LA FÉE
Les amours d'Arlequin et de Colombine sont le prétexte de la pièce nouvelle.
Polichinelle est le rival d'Arlequin.
Arlequin est le rival de Polichinelle,
Des combats sans fin vont s'engager pour obtenir la main de Colombine.
Ici est le lieu du combat.
Rien ne sera caché, ni leurs vices ni leurs vertus.
Tous nos personnages vivent en plein soleil.
Vous les verrez manger et boire sur la place publique.
Vous les entendrez discuter leurs plus chers intérêts dans la langue qui leur est particulière.
Ainsi parla la Fée, et, sur un signe de sa baguette, entre Cassandre.
({ Celui-ci, dit la Fée, est Cassandre, le plus vertueux des mortels, aimant trop l'argent. La fatalité veut que ce péché capital lui soit constamment reproché sous les apparences de nombreux coups de bâton . »
La Fée les appelle tous l'un après l'autre et les peint d'un trait :
« Mademoiselle Colombine, fille de Cassandre, le plus ver.
tueiix des mortels. Aimoblc personne, qui aime à rire et à danser ; elle est peut-être un peu légère, mais elle se corrigera en ménage. »
Après fiolombinc vient Arlequin.
«Arlequin, jeune et beau, dit la Fée, cherche à mériter la main de mademoiselle Colombine. La suite de Touvrage montrera s'il en est digne. »
Polichinelle paraît.
« Voici le gai Polichinelle ; il est encore endormi, mais il n'aura pasTœil ouvert qu'il sera ivre. C'est de la faute de sa nourrice qui lui a donné à teter le goulot d'une bouteille. Il 'st joueur comme les cartes, et tranche par ses manières bruyantes avec l'amabilité de son rival Arlequin. »
Sur un signe de la Fée, les deux Pierrots s'avancent.
« Vous reconnaissez les deux gentils Pierrots : sans eux la pièce boite et ne marche qu'avec des béquilles. Je ne vous ferai pas leur éloge, tous ceux qui sont ici en pensent plus de bien que je ne saurais en dire. Mais je vous préviens que l'un est domestique d'Arlequin, l'autre domestique de Polichinelle. Ils ont apporté leur sac de malices, et ils ne vous montreront que les plus jolies. »
Pendant ce discours, Arlequin, les Pierrots, Colombine, Cassandre et Polichinelle sont restés calmes et immobiles. Ils semblent de bois, le sang ne coule pas dans leurs veines î Mystère et sommeil ! mort apparente î léthargie et insensibilité ! Ils n'attendent plus que les conjurations de la pythonisse en robe à paillettes d'or. Mais l'oracle v:a sortir par la bouche de la Fée sous la forme d'une prose imagée.
« Étemels coups de bâton !
a Immortels coups de pied qui remplacez la parole !
(( Ne restez jamais une minute endormis. .( Qu'une pluie de soufflets résonne comnje les cloches! « Que la batte d'Arlequin s'éveille !
« Que ces éléments de comique puissant qui n'a pas de fm remplissent aujourd'hui les esprits d'une folle gaieté. »
A peine la Fée a-t-elle fini de parler, qu'un trémoussement s'empare de tous les membres de chacun dé ces êtres. Cassandre est assommé -dès le premier mot. Golombine danse sans prendre garde aux accidents soufferts par son père ; Arlequin gambade ; Polichinelle crie de toutes ses forces avec sa voix de fer-blanc, et les soufflets sont renvoyés comme par des raquettes. C'est ainsi que les personnages de la pantomime annoncent leur vitalité ; et aussitôt les mauvais instincts dressent la tête. .
Sainte Poltronnerie, "•
Sainte Gourmandise,
Sainte Avarice,
Sainte Bouteille,
Sainte Légèreté,
Ayez pitié de Pierrot, de Polichinelle, de mademoiselle Golombine et de Cassandre, le plus vertueux des mortels î
Cassandre ne veut marier sa fille qu'à un épouseur qui apporte une grosse dot. Arlequin n'a pour dot que son amour, son masque noir et son joli costume qui scintille comme les étoiles. Cassandre trouve qu'une pièce cent sous sonne mieux que la plus tendre déclaration d'amour; d'ailleurs, il ne comprend pas qu'avec une bourse aussi plate que celle d'Arlequin on s'avise d'entretenir des domesti-
ques à gages, comme Pierrot, un être qui a un robuste appétit.
Mais l'appétit de Pierrot ne coûte pas bien cher à Arlequin ; si la gueule de Pierrot est toujours enfarinée, c'est aux dépens des voisins, aux dépens des étalages, aux dépens des garçons qui passent la corbeille sur la tête, de la nourriture dans la corbeille, et qui n'ont pas traversé la place publique que la corbeille s'est vidée dans Testomac de Pierrol. Pierrot ne revient pas cher à Arlequin; il se nourrit juste comme les chiens qui entrent chez le boucher et qui emportent un gigot en évitant le comptoir.
