LES CAROTTES SE REVOLTENT CONTRE PIERROT
Après un M onuchomar. Pierrot n'eût pas mieux demandé que de dormir tranquillement quelques heures ; mais Cassandrc ariiva avec sa fille pour prendre son repas.
Ritn n'était préparé. Pierrot dormait. On comprend la colère de Cassandre, qui, ne soupçonnant pas le rêve de son futur gendre, le traita de paresseux et de fainéant.
— Allons, dit-il, prends vite ces légumes et épluche-les! Pierrot ne savait comment se tirer d'un tel pas. D'un côté, il
craignait de blesser la reine des Carottes en continuant à martyriser ses sujets; de l'autre, il n'osait aller contre les ordres de Cassandre. Alors il essaya d'expliquer son lève.
— Folles visions que tout cela î dit le bonhomme Cassandre, qui ne s'inquiéta jamais des mystères de la nature.
Pierrot essaya de biaiser, en jjrétendant qu'il serait bien plus sage d'aller vendre les légumes au marché, et qu'ils rapporteraient beaucoup plus d'argent que de santé au corps,
— Ça se vend si bon marché ! dit Colombine.
Au risque de se fjichef avec sa future, Pierrot, essayant toujours de détourner le sort qui le menaçait, s'écria que les légumes avaient une grosse valeur, et que les fermières seulement mettaient à profit la baisse exagérée des légumes, en s'achetant, avec ce qu'elles détournaient de la vente, des robes, des bijoux, des colifichets.
Cassandre entra en fureur contre ces sophismes, mis en avant par Pierrot pour masquer un refus d'éplucher les légumes. Colombin<; bouda et se retira dans un coin.
L'amour triompha.
— Tant pisî s'écria Pierrot, je vais faire la soupe.
Il se mit un tablier autour du corps, apporta une marmite, alluma le feu et débuta par laver les légumes.
Les oignons, remplis d'esprits malfaisants, lui tirèrent les larmes des yeux ; le chou se laissa faire ; car son ventre l'empêchait de protester.
An moment où Pierrot ratissait la première carotte, il entendit un faible gémissement; tout d'abord il ne s'inquiéta pas; ce ne
fut qu'à un second cri qu'il pensa à un chat enfermé dans une armoire.
Mais comme il continuait à éplucher les carottes, il finit par comprendre qu'il tenait ces gémissements dans sa main.
Pierrot fut efi'rayé autant qu'un couvreur qui tombe d'un clocher ; les menaces de la reine se réalisaient ; ces ])laintes et ces gémissements des carottes n'étaient encore qu'une faible protestation do victimes innocentes; mais que réservait l'avenir!
Pierrot, effrayé, appela Colombine et lui expliqua que les carottes pleuraient. Colombine se moqua de hîi; et, pour prouvera son futur qu'il était victime d'une hallucination, elle éplucha une carotte.
Les gémissements continuèrent.
Justement entraient Cassandre et Polichinelle, qui s'enquirent de l'émotion de Colombine; tous deux refusèrent de croire à ce phénomène.
— Essaye plutôt toi-même, dit Pierrot à Polichinelle.
Pendant ce temps-là, Cassandre avait pris une carotte et la ratissait avec une telle ardeur, que les cris et les pleurs redoublèrent.
Bien en prit à Polichinelle de n'avoir pas victime les carottes ; la désolation était dans la maison de Cassandre ; lui-même, ce bourgeois si prudent, qui le matin se moquait des chimères de Pierrot, n'était-il pas forcé de convenir de l'étrange réalité qui se manifestait par des gémissements?
Pierrot courut quérir le juge de paix du quartier, et lui expliqua l'affaire en quatre mots. L'homme de loi montra une telle incrédulité, que Pierrot le pria de venir à la maison s'assurer du fait par ses propres yeux.
Le juge de paix prit une carotte et lui coupa brutalement le corps en deux ; jamais on n'entendit des plaintes aussi touchantes.
Le code est tout pour certains magistrats ; celui-ci fouilla dans sa poche, en tira le petit livre aux tranches nmlticolores, et condamna les carottes à se laisser couper dorénavant sans souffler mot. Jugement inique ! On peut condamner quelqu'un à mort, mais jamais on ne lui a retiré l'usage de la parole dans ses derniers moments.
Rassuré par la présence du magistrat. Pierrot fit la sourde oreille aux cris des carottes, les coupa en deux, en quatre, en six, et les jeta dans la marmite. Mais ces tronçons, comme la queue du serpent, se
jiîircnt à sauter de dehors la marmite, à courir par la chambre et à chercher à se réunir.
il fallait que force restât à la loi ; le juge ordonna qu'on s'emparât des insurgés, les fit remettre dans la marmite, et le couvercle fut fermé soigneusement.
Les éléments ont beau se déchaîner, les carottes fourniront leur <\\c dans 1<^ potage de (lassandre.
TROISIÈME TABLEAU l'enseigne nu débit de tabac Pi<MTot, jioursuivi par son idée fixe, courait par la ville. Étant ar- I ivé en face dun marchand de tabac, il pensa qu'il chasserait peutêtre le souvenir de ces étranges aventures en fumant.
Comme il allait entrer acheter une pipe, la carotte de tôle rouge (pii sert d'enseigne descendit et lui barra la porte; Pierrot commençait à vouloir briser cet o])stacle ; tout à coup la carotté se développa, et la reine des Carottes, qui y était cachée, apparut.
— Malheur à toi. Pierrot! s'écria-t-elle, je te déclare une guerre ;i mort.
Puis tout dispanit. Colombine, Cassandre et Polichinelle passaient jiistemeni sur la place. Pierrot leur raconta ce qui venait d'arriver.
— H est fou, dit le vieillard Cassandre, qui avait déjà oublié la ^ci'ue particulière de la matinée.
Polichinelle n'était pas mécontent de flatter les idées du père d(; Tolombine. La répulsion de ('assandre pour Pierrot servait ses désirs fie mariage. ^
(Juant à Colombine, elle pria Pierrot de lui faire cadeau d'un Itimquet; il y avait sur la place des marchandes de légumes et des marchandes de fleurs. Pierrot acheta une botte d'oignons, et l'offrit galamment à sa prétendue; celle-ci fut mécontente de cette mauvaise plaisanterie.
Mais Pierrot y mettait de l'insistance ; il voulait à toute forces que Colombine attachât la botte d'oignons à son aeur; au fond, il était peisuadé qu'il offrait le plus joli bouquet du monde.
Polichinelle saisit cette occasion pour déployer sa galanterie ; il acheta un charmant bouquet, et l'offrit à la fille de Cassandre. iW fut alors seulement que Pierrot s'aperçut de sa méprise, ci il lit
retomber toute son indignation sur Tinnocente marchande de légumes, qui ne s'expliquait pas les grossièretés dont l'accablait Pierrot. La reine des Carottes avait déserté l'enseigne du débit de tabac; elle sortit tout à coup de la hotte de la fruitière et s'écria :
— Guerre à mort à Pierrot !
Pierrot s'élança comme un frénétique sur la hotte; mais Cassandie le retint et pria Polichinelle d'aller chercher le juge de paix. Aux veux de Cassandre, Pierrot était fou à lier. Pierrot traita indignement la magistrature, et distribua à tort et à travers t-mt de coups qu'il mit tout le monde en fuite.