LES CAROTTES ENCHANTÉES
Polichinelle avait reçu la majeure partie de la correction ; il courut à telles jambes, qu'il arriva dans le petit bois qui se trouve hors de la ville.
Accablé de lassitude, il tomba sur le gazon. Aussitôt la reine des f'arottes lui apparut ; elle avait le visage plein de douceur.
— Tu as respecté mes sujets, lui dit-elle ; je veux t'en récompenser. Prends ces carottes enchantées [en même temps elle lui donnait une petite boite)', chaque fois que tu te trouveras dans l'embarras, tire une carotte, et tes désirs seront satisfaits.
La joie de Polichinelle était sans bornes; mais il ne savait comment exercer en ce moment sa puissance.
Le juge de paix arriva dans la foret, suivi des gardes ; il était à la recherche de Pierrot, qu'on jugeait dangereux pour la société, et contre lequel un mandat d'amener avait été lancé.
PoHchinelle, pour essayer son pouvoir, tira une carotte; au même instant juge et soldats furent enveloppés d'un iilet qui les retint prisonniers. Peu de temps après Pierrot apparut, poui suivant Cassandre à coups de làton ; il essayait de lui prouver, en faisant entrer ses raisonnements par les épaules, qu'il n'était pas fou.
Enfin, l'un fatigué di donner des coups, l'autre d'en recevoir, ils se reposèrent; Polichinelle, toujours pour éprouver sa puissance, tira une carotte, dont le résultat fut que des chaînes mystérieuses at'achèrent au même rocher le battant et le battu ; pour augmenter les supplices de Pierrot, un repas tantah^squ(^ sortit de terre pri'squ'aux
pieds (le Ciissandri- ; et tous les deux, en essayant de se baisser vers ce divin festin, augmentaient leurs souffrances.
Polichinelle se retira, certain d'un bonheur perpétuel, à l'aide de ses carottes.
Le juge, les sergents, Pierrot et Cassandre, seraient morts de faim dans ce bois, si Colombine, attirée par le hasard, ne fût venue les délivrer et briser leurs liens.
A peine délivré. Pierrot, ne pensant qu'à sa gueule, sauta sur le pâté; mais il ne lui resta entre les ntains qu'une simple botte de carottes. 0 colère! D'abord il hésita, les llaira, puis finit par les dévorer. Hélas! ces légumes qu'il avait tant chéris devaient dorénavant touiTier contre lui ; ce furent des souffrances sans pareilles. Pierrot eût avalé un boisseau de crapauds qu'il n'aurait pas ressenti d'aussi grandes misères.
— La vengeance a sonné, dit Cassandre. Polichinelle s'est livré contre nous à d'odieuses machinations. Jurons tous de ne jamais lui pardonner.
Le juge de paix et Pierrot accueillirent favorablement ces paroles; alors eut lieu dans le bois un de ces serments solennels, trilogiques, tels qu'on en a vu dans l'histoire, à des époques d'asservissement populaire .