TOUT CE QOI TOUCHE A LA MORT EST D UNE GAIETÉ FOLLE
Il est certain que la jeunesse s'amuse beaucoup à rire de la mort : les squelettes, les danses macabres, les têtes de morts viennent perpétuellement à Timagination, sans doute parce que la jeunesse sait que la mort est loin et qu'elle peut en rire sans que l'autre le sache. Je n'ai pas absolument peur de la mort aujourd'hui; je la vois, au contraire, comme la déesse du calme, et je ne lui demande qu'une chose : c'est qu'elle ne fasse pas de fausses entrées, puis de fausses sorties; c'est qu'elle veuille bien ne pas jouer un épilogue trop long quand elle viendra. Trop souvent la mort arrive dans une maison et tient des discours sans fin qui durent plusieurs mois; là je la trouve insupportable, et je préférerais l'entendre me dire : « Bonjour, me voilà, partons! »
Autrefois je n'avais pas ces idées, je voyais la chose à travers le romantisme et je la voyais mal. La mort ne me semblait qu'un prétexte à littérature, et surtout son appareil, <t;s serviteurs et son mobilier. Un peu trop enthousiaste de
ballades allemandes et de Français goguenards, je ne rêvais
que croque-morts, que pompes funèbres, que cercneils.
C'est sous le coup de ces idées que j'écrivis Pierrot, valet de la Mort, ma première pantomime, qui obtint un certain succès romantique. Je n'avais guère fourré dedans que trois cercueils, et je comptais sur un effet immense. C'était surtout un discours prononcé par la Mort, en paroles trèsdiotinctes, qui me remplissait de joie ; je ne sais si, en fouillant tous mes souvenirs dramatiques de tbéâtres étrangers, je trouvai quelque chose de supérieur au troisième tableau, qui était intitulé le Cabinet de la Mort.
Le tbéâtre devait représenter un souterrain garni de têtes et d'os de morts; sur la table était un grand sablier. La Mort, habillée d'un grand manteau noir llottant, une toque à plume sur la tête, une faux à la main, ses pieds de squelette passant sous le manteau, était assise sur son trône. Nécessairement l'horloge sonnait minuit.
Au coup de minuit, trois cercueils descendaient des frises du théâtre, deux grands et un petit. D'une voix grave et lente, la Mort disait:
— Il n'y a que trois cercueils aujourd'hui... mauvaise recette! ça ne va pas là-haut... on vit trop longtemps maintenant... J'aurais presque envie d'abandonner le métier, d'autant plus que ces gredins de cadavres n'apportent pas avec eux de quoi payer leur bienvenue. Ils ne sont bons qu'à fumer la terre... S'ils amenaient seulement dans leurs boîtes la moitié de ce qu'ils possèdent; mais rien, pas une obole... ils laissent leurs biens, leur argent, leur fortune à des parents qui rient avant de leur avoir vu l'œil fermé.
Ayant ainsi parlé, la Mort descendait de son trône et marchait vers le petit cercueil, dont elle soulevait le couvercle.
— Un enfant ! s'écriait la Mort, à quoi bon? J'aime mieux
un gros homme qui pèse un peu; mais un enfant orphelin, qui n'a laissé de chagrins à personne! — Et le chagrin m'amène des pratiques. Bath ! voyons un peu l'autre. Elle passait au second cercueil.
— Au diahle!... Un médecin! où avais-je la tète quand j'ai fauché celui-là... un homme qui m'était si dévoué et qui m'envoyait tous les jours tant de visiteurs! Ah ! pauvre médecin, mon vieil ami, tu as eu hien tort de te laisser mourir?
Dans le troisième cercueil était Pierrot, étendu roide, immobile, dans ses habits blancs.
— A la bonne heure! disait la Mort, celui-là... je l'ai déjà man(|ué trop souvent; mais, celte fois, il est en ma possession. Voyons, ressuscitons-le pour quelques instants.
Elle prenait une petite fiole, en frottait les narines de Pierrot, qui étornuait. ouvrait un œil et le refermait aussitôt en apercevant la Mort.
— Pierrot, disait celle-ci, sors de ton cercueil et reviens à la vie.
A un coup de tonnerre. Pierrot se levait et montrait une grande joie d'être ressuscité.
— Tu n'étais donc pas heureux entre ces quatre planches? disait la Mort.
Pierrot faisait la grimace.
— Cependant il faudra y retourner là dedans! disait la Mort.
Pierrot se jetait à ses pieds, l'implorait, demandait grâce, faisait mille câlineries à la Mort, la caressait, dansait autour d'elle; la Mort se laissait prendre à ces amabilités, souriait autant que peut sourire la Mort.
— Tu me divertis, disait-elle, je te rends la vie. Pierrot, sans en demander davantage, tournait les talons;
mais la Mort le rattrapait :
— A une condition cependant : j'ai besoin d'un valet in-
telligent, qui veille là-haut à mes envois ; je te prends à mon service... Mais il y a longtemps que tu n'as mangé, Pierrot, tu dois avoir faim.
