LA MORGUE
C'est à cette épofjUe que je me promenais effrontément 'lans Paris, sans rougir d'avoir signé de mon nom je ne ais quels essais de prose particulière (jue j'intitulais Ballade, et qui étaient un dernier reste de la littérature de cimetières, deMontfaucon, d'àne mort et d'abattoir, que, j'espère, on ne lit plus du tout aujourd'hui, il est peut-être curieux de réimprimer cet aimable chef-d'œuvre. On reconnaîtra les préoccupations d'un homme de bonne foi qui ne
vit clair qu'au demi-siècle, en 1850, et qui eut beaucoup à faire pour se débarrasser des fâcheuses lectures et des courants funestes qui s'emparent des esprits les moins disposés à les ressentir.
Un bâtiment bourgeois et carré qui baigne ses pieds dans la Seine, — voilà la Morgue au dehors.
Huit lits de pierre, huit cavaliers dessus, — voilà la Morgue au dedans.
La Morgue aime la Seine, car la Seine lui fournit des épaves humaines.
Ce qu'elles consomment à elles deux, ces terribles receleuses, on r ignore, mais le nombre en est grand.
Elles ne tiennent pas à avoir des amants beaux et coquets, roses et blonds. Ouich! elles veulent la quantité.
Aussi la Morgue s'entend-elle avec la Seine pour défigurer les hommes, afin de les garder le plus longtemps possible.
Ce n'est pas dans Paris que la Seine est une gaie rivière, et il faut marcher loin pour retrouver les borda fleuris de madame Deshonlières.
La Seine de Paris est une rivière fétide, verte l'été, jaune l'hiver, obscure comme une chambre noire.
Quand la Seine empoigne un homme, elle vous l«; prend au collet comme un sergent de ville et Pemmène dans son lit. Les matelas de ce lit sont rembourrés de tessons de bouteilles, de bottes moisies, de clous rouilles, de chiens et de chats sans poils, enfin la quintes-sence des immondices de Paris, la ville aux immondices.
La Seine est capricieuse comme une femme ; elle a des fantaisies. Elle garde son nouvel amant quelquefois un jour, quelquefois une semaine, quelquefois un mois, selon que le cavalier lui plaît. Puis, fatiguée, elle le lâche en le parant de ses couleurs. Il revient vert ou jaune.
Alors la Morgue ouvre ses grands bras et s'empare des restes de la Seine. Elle commence par ôter au cavalier ses habits qui pleurent.
Elle rétend sur un lit de pierre après l'avoir bien nettoyé, bien lavé, bien ficelé, disent quelques-uns.
Et tous les jours la Morgue ouvre ses portes au pubUc. Elle
CONTES DAIITOMNK. fil
!ic ciaitit p:is, rinipudiijue. (racciiscr li; iioiubri' ilr s( s amaiiis.
La foule, gourmande d'émotions, y court, surtout les femmes. Par hasard j'entrai un jour.
Sur un lit était étendu un vieillard (|uo la Seine avait teinté de losc. Ses eheveux étaient blancs, rares et hérissés. Sur la poitrine se dressaient quelques poils, blancs et rares aussi. Le ventre était gonfle sous le masque de cuir, — qui est la feuille de vigne de la Morgue.
Parmi les curieux se trouvait une femme portant dans ses bras un cnQint. La femme aurait voulu avoir dix yeux pour voir. L'enfant .sommeillait. — Eh ! petit, dit la mère en montrant du doigt le vieillard plus terrible que la plus ti?rrible toile espagnole, regarde donc, vois-tu le beau monsieur?
PIERROT PE^nU,
l'iuilomime mêlée de polciiics, de bourreaux, de lilouleries et autres choses agréables, aualysec par Tiu-opliile Gautier.
