‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 22 sur 51 · PREMIER TABLEAU · texte numérisé non relu

PREMIER TABLEAU

AMOUK ET LÉGUMES

ri<Trol était janlinicr, mais de ces jardiniers comme on en voit rarement dans sa profession. Tous les matinfi il allait arroser ses

légumes, faisait la toilette des plates- bandes, enlevait soigneusement

chaque petite pierre qui s'était introduite dans la terre.

Il faisait surtout une guerre acharnée aux insectes, anx taupes; mais quand il fallait arracher de terre les légumes, Pierrot'cn i)âlissait ou s'y reprenait à trois fois.

Les longues racines sortant de terre lui semblaient aussi tristes à voir qu'un homme écrasé par une voiture et dont les intestins se répandent.

Il semblait aussi à Pierrot que chaque fois qu'il passait près de son potager des voix mystérieuses se, faisaient entendre : c'étaient comme des cris de joie et de fête lorsqu'il donnait avec son arrosoir un baptême aux légumes.

Cette grande passion troublait la tète de Pierrot, qui oubliait Colombine; il la laissait exposée îiux assiduités de Polichinelle, un gai compère, qui, profitant de la passion de Cassandre pour la bouteille, avait abusé de ce moyen pour entrer dans ses bonnes grâces.

Heureusement Colombine avait assez de sens pour démêler que Pohchinelle n'était pas un époux convenable; mais la pauvre fille eût voulu que Pierrot ne dépensât pas toutes ses provisions d'amour auprès des légumes.

Effectivement, celui-ci entrait la tête pleme de chimères, ne voyait personne, était maladroit, cassait la tête de ses voisins avec ses instruments de travail.

— Ne ferais-tu pas mieux, rêve-creux, lui dit un jour Cassandre, de préparer le repas du soir ?

Mais la journée avait été chaude ; le soleil avait semblé prendre pour point de mire* le corps du jardinier.

Au lieu de préparer le repas, il fit sa sieste. Pendant son sommeil. Pierrot aperçut la reine des Carottes, entourée de sa cour ; la reine semblait mécontente.

Elle se plaignit vivement à Pierrot que déjà maintes et maintes fois elle lui avait ordonné de respecter ses sujets les carottes, et que, sans s'inquiéter de ces défenses, tous les jours il les massacrait, les faisait bouillir dans la marmite, leur découpait les membres pour en faire des juliennes.

— Tremble! s'écria la reine des Carottes, si tu continues ce métier d'assassin !

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