‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 38 sur 51 · LETTRE A GÉRARD DE NERVAL · texte numérisé non relu

LETTRE A GÉRARD DE NERVAL

Près d'arriver à la fin de ma tâche, je suis pris, mon cher Gérard, d'une certaine terreur. Malgré ma déclaration de contes cousus de fil blanc, le public me pardonnera-t-il ces interminables histoires de Pierrot, d'Arlequin et de Colom-

bine? Et la critique !!! Cette même critique qui me demandait déjà au précédent volume, des Contes d'été : « Qu'est-ce que cela prouve?» J'avoue que je ne remettrai ce livre à mes meilleurs amis qu'avec crainte. Nous savons à peine ce qu'est le public, ce qu'il pense, où il demeure, et rarement nous sommes à même de le rencontrer. Les directeurs de journaux, de revues, les libraires parlent perpétuellement du public, et ne le connaissent pas mieux que nous. Où sont leurs balances, leurs poids et mesures, pour assurer combien il faut d'onces de bon sens, de demi-onces d'esprit et de grains de fantaisie pour réussir auprès du public?

En général, ce sont les demi-intelligences, celles qui ne sont pas du métier ou qui s'y frottent seulement, qui nous menacent des colères du public. Je me rappelle l'indignation que causait parmi certaines gens votre Abbé de Biicquoy quand il parut en feuilleton. Vos fameux voyages humouristico-bibliograpbiques dans notre beau pays du Soissonnais effrayaient ces gens qui aiment à avoir à la fin du feuilleton un a poignard suspendu » sur la tête du héros et la suite à demain. Je viens de lire les Filles du feu^ ce beau livre que vous m'avez donné. Quoique connaissant déjà une grande partie des Nouvelles, j'ai relu le livre d'un bout à l'autre en une nuit, et il m'a laissé une impression tendre et douce comme quand j'entends une chanson populaire. Le fameux Abbé de Bu^qmy gagne à être relu : nulle part dans vos œuvres ne se trouve mieux accusé cet esprit fin, si français, si délicat, fils du dix-huitième siècle, dont on retrouve les racines un peu dans Diderot, davantage dans Jean- Jacques et toujours dans l'amour de la nature. J'étais depuis longtemps indécis de publier mes souvenirs des Funambules : y Abbé de Bucquoy m'a décidé. Tant pis pour la méthode : les livres un peu aventureux ont bien leurs charmes ; tous ces petits papiers, ces contes, ces pantomimes, que j'ai enfilés les uns au bout des autres, je les ai écrits avec

croyance à leur date, là est ma seule justification. Vous l'avez très-bien dit un jour.

(t Hegel, qu'il faut toujours citer en matière d'esthétique, a longuement prouvé que dans l'art rien n'est frivole. C'est vous-même peut-être, ô lecteur, •qui êtes frivole, en abandonnant aux enfants cet humble spectacle des marionnettes (puppen-spiel), qui joua un si grand rôle dans Tenfance de Goethe, et qui a occupé les plus sublimes esprits de l'Allemagne et de l'école allemande-française. Rien n'est petit dans la science ni dans la philosophie, — tout aussi dans l'art se tient, sans la moindre solution de continuité, depuis le dernier pantin dont les quatre membres obéissent à la traction d'une ficelle, jusqu'au Prométhée d'Eschyle, ou, si vous voulez même, jusqu'aux héros cosmogoniques du théâtre des Indous. Bien des savants ne sont parvenus à l'Académie des Inscriptions qu'après avoir entassé des volumes de recherches sur le Polichinelle des Osques ou sur l'origine du Hellequin ou Erlequin, — qui, selon M. Paulin Paris, serait définitivement le même que le Erl-Konig (roi des aulnes) des pays du Nord.

« Vous pouvez bien penser qu'il y aura un jour des savants qui seront largement rétribués et classés parmi les littérateurs sérieux, pour des travaux rétrospectifs sur le théâtre de Séraphin, ou le Café des Aveugles ; on publiera un commentaire sur le Pont cassé, aux frais de l'Imprimerie royale ; on discutera le sens du fameux vers :

Voici le cadran solaire,

en démontrant qu'à cette époque les pendules n'étaient pas inventées. On distinguera dans cet autre vers :

Les canards l'ont bien passée!

quelque allusion à la politique ou à la presse quotidienne.