Certes les abonnés de la Presse, les auteurs dramatiques, les comédiens des grands théâtres, ont dû maudire leur feuilletoniste plus d'une fois, qunnd il emplissait son feuilleton par le résumé d'une simple pantomime.'Je crois trèsutile aujourd'hui d'imprimer une fois de plus cette belle prose, qui se plaît, tout aristocratique qu'elle soit, à descendre dans les lieux les plus malsains, et qui ne dédaigne pas (le s'encanailler en narrant avec complaisance les exploits des hercules de foire, des clowns du Cirque, des marionnettes, des animaux savants, des paradeurs de toute espèce. Un coin des derniers tréteaux de notre époque sera illuminé non pas par un lampion, mais par le soleil d'un grand style :
« C'est une grave épreuve à subir que de reparaître dans la lice
(i2 CONTES D'AUTOMNK.
après un succès inespéré, inouï, comme celui du Désert, de Lucrèce, ou de Pierrot, valet de la mort. — On craignait pour Champfleury, Tauteur de cette magnifique pantomime, un Moïse, une Agnès, ou quelque mésaventure analogue. Plus .fort que Félicien David et que Francis Ponsard, Champlleury est descendu de la montagne vainqueur, et n'a pas eu son Pierrot de Méranie! sa gloire est sortie pure de ce creuset terrible, auquel peut seul résister l'or le plus pur d'alliage.
« La mission que s'est imposée Champfleury est vraiment belle et digne d'un poëte. Il veut renouveler la pantomime ou plutôt lui rendre son ancien attrait; car il faut avouer cette triste vérité, la pantomime s'en va connue toutes les grandes choses ! On joue maintenant aux Funambules des vaudevilles identiquement pareils à ceux des Variétés, du Vaudeville, du Gymnase et du Palais-Royal. La seule différence qu'on y pourrait trouver, c'est qu'ils sont meilleurs, étanl faits par de jeunes auteurs pleins de poésie et de verve adolescentes. — Ces vaudevilles dégénèrent souvent en opéras-comiques, ce qui est triste. Le peuple, dont le goût s'est corrompu à la longue, regarde la pantomime comme une chose frivole, et traduit son opinion à l'endroit d'Arlequin et de Colombine par cette phrase peu académique : « Tout ça, c'est des bêtises. » — 0 Béotiens en blouses et en casquettes de loutre, qui préférez le bruissement fêlé des grelots de Momus au silence éloquent de Pierrot et de Cassandre qui parlent à coups de pied et chantent à coups de poing !
« La foule a perdu le sens de ces hauts symboles, de ces mystères profonds qui rendent rêveurs le poëte et le philosophe ; elle n'a plus fesprit assez subtil pour suivre et comprendre ce rêve éveillé, ce voyage à travers les événements et les choses, cette agitation perpétuelle, cette turbulence sans but qui peint si bien la vie.
« La pantomime est la vraie comédie humaine ; et, bien qu'elle n'emploie pas deux mille personnages, comme celle de M. de Balzac, elle n'en est pas moins complète. Avec quatre ou cinq types, elle suffit à tout. Cassandre représente la famille ; Léandre, le bellâtre stupide et cossu, qui agrée aux parents; Colombine, l'idéal, laBéatrix, le rêve poursuivi, la fleur de jeunesse et de beauté ; Arlequin, museau de singe et corps de serpent, avec son masque noir, ses losanges bigarrés, sa pluie de paillettes, l'amour, l'esprit, la mobilité,
l'audace, toutes les qualités et les vices brillants; Pierrot, pâle, grêle, \Hu d'habits blafiirds, toujours affamé et toujours battu, l'esclave antique, le prolétaire moderne, le paria, Têlre passif et déshérité qui assiste, morne et sournois, aux orgies et aux folies de ses maîtres. — Ne voilà-t-il pas, en admettant les nuances nécessaires et que chaque type comporte, un microcosme complet et qui suffit à toutes les évolutions de la pensée, surtout si, comme Ta fait Champfleury, on y ajoute le Polichinelle à favoris blancs, à figure écarlate, à la double bosse, qui symbolise les appétits gi'ossiers, les penchants immondes, la jovialité brutale, le Polichinelle qui est à l'Arlequin ce que Mayeux est à don Juan, le vice à la passion, le cynisme à l'esprit, l'aplomb du parvenu à l'aisance du grand seigneur?
