‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 40 sur 68 · LE PRESOMPTUEUX HUMILIÉ · texte numérisé non relu

LE PRESOMPTUEUX HUMILIÉ

Aiiiòs la nouvelle d'Elise, la reine se tourna vers Kmilie pour lui dire de remplir sa tâche.

Personne de vous n'ignore que la ville de Fiesole, dont on découvre d'ici la montagne, est une des plus anciennes villes d'Italie. Près de l'église cathédrale de cette ville demeurait, il y a quelques années, la veuve d'un gentilhomme. On la nommait madame Picarde. Son peu de fortune l'obligeait à faire son séjour ordinaire à la ville, dans une petite maison qu'elle partageait avec deux de ses frères , estimés et chéris d» tout le monde. Cette dame avait encore assez de jeunesse, de beauté et d'agrément, pour faire naître de! prévôt de la cathédrale, qui la voyail à Véelîse en devint amoureux. Il ne fut

pas long-temps sans lui déclarer les sentimeiiS qu'elle lui avait inspirés , et la supplia de vouloir bien le payer d'un tendre retour. Quoique le chanoine fùl déjà vieux , il n'en était ni plus raisonnable ni plus honnête. Sa présomption et son audaoe le rendaient insupportable auprès des femmes, et jamais homme ne fit une déclaration de si mauvaise grâce. En un mot, il avait un caractère et une figure si désagréables , qu'il n'y avait pas moyen de l'aimer. Madame Picarde, loin d'être flattée des sentimens qu'il lui témoignait, passa de l'indifférence à la haine 5 mais, comme elle avait autant de politesse que de vertu, elle crut devoir lui adoucir l'indignation qu'il venait de lui inspirer, et se contenta de lui répondre qu'elle ne pouvait lui savoir mauvais gré de son amitié, et qu'elle lui promettait volontiers la sienne , pourvu qu'il n'eût que des intentions honnêtes : ce qu'elle était portée à croire de son père spirituel , d'un prêtre , et d'un homme dont les cheveux étaient blanchis par les années.

Une pareille réponse ne déconcerta pas le prévôt. I1 ne s'était point flatté, malgré sa grande présomption , de subjuguer la veuve dans un premier entretien. Il revint plusieurs autres fois à la charge par lettres et par ambassades, et même de vive voix, quand il pouvait la rencontrer à l'église ou autre part; tant qu'à la fin la dame, fatiguée de ses importunités, résolut de s'en débarrasser à tout prix. Mais, avant de rien entreprendre , elle crut devoir communiquer son projet à ses frères, qui l'approuvèrent,

Quelques jours après, madame Picarde alla , comme de coutume, à l'église cathédrale. Le vieux chanoine se hâta de l'aborder pour lui renouveler ses importunes soïiicitations. Illa prend à l'écart, et, après l'avoir sollicitée quelque temps , la belle pousse un profond sou pir et paraît attendrie. Il est bien difficile, dit-elle ensuite, qu'une citadelle qui a tous les jours de nouveaux assauts à soutenir ne se rende à la fin. C'est ce que je viens d'éprouver. Oui, vous avez vaincu ma résistance, et je consens d'être à vous. Je puis vous assurer, madame, reprit le chanoine au comble de sa joie, que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Ce qui m'étonne ; c'est que vous ayez fait une si longue défense. Jamais femme ne m'avait résisté si lon^eraps. Si je n'ai pas perdu courage, c'est que j'étais sûr que vous finiriez pas m'aimer. La question est savoir quand et où nous pourrons nous trouver. Ce seta quand il vous plaira, dit la veuve : je n'ai point de mari à craindre. Mais, pour ce qui est du rendez-vous, je ne sais trop quel lieu choisir. — Et pourquoi n'irais-je pas chez vous ? répliqua le vieux chanoine. — Chez moi? la chose n'est guère possible : ma maison n'est pas assez vaste, et mes deux frères n'en bougent presque ni jour ni nuit Ils ont d'ailleurs le plus souvent compagnie. Il est vrai qu'ils n'entrent que bien rarement dans ma chambre -, mais elle est si proche de la leur, qu'à moins de vouloir vous y tenir dans l'obscurité et sans dire mot , ni faire le moindre bruit , il n'y a pas moyen de vous y recevoir. On entend de l'une tout ce qui se dit dans l'autre, quelque bas qu'on puisse par-

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1er. "\ oyez d'après cela si vous vous sentez le courage d'y venir et d'y être muet. — Qu'à, cela ne tienne, une nuit est bientôt passée , et, dans ces sortes de ren contres , la langue n'est pas toujours la chose dont on a le plus besoin. Nous pouvons en essayer la nuit prochaine, en attendant que nous trouvions un endroit moins gênant. Soit, dit la veuve \ mais le secret sur toutes choses, monsieur le prévôt ! — Vous pouvez y compter, madame 5 les gens d'église sont discrets» et je me pique de l'être plus que mes confrères. La dame lui prescrivit alors la façon dont il devait s'y prendre , et, tout étant arrangé, ils se séparèrent.