« Pourquoi donc ne chercherions-nous pas d'avance à éclairer ces ténèbres de l'avenir ? n

II y en a beaucoup qui ne voient dans Arlequin et Colombine que deux simples danseurs : s'ils s'en amusent, cela suffit à la récréation de leurs yeux ; mais peut-être ne prêtet-onpas assez d'attention à cet aimable groupe qui fuit sous les ombrages, qui voit à tous moments le bâton de Cassandre levé sur sa tête, qui est toujours jeune, toujours souple, toujours aimant, jamais malade, Arlequin et Colombine !

Il faut avoir aimé pour comprendre Arlequin et Colombine, et avoir aimé à leur façon l Pression de mains, tuteur jaloux, rares et purs baisers, l'esprit naïf, l'amour des fleurs et de la danse, telle est l'existence de ces deux êtres muets, qui ne dissertent jamais de l'amour, qui se parlent par les yeux, qui ne prennent de la vie que le plaisir et la joie.

Arlequin est né en Italie, et l'Angleterre le comprend ; il est sorti des mœurs élégantes et faciles de Venise, et les matelots de Londres s'enthousiasment sur sa subtilité, Ses regards de flamme et ses doux serrements de main.

Il fait à peine jour : le soleil envoie ses premiers rayons, l'herbe étincelle encore de sa parure de rosée, et voilà qu'au bout de l'horizon arrive l'aimable Arlequin, qui s'est arraché de sa couche à l'aurore. Il se détire les bras, ploie son corps pour rendre la souplesse à ses membres, et se glisse comme un lézard sous le balcon de Colombine. Qu'il est jeune et qu'il est beau ! Gomme les paillettes de son habit scintillent aux premiers rayons du soleil !

De sa batte, il frappe aux volets du balcon où à travers les grilles on aperçoit Colombine, qui se lève encore souriante de son dernier rêve d'amour. Il n'y a pas de balcon trop haut, ni de barreaux assez étroits pour empêcher les deux amoureux de se regarder tendrement, de s'envoyer de doux baisers : la main de Colombine est si petite qu'elle défie les barreaux les plus étroits; c'est une main qui passerait à tra-

vers le trou d'une aiguille. Ses doigts sont fins, allongés, blancs, Tongle est couleur de rose ; il se tient entre ces deux mains une conversation mystérieuse, pleine d'un charme puissant. Les doigts s'interrogent Tun après l'autre, s'embrassent, se joignent, se croisent, se quittent, se reprennent, se parlent et se répondent... Les deux M se croisent, se pressent; ce sont de petits chemins creux, des sinuosités, des vallées et des montagnes, des gorges profondes, des chemins brûlants comme un cratère. Aussitôt les mains touchées, le combat commence par des caresses douces, des frôlements d'épiderme, des touchers de papillons; puis des étreintes d'étau à broyer la jolie main de Golombine... Tout à coup, Arlequin saisit de ses deux mains les mains de Golombine ; il n'est pas satisfait d'en avoir fait une pâte rose, de l'avoir broyée et de la voir reprendre haleine, il est maître du dessus et du dessous, maître de cette chair tendre, veinée d'azur, il la presse contre ses lèvres, il l'appuie contre son cœur.

— Humph ! humph î humph !

C'est le grognement du vieux Gassandre, que son catarrhe tient éveillé, et qui se doute plutôt qu'il n'a entendu cette tendre conversation.

La main disparaît, Arlequin fuit comme une hirondelle. Le temps est venu d'ouvrir la maison ; les oiseaux chantent dans les arbres, le gazon a bu la rosée, le matin est venu.; Golombine sort de la maison de son tuteur ; elle ne trouve pas Arlequin, mais un gros bouquet de roses sauvages qu'il a caché dans un tronc de saule. Elle était entrée en sautillant gaiement sur la pointe des pieds ; elle respirait avec bonheur l'air frais du matin ; elle disait bonjour à la rivière tranquille, aux nuages bleus, aux oiseaux et aux arbres, et le bouquet l'a rendue sensible et l'a fait asseoir sur le banc. Ce ne sont que des roses sauvages qui semblent toutes sœurs, et elle interroge chaque rose comme si chacune d'elles avait

conservé le sentiment qui passait dans le cœur d'Arlequin en la cueillant. A quoi pense-l-elle? Elle ne saurait le dire ; mais la gaieté s'est envolée pour faire place à la tendresse.

