AMANT GENEREUX
]1 parut bien étonnant à toute la compagnie qu'on portât la libéralité jusqu'au sacrifice de sa vie. On conclut que Nathan avait vaincu en générosité le roi d'Espagne et l'abbé de Cluny. Quand on eut beaucoup discouru sur ce sujet, le roi, tournant ses yeux sur Lamette , lui fit signe de commencer.
Il y avait autrefois à Bologne , ville célèbre de la Lombardie, un chevalier nommé messire Gentil Cariscendi , que sa vertu rendait cher et respectable à tous ses concitoyens. Il avait été amoureux , dans sa jeunesse, d'une femme aimable nommée Catherine, et mariée à Nicolas Chassennemi. N'ayant pu obtenir de retour, il alla à Modène, le. cœur plein de désespoir. occuper une place de podestat à laquelle il était appelé. Chassennemi quitta Bologne pour affaires, et sa femme se rendit à une campagne pour y pisser le tern
de sa grossesse. Elle fut tout-à-coup surprise par un accident si violent , qu'elle perdit l'usage de tous ses sens, et que quelques médecins même la jugèrent morte. Comme ses parens lui avaient entendu dire plusieurs fois qu'elle ne serait pas grosse assez long-temps pour que son enfant vînt à terme, sans y regarder de plus près, ils l'ensevelirent, la pleurèrent, et la firent enterrer dans une église voisine.
Messire Gentil fut d'abord informé de cette nouvelle par un de ses amis, et, quoique cette jeune femme i'eût traité avec beaucoup d'indifférence, il ne laissa pas d'être vivement touché de sa perte. J'ai trop aimé cette aimable cruelle, disait-il en lui-même. Pendant qu'elle a vécu , je n'ai pu en obtenir le moindre regard favorable -, à présent qu'elle est morte et qu'elle ne peut plus se défendre, il faut que je lui dérobe quelques baisers. Cette résolution prise , et ayant recommandé à tous ses gens de se taire sur son absence , il part la nuit avec un seul valet, et, sans s'arrêter nulle part, va droit au tombeau de sa maîtresse, l'ouvre , y entre , se couche auprès d'elle , approche son visage du sien , et le baise plusieurs fois en le mouillant de ses larmes. Il porte la main sur son sein, l'y tient pendant quelques momens, et croit sentir quelque mouvement. Il la glisse vers le cœur, et, exami nant avec plus d'attention, il ne peut plus douter que sa maîtresse n'ait un reste de vie. Il fait approcher son valet , et , aidé par lui, il la retire du tombeau le plus doucement qu'il peut, la place sur son cheval, et la porte secrètement dans sy maison de Bologne. Messire
Gentil avait encore sa mère , femme vertueuse et sage, qui. ayaiìt appetì tonte celte hi>toire de la bouche de sou fils, touchée de compassion, rendit, avec l'aide d'un bain et d'un grand feu , la vie à madame Catherine. Celle-ci ouvre, en soupirant, ses veux, quelle promèneavecétonnementdetouscótés. — Hélas! oùsuis-je? Soyez tranquille, lui répondit la bonne dame-, vous êtes en un lieu sur. Avant euiin recouvré tous ses sens et tuute :-a connaissance, ne sachant pas encore où elle élait , et, voyant m essi re Gentil devant elle, elle dedemanda par quelle aventure elle se trouvait là. Messile Gentil lui conia tout fidèlement. Lile se plaignit d'abord; mais, après y avoir mieux songé, elle lui fit de grands remercimens ; puis elle le pria, le conjura, par l'amour même qu'il avait toujours eu pour elle, de ne rien faire qui pût blesser son honneur et celui de son mari , et de permettre que le lendemain matin elle retournât chez elle. Madame, répondit l'amoureux chevalier, puisque le ciel m'a fait la grâce de vous arracher à la mort, soyez persuadée que, malgré l'ardeur de ma passion , je n'userai jamais des droits que ce bienfait peut me donner sur vous, et que je saurai vous respecter. Mais, comme ce que j'ai fait pour vous mérite quelque récompense, voici celle que je désire et que je vous prie de m'accorder. La dame l'interrompit pour lui dire qu'elle était prête à accorder tout ce ipii serait honnête et possible. Madame, ajouta Gentil, a grâce que je sollicite est que vous consentiez à rester ici secrètement jusqu'à mon retour de Modène , où je rais faire un très-court voyaee.
Cette demande, qui n'avait rien que d'honnête, fut agréée par madame Catherine.
