LE SORTILÈGE
Quand on eut assez ri du mauvais tour lait au juge, la reine commanda à Philomène de commencer son récit.
Puisqu'il a été déjà question du crédule Calandrin et de ses bons amis Lebrun et Bulfamaque, je ne m'amuserai point à vous mettre au fait de leur caractère. Il me suffira de vous dire que le premier avait dans le voisinage de Florence une petite maison de campagne , le seul bien que sa femme lui eût apporté en dot. Entre autres choses, il relirait tous les ans de cette espèce de métairie un cochon gras, qu'il était dans l'usage d'aller tuer etsaler dans le mois de décembre. Sa femme l'y accompagnait ordinairement ; mais s'étant trouvée malade, une certaine année, elle se vit obligée de l'y envoyer seul. Lebrun et Bulfamaque, qui le perdaient rarement de vue, pour avoir plus souvent occasion de
se divertir à ses dépens, formèrent aussitôt le projet de le suivre au village ; ils prirent pour prétexte d'aller voir le curé de l'endroit, qu'ils connaissaient beaucoup , et avec lequel ils avaient fait autrefois plusieurs bons tours.
Arrivés chez ce bon curé , ils apprirent que Calandrin avait tué son porc ce jour-là même. Après s'être rafraîchis selon l'usage, accompagnés du pasteur, ils vont le voir et sont bien reçus. Mes amis, leur dit-il, après les premiers complimens , je veux vous montrer combien j'entends l'économie , tout peintre que je suis ; et, sur cela , il les mène dans un petit réduit, où il leur fait voir le gros cochon qu'il avait fait tuer le matin. Je me propose, ajouta-t-il, de le saler, afin d'en pouvoir manger tout l'hiver. Tu ferais beaucoup mieux de le vendre , lui dit Lebrun , en l'interrompant. — Pourquoi cela ? — Pour te divertir avec nous de l'argent qui t'en reviendrait. — Que dirait donc ma femme ? — Il te sera facile de lui faire entendre qu'on te l'a volé. — Je la connais trop bien, elle n'en voudrait rien croire , et Dieu sait le train qu'elle me ferait. D'ailleurs , ce serait grande sottise à moi de sacrifier, aux plaisirs de quelques jours, ce qui fera pendant plusieurs mois la ressource de mon ménage-, uinsi , trouvez bon que je ne suive point votre conseil. Iralfamaque et le curé se joignirent à Lebrun pour lever ses scrupules j mais 'ils eurent beau faire, leur éloquence échoua contre la sagesse de Calandrin. Le sacrifice était trop grand pour qu'ils pussent triompher de son avarice , malgré sa déférence à leurs volontés
Tout ce qu'ils gagnèrent , ce fut d'être invités à souper; mais, soit que l'offre n'eut pas été pressante, soit qu'ils fussent de mauvaise humeur de n'avoir pas réussi dans leur projet , ils ne se rendirent point à l'invitation, et se retirèrent en murmurant.
A peine eurent ils fait quelques pas dans la rue. que Lebrun se tournant di} coté de Bulfamaque, son çan^ajaoîe, : Veux-tu, luj dit-il. qqe nous lui dérobions cette nuit son pourceau:' — Très- volontiers; niais le moven ? — Que cela qe t'inquiète pas; j'en ai un infaillible, pourvu, toutefois qu'il le laisse dans ce même réduit. ?)'liésjtpns donc pas . reprit Bulfamaque; nous le rnangerops ^vep monsieur le curé, qui îiqus donnera, s'il Je faut, un coup de main. Il vaut autant qqc nous en profitions qqe cet imbécile-, qui, je gajgy* ne saura pas, [e saler. Le curp . peu scrupuleux çjc. son najvirelj ne se fit pas beaucqup prier pour entrer dans le pumplot. Pu^que nous voilà tous, d'accord , dit Lebryn t drçssgfis dès. à prpsçnt nos batteries. Ca!an,c|r-jri a^me à boive suçtouj lorsque, le vin ne lui coûte rien : retourno.us che^ Juj et mçnons-le au cabaret, fylqnsieur \e çurq $\ya qft*il n0Jès régale ; nous lui rembourserons ensuite nojre pari 4fî la dépense. H n'est pas douteux que u$tre ^ouaufte ues'çn (^mne alors iusqu'au cou.
Calan^rifi nViit pas plus, tôt appris, que le curé payait pour tous , qu'il nç fy aucune. difficulté 4alleç au cabaret. Il trouva le v^p, excellent, çl il ©q prit tant qu'il en put porter. \\ étaiç prèâ de \ninu,i| lorsqu'on se sépara Calandri n se retira clicç luj t pouvant à peiue
DE ÇDÇGACE. 2Q«J
se soutenir sur ses jambes J et , après avoir mis beaucoup de temps à ouvrir sa porte, il se coucha tout vêtu, sans songer à la refermer.
