme aussi singulièrement habillé, lui proposent de s'associer avec eux ; Polichinelle ayant l'air d'hésiter, il est garrotté, mis en cage, et montré en foire. Le plus terrible pour l'ivrogne est de retrouver là sa femme qui danse et fait les yeux doux à Cassandre, pendant que Pierrot courtise Colombine ; cependant il réussit à détacher ses liens et à se sauver.

La tête perdue, n'osant regarder son funèbre vêtement, il erre à l'aventure, poursuivi par tous, |mé par tous ; il veut revoir les lieux où il fut jadis si heureux. Il entre chez Cassandre et se blottit dans le pétrin, espérant y demeurer quelques heures tranquille ; mais Pierrot' l'y découvre, et cette fois le valet prend sa revanche sur le maître. Polichinelle est trop heureux de devenir le domestique do Pierrot et de Colombine ; mais le nouveau maître est dur et méchant. Polichinelle est obligé, pour échapper à ses fureurs, de se précipiter par une fenêtre. Il tombe dans un sac à farine qu'on hissait au greniei*.

Ses malheurs ne sont pas terminés ; il est découvert dans ce sac et battu comme plâtre. Cette prodigieuse quantité de coups de bâton l'a tellement affaibU, qu'il tombe privé de sentiment; mais sa femme veille sur lui, elle recommence ses fausses opérations de sorcière ; et quand madame PoHchinelle croit son mari suffisamment mortilié, elle lui rend son âme.

Polichinelhî est-il guéri du vin, des filles? Je ne le crois pas, et ce serait malheureux ; car il ne faut pas appauvrir une personne aussi riche on vices.

Comme innovation, l'apothéose était supprimée. On se met à ta- !>!<', on hoit, et le rideau baisse.

Peu après je partis pour l'Auvergne, fatigué de la vie de Paris, que je n'avais pas quitté depuis quelques années.

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