Sur le désir de Pierrot de boire :
— Holà ! valets de mon noir royaume, s'écriait la Mort, qu'on apporte de la boisson.
Deux squelettes apportaient une bouteille et* des crânes en forme de coupes. Pierrot refusait cette boisson lugubre et manifestait une certaine inquiétude sur la qualité du vin qu'on devait boire dans cet endroit ; cependant ses instincts l'emportaient, et il buvait la bouteille, sans s'inquiéter d'en verser dans le verre de la Mort, qui voulait trinquer avec son valet.
— Ta blessure, à ce qu'il paraît, disait la Mort, n'a pas fait tort à ta soif... Ne veux-tu pas manger un peu?
Mais la vue des squelettes, du souterrain, effrayait Pierrot, et il refusait.
— J'ai l'humeur grise aujourd'hui, disait la Mort; avant de t'en aller, amuse-moi.
Pierrot allait chercher un violon et préludait. La Mort agitait sa faux et ricanait.
— Que mes sujets viennent se livrer à un quart d'heure de joie! s'écriait-elle. Que la plus grande gaieté paraisse sur toutes les figures!
Ayant ainsi parlé, la Mort remontait sur son trône; les ombres et les squelettes entraient en foule. Pierrot jouait un air de danse ; il se formait un ballet étrange, pendant que la Mort marquait la mesure avec sa faux. Ombres et squelettes formaient une ronde de plus en plus remuante et tumultueuse. La Mort riait aux éclats, sautait sur son trône, et finissait par se mêler à la danse. Pierrot profitait de cette grande débauche pour se sauver dans les airs à cheval sur son cercueil.
Tel était à peu près le tableau le meilleur de la pièce, ce-
lui sur lequel je fondais mes espérauces, comptant sur une mise en scène ossuaire et distinguée, lorsqu'un matin le directeur me dit :
— La censure ne veut pas entendre parler de cercueils. Je fus pris d'un grand serrement de cœur; j'admettais
plutôt l'existence de l'invalide à la tête de bois que ma pantomime sans cercueils. Je pris ma course, faisant des enjambées de géant, sur le trottoir, cherchant de tcrus les côtés après Gérard pour lui demander des conseils sur cette coupure inepte.
Théophile Gautier, qui aime beaucoup l'appareil de la mort, me donna une lettre pour la censure, après que je lui eus raconté mes chagrins. J'arrivai ainsi au ministère, et je trouvai que les censeurs étaient allés se promener. Il n'y avait là qu'un vieux garçon de bureau d'une mine assez estimable.
— Comment! m'écriai-je, on m'a coupé mes cercueils, de quel droit?
Le bonhomme dressa la tête en entendant parler de cercueils, car il ne savait qui j'étais ni d'où je venais. Quand il apprit qu'il avait affaire à un auteur des Funambules, il prit un air grave.
— Nous allons chercher le manuscrit, dit-il ; s'il y a des ratures à l'encre rouge, je n'y peux rien faire; il faudra une décision du ministre.
Nous fouillons les tiroirs et nous trouvons le manuscrit de Pierrot, valet de la Mort, qui était visé, approuvé, prêt à être envoyé au théâtre, et sans la plus petite rature à l'encre rouge.
— Ces messieurs ne trouvent rien à redire, me dit le garçon de bureau.
— Alors, lui dis-je, on me trompait au théâtre, auand on me disait que les censeurs exigeaient la suppression des cercueils.
— Des cercueils ! s'écria le garçon de bureau d'un air atterré; et pourquoi faire, monsieur?
— C'est un effet, lui dis-je.
Le vieil employé me regarda, réfléchit et se mit à feuilleter le manuscrit; il tomba justement sur le passage où la Mort parle devant le cercueil de Tenfant.
— Ah! monsieur, monsieur, qu'avez-vous fait là? me dit-il avec un accent de supplication ; songez donc au mal que vous pouvez faire à une mère de famille qui aurait perdu un de ses enfants.
— Dans cette affliction, une mère de famille ne va pas au spectacle.
— C'est égal, monsieur, croyez-moi, retirez ce petit cercueil, dans votre intérêt.
— Oui, oui, oui, lui dis-je, feignant d'accéder à ses conseils et me sauvant avec mon chef-d'œuvre dans la poche.
J'arrivai au théâtre en criant : « Victoire ! les cercueils nous restent! » Mais, le jour de la représentation, à la répétition générale, où apparaissent les accessoires, je remarquai avec inquiétude un grand coffre carré qui descendait du haut des frises.
— Et mes cercueils? dis-je au régisseur.
— C'est la môme chose, me dit-il.
— Comment, la même chose ! Un coffre-fort carré au lieu de trois cercueils, dont un petit !
— Nous mettons les trois morts dans la même boîte, dit le régisseur, et la Mort leur parle comme dans votre manuscrit; rien n'est changé.