Lebrun et J3ulfamaque, qui s'étaient ménagés , allèrent achever leur souper chez monsieur le curé, qui, pour leur donner plus de forces, leur fit fort bonne chère. Une heure après , ils se munissent de quelques outils, pour ouvrir la porte de la maisonnette de Calandrin ; mais ils n'eurent pas la peine de s'en servir , puisqu'ils la trouvèrent ouverte. Ils entrent à la sourdine, et, pendant que notre homme ronflait, ils enlèvent le cochon et le portent incontinent, et sans être vus de personne, chez monsieur le curé, qui attendait leur retour pour se coucher.
Il était jour depuis plusieurs heures quand Calandrai s'éveilla. Il se lève , et , trouvant sa porte ouverte, il court vite où le pourceau était pendu : ne l'y trouvant point, il pousse un cri de surprise et de douleur, et demeure quelque temps interdit et immobile. Ayant repris ses sens, il court chez ses voisins pour s'informer s'ils n'auraient pas vu celui qui le lui avait dérobé. Personne n'ayant pu lui en donner la moindre nouvelle , il déplore son triste sort , il se lamente il jure, il crie et verse un torrent de larmes.
Lebrun et Bulfamaque ne sont pas plus tôt levés,
qu'ils vont chez lui pour s'amuser de son chagrin. Que je suis malheureux , mes amis , leur dit-il , les larmes
aux yeux , d'aussi loin qu'il les vit j on m'a volé mon
pourceau! A merveille, notre ami, lui dit ^ebrun à.
l'oreille -, sois rusé au moins une fois dans ta, vie , et
3oO CONTES
dis toujours de même. — Je ne plaisante en vérité point 5 ce que je vous dis n'est que trop vrai. — Fort bien 5 surtout fais beaucoup de bruit, afin de mieux persuader ton monde. — La peste m'étouffe si j'en impose ! On m'a volé mon cochon, vous dis-je, rien n est plus certain. — Bravo, mon cher ami! voilà comme lu viendras à bout de le faire croire. — J'enrage de voir que vous imaginiez queje fais le fin -, je veux être pendu et aller à tous les diables si je ne dis vrai. On m'a dérobé le cochon sans en rien laisser ; c'est la pure vérité. Mais comment se peut-il, reprit Lebrun, nous le vîmes hier dans cet endroit-là? Voudrais-tu seneusdment nous faire accroire qu'il s'e^t envolé? — Il ne s'est point envolé, mais on me l'a volé. — Quels contes ! — Encore un coup, rien n'e^t plus certain-, je suis ruiné; je n'oserai jamais retournera ia vilie : ma femme n'ajoutera aucune foi à ce vol, et Dieu sait le train qu'elle va faire! Sila chose est vraie, repartit Lebrun d'un air sérieux, il faut avouer que c'est une" bien grande méchanceté qu'on t'a faite; mais, comme je te conseillai hier au soir de vendre ton cochon, et de dire ensuite qu'on le l'avait dérobé, je craignais qi;e tu ne voulusses te moquer de nous, je crois même encore que ton intention est de nous jouer comme les autres. — Faut il queje me donne à trente-six mille diables pour vous persuader une chose si simple? Au bout du compte, vous me feriez blasphémer Dieu et tous les saints du paradis. Je vous dis et vous répètt que le cochon m'a été volé cette nuit. Cela étant, dit alors Bulfamaque, il faut tâcher de le retrouver s'il
DE BOCCACE." 3oi
est possible. C'est là précisément la difficulté , dit Calandrili. Il faut croire, reprit Bulfamaque, que les Indiens ne sont pas venus cette nuit te dérober ton pourceau : c'est sûrement quelqu'un de tes voisins. Si tu pouvais les rassembler , je sais faire un charme avec du pain et du fromage, par le moyen duquel nous découvrirons sur-le-champ le voleur. Bagatelle! dit Lebrun 5 je veux croire à l'efficacité du sortilège ; mais ceux qui ont fait le vol se donneront bien de garde d'y assister. Que faut-il donc faire? répond Bulfamaque. Ce qu'il faut faire ? ajoute Lebrun ; il faut se procurer des pilules de gingembre , puis il faut avoir de la verdée * excellente : on les invitera à en boire -, ils viendront sans savoir quel est notre projet , et on pourra charmer les pilules , aussi bien que le pain et le fromage. C'est fort bien vu, reprit Bulfamaque \ qu'en penses-tu , mon cher Calandrin ? Vous m'obligerez infiniment, répondit-il, d'employer votre savoir à découvrir le voleur; il me semble que je serais à demiconsolé, si je savais qui a fait le coup. Je suis déterminé , dit Lebrun , pour te rendre service , d'aller moi-même à Florence acheter tout ce qu'il faut , si tu me donnes l'argent nécessaire. Calandrin avait sur lui une quarantaine de sous qu'il lui remit aussitôt, en le priant de faire toute la diligence possible.
