‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 41 sur 68 · LA CULOTTE DU JUGE · texte numérisé non relu

LA CULOTTE DU JUGE

(^uand Emilie eut achevé son récit, et qiie chacun eut applaudi à l'heureux stratagème de la veuve , la reine se tourna vers Philostrate et lui dit : C'est maintenant à vous à remplir votre tâche. M'y voilà prêt , répondit Philostrate, et il commença ainsi :

Vous savez qu'il nous vient assez souvent à Florence des podestats de la Marche-d'Ancoue, c'est-à-dire, des magistrats sans cœur, avares et misérables, menant avec eux des jurisconsultes et des notaires, qui semblent plutôt avoir été tirés de la charrue ou de la boutique l'un savetier, que sortis des écoles de droit. Un de ces nouveaux gouverneurs, étant donc venu s'établir dans ïotre bonne ville, avait amené avec lui un juge, qui se faisait nommer messire Nicolas de Saint- Lepide, et qui avait plus l'air d'un chaudronnier que d'un homme

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ile loi. C'était lui qui jugeait les affaires criminelles. Comme il arrive souvent qu'on va au palais sans avoir de procès, Macé del Saggio y alla un matin pour y chercher un de ses amis, et entra dans la salle où siégeait messile Nicolas. Frappé de la mine singulière de ce juge, il s'arrête et l'examine depuis la tête jusqu'aux pieds,. Nicolas portail un chapeau vert tout enfumé , avait une écritoire à sa ceinture, un pourpoint plus long que sa robe, et plusieurs autres choses que ne porte point un juge qui se pique d'être décemment habillé. Mais ce que Macé lui trouva de plus grotesque furent ses ha uts-dë- chausses, qui lui tombaient jusqu'à mi-jambe, et ses habits si étroits , qu'ils étaient tout ouverts par devant. Un juge ainsi fagoté lui fit oublier ce qu'il cherchait , et , comme il aimait beaucoup ù s'amuser, il alla trouver deux de ses camarades, dont l'un se nommait Ribi et l'autre Matthias, gens d'un naturel aussi facétieux que le sien. 11 les amena au palais pour jeur montrer, leur dit-il, le juge le plus ridicule qu'ils eussent jamais vu. La figure et l'accoutrement de ce personnage pensa les faire mourir de rire, d'aussi loin qu'ils l'eurent aperçu -, mais rien ne les divertit plus que sa longue culotte. S'étant approchés du siège, ils remarquèrent qu'on pouvait aller par-dessous, et que la planche sur laquelle monsieur le juge avait les pieds était rompue étatisez entr'ouverte pour pouvoir y passer à l'aise la main et le bras. Ils formèrent aussitôt le projet de lui enlever ses hauts-de-chausses ; et , après être convenus de la manière, et du personnage que chacun devait jouer, ilsremirent la chose au lendemain , ne

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trouvant pas qu'il y eut ce jour-là assez de monde à l'audience.

Ils y retournèrent donc le jour suivant 5 et , voyant rassemblée aussi nombreuse qu'ils pouvaient le désirer, Matthias alla furtivement se poster sous le tribunal. Macé et Ribi s'étant ensuite approchés du siège , ns saisissent le magistrat par le devant de sa robe, puis la tirent, l'un d'un coté, l'autre de l'autre, en criant tous deux : Justice, monsieur le juge, justice! Je vous supplie de me la rendre, dit Macé, avant que ce voleur sorte d'ici. Il m'a volé une paire de souliers, et je vous prie de vouloir bien me les faire restituer.il h y a pas encore quinze jours que je les lui vis porter chez le ressemeleur , et néanmoins il ose nier qu'il me les ait dérobés. Ribi, le tirant de l'autre coté, criait de toute sa force : Ne le croyez pas, monsieur , c'est un imposteur, un fourbe, qui veut se tirer d'affaire par une calomnie-, il a su que je venais me plaindre de ce qu'il m'a volé une petite valise, et, pour vous donner le change j il est venu lui-même m'accuserde lui avoir dérobé des souliers. Si vous doutez de ce que j'avance, j'ai pour témoins Trecca, ici présent, la grosse tripière que tout le monde connaît, et la femme qui reçoit ce qu'on donne à Notre-Dame de Variais. Macé interrompait sans cesse son camarade, et Ribi en faisait autant de son coté, criant l'un et l'autre de toutes leurs forces.

Pendant que le magistrat se tient debout pour mieux entendre les parties , Matthias . jugeant le moment favorable, pas* e ses mains à tnnersla fente des planches ,

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saisit les deux bouts de sa culotte , et les tire avec tant de force et de vivacité , qu'il la fait descendre sur ses talons , car elle était fort large et le personnage fort maigre. Le juge, sentant sa culotte tomber, veut aussitôt se couvrir de sa robe; mais Macé et Ribi, qui la tiennent serrée, au lieu de la lâcber , l'écartent davantage, et crient à pleine tête, chacun de son coté : C'est vilain à vous, monsieur, de refuser de me rendre justice et de m'entendre. Pourquoi donc vouloir vous retirer, la coutume de cette ville n'est pas d'écrire pour des affaires de cette nature. Enfin ils le retinrent assez long temps pour que tous ceux qui se trouvaient à l'audience s'aperçussent que la culotte lui était tombée sur les pieds , et vissent à découvert ce qu'on devine aisément. Ce ne fut plus que grands éclats de rire dans toute l'assemblée. Ribi , jugeant qu'on avait assez ri, lâche la robe et se retire en disant au juge : Je vous promets , monsieur , de m'adresser au syndic. Macé dit qu'il n'çn appellerait point ailleurs, mais qu'il reviendrait pour lui demander justice dans un moment où il serait moins occupé. Ils sesquivèrentainsi l'un et l'autre, et allèrent rejoindre Matthias qui s'était enfui, après avoir fait son coup.

Le juge , un peu revenu de sa surprise , remit sa culotte ; et, ne doutant pas que ce ne fût un tour qu'on lui avait joué , demanda avec instance ce qu'étaient devenus les deux voleurs. On lui répondit qu'ils étaient déjà loin. Voyant qu'ils avaient échappé à son ressentiment, il se mit en colère , et jura qu'il saurait si les Florentins étaient dans l'usage de baisser la culotte de

leur juge quand il était sur son siège. Le podestat fut bientôt instruit de l'aventure , cria beaucoup contre cette insolence; mais il se radoucit, après que ses amis ui eurent fait entendre que les Florentins n'avaient agi de la sorte que parce qu'ils étaient persuadés , qu'au lieu d'amener d'honnêtes gens éclairés, il avait choisi des sots, pour n'être point obligé de leur donner de forts appointemens. Comme cette observation était trop bien fondée, il ne crut pas devoir faire des recherches pour découvrir les coupables, et ne poussa pas plus loin cette affaire , dont le principe ne lui faisait point donneur.

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