‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 25 sur 51 · PIERROT CROQUE-MORT · texte numérisé non relu

PIERROT CROQUE-MORT

Polichinelle s'était empli de boisson. Rien ne lui coûtait poiu' tirer une carotte, et un marchand de vins avait été sa victime.

11 rentra chez lui en se disant que les maisons dansaient la gigue, ce qui est un raisonnement commun à tous les ivrognes ; mais, au lieu de dormir dans son lit, il dormit sur une borne, la trouvant plus douce qu'un édredon.

Pierrot aperçut son rival et p-olita de son ivresse pour lui faire entrer de force dans la bouche un énorme navet; il espérait ainsi l'étouffer. Heureusement que Polichinelle eut encore assez de vent dans les poumons pour cracher ce légume ; certain que son ennemi ne s'en tiendrait pas là, il se blottit dans le coin d'une porte. Le danger l'avait dégrisé.

Pierrot, plein de confiance, revenait pour s^issurer si son ciime

avait réussi ; mais, surpris à l'improviste, il tomba sous le bâton de son rival, trouva encore un restant de force et prit la fuite.

C'était malheureusement Theure du rendez-vous ; Colombine, qui venait rejoindre son ami Pierrot, tomba entre les mains de Polichinelle, qui saisit fortement la jeune fille et Tenferma de force dans sa maison. On ne sait à quels actes se serait porté Polichinelle sur rinnocente Colombine, si le juge et Cassandre n'étaient venus à son secours.

Tous deux essayèrent d'abord d'escalader le balcon de Polichinelle ; mais leur âge s'y opposait ; d'ailleurs Polichinelle était armé et tombait à grands coups de canne sur les assaillants, sans courir le moindre danger. Pierrot arriva à leur aide, et ne trouva de meilleur moyen que de jeter le juge de paix à la tête de Polichinelle.

(k)lombine fut délivrée ; mais le magistrat étendu par terre n'avait plus de souffle; la garde, qui. avait entendu le tapage, voulut arrêter Pierrot comme coupable du meurtre d'un magistrat.

Pendant qu'on criait, qu'on s'expUquait, Pierrot jeta le cadavre dans une cave.

— Eh ! dit-il, monsieur le juge de paix n'est point si mort que vous le disiez; le voyez- vous courir?

Les gardes regardèrent inutilement dans les ruelles que désignait Pierrot et se retirèrent, le corps du délit étant disparu. Alors Pierrot prit la main de sa fiancée et se montra pour la première fois galant ; il avait couru tant de dangers qu'il se croyait à l'abri maintenant de tous déboires.

Mais Polichinelle se tenait à l'écart et usait de son magique pouvoir. Au moment où Pierrot baisait la main de sa fiancée, celle-ci frémit et se trouva mal. Elle avait devant elle un sombre croquemort.

Cassandre lui-même ne reconnaissait plus son gendre sous les funestes emblèmes qui le couvraient. Seul, Pierrot ne se doutait pas de sa physionomie d'enterreur patenté.

— Allons, dit-il, tous ces gens sont fous, je vais vivre solitaire!

— Et moi ! s'écria tout à coup le cadavre du magistrat, qui sortit do la cave.

CONTES D'AUTOMNE. 20n

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