‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 20 sur 51 · LA LÉGENDE DE SAINT VERNI · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE SAINT VERNI

C'était une grande fétej)our moi que d'arriver à Issoire. Issoire, c'est la patrie des bons vivants, des gros buveurs, des jouisseurs de la vie. Je me figurais une petite ville de Flamands perdue au milieu de l'Auvergne: de temps en temps, du haut de l'impériale, je regardais si je n'apercevais pas une grosse trogne rouge sur la roule. Pour moi, l'habitant d'Issoire était un gai compagnon qui passe son temps entre la femme et la bouteille.

Idées que j'avais emportées de Paris à la lecture d'un proverbe :

Qui bon vin veut très-bien boire

Faut aller dans Issoire.

Qui à belle femme veut parler Dans Issoire doit aller.

D'un autre côté, le guide me montrait les habitants d'issoire sous un côté plus moral: il disait le pays entier occupé à la confection de la chaudronnerie, travaux qui veulent des itHes fraîches et raisonnables.

La diligence entra dans Issoire. Pas de chaudronniers! Le guide mentait. Pas de buveurs à nez rouge 1 Le proverbe mentait. Pas de belles femmes!

« Oui bon vin veut irès-bien boire. » .l'entrai dans une auberge pour vérifier le premier vers. La servante apporta une bouteille de vin noir qui pouvait se boire après une matinée de poussière dans une diligence; mais ce vin n'offrait réellement pas matière à proverbe.

Ayant uneJieure à ma disposition, j'allai à la cathédrale, espérant rencontrer sur mon chemin une de ces belles femmes chantées dans le quatrain. Je traversai la place du marché, où bon nombre de paysannes étaient assemblées. On ne voyait pas de belles femmes. J'arrivai à l'église, qui est un ancien monument fort curieux pour les archéologues, mais qui est d'une tristesse noire comme ses pierres. Ces sortes d'églises, quand on n'a pas la science, sont bientôt vues; la sévérité a chassé la sculpture, et les tableaux y sont aussi absents qu'en un temple protestant. Cependant, quelquefois dans les chapelles sont enfouies de vieilles peintures curieuses que la fabrique jette de côté, n'en voyant pas la valeur.

Je furetai un peu, lorsque, dans une chapelle, j'aperçus une statue de demi-grandeur d'homme, tout en or et en argent. Sur le socle je lus : Saint Verni.

Sans être entièrement versé dans la vie des saints et du martyrologe, il était facile de reconnaître un saint d'une invention récente. D'ailleurs son costume l'indiquait assez.

Saint Verni est coiffé d'un chapeau auvergnat à la forme basse et à larges bords ; sa veste est argentée, sa culotte dorée; d'une main il tient une bêche et de l'autre une énorme grappe de raisin.

Cette sculpture grossièrement coloriée, quoique tout nouvellement, a cependant le bon côté d'être franche et de ne pas s'environner de mystère. Dès la première vue on comprend que saint Verni ne peut être que le patron des vendangeurs ou des vignerons.

Je ne connus la légende que dix lieues plus loin. Il faut

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savoir d'abord que l'Auvergne, depuis la Révolution de février, a marché dans la voie révolutionnaire.

En même temps la croyance catholique tend à décroître tous les jours. Le pays est encore occupé par l'Église, qui y possède de grands biens, par des congrégations, par des couvents; mais les cérémonies du culte n'amènent plus autant de fidèles que par le passé. Cependant le peuple a conservé, au plus profond de son cœur, des traditions, des légendes catholiques qu'il n'oubliera de longtemps.

Quelque temps après la Révolution de février, les habitants d'Issoire furent réveillés par une troupe d'hommes qui criaient à lue-tête :

— Vive saint Crépin! vive saint Crépin !

Chacun se mit aux fenêtres et reconnut la corporation des bottiers, cordonniers, savetiers, qui marchaient en troupe tumultueuse vers le presbytère. A son tour, le curé fut réveillé par un cri formidable de : « Vive saint Crépin! » suivi peu après de : « Vive la République! »

En même temps, la corporation frappait à coups redoublés à la porte du curé, qui, ne sachant que penser de ces acclamations, craignit un moment l'emportement des Auvergnats. Il ouvrit sa fenêtre, et fut salué des deux cris : Vive la République et Vive saint Crépin! Le desservant de la cathédrale se perdait en raisonnements sur ce rapprochement de la République et du patron des cordonniers, sur ce mariage spontané de saint Crépin et de la République. Cependant, comme on l'invitait assez brutalement à ouvrir, il s'habilla au plus vite et descendit recevoir ses visiteurs inattendus.

