SIXIEME JOURNEE
il était déjà grand jour lorsque la reine ht éveillei les dames et les trois gentilhommes. On alla se prome* ner sur le gazon encore humide. La conversation tomk» insensiblement sur les nouvelles racontées la veille : ow parla des plus plaisantes, et l'on rit beaucoup de certains traits qu'on prit plaisir à se rappeler. La chaleur commençait à se faire sentir : on fut d'avis de s'en retourner au château $ on trouva le déjeûner tout préparé sur des tables couvertes de fleurs. Après une courte toilette, on se remit à table pour le dîner, par ordre de la reine , qui jugea à propos de l'avancer un peu , afin d'éviter la grande chaleur. Le repas fini, on se mit à chanter quelques jolies chansons \ les uns allèrent faire leur méridienne , les autres jouèrent aux échecs , tandis que Dioneo et Laurette continuèrent de chanter en s'accompagnant. L'heure du cercle étant venue, la reine les fit tous appeler, et l'on se réunit auprès de la
belle fontaine. Chacun avait déjà pris sa place, et l'on allait commencer la première nouvelle, lorsqu'on en* tendit les domestiques qui faisaient beaucoup de bruit dans la cuisine. La reine fit venir le maître-d'hotel , pour savoir la cause de ce grand tapage. C'est Lycisque et Tindare qui ont pris querelle ensemble, lui répondit-il; mais j'ignore le sujet de leur dispute; car, dans l'instant que madame m'a envoyé chercher, je ne faisais que d'arriver pour les faire taire. — Allez leur dire, ajouta-t-elle , de venir me parler sur-le-champ. Quand ils furent en sa présence, elle leur demanda la cause de leur dispute. Tindare voulait parler le premier ; mais Lycisque, femme déterminée et déjà d'un certain âge , l'arrêta en disant d'un ton fort animé : Mais voyez donc ce gros butor qui s'avise de vouloir parler avant moi! Tais-toi, insolent, et laisse-moi dire. Puis, se tournant du coté de la reine : Madame, continuât-elle, ce grand imbécile que vous voyez veut savoir mieux que moi ce qu'était la femme de Sycophante, comme si je ne l'avais pas autrefois fréquentée. Il prétend que, la première nuit qu'elle coucha avec son mari, M. Bidaut ne pénétra dans la sombre caverne de la montagne que par la force des armes, et après avoir répandu beaucoup de sang. Je soutiens , moi , que cela n'est pas vrai •, qu'il y entra librement et à la grande satisfaction de ceux qui étaient dedans. Mais ce garçon-là est si bête, qu'il est persuadé que les jeunes filles attendent l'effet des promesses que font les père et mère de les marier bientôt, tandis qu'il se passe presque toujours trois ou guatre ans avant de voir ces
y£ BOCCACR. Il 5
promesses s'effectuer. Vraiment elles seraient bien dupes si elles s'en tenaient là. Je dois savoir, ce me semble, ce que je dis , puisque je ne parle que par expérience et d'après le dire de toutes mes amies et voisines. Aucune n'a donné ses prémices à son époux. Je sais , de plus, les bons tours que la plupart des femmes mariées jouent à leurs maris j et ce nigaud veut réapprendre à connaître les femmes , comme si je n'étais née que d'hier.
Pendant que Lycisque parlait ainsi, les dames étouffaient de rire. La reine, qui se possédait un peu plus, eut beau vouloir l'interrompre et lui imposer silence à plusieurs reprises, elle ne cessa de parler, jusqu'à ce qu'elle eût achevé de dire tout ce qu'elle avait sur le cœur. Quand elle eut mis fin à son plaidoyer, la reine se tourna du coté de Dioneo : Voilà, lui dit- elle, une matière qui est de votre ressort. Comme vous êtes trèsversé sur ces sortes de points, je vous donnerai celuilà à décider lorsque chacun de nous aura conté sa nouvelle. Ce point-là est tout décidé, ma belle dame, répondit-il; je n'ai pas besoin d'en entendre davantage pour dire que Lycisque a raison. Oui , elle dit vrai, et Tindare n'est qu'une grosse bête. A ces parotes, Lycisque se prit à rire; et, se tournant vers Tindare : Je te le disais bien que tu n'étais qu'un ignorant. Soutiendras-tu encore que. lu en sais plus que moi? Au moins n'ai-je pas perdu mon temps en venant ici. Vois
comme tout le monde se moque de toi Si la reine,
d'un ton sévère, n'eut ordonné à celte femme de se taire, sous peine (Vêtre fouettée, elle n'eût pas cessé
I i 6 CONTES
de parler jusqu'à la nuit. Quand on fut délivré de son babil et de sa présence, la reine commanda à Philonv'.ne de dire la première sa nouvelle. Cette dame obéit incontinent, et parla ainsi :
> DE 130CCÀCÊ ! 1 7
STOVWHL&I IWBmulftlILtti