« A propos de ce type si brillamment remis en lumière, faisons cette remarque que la supériorité de Dêburau avait insensiblement repoussé dans l'ombre plusieurs figures importantes delà pantomime. Avec lui, le rôle de Pierrot s'était élargi, agrandi; il avait fini par occuper toute la pièce, et, cela soit dit avec tout le respect qu'on doit à la mémoire du plus parfait acteur qui ait jamais existé, par s'éloigner de son origine et se dénaturer. Pierrot, sous la farine et la casaque de l'illustre Bohémien, prenait' des airs de maître et un aplomb qui ne lui convenaient pas ; il donnait des coups de pied et n'en recevait plus ; c'est à peine si Arlequin osait lui effleurer les épaules de sa batte ; Cassandre y regardait à deux fois avant de le souffleter.
« II embrassait Colombine et lui prenait la taille comme un séducteur d'opéra-comique, il menait l'action à lui tout seul, et il en était arrivé à ce degré d'insolence et d'audace qu'il battait même son bon génie. — Oui, Pierrot, enivré de gloire, d'applaudissements et de triomphes, tirait la savate avec Arimane et donnait des renfonc(^ments à Oromaze, sans respect pour la flamme bleue de son diadème ; il traitait comme on traite de simples gamins les symboles de la cosmogonie de Zoroastre et les mythes du Zend-Avesta. Le génie a ses privilèges! Mais l'ancien Pierrot, lui, si timide, si poltron, eût été bien effrayé de semblables hardiesses !
« La personnalité si forte du grand acteur débordait le type,
Et (la Pierrot blafard brisant le masque étroit. Le front de Deliarau perçait par maint endroit.
« Dolturau mori, Tusage s'est continué. Cliampflcury n'a pas cm devoir s'y soustraire, et Pierrot, dans les pièces, occupe encore la première place. C'est une faute, bien (jirautorisée par un grand nombre d'exemples. Que diriez-vous d'un don Juan qui primerait Sganarelle?
« En voyant annoncer Pierrot pendu , notre imagination avait travaillé ; ce titre nous ramenait à des souvenirs de jeunesse communs à tous ceux qui ont miroité les bancs d'un collège quelconque. Qui n'a remarqué le soin religieux avec lequel les écoliers dessinent au premier folio de leur rudiment, de leurs dictionnaires et de leurs Gradus ad Parnassum, un hiéroglyphe mystérieux représentant un Pierrot attaché à une potence, sous laquelle on lit, en mafiière d'avertissement, cette légende justificative en latin macaronique :
Aspice Pierrot pendu Quod libruui n'a pas rendu; Si Pierrot lihruni reddidissel, Pierrot pendu non fuisset.
« Qui a fait ce quatrain bizarre, dont le style rappelle celui de Merlin Coccaie, et accuse une origine ancienne? — L'auteur en est inconnu comme le sont toujours les auteurs de choses éternelles ; car les enfants de l'avenir, jusqu'au refroidissement complet de notre planète qui s'éloigne du soleil dans une proportion mathématique, écriront sur leurs livres de cette poésie impérissable.
« De ce quatrain il résulte une chose, c'est qu'à une époque que nul ne pcuit fixer, et qui se perd dans la nuit des temps. Pierrot a volé un livre, ou tout au mohis n'a pas rendu un livre prêté : le texte n'est pas très-explicite ; les deux derniers vers semblent indiquer que» sans son opiniâtreté dans le mal, Pierrot aurait pu éviter le supplice. La phrase est tout à fait facultative :
Pi(;rrot pendu non fuisset.
« D'autre part, c'est une peine bien rigoureuse que la hart pour un bouquin non rendu ; surtout avec cette circonstance atténuante (pie Pierrot devait avoir pris un Epitome, un De Viris ilhistribus, un Jardin des racines grecques , ou quelque autre production de même farine, — ejusdeon farinse, puisque ce sont les seuls livres permis au collège. — Il est plus croyable qu'il a volé ce volume.
cause de sa pt rie, et qu'il l'aura vendu pour acheter des friandises. Mais qu'allait-il faire au collège? Sans doute conduire les petits de Léandre. Les traditions ne nous représentent pas Pierrot comme lettré; nous ne voyons nulle part qu'il ait fait ses études; il est ignorant quoique rusé, crédule bien que sceptique, et sa position sociale consiste à recevoir des soufllets de Cassandre. Cependant, un couplet d'une ballade bien connue contient les renseignements suivants :
Au clair do h) lune.
Mon ami Pierrot, Prère-moi ta iiiuino Pour écrire un mol.