— Vive saint Crépin ! Nous voulons saint Crépin! Il nous faut saint Crépin! cria d'une seule voix la corporation.

— Mes amis.. . dit le curé, qui ne savait ce qu'on lui voulait.

— Vive saint Crépin î s'écria la corporation des cordonniers.

— Mais, mes amis, répondit le desservant, qui comprit alors le motif de cette matinale députation, vous savez que nous avons- enlevé la majeure partie des statues de notre église pour une bonne raison. Elles étaient abîmées, cassées, et il aurait fallu de grands frais de restauration pour les repeindre, les dorer et les arranger d'une façon convenable.

— N'importe, nous voulons notre saint Crépin tel qu'il est!

— Vive saint Crépin! s'écria la foule.

— Mes bons amis, je suis à vos ordres; vous voulez votre patron, rien n'est plus juste. Laissez-moi prendre la clef de l'endroit où il est renfermé, et nous irons chercher saint Crépin.

Au bout d'une demi-heure, deux délégués de la corporation descendirent des combles, portant, non sans fatigue, une statue peinte de saint Crépin qui avait reçu de notables atteintes du temps.

Le martyr romain avait perdu une jambe; et, quoiqu'il n'entre pas dans les habitudes des cordonniers d'avoir une grande extase pour les boiteux, ils emportèrent en triomphe leur saint à travers la ville, élevèrent sur la place un petit autel où se voyaient les attributs les plus connus du métier, tels qu'alênes, tire-pieds, etc., et commandèrent à un menuisier d'Issoire de refaire une nouvelle jambe à saint Crépin.

' Cette cérémonie fit merveille dans la ville, qui n'est pas grande; les cordonniers joyeux allèrent eux-mêmes répandre le bruit de leur expédition, et ils arrosaient cette bonne nouvelle de vin noir d'Issoire. Cela valut au curé une nouvelle députation des jardiniers, qui n'auraient pas pensé à leur saint sans l'entreprise des bottiers. Ils allèrent réclamer saint Fiacre, qui apparut bientôt dans un tel état de dégradation, qu'on comprenait de reste les motifs de son exil. Mais il fut tellement couronné de fleurs, vêtu de feuil-

lage, que la misère de son corps ne parut pas ouvertement.

Le lendemain, voici les charrons qui s'en viennent au presbytère demander leur saint. A cette demande le curé hésita. Quel était le saint des charrons? Il n'en savait rien. Dans ce calendrier tout local, ces saints n'avaient rien de bien canonique.

— Cherchez là-haut, mes amis, dit le curé, vous trouverez sans doute votre patron. D'ailleurs, personne n'y a touché... il y est bien certainement.

Les charrons trouvèrent une statue qui représentait un homme d'apparences robustes; cela leur suffisait. Ils l'emportèrent en le traînant sur un essieu démonté. Après les charrons vinrent les chaudronniers ; le curé les envoya immédiatement dans la salle où logeaient tous ces saints perclus et détériorés.

Mais toutes ces réjouissances avaient travaillé les têtes des belles femmes d'Issoire, qui devinrent jalouses des hommes. Elles pensèrent que si leurs maris avaient des patrons, elles devaient avoir aussi des patronnes. Et les dentelières d'aller demander au curé leur sainte ; puis, ce furent d'autres exigences. Chaque quartier voulut avoir son saint; ensuite chaque rue.

Le curé redevint aussi inquiet qu'à la première visite des cordonniers, car il finit par vider son garde-saints. Ce qui s'en alla de boiteux, d'éclopés, de manchots en bois, fut considérable.

Seulement, le curé se disait qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que chaque propriétaire de maison voulût avoir un saint à sa porte; inévitablement les locataires de chaque maison voudraient aussi leur part dans cette distribution de saints.

Et il n'y en avait plus. La salle qui servait d'hôpital aux maints infirmes était vide. Le curé pensa qu'il n'avait plus

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qu'à se barricader dans son presbytère, si de nouveaux amateurs de saints se présentaient.

Effectivement, tout rentra dans Tordre pendant deux jours; et le sacristain put se reposer de ses nombreuses^ courses au clocher. Mais le dimanche, à la sortie de la messe, le curé remarqua sur la place, devant l'église, un groupe qui paraissait avoir des intentions menaçantes.

C'étaient les vignerons, nombreux dans ce pays de vignes.

— Saint Verni î s'écriaient les vignerons, nous voulons saint Verni !