Lebrun arrive à Florence, s'en va chez un apothicaire de ses amis, achète une livre de pilules de gingembre, en
1 Sorte de vin fort estimé encore aujourd'hui, qui se fait à Fio»
rence, et quitire sur le vert.
fait faire deux d'excrémens de chien, <ju'il fit pétrir avec de l'aloès et couvrir de sucre, comme toutes les autres. Pour distinguer les deux dernières , iî leur fît mettre une marque assez sensible pour ne pas les confondre avec celles de gingembre -, et , après avoir acheté un grand flacon de bonne verdee, il revint au village. Allons, dit-il à Calandrin, va inviter, pour demain, i déjeûner tous ceux que tu soupçonnes ; et , comme c'est précisément jour de fête , ils se rendront volontiers à ton invitation ; pendant ce temps, Bulfamaque et moi charmerons les pilules , et nous t'apporterons le tout de grand matin. Je me chargerai aussi , pour te faire plaisir , de les présenter moi-même aux convives , et ferai et dirai tout ce qu'il faut dire et faire pour le succès du sortilège.
Les invites s étant assembles de grand matin près de l'église , avec un assez bon nombre de gens de Florence et des environs , qui étaient allés passer quelques jours au village, Lebrun et Bulfamaque parurent avec une assiette couverte de pilules et le flacon d'ambròisie , et firent ranger tout le monde en cercle. Lebrun , qui devait être l'orateur et le magicien, parla ainsi a l'as semblée :
Il est bon de vous dire, messieurs, le motif qui a porté notre ami Calandrin à vous rassembler ici , ànn \que , s'il arrive quelque chose de fâcheux à l'uri de vous , il ne puisse se plaindre de moi ni m'en vouloir. On vola avant-hier à ce brave homme un cochon gras , tiii lé jour même. Désirant savoir qui dé vous lui a Joué ce vilain tour, il vous a invités à manger chacun une
DE BOCCÂCE. 3r>3
de ces pilules età boire un coup de ce vin. Soyez assurés que celui qui a dérobé le cocbon ne pourra avaler la pilule ; car, quoique douce par elle-même, elle lui paraîtra plus amère que le fiel , et il se verra contraint de la cracher. Si donc le coupable ne veut s'exposer à la honte publique , il n'a qu'à déclarer son vol à monsieur le curé, et nous en demeurerons là. Quant aux autres , la pilule leur sera agréable, et ils trouveront le vin délicieux. Que chacun consulte sa conscience et qu'il agisse en conséquence ; il est hors de doute que le voleur doit être ici.
Chaque assistant ayant déclaré qu'il était prêt à manger et à boire, et tout le monde étant en ordre, Calandrin aussi bien que les autres , Lebrun commença par l'un des bouts , et donna à chacun sa pilule. Mais, arrivé à Calandrin , il lui en donna une des deux qu'il avait fait faire pour lui. Il la mâche pendant quelque temps; mais enfin, sentant une puanteur et une amertume horribles , il se voit contraint de la cracher. Tout le monde se regardait, pour voir celui qui trouverait la pilule amère et la cracherait. Lebrun n'avait pas encore achevé de les distribuer, qu'il entend dire à ses cotés que Calandrin avait craché la sienne. 11 se retourne vers lui ; et, s'étant assuré du fait : Attends, mon ami, lui dit-il, peut-être que quelque autre chose t'a obligé de la cracher : en voilà une autre, ajouta-t-il j en la lui mettant lui-même à la bouche. Calandrin trouve celle-ci encore plus détestable que la première ; cependant, la honte ne' lui permettant pas de la cfâcher, il la promène dans sa bouche, et fait des efforts pour l'avaler. Les larmes
lui en viennent aux yeux, et, n'en pouvant plus de douleur, il fut oblige', de la jeter.
Bulfamaque, qui donnait à boire à la compagnie, Lebrun qui achevait de distribuer les pilules, et la compagnie qui buvait, voyant les grimaces et les crachemens de Calandrin, s'écrièrent tous d'une voix qu'il s'était volé lui-même. Plusieurs l'accablèrent de reproches et d'injures.
On m'a assuré , lui dit Lebrun , que tu entretiens une fille dans ce voisinage : n'est-ce point à cette maîtresse que tu aurais donné ton pourceau? Tu es un peu railleur de ton naturel, et bien capable de jouer de pareils tours ; témoin la plaine de Mugnon où tu nous menas chercher des pierres noires. Tu voudrais à présent nous persuader, par tes sermens, que le pourceau t'a été volé* nous connaissons ta malice, et nous saurons désormais à quoi nous en tenir. Mais, comme nous ne voulons point avoir pris une peine inutile, nous exigeons, pour dédommagement, deux couples de chapons, sinon tu ne trouveras pas mauvais que nous informions ta femme de tout ce qui s'est passé.
Calandrin , voyant qu'on s'obstinait à ne le point croire, et craignant, avec raison, les reproches et les criailleries de sa femme, qui n'eût pas manqué d'ajouter foi à la calomnie dont on le menaçait, donna les quatre chapons aux deux voleurs , qui firent saler le cochon et l'emportèrent à Florence, sans avoir la moindre pitié du malheureux à qui ils l'avaient dérobé.
DE BOCCACE. 3o5
a©irTaKt Tm