« De cette strophe il résulte, que Pierrot possédait une plume et ({u'il était connu pour cela, puisque, lorsqu'un amoureux avait besoin de griffonner un billet au clair de lune, il s'adressait à l'ami Pi(>rrot.
« S'il avait une plume, c'est qu'il savait écrire, et s'il savait écrire, il savait lire.
« Du couplet macaronique et de la sérénade on peut inférer que le p;»le valet de Cassandre n'était pas dénué de toute instruction. Le vol du livre prouve le désir de s'instruire, la volonté de connaitre ; mais, hélas ! Pierrot est le symbole du i»rolétaire, le type du peuple ; il n'a pas plus d'argent pour acheter le pain de l'esprit que j)Our acheter le j)ain du corps ; s'il écrit, c'est au clair de lune, pendant que son maître est endormi ; il prend sur son repos et cultive son àme au seul moment où s'arrête la grêle de giffles et de calottes. De ce travail nocturne vient peut-être la couleur livide de son teint. Quel dommage que ses élucubrations se soient perdues ! et comme les œuvres de Pierrot, rehées en vélin blanc, eussent produit un bon effet sur les rayons des bibliothèques !
« Serait-ce une témérité, d'après ces différents textes, de croire que Pierrot a été cuistre de collège, et ensuite grimaud et barbouilleur de papier ?
« 11 est difficile, nous l'avouons, de concilier ces diverses manières d'être dans le même personnage, à moins de supposer qu'il y a eu plusieurs Jupiters et plusieui s Hercules. Les figures typiques sont ordinairement collectives. Une foule d'individualités se résument et se fondent en elles. L'humanité entière palpite sous une demi-douzaine de noms.
« Nous voilà un peu loin du Pierrot pendu de Champfleury ; mais à propos de quoi fera-t-on de l'esthétique et se livrera-t-on à des pensées philosophiques, si ce n'est à propos de pantomimes ? L'origine de Pierrot n'est-elle pas aussi intéressante que tous les sarcasmes qui ont excité la curiosité des Bochart, des Pères Kircher, des Cluverius, des ChampoUion, des Creutzer, des Franck? Une histoire bien faite d'Arlequin, de Pierrot, de Pohchinelle, serait des plus instructives et des plus intéressantes. L'érudition moderne n'a-t-elle pas retrouvé le roi des Elfes dans Arlequin? Maintenant, laissons parler le poëte lui-même ; le libretto d'un ballet ou d'une pantomime est un rendu-compte fait d'avance.
« Cassandre désire marier sa fille, Colombine, au plus offrant et dernier enchérisseur, — image de la civilisation actuelle. Un écriteau, portant la légende suivante : « Celui qui apportera 1 ,000 fr. « épousera Colombine, » formule à tous les yeux le désir du père Cassandre, plus avare encore qu'Harpagon, qui se contentait du sans dot.
« Arlequm, Pierrot et PoUchinelle aspirent au glorieux hymen de Colombine ; mais chacun des membres de ce trio a la bourse tellement vide, qu'on y ferait tenir un salon de cent cinquante couverts, ou une écurie de cinquante chevaux. Arlequin, à la bonne heure! mais la main de cette charmante Colombine peut-elle s'unir aux phalanges enfarinées de Pierrot et aux griffes de bois de Polichinelle?
« Pierrot fait rencontre d'un certain capitaine inconnu, qui n'a pas l'air en demi-solde, à flairer le sac d'écus qu'il porte fièrement sous son manteau. — Celui-là ferait un gendre admirable, avec sa sacoche enflée d'une hydropisie d'argent. — Pierrot lui propose une partie de cartes dans le cabaret du père Cassandre, mais Pierrot perd des sommes qu'il n'a pas, et laisse en nantissement sa blanche casaque, ses blancs souliers et aussi ses blanches culottes ; il reste dans un déshabillé de tableau vivant , lorsqu' arrive le seigneur Polichinelle, faisant claquer ses sabots et siffler son éternel brr brr^ à travers le fer -blanc de la pratique.