Colombine met le bouquet à son sein et danse comme on danse à dix-huit ans, sans s'inquiéter pourquoi, sans penser lu lendemain. Elle a un corsage de velours noir et une jupe couleur cerise ; dans les cheveux se balancent de petites fleurs môlées à des rubans gais. Comme elle court pour son plaisir dans la campagne, sa jupe est courte et ne risque pas de s'accrocher aux buissons.

Mais elle se sent prise par la taille, ses joues s'empourprent, ses yeux se baissent, Colombine a reconnu Arlequin, ([iii l'a surprise sans bruit, et qui appuie ses lèvres sur son tou, à l'endroit où les cheveux rebelles échappent au peigne il frisent en boucles mutines.

N'en demandez pas davantage à Arlequin et à Colombine ; légers et amoureux comme des oiseaux, ils sautillent pendant l;i pantomime ainsi que des moineaux du Palais-Royal.

Un chercheur de système avait trouve que l'habit changeant d'Arlequin était le symbole de l'amour volage; cela est faux, les ignorants de notre époque ont adopté le symbole parce qu'il explique tout, qu'il donne l'air profond aux niais, et qu'il est facile à trouver. Nos pères n'y mettaient pas tant de malice. Arlequin a toujours aimé Colombine et il en a toujours été aimé ; sa flamme pure est perpétuellement couronnée d'un mariage sérieux, consacré par la baguette de la fée, sur un autel où brûlent des flammes de Bengale.

Les acteurs n'ont pas assez conscience du beau rôle de jeunesse qu'ils cachent sous leur museau noir : l'Arlequin des Funambules est un fainéant, et la Colombine trop souvent lourde et de mauvaise humeur. Miss llowel et son camarade Homacli nous ont apporté de Londres la véritable tradition. Qu'il était beau, cet Anglais, avec son sang rose

qu'on apercevait au défaut du masque! Et combien m'a fait rêver la Colombine, avec ses contorsions charmantes, ses cambrures adressées au public, sa danse extatique et son sourire blond!

Un grand acteur ne vous a-t-il pas toujours semblé déplorable dans une troupe? J'aime mieux une bande de dix acteurs médiocres que neuf acteurs médiocres et un grand acteur. Sans parler de son orgueil, dont l'envergure est énorme, le grand acteur éteint tous les efforts de ses camarades; il aime à sa personne des repoussoirs tout autant que les jolies femmes pleines d'amitié pour leurs amies grêlées.

A Deburau père, on pouvait tout pardonner ; il était plus que grand comédien, il était créateur. Avec autant de raison que Louis XIV, il pouvait dire : « Les Funambules, c'est moi ! » Mais ces soleils de l'art dramatique sont si rares qu'on doit les regarder comme des exceptions dont l'exemple n'est pas à suivre.

A part quatre ou cinq acteurs qu'on ne sait pas mettre dans leur jour, les autres mimes des Funambules ne sont pas à la hauteur voulue ! L'enthousiasme s'est perdu, ce noble enthousiasme qui faisait remarquer à l'habitué des Funambules jusqu'au dernier des figurants.

Quelle curiosité m'inspirait un voyou ramassé sur le boulevard du Temple î II commençait par aider le machiniste dans ses changements à vue; de là, il arrivait aux honneurs de la figuration. On comprenait son orgueil quand Deburau lui parlait ou lui donnait un coup de pied; il ramassait à la fin du tableau, avec subtilité, les accessoires, tels que chaises, tables, perruques, assiettes cassées, qui ne doivent pas figurer dans le changement à vue suivant. Enfin, il s'était habitué aux planches, il apportait le sérieux voulu, il n'était plus embarrassé de ses bras, il était déniaisé. Un jour, l'administration le mettait à la tête de la fi-

guration, le voilà chef d'attaque; puis on lui confiait un bout de rôle parlé, et il finissait par faire tout à fait partie de la troupe, récompense légitime due à des efforts consciencieux.

