‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 59 sur 68 · MITRIDANES ET NATHAN · texte numérisé non relu

MITRIDANES ET NATHAN

Toute la compagnie croyait avoir ouï le récit d'un uiiracle en entendant parler d'un homme d'église capable d'une action aussi généreuse. Mais, quand chacun eut dit son mot, le roi ordonna à Philostrale de prendre la parole.

C'est une chose certaine et avérée , du moins si on peut ajouter foi au récit des Génois et de plusieurs autres voyageurs , que, dans le Catay en Chine , un gentilhomme fort riche, nommé Nathan, avait une pièce de terre qui joignait la route par où étaient contraints de passer tous ceux qui allaient de l'occident à l'orient ou de l'orient à l'occident. Cet homme, doué d'un caractère noble, généreux et libéral, et voulant fair connaître la grandeur de son âme par une action d'é clat, fit assembler des maçons, des charpentiers et d ouvriers de toute espèce, et construire sur le bord de

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la route , en très-peu de temps , un des pius beaux , des plus grands, des plus riches palais qui jamais aient existé. Il le fit ensuite meubler de toutes les choses nécessaires pour recevoir honorablement tous les gentilshommes qui y passeraient. Un grand nombre de serviteurs l'aidaient à accueillir les voyageurs avec une magnificence digne de ses grands biens et de son grand cœur. Cela dura si long-temps, que le bruit de sa libéralité se répandit, non-seulement dans les contrées de l'orient, mais dans celles de l'occident. Il était déjà chargé d'années , mais toujours libéral et magnifique , lorsqu'un jeune seigneur, nommé Mitridanes, d'un pays peu éloigné du sien, qui n'était pas moins riche , et qui avait souvent entendu louer ses libéralités, en devint jaloux, et se proposa de l'effacer ou du moins de l'obscurcir par de plus grandes. A 1 imitation de son rival, il fit bâtir un somptueux et vaste palais, où il recevait les voyageurs et les comblait d'honnêtetés, de sorte qu'il acquit en peu de temps une réputation glorieuse.

Mitridanes était un jour seul dans la cour de son palais : une pauvre femme entre par une des portes, et lui demande l'aumône -, l'ayant obtenue, elle revient par une autre, ainsi de suite, jusqu'à douze fois sans être refusée. Elle reparut une treizième fois : Bonne lemme , lui dit Mitridanes , tu reviens bien souvent IÌA cependant il lui donna encore ce qu'eile demandait. O libéralité de Nathan! s'écria la vieille, combien lu es merveilleuse! je suis entrée parles trente-deux portes de son palais, toujours en lui demandant l'aumône,

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et toujours il a feint de me méconnaître, et me l'a donnée. Je ne viens ici que treize fois, je suis connue et réprimandée ! A ces mots elle part et ne revient plus.

Mitridanes, offensé et irrité du discours de la vieille, et craignant que la renommée de Nathan ne portât préjudice à la sienne, s'écria : Malheureux! quand pourrai-je atteindre à la libéralité de Nathan ! ïl ne faut plus chercher à le surpasser dans les grandes choses comme je le prétendais, puisque je ne puis en approcher dans les plus petites. Tant que cet homme vivra, mes peines seront inutiles; et, puisque le poids des années n'a pu encore l'hoter de ce monde, il faut que je le fasse moi-même. Dans ce mouvement de dépit et de fureur, sans communiquer son dessein à personne, il monte à cheval, suivi de peu de monde, et arrive, après trois jours de marche, à la demeure de Nathan. Il commanda à ses gens de feindre de n'être pas de sa suite , de le méconnaître, et de chercher à se loger aussi dans le palais, et d'y demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent d'autres ordres de lui.

Milridanes, qui étaitarrivésurle soir, trouveNathan lui-même qui se promenait seul aux environs de son palais, habillé fort simplement. Ne le connaissant point, il lui demanda s'il ne pourrait pas lui enseigner la demeure de Nathan. Mon fils, personne ne peut mieux vous l'apprendre que moi, lui répondit gaîment celuici : je vous mènerai chez lui avec plaisir. Vous m'obligerez, répartit Milridanes; mais, je veux, s'il se petit, n'être pas connu de Nathan. Je puis encore vous 5*1 i>-

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faire à cet égard répliqua le vieillard. Mitridanes descend donc de cheval, et suit son conducteur, qui le mène jusqu'au palais. Nathan fait prendre aussitôt le cheval de son hôte par un domestique, auquel il dit à l'oreille d'aller promptement ordonner à ses compagnons que personne ne dit au jeune homme qu'il fut Nathan. Ensuite il le conduisit dans une belle chambre uù il n'était vu que de ceux qui avaient ordre de le servir. 11 lui fit faire ensuite de grands honneurs, et lui tint lui-même compagnie. Quoique Mitridanes respectât Nathan inconnu comme un vénérable vieillard , il lui demanda cependant qui il était. Je suis, répondit il, un petit serviteur de Nathan-, je le sers dès ma plus tendre jeunesse , sans qu'il m'ait élevé à autre chose qu'à ce que vous voyez -, de sorte que, lorsque tout le monde se loue de lui , moi je pourrais m'en plaindre.