« Ce turbulent personnage renverse les chaises, monte sur les tables, et, comme le renard tournant autour de l'arbre sur lequel sont perchés les dindons, éblouit l'homme qu'il veut duper par sa pétu-
lance affectée. Comment se défier d'un gaillard qui ne peut tenir une inimite en place et passe à travers l'existence en cabriolant comme une chèvre? Polichinelle remplace Pierrot à la table de jeu, et comme ( (» gentilhomme à double bosse a pour maxime que tous les moyens M)nt bons, aidé de Pierrot, il se livre à un honnête trafic qui a pour résultat de gagner à coup sûr, cas que les tribunaux ont prévu.
« Planté derrière l'inconnu. Pierrot indique à Polichinelle, par une pantomime expressive, les cartes de son adversaire. L'inconnu est détroussé de son argent avec autant de facilité qu'au coin d'un bois. Malgré ce compérage, Pierrot ne profite pas de son vol, et l'inconnu lui jette, enfuyant, cette prédiction, qui revient plusieurs fois, comme un refrain sinistre, comme le cri de la conscience : « Pierrot, tu se- « ras pendu ! »
« L'effet de cette phrase, la seule qui soit parlée dans tout l'ouvrage, est immense.
« Arlequin, qui s'est procuré de l'argent avec l'aide de la fée protectrice, va épouser Colombine. Tout est prêt pour la noce; Cassandre, enrubané de la tête aux pieds, va et vient, tapant joyeusement la terre de sa canne à ponnne d'ivoire; les joueurs de violon passent de la colophane sur le crin de leur archet ; les filles d'honneur posent l'oranger virginal sur le front de la fiancée ; le notaire est arrivé avec tout ce qu'il faut pour instrumenter. On avait compté sans Polichinelle et sans Pierrot. Ces deux mauvais sujets jettent le trouble dans la noce. Pierrot surtout ne respecte rien, ni les violons, ni les rubans joyeux de Cassandre, ni les victuailles, ni les emblèmes d'innocence de Colombine, ni même le notaire, le drôle avale le contrat.
« Tous ces méfaits n'ont qu'un but, le retard du mariage de Colombine, et Pierrot réussit jusque-là. 11 ose toujours espérer se marier avec la fille de Cassandre, désir insensé, ambition folle, amour d'Ixion embrassant la nuée, et dont le Pierrot primitif eût été incapable. Un fiancé doit se vêtir décemment ; aussi rien ne coûte à Pierrot pour s'habiller, ou plutôt ses habillements ne lui coûtent rien. Par des procédés à lui connus, il se procure une magnificjue paire de bottes à l'écuyère qui tranche d'une manière bizarre sur son pâle vêtement ; il a trouvé aussi le moyen de se nourrir de la façon la plus économique, en mangeant beaucoup et souvent, — il est vrai qu'il boit encore davantage. Cela ne peut durer. — L'inconnu apparaît de
tem])S à autre, prononçant d'un ton impassible sa sentence funèbre. — Pierrot, poussé par Polichinelle, le Bertrand de ce Raton, n'écoute pas la voix, qui lui crie : Arrête 1 et s'engage de plus en plus dans la voie fatale.
« Reposons nos yeux sur un tableau plus doux, et entrons, s'il vous plait, dans la mansarde de Colombine. C'est l'asile du bonheur et de l'innocence comme toutes les mansardes possibles. La fenêtre est encadrée de cobéas et de capucines; un rosier y sourit à l'aurore, un serin fredonne dans une cage l'au' du Postillon de Lonjiimeau. La charmante lille réunit à elle seule Fleur-de-Marie et Rigolette. Si Arlequin pénètre dans ce joli nid de fauvette, croyez que c'est en tout bien tout honneur. Arlequin est galant, mais il respecte sa maitresse, et ce Grandisson à museau noir ne veut pas déshonorer celle qui doit être sa femme.