Au contraire, comme je l'ai montré dans Pierrot marquis, Polichinelle a des trésors considérables cachés dans ses bosses. Ses bosses ne sont pas des bosses, mais bien des sacs d'écus qu'il dissimulait sous les apparences d'une infirmité. Polichinelle aime mieux passer pour contrefait que de dépenser son argent. Dans ce pays-là, l'argent fait oublier toutes sortes de maladies; quand Polichinelle secoue ses écus dans sa poche, Cassandre le trouve plus droit qu'un I. Il peut entrer ivre et zigzaguer comme des éclairs sur des nuages sombres, Cassandre dit qu'il se tient on ne peut mieux en société ; sa voix de fer-blanc lui paraît aussi douce que la chanson du rossignol, tant est grande la puissance de l'argent aux yeux d'un père avare.
Mais mademoiselle Colombine ne voit pas les choses du même œil ; elle dit que des bosses servent évidemment à préserver le nez de Polichinelle quand il tombe, mais que ce sont des bosses. Elle ajoute que deux bosses enlèvent l'esprit que Polichinelle pourrait avoir, car ce n'est plus un
bossu, mais deux bossus. Elle aimerait mieux entendre toute sa vie la monotone chanson des grillons et rester fille, que cette voix bruyante et métallique de Polichinelle. Elle ajoute qu'il sent le vin à dix pas, et qu'elle aimerait mieux épouser un tonneau. Cassandre est bien forcé d'entendre les louanges d'Arlequin, si tendre, si doux, si complaisant, qui n'a jamais manqué d'apporter un bouquet chaque matin, aussitôt que le jour paraît. Et comme il danse! Toutes les filles sont jalouses de Colombine! A cela Cassandre répond que Polichinelle ne danse pas mal non plus.
Tout le monde se moque de lui, son domestique Pierrot le premier, dit Colombine. Que penser d'un homme qui ne sait pas inspirer de respect à son domestique? A tout moment. Polichinelle est battu, volé, ravagé par Pierrot. S'il sort de chez lui, il ne manque pas de trouver à sa porte Pierrot qui le fera rouler à terre. — Ne vas-tu pas défendre le domestique d'Arlequin ! s'écrie Cassandre. — Non, dit Colombine, ils ne valent pas mieux l'un que l'autre ; ils s'entendent pour voler leurs maîtres, et pour faire mille tours pendables à ceux qui approchent de leurs maîtres. Quand ils sont à bout de faire des tours aux autres, ils s'en font à eux-mêmes pour s'entretenir la main.
La semaine passée. Pierrot, le domestique d'Arlequin, avait volé au marché le panier d'une cuisinière pendant qu'elle marchandait un poisson. Il s'était caché dans un coin de la place, afin de mieux gloutonner toute la nourriture du panier. C'était considérable : un fort pâté, plusieurs bouteilles d'un vin généreux, un poulet rôti tout chaud, sortant du four du rôtisseur, des gâteaux délicats qu'on attendait pour la fin du repas. Pierrot, le domestique
de Polichinelle, arrivait de son côté avec une maraude au moins égale. En achetant un goujon frit, il avait escamoté un saumon; la nuit, il avait percé un trou dans la bosse de Polichinelle, et il en était coulé quelques vieilles pièces d'or. Ces pièces d'or s'étaient changées en mille gourmandises, et il entrait aussi avec un plein panier rempli de victuailles. Au lieu de festoyer ensemble, au lieu de partager en frères, les deux domestiques se jalousèrent, reniflèrent les fumets de chacun des paniers, et ne cherchèrent plus qu'à tacher de s'approprier l'un le panier de l'autre, l'autre le panier de l'un. Qu'arriva-t-il? Leurs friponneries se combattirent, et Arlequin profita des discussions provoquées par la gueule pour s'approprier les repas des deux méchants drôles.
Quand Pierrot, Arlequin, Polichinelle et Cassandre se sont livrés pendant une heure à des extravagances, à des courses inusitées dans la société bourgeoise, à des combats qui seraient mal vus chez M. de Potmartin, la fée entre. La parole lui a été donnée pour constaterson essence supérieure:
— Colombine et Arlequin, dit-elle, vos noces vont commencer.
(l'est ainsi que finit la pièce.
Aussitôt la toile baissée, ce sera à recommencer.
Polichinelle boira comme un trou.
Cassandre recevra des coups de bâton
Arlequin continuera à poursuivre Colombine.
Les Pierrots vont mettre de côté leur masque blanc pour le reprendre ce soir.
Demain, après-demain, dans huit jours, dans six mois, dans cinquante ans, on jouera toujours la même pantomime sous d'autres titres; les coups de pied ne varieront pas d'une semelle; les soufflets résonneront à l'oreille du spectateur attendri. Il n'y aura que les bâtons usés sur les épaules de Cassandre qu'on remplacera par d'autres bâtons.
Ne pensez pas à l'auteur, mais n'oubliez pas la compagnie des acteurs, qui s'est donné beaucoup de mal pour vous faire jouir d'un moment d'allégresse.
J'avais compté sans la coalition : les acteurs se révoltèrent contre moi; les Pierrots se jalousaient entre eux; la Colombine déclara que son rôle était trop long ; l'Arlequin, qui était un maître de danse, prétendit que j'insultais les acteurs et le théâtre en faisant dire à la Fée que les pantomimes étaient toujours les mêmes depuis le commencement du monde.
Je m'enfuis de cette caverne, effrayé des propos de la bande, et, depuis, je n'y ai plus remis les pieds.