Mais aujourd'hui cela ne va pas et tient des révolutions perpétuelles de la troupe. Douze acteurs suffisent pour la pantomime, mais ne les changez jamais ! Que des affinités, (fue des habitudes, qu'une longue expérience, amènent un accord et un ensemble sans lesquels la pantomime ne peut marcher.

Ne pensez-vous pas que l'onomatopée serait d'un bon effet dans la pantomime? Déjà le Pierrot emploie à de rares intervalles un petit cri qui enthousiasme la salle; le bavardage continuel de Polichinelle, cette singulière chanson de ferblanc, produit une sensation étrange : chaque coup de pied reçu par Gassandre devrait se traduire par une plainte énorme; et la Colombine, dans ses éternelles amours avec Arlequin, pourrait employer une note douce, une intonation câline, un de ces mot'^ émus d'une femme qui s'abandonne.

Voilà ce qui confondrait les admirateurs de la parole dans la pantomime ! Langue merveilleuse et sauvage, combinaison des accents de l'animal et de l'homme, lariflas des bords du Gange, hiéroglyphes mystiques et gutturaux, vous rempliriez l'âme de transports inconnus !

Cependant un grand danger est à craindre, l'acteur abusera de l'onomatopée, au lieu qu'en principe elle doit être employée avec la plus scrupuleuse prudence ; mais je réponds que dans le manuscrit de l'auteur l'onomatopée sera notée à de certains endroits dramatiques ou comiques. Et quand je parle des mimes, je parle d'acteurs soumis et dévoués, sous le joug d'une législation draconienne, qui doivent apporter dans leur art la même servilité que les cors russes ne donnant qu'une note avec la précision d'un violon agile.

II y a des personnes qui comprennent peu ces sortes de spectacles. « Les pantomimes m'ont toujours plus ému qu'égayé, me disait Vacquerie. Je n'ai jamais regardé sans une appréhension involontaire ces muets qui vont et viennent en se parlant par gestes. A la longue, ce silence m'inquiète, comme la nuit, qui est le silence du sommeil. »

J'ai assez longtemps vécu avec les comédiens des Funambules, et je cherchais à me rendre compte si, en effet, cette habitude de parler sans voix n'apportait pas quelque désordre dans leur organisation; cependant je ne remarquais rien ; me laissant aller aux charmes de l'intuition, je présumais qu'étant forcément discrets, les mimes pouvaient être des narrateurs remarquables. Hélas! mon cher Gérard, ils emploient une orthographe particulière,. de même qu'ils ont une manière de s'exprimer à eux. Régisseurs, directeurs, Pierrot, Arlequin, Colombine, ont chacun sa méthode épistolaire.

Voilà l'orthographe de la régie : « Monsieur, j'ai l'honneur de vous prévenir que j'ai remis votre pantomime à la sencure. » Lettre du Pierrot : « J'ai reçu votre aimihl invitation, il y a longtans que je dèzire me trouvé avec vous, si toute foi cela vous est agrable. » Style de la Colombine : (( Vien se soir au cpequetacl lu me fera plésirre. »

Toutes ces pièces, je les conserve précieusement, ainsi que le reçu suivant d'une pantomime qui a été peut-être jouée quatre cents fois, et qui a été payée quarante francs, et encore avec des réserves terribles de la part de la direction.

Les personnes qui ne croiraient pas à ma sincérité peuvent se présenter chez l'éditeur du présent volume, qui s'empressera de mettre sous leurs yeux la correspondance intime ou dramatique des Funambules, ainsi que le reçu, dont voici un fac-similé exact. .

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Il ne me reste plus qu'à vous dire, mon cher Gérard, comment je quittai le théâtre. Le baron Taylor m'avait commandé une petite pantomime pour une fête de bienfaisance dans les galeries Bonne-Nouvelle. 11 fut convenu que les Funambules nous fourniraient les deux Pierrots, Cassandre, Arlequin, Polichinelle, Colombine et la Fée. Là-dessus, je rédigeai le livre suivant :

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