« Quant à Polichinelle , qui lui aussi fréquente chez Colombine, prenez-y garde, ce double bossu, avec son nez aviné, tout fleureté de bubelettes, tout bourgeonnant de rubis, sa figure cramoisie, allumée d'instincts brutaux , n'indique pas un homme bien déhcat et bien scrupuleux. Polichinelle a l'air d'un de ces anciens traitants qui aiment la bonne chère, plus encore les belles filles, et qui emploient tout pour satisfaire leurs penchants,
« Pierrot, quoique maigre et blême, ne vaut pas mieux que Polichinelle. Les passions bouillonnent aussi bien dans ce corps de Rossinante que sous le ventre de Falstaff de son pair et compagnon Pour pénétrer auprès de Colombine, Pierrot, toujours un peu timide à l'endroit du beau sexe, se sert des moyens les plus ténébreux, des moyens de ramoneur, — profond symbole, car pour arriver au crime il souille de suie la blancheur immaculée de ses vêtements : de blanc il devient noir; voilà ce qu'on gagne à s'introduire dans le sein des familles à la façon de don César de Bazan. Colombine le trouve affreux; Cassandre arrive, et alors a lieu entre Pierrot, Arlequin, Polichinelle et le vieillard, un de ces combats prodigieux, ime de ces homériques mêlées où les coups de pied , les coups de poing, les soufflets tombent dru conune grêle. Arlequin, mieux avisé que tous, attrape, au milieu de tout ce désordre, un baiser de Colombine; Pierrot reçoit le plus beau de la volée sur ses maigres épaules qui ne sont pas protégées |)ar une bosse rendioiirrée comme celle du difforme PoHchinelle.
« Le niallioureux, ;issoinmé de coups, traqué île toutes paris, en >t réduit à vivre dans la gaine d'une horloge ; connne le misanthrope :
Il cherche un endroit écarle Où dVlre une canaille un a la liberté.
« Vous pensez bien que Taddition de Pierrot aux rouages et aux . ontre-poids du coucou produit les plus singuliers désastres. Le cadran roule des yeux terribles i»ar les deux trous de ses clefs ; les heures extravaguent ; U\ timbre sonne à chaque mimite ; on ne sait qu'imaginer de cette horloge folle qui éternue et qui soupire.
« Cependant Pierrot est relancé dans cette boite, et, pour se soustraire à la justice, il se sanve chez un peintre et se dégnise en mannequin, ainsi que Polichinelle, son ami, qui se coiffiî d'un casque à la romaine et se vêt d'un manteau de ])ourpre. Le naturel malicieux des gredins ne tarde pas à se réveiller, le premier effroi passé, et râtelier du peintre semble habité par des myriades de ces farfad(;ts que M, Berbiguier de Terre-Neuve du Thym poui*suivait avec tant d'aiharnement et saisissait entre deux brosses.
« Les vessies de couleur éclatent comme des bombes, les portniits de femnu's sont généralement ornés de moustaches et de barbes de .sapeurs; — les appuie-mains vous donnent des coups tout seuls; les mannequins, si inoffensifs autrefois, vous soufflettent au passage ; des lèt<'S bizarres se montrent inopinément à travers les toiles crevées.
« Colombine vient chez ce malheureux peintre poser poin- son portrait. Pierrot et Polichinelle en font tant, qu'ils sont reconnus (ît obligés à fuir.
« Ne sachant plus où donner de la tète, Pierrot se déguise en matelas. Vous dire toutes les terreurs qu'il fait naitre et toutes les tribulations qu'il éprouve sous cette nouvelle forme, cela serait trop long. Arlequin et Colombine , devisant d'amour, viennent s'asseoir sur lui; il se retourne subitement à leur grand effroi. Un instant après, des cardeuses paraissent et font passer au pauvre Pierrot un mauvais quart d'heure; être cardé, quel sort! c'est à en perdre Vhaleine. Excusez ces calembours, (pii ne jieuvent pas être dans la pantonnme, ce qui prouve la supérioriti'î de ces sorh's d'ouvrages sur tous les autres.
« On le découvre encore, et il recommence sa course désespérée, poursuivi par des remords moraux et des remords physiques, appelés communément gendarmes.
« Dans sa fuite, il noie «ne innocente créature qui en réchappe miraculeusement, puis tâche de traverser les mers sur son matelas. Son voyage n'est pas un voyage au long cours, car, quelques instants après, nous le voyons dans un cachot , comme Piranèse les entendait, piliers trapus, voûtes surbaissées, murailles vertes d'humidité par le bas, escaliers plongeant dans de mystérieux abîmes. Une cruche et un pain noir sont posés à côté de lui par un geôlier au bonnet de peau d'ours. Une dalle se soulève, et l'inconnu paraît, répétant la phrase sacramentelle : « Pierrot , tu seras pendu î » Pierrot , furieux , se jette sur le spectre aussi hardiment que don Juan sur la femme voilée, et le fait rentrer sous terre, image ingénieuse d'un criminel endurci étouffant le remords.