J'avais envie d'envoyer un huissier arrêter la représentation si on ne faisait pas descendre les trois cercueils; on ne sait pas ce qui se passe dans la tête d'un jeune auteur à la moindre mutilation.
— D'ailleurs, me dit le régisseur, cette grande boîte est
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vide et ne reçoit l'acteur que par une trappe du dessous du théâtre; il serait impossible au machiniste de faire descendre trois cercueils avec des acteurs dedans; d'un autre coté, les acteurs n'aiment pas à descendre des frises, do peur d'accident ; et puis, nous n'avons pas de cercueils on magasin.
— Mais il y en a ici tout près, à l'administration des Pompes, près du canal Saint-Martin, dis-je; je m'en vais on emprunter; on m'a dit que ce sont dos vaudevillistes qui sont à la tote de l'administration, ils comprendront mes raisons.
Le directeur survint, qui me donna à entendre que la censure avait interdit tout accessoire ayant rapport au culte, ainsi que les croix fichées en terre, et qu'on les invitait à représenter des cimetières le moins possible.
Je sortis du théâtre furieux, ne comptant plus sur le succès de ma pièce, me promettant de ne pas me laisser nommer, et honteux d'être rencontré par des amis, auxquels j'avais tant parlé de mes effets funèbres.
FjO coquin qui jouait la Mort était un comédien sans éducation, qui ne savait même pas lire, qui était tout à fait démonté par le genre de pantomime que j'inaugurais; il passa trois ou quatre phrases de son monologue de la Mort, et termina par une violente faute de français ; j'étais dans la coulisse, plus mort que vif.
— Cet homme compromet ma pièce, dis-je au directeur, il joue son rôle de la Mort on dépit du bon sens.
— Ah! me dit-il en soupirant, il est si triste de remplir un pareil emploi !
Fiorentino me dit:
— Je n'aime point la Mort dans une pièce de ce genre. Kn Italie, tout le monde eût déserté la salle à l'apparition do la Seni'U-Nnso.
Il est vrai que l'acteur qui jouait la Mort était très-bien
grimé; son masque rendait à merveille la tête de mort; il ne s'était pas inquiété de ma description de costume, et entrait en squelette nu, sans manteau et sans chapeau. J'aurais voulu cependant le voir avec cette allure triomphante et à panaches de la Mort dans les danses macabres des fresques du moyen âge.
Gozzi, dans ses Mémoires, rapporte une aventure que j'ai cru devoir citer :
(( Le jour de la représentation de mon Roi des Génies, l'indignation de l'invisible ennemi se manifesta clairement. Je portais une culotte neuve et je prenais une tasse de café dans la coulisse. La toile se leva. Une foule attentive et compacte remplissait le théâtre. L'exposition de la pièce était commencée, et tout annonçait un succès, lorsqu'un frisson involontaire, une crainte insurmontable, troublèrent mes sens. Mes mains tremblaient, et je laissai choir ma tasse de café sur ma culotte de soie. En me retirant, consterné, dans le salon des acteurs, je trébuchai sur une marche et je déchirai au genou cette culotte déjà gâtée. Une voix inconnue me souffla aux oreilles qu'il n'était pas bien à moi d'avoir mis en scène le Roi des Génies, et que je ne tarderais pas à me repentir de cette insolence. Je me demande encore si, en effet, je ne méritais pas des reproches pour avoir traité avec une légèreté évidente des êtres qui ont droit à nos respects, bien que privés de corps.
« Je ne conseillerai à personne de s'exposer aux périls que j'ai courus. La littérature féerique est bornée, sans doute parce que les poètes sont plus sages ou mieux avisés que moi. Le monde occulte rit de l'ignorance et de la simplicité des nourrices, qui inventent des fables sans sortir des bornes du respect, et ne mêlent point à leurs récits d'études sur les caractères et ridicules. Quant aux conteurs arabes, qui ont pénétré fort loin dans ce monde terrible, ce sont des voyageurs curieux et intrépides qui se sont
CONTES D'AUTOMNE. ^yO
appart'inment dévoués à ramusement des inurltils; mais je gagerais qu'ils eiront été punis, et il est remarquable qu'on ne sache pas même leurs noms. Il m'en a coûté assez cher pour avoir voulu suivre leurs traces. »
J'avais d'abord cru que Gozzi feignait cette terreur des ,:;énies; mais ce qui m'arriva trois ans après la première représentation de Pierrot, valet de la Mort, me fit comprendre la sincérité de son récit. On reprenait ma pantomime, j'allai dans les coulisses, et je me trouvai tout à coup on présence de l'acteur qui sortait de sa loge, habillé «n s(jueleite. Je fus pris d'un frisson violent, et je retournai dans la salle : deux femmes se plaignaient vivement de la représentation de la Mort, et insultaient l'auteur. J'avais envie d'entrer dans la conversation, et de traiter le librettiste de Pierrot, valet de la Mort, avec encore plus de dureté.
Mais ma terreur vint d'un effet nerveux passager, et je ne me repens pas d'avoir écrit cette pantomime, qui représente mes convictions d'alors.