Le curé frissonna ; car il connaissait dans le légendaire d'Issoire le nom de saint Verni. Il se rappelait confusément avoir vu jadis, dans une chapelle, une statue de saint Verni avec les emblèmes des vignerons. Où était passé saint Verni? Le bedeau vint redoubler les inquiétudes du curé, en lui disant qu'il n'y avait pas traces de saint Verni dans les combles de l'église. Cependant les vignerons criaient toujours sur la place.

— Vous l'aurez, mes enfants, disait le curé pour gagner du temps.

— Saint Verni! tout de suite... 11 nous faut saint Verni î Saint Verni doit saluer la République!

— Mes amis, on cherchera saint Verni, répétait le curé.

Mais ce futur n'était pas de nature à calmer les vignerons, qui n'admettaient pas de temporisation.

— Il y a assez longtemps qu'il est à l'ombre, notre bon saint Verni, il veut voir le soleil.

Comme la foule répétait son immense cri de Vive saint Verni, le curé pensa alors avec terreur que le patron des vignerons avait été enlevé par une autre corporation. Et il ne songea plus qu'à le retrouver. Sans communiquer ses doutes à la foule, il rentra dans l'église et laissa à son bedeau la mission de parlementer le plus longtemps possible. En chemin,

une léllexiou pénible se dressa dans l'esprit du curé : « Jamais, se disait-il, la corporation (jui s'est emparée de saint Verni ne voudra le rendre. Cela amènera des luttes dans Issoire; Dieu sait comment la journée se terminera... »

Heureusement le curé rencontra sur la place M. Trélat, qui venait d'arriver à Issoire, et qui jouissait d'une grande considération, en sa qualité de commissaire du gouvernement provisoire. M. Trélat promit qu'il essayerait d'apaiser les vignerons et se rendit à la cathédrale. Pendant ce temps, le curé examinait, sur les places publiques, saint Crépin, saint Fiacre, les patrons des charrons, des chaudronniers, et ne retrouvait pas saint Verni.

De son côté, M. Trélat s'était mis à la tête du mouvement, afin de le diriger dans des voies plus pacifiques. Quand il arriva à l'église, une des portes du clocher était enfoncée; le bedeau était accusé de complicité avec le curé. La foule s'était répandue dans les galeries, appelant à tue tête saint Verni, comme î^'il eût dû répondre à ces acclamations. M. Trélat, qui savait l'embarras du curé, dirigeait les recherches, faisait fouiller chaque coin, afin qu'cm ne pût pas accuser le desservant de cacher le saint, au cas où il ne serait pas retrouvé.

Tout d'un coup, de la galerie opposée, on entend des cris d'enthousiasme, une des bandes avait découvert saint Verni dans une salle abandonnée, pleine de plâtras et de décombres. La joie du curé fut aussi grande que celle de ses paroissiens. Deux tonneaux vides furent apportés à la porte de l'église, sur lesquels on coucha le saint, et on le promena par toute la ville.

A quatre heures, la place étitit couverte de tables, et, sur les tables, que de bouteilles, de litres, de brocs, de pintes! M. Trélat fut le président de cette fête bachique, à laquelle assistaient tous les vignerons, vigneronnes ôt les petits des vignerons. On but à la santé de saint Verni. On parlaif à

saint Verni; on plaignait ce pauvre saint Verni de son emprisonnement; on lui passait le verre.

Saint Verni, calme et silencieux, restait impassible. M. Tnilat était obligé de vider les verres auxquels le saint ne louchait pas.

— C'est votre frère, disaient rnil le voix. Vivent saint Venu et M. Trélat! — Ils ont été tous les deux enfermés dans les cachots sous la monarchie, s'écriait un orateur auvergnat.

— Vive la République! qui nous rend M. Trélat et saint Verni .

— Il faut boire, bon saint Verni ; il a le gosier sec, il y a bel âge qu'il n'a pas bu .

Et toujours les pintes revenaient à M. Trélat, qui calculait avec terreur les quantités de vin noir que le saint lui faisait avaler par procuration. Ce ne fut que plus tard que M. Trélat eut l'idée de faire défoncer un tonneau. Pour échapper au danger qui menaçait sa raison, il fit un discours et plongea saint Verni dans le vin.

Au sortir de ce baptême, les vignerons acclamèrent leur patron. Seulement, quand il fut repeint à neuf, doré et argenté, le curé le baptisa plus calholiquement; et aujourd'hui saint Verni reçoit dans sa chapelle les hommages des vignerons.

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