« Le dénoûment approche : Pierrot est conduit devant les juges, qu'il insulte avec le cynisme le plus révoltant. — 0 Pierrot, honnête et candide Pierrot, pourquoi as-tu connu cet infâme Polichinelle? Avant lui, tes plus grands vols étaient des vols de fruits et de tartelettesce Tous les témoins sont des témoins à charge ; le pauvre Pierrot est condamné sans pouvoir invoquer le bénéfice d'aucune circonstance atténuante. Comme il n'a ni coupé sa sœur en petits morceaux, ni scié son père en deux, ni donné treize coups de couteau dans le même trou, il n'intéresse pas l'auditoire féminin. Ses crimes, — de simples vols, — n'ont rien de romanesque, de passionné, de séduisant ; nulle voix ne s'élève en sa faveur, et il s'achemine piteusement vers le lieu du supplice , un Tyburn ou une grève fantastique,
« Dans le lointain, sur un fond de ciel lapis-lazuli, se dessine un affreux coude en bois qu'on appelle la potence. Quoi qu'on dise, la nature ne s'occupe guère de nos petites méchantes actions, de nos petits malheurs et de ros petits événements; certes, la nature sait que Pierrot, un charmant garçon, doit être pendu, puisque la potence est plantée depuis ce matin; eh bien, le rossignol perle ses roulades, le rossignol fuit joyeusement dans l'herbe avec un éclair de soleil sur le dos, les buissons embaument sous leur neige d'aubépine; tout est joie, parfum et rayon; le temps pousse la beauté jus" qu'à l'ironie.
.( Désolé de quitter cette belle nature, Pierrot tire hi liccllc, tant (jii'il peut; il domnndc du poulet, une bouteille de bordeaux et une omelette soufllée ; il dit avoir des révélations à faire, dénonee son omplice Polichinelle et mord Toreilbî du juge ; puis il veut haran ^iier le peuple. Enfin il faut se décider à sauter le pas. Il se remet Il marche, portant son panier de provisions sous son bras, sans iloute {>our ne manquer de rien dans ce voyage de réternitc, dont il va faire la première étape. Bref, le mariage funèbre de Pierrot et de la potence s'accomplit. — La légende est justifiée : — Aspice Pierrot pendu.
« Tout est fini, — pour le corps du moins, — quant i\ Tàme, c'est autre chose ! Un j,énie apparaît et emporte la tremblante Psyché du défunt Pierrot dans les profondeurs d'un enfer demi-chrétien, demipaïen, tout rouge de flamme et tout noir de fumée. Là, les tribulations de rinfortuné recommencent, il reçoit des soufflets de mains griffues, des ailes onglées de démons lui fouettent la figure, et il est en proie à une variété de supplices à lasser Dante le nomenclateur.
« Tout à coup, une douce lueur scintille à la voûte ; la fée bienfaisante paraît et tire Pierrot repentant de ce séjour de pleurs et de grincements de dents.
« Puis la pièce so termine par le mariage obligé de Colombine et d'Arlequin, à la lueur bleue des feux de Bengale, au milieu de soleils à lames métalliques qui tournent eu sens inverse, de génies dont les ailes roses palpitent et battent Tair, blanchi par la fumée des cassolettes.
« Paul, qui jou«î Pierrot, est admirable de mimique dans les dernièrcs scènes. Cossard nous a paru un peu lourd dans TArlequin: mais Vauthier est un Polichinelle admirable : on le croirait vraiment de bois et pris dans une baraque des Champs-Elysées. Nodier en eût • té content ; Guignolet s'avouerait vaincu.
« Mademoiselle Béatrix , qui représente Colombine, est une jeune personne charmante, dont la giiice et la décence ne seraient dépla- (l'es sur aucun théâtre de Paris.
« Espérons que le grand succès de Pierrot pendu, U la première représentation duquel a^istaient toutes les notabilités de l'art et de la critique, fera rentrer les Funambules dans la voie de la panto-
n CONTES irAUTOMNK.
iiniiit', s(tectaclc traditionnel, iiisInicliC et [iliilosophiqiie, (ligne (1( tout l'intérêt des gens sérieux.