Madame Picardeavait une servante, non pas des plus vieilles, mais, en récompense, la plus laide créature qu'il fût possible de voir. Représentez-vous un visage plein de coutures, un nez de travers, des lèvres d'une grosseur extraordinaire, une bouche large, des dents longues, des yeux louches et bordés de rouge, un teint jaune et noirâtre, et vous n'aurez encore qu'une très-faible idée de sa laideur. Le reste du corps était parfaitement analogue au visage. Elle était toute contrefaite, bossue et boiteuse du coté droit; en un mot, on aurait dit que la nature avait pris plaisir d'en faire un monstre de difformité. Cette fille portait le nom de Chetile ; mais , à cause de son grand nez écrasé, on lui avait donné le surnom de Chcutasse. Elle ne manquait pas d'esprit ni de malice, comme c'est assez 1 ordinaire des personnes contrefaites.

Si tu veux me faire un plaisir, lui dit sa maîtresse en revenant de l'église, je te donnerai une chemise

toute neuve. Pour une chemise, répondit Cheulasse . il n'est rien que je n'entreprenne. C'est, continua la dame, de coucher cette nuit avec un homme dans mon lit, et de lui faire beaucoup de caresses, sans mot dire, de peur que mes frères ne l'entendent. — Je coucherais ; vec dix hommes, dès qu'il s'agit de vous obliger. — Fort bien , mais prends garde surtout de ne pas parler, juelque chose que le galant te puisse dire.

La nuit venue, et le prévôt étant entré doucement cl sans lumière dans la chambre de madame Picarde, ics deux frères se mirent à parler tout hautv dans l'intention de se faire entendre du vieux galant, et de l'engager par là à garder le silence. Il se mit de suite au lit, ainsi que la dame le lui avait recommandé. Cheutasse ne tarda pas à l'aller trouver. A peine futelle déshabillée, que le vieux chanoine la prit dans ses bras, et l'accabla des baisers les plus amoureux. La servante profita de la méprise , et se vengea du mieux qu'il lui fut possible du délaissement universel où , depuis long-temps , l'avait réduite sa grande laideur.

Pendant que ce beau couple mettait ainsi le temps à profit, sans oser se parler ni soupirer trop fort, la veuve dit à ses frères : J'ai fait mon personnage, c'est maintenant à vous à faire le votre. Là-dessus ils sor- &nt doucement de leur chambre et vont chez l'évêque, ainsi qu'ils étaient convenus avec elle. Par un heureux effet du hasard, ils le rencontrent en chemin, qui venait passer la soirée avec eux et boire quelques verres de leur vin frais. Les deux gentilshommes, charmés de l'heureuse rencontre, le mènent à leur maison et le

conduisent au fond d'uno petite cour, où , à la clarté de plusieurs flambeaux, ils lui servirent de leur meilleur vin. Après avoir bu et causé de différentes choses, le prélat voulut se retirer; l'aîné des deux frères le retint et lui dit : Monseigneur, puisque vous nous avez fait l'honneur de venir passer la soirée avec nous , vous nous permettrez de vous faire voir une chose très-singulière eu son genre. Volontiers , répondit l'évêque. Les deux frères prennent chacun un flambeau et vont, suivis de monseigneur et de ses domestiques, à la chambre de leur sœur. Le bon prévôt s'était endormi de fatigue, et tenait encore entre ses bras, malgré le grand chaud, la guenon qu'il avait si bien festoyée. L'aîné des deux frères ouvre avec précipitation les rideaux du lit, et, avançant un flambeau, montre le couple fortuné au prélat , qui ne peut revenir de son étonnement. On conçoit aisément la confusion du prévôt, lorsque , éveillé par le bruit , il vit son évêque et tant de personnes autour de lui. Pour cacher sa honte et son humiliation , il enfonça sa tête dans les draps , priant le ciel de le tirer sain et sauf de ce mauvais pas. L'évêque lui reprocha sa turpitude, et, l'ayant fait lever , lui fit remarquer avec quelle femme il était couché. Son désespoir et sa honte redoublèrent à cette vue; il était inconsolable d'avoir été pris pour dupe. Le prélat lui ordonna de s'habiller, et le renvoya chez lui, sous bonne garde, pour y commencer une sévère pénitence.

L'évêque ayant voulu savoir par quelle aventure le prevot de son chaoitre avait ainsi couché avec cette

rilaine créature , les deux frères lui contèrent tout ce ]ui s'était passé. Il les loua beaucoup d'avoir eu recours à cette vengeance, plutôt que de souiller leurs mains dans le sang d un prêtre, quoique indigne de vivre.

Le prélat lui fit pleurer sa faute durant quarante jours ; mais le dédain qu'il avait essuyé la lui fit pleurer toute sa vie. Son aventure fut suede toute la ville. Il garda plusieurs mois sa maison, et n'en sortait jamais sans que les enfans , le montrant au doigt, ne se missent à crier : voilà l'homme qui a couché avec Cheutasse.

Ce fut de cette manière que madame Picarde se débarrassa des importunités de monsieur le prévôt, et que sa servante gagna une chemise neuve et goûta des plaisirs que sa laideur lui avait interdits depuis sa première jeunesse.

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