< Ce discours donna à Mitridanes l'espérance d'obtenir des secours et des facilités pour l'exécution de son mauvais dessein. Nathan lui demanda à son tour, le plus honnêtement du monde , qui il était et quelles affaires l'attiraient dans le pays, lui offrant ses conseils et ses services dans tout ce qui dépendrait de lui. Mitridanes réfléchit un peu avant de répondre-, mais enfin, résolu de lui donner toute sa confiance, il lui fit un long discours pour s'assurer de sa fidélité, et, après l'avoir entretenu du sujet de son voyage et lui avoir dit son nom et son état, il finit par lui demander ses conseils et son secours. Nathan fut surpris et effraye d'une pareille ré>olution ; mais, s'étant bientôt remi' ,

il lui dit avec fermeté, d'un front serein : Né d' uL père qui n'était point gentilhomme, et qui s'honora peu par les grandes qualités du cœur, je vois, mon cher Mitridanes, que vous ne voulez point imiter son exemple, et que vous vous faites un devoir d'exercer la libéralité envers tout le monde. Je vous loue de porter envie à la vertu de Nathan , parce que, s'il y en avait beaucoup qui lui ressemblassent, la misère disparaîtrait de la terre , et il n'y aurait plus moyen de s'illustrer par la bienfaisance. Vous pouvez compter sur ma discrétion-, mais je dois vous prévenir que je puis mieux seconder voire projet par mes conseils que par mes secours. Voyez ce petit bois, qui n'estguère éloigné que d'un quart de lieue : Nathan va s'y promener presque tous les malins -, il vous sera facile de l'y surprendre seul et de faire de ce vieillard tout ce que vous voudrez. Si vous le tuez, il ne faudra pas vous enfuir par le même chemin que vous avez pris en venant, mais vous retirer par celui que vous voyez à main gauche, et qui mène hors du bois. Il est moins fréquenté que l'autre, et en même temps c'est le plus court et le plus sûr pour vous en retourner. Mitridanes, ainsi instruit, fit savoir à ses gens dans quel endroit il voulait qu'ils l'attendissent le lendemain.

A la pointe du jour, Nathan, invariable dans ses sentimens, et peu attaché à une vie dont il était toujours prêt de rendre compte au maître des destinées, se rendit seul au petit bois pour y recevoir la mort. Le jeune homme, de son coté, prend son arc et son épée, car il n'avait point d'autres armes, et se rend au même lieu.

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II aperçoit Nathan qui se promène seul. Désirant le voir et lui parler avant de l'attaquer, il court à lui, le saisit, l'arrête en lui disant : Vieillard, c'est fait de toi. J'ai donc mérité de mourir, répondit Nathan. A ce son de voix, à l'aspect de ce visage, Mitridanes ne put méconnaître l'hôte bienfaisant qui l'avait si bien reçu et conseillé si fidèlement. Soudain sa fureur s'éteint, et la honte succède au courroux. Il jette loin de lui son épée nue, s'élance de cheval, tombeaux pieds du vieillard: Mon père, lui dit-il en pleurant, votre libéralité éclate plus que jamais : après vous avoir témoigné le désir de vous oter la vie, vous venez ici pour me le sacrifier ! mais le ciel, plus soigneux de mon honneur, de ma vertu, que moi-même, m'a fort à propos ouvert les yeux, que l'envie avait fascinés. Plus vous avez montré de complaisance à me satisfaire, plus je suis coupable : vengez-vous donc, et punissez-moi comme je le mérite.

Nathan releva Mitridanes, et l'ayant embrassé tendrement : Mon fils , lui dit-il , ne craignez point mon ressentiment ; personne ne vous aime plus que moi. Votre cœur est véritablement grand, puisque, loin de songer, comme la plupart des riches, à augmenter vos richesses, vous ne cherchez qu'à dépenser avec magnificence celles que vous avez. Ne rougissez point d'avoir voulu me tuer pour devenir célèbre, et ne pensez pas que votre dessein m'ait beaucoup étonné. Les plus grands généraux, les plus grands rois n'ont étendu leur domaine et leur renommée qu'en tuant non un seul homme, comme vous aviez projeté de le faire, mais des

millions-, qu'en saccageant des villes, qu'en ravageant des régions entières. Mitridanes ne songea plus à s'excuser, voyant que Nat an s'en chargeait si bien.

Ils retournèrent au palais , où Mitridanes séjourna plusieurs jours, comblé de caresses et d'honneurs de la part de son hôte, qui sut lui prouver qu'il ne pouvait être vaincu en libéralité.

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