TllÉOI'IlILE GALilEn.
51 ON PO mu AIT
A cette ëpo(iue je comblais beaucoup d'amis en littérature; (juand je dis littérature, j'entends par là le petit journalisme où les jeunes gens s'escriment et attaquent avec une grande facilité tous ceux qui portent un nom dans les arts et dans les lettres; mais la plume est une arme terrible qui tue le plus souvent ceux qui s'en servent. La plupart de tous ces jeunes gens ont disparu aujourd'bui, ne se sentant pas la force de lutter plus longtemps.
Mes succès aux Funambules, tout chétifs qu'ils fussent, les inquiétaient déjà; on m'attaquait sourdement dans le journal même où je travaillais, et je retrouve dans la collection un mot assez comique qui montre qu'il n'y a si petite gloriole qui ne trouve son détracteur :
« La seconde pantomime de M. Cbamplleury, le Ponsard (les Funambules, ne fait pas dans la petite presse autant de bruit que sa première. Voici l'explication de ce fait étonnant, pour qui ne connaît pas Y amitié hostile, si pratiquée dans la jeune littérature. Pendant l'intervalle qui a séparé les deux premières représentations de Pierrot, valet de la Mort, et de Pierrot pendu, M. Champfleury s'est brouillé av/c une portion de ses amis assez influente dans les feuille? publiques de la blague parisienne. Il a môme été décidé par le redoutable cénacle qu'on ne parlerait plus de V ennemi. Cette décision, ignorée encore bier par un des i^mis de M* Champfleury, — personne qui vit fort retirée et loin des
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petites intrigues de raclualité Mtlér.nire, lui a été signilio»' ('n ces tenues par un des membres de la coterie : — Eliî d'où sortez-voiis, mon cher? On voit bien que vous descendez de la butte Montmartre î Champfleuiy n'est plus à Tordre du jour parmi nous ; — nous avons décommandé Cliamplleury. »
Quelques jours après, un second article plus violent éclata contre ma personne; rien ne m'amuse plus aujourd'hui que de relire ces petites malices entre confrères de la république des lettres :
(Mars 1847.) « On a dit, quand Paris, la littérature, la philosophie, la poésie et les beaux-artsonteu la douleur de perdre Deburau, que Pierrotétailmort, mortà jamais! Ons'esttrompé. Pierrot n'est pas mort, puisque M. Champfleury existe. Pour les gens qui voient clair, ceci ne doit point avoir besoin d'explication ; mais, comme il est encore quelques personnes de la rue desFoss('*s-du-Temple qui voient un grand homme en M. Champfleury, quelques lignes d'éclaircissements ne seront pas à dédaigner. — Donc, voici :
« M. Champfleury est passé Pierrot, hier au matin, au moment où le journal la Presf^e faisait son apparition. M. Théophile Gautier, qui continue à se moquer de l'auteuide IHerrot ]wmht avec une gravité digne d'un meilleur but. avait entrepris de rendre compte (Wine Vie de PolichineUe. pantomime nouvelle, afin de pouvoir, pendant qu'il parlerait funambulerie, sacrer Pierrot M. Champfleury. M. Gautier a procédé à cette cérémonie avec un rare aplomb. « A « force de songer à Pierrot, a-t-il dit, Champfleury est pai- (( venu à ressembler à sou héros favori. Uegardez cette blan- « che figure piquée de deux petits yeux noirs, et cette (f bouche à la grimace facile, c'est Champfleury; non, c'est <{ Pierrot lui-même! )»
A cette époque, on ne signait pas les articles de petits journaux, et je n'ai jamais cherché à m'inquiélr de l'au-
leur,. qui, à l'heure qu'il est, est sans doute employé dans quelque bureau, indifférent aux querelles littéraires.
Pour ce qui est des yeux noirs que m'attribue Théophile Gautier, je proteste : il a mal vu. Les personnes qui me disent cruel trouvent mes yeux verts; d'autres les voient gris; mes amis disent qu'ils sont bleus ; et ma dernière amie soutenait qu'ils étaient lilas. Craignant cependant de passer à la postérité avec la description de ma figure qu'a donnée Théophile Gautier, je prends la liberté, dans un livre non illustré, de joindre à ma prose un exact crayon de ma personne à cette époque.
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