Quelques momens après cet entretien , elle sentit les douleurs de l'enfantement, et, avec l'aide de la mère du chevalier, elle accoucha sans peine d'un beau garçon. Il partit ensuite secrètement pour Modène. Quelque temps après , sur le point de quitter cette ville , il manda à sa mère qu'on préparât dans sa maison , pour le jour de son arrivée , un grand festin , et îa pria d'y inviter plusieurs gentilshommes, entre autres Nicolas Chassennemi. 11 avait si bien pris ses mesures, que tout était prêt à son arrivée, et la compagnie rendue. 11 trouva madame Catherine plus belle et mieux portante que jamais, ainsi que son enfant, et se hâta de lui prescrire , avant de se mettre à table, la conduite qu'elle devait tenir pour surprendre agréablement son époux et ses autres convives. Le repas fut des plus splendides ; tout y fut bon et en abondance. Après le premier service, la conversation étant animée : Messieurs, dit le chevalier, j'ai ouï dire qu'il y avait autrefois en Perse une coutume qui me plaît fort. Lorsque quelqu'un voulait donner des témoignages de son attachement, il le faisait venir chez lui, lui montrait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux, fût-ce une fille , une femme, une amie, lui faisant entendre parlà qu'il lui découvrirait ainsi les replis les plus caches de son cœur si cela était possible. J'ai résolu d'introduire cette coutume dans notre ville. Vous m'avez fait l'honneur de venir dîner chez moi : je veux vous en remercier à la mode de Perse.
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Aussitôt il envoya deux de ses gens prier madame Catherine, qu'il avait fait parer magnifiquement, de venir honorer la compagnie de sa présence. La belle prit son enfant entre ses bras, et, accompagnée de deux iemmes de chambre, elle paraît dans la salle et s'assied , à la prière du chevalier, à côté d'un très-honnéte convive. Voilà, Messieurs, dit alors le chevalier, ce que j'ai et ce que j'aurai toute ma vie de plus cher. Croyez-vous que je n'aie pas raison? Tout le monde loua son choix, à la vue delà grande beauté de la dame, et chacun commença de la considérer avec plus d'attention ; tous auraient juré que c'était Catherine, s'ils nel'eussentcrue morte. Chassennemi, plus attentif, plus inquiet que les autres, brûlait d'impatience de savoir qui elle était; et, voyant que le chevalier s'était un peu éloigné, il ne put s'empêcher de lui demander si elle était Bolonaise ou étrangère. Cette question, faite par son mari, l'embarrassa beaucoup; elle eut bien de la peine à se contraindre : cependant, fidèle à la promesse qu'elle avait faite, elle se tut. On lui demanda si ce bel enfant était à elle, si elle était femme ou parente de messire Gentil; pas le mot de sa part. Quand celui-ci se fut rapproché de la compagnie : Monsieur le chevalier, dit un de ses convives, j'avoue que cette Jame est bien belle; mais il me semble qu'elle est mue nenie suis-je trompé? Ce n'est pas une petite preuve de .a vertu, répondit le chevalier, d'avoir gardé le silence dans une circonstance comme celle-ci. —Mais enfin monsieur, ne peut-on savoir qui elle est? — Je vous le dirai volontiers, si vous me promettez de ne pas bou-
ger de vos places tant que je parlerai , quelque chos que je puisse dire. Ou le lui promit. S'étant assis auprès de la dame, il fit de point en point l'histoire de ses amours, raconta ce qui était arrivé jusqu'à ce jour, au grand étonnement des auditeurs. Puis il se lève, prend dans ses bras le petit enfant, saisit la main de la mère, et la conduit à Nicolas : Je te fais présent de celte dame, lui dit-il, et de ce petit enfant, qui est ton ouvrage, et que j'ai tenu sur les fonts de baptême et nommé Gentil. Que Catherine ne te soit pas moins chère qu'auparavant, parce qu'elle a habité ma maison pendant près de trois mois. Je te jure, par le^Dieu qui m'a fait devenir amoureux d'elle, pour être sans doute la cause de son salut , qu'elle n'a jamais vécu plus honnêtement avec son père, sa mère, ou toi, qu'ici, sous les yeux de ma mère.
Nicolas reçut sa femme avec des transports de joie difficiles à exprimer, et avec d'autant plus de plaisir, qu'il n'avait pas lieu de s'attendre à la recouvrer. Il remercia de son mieux le chevalier. L'attendrissement, qui avait passé dans l'âme de tous les spectateurs , ne les empêcha pas de donner à cette action tous les éloge: qu'elle méritait. La dame fut reçue avec une grande joie dans sa maison. Long-temps après, on la regardait encore à Bologne comme une ressuscitée. Messi re Gen til vécut depuis dans une intime liaison avec Nicola.,,: sa femme et toute sa famille.
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LE JARDIN BUCHANTE
Chacun avait élevé messile Gentil jusqu'aux cieux , «lorsque le roi ordonna à Emilie de raconter l'histoire qu'elle avait à dire. Cette dame commença ainsi:
Quoique le Frioul soit un pays froid, il ne laisse pas d'être agréable par les montagnes qui l'environnent, les fleuves qui le traversent, les fontaines qui l'arrosent. A Udine, ville de ce canton, il y eut autrefois une belle et noble dame, qu'on appelait madame Dianore, et qui avait épousé un certain Gilbert, homme extrêmement riche , d'une politesse et d'une affabilité peu communes. Les grâces et les vertus de cette femme la firent aimer d'un seigneur de distinction, appelé messire An-' salde Grandesse, dont on connaissait partout la vaillance et la libéralité. Il employait depuis long- temps, auprès de sa maîtresse, les moyens d'un amant passionné, mais
rien ne lui réussissait. La dame même, ennuyée de ses empressemens et de ses importunités, imagina de s'en léfaire en lui faisant quelque proposition bizarre et dont l'exécution fût impossible.
Bonne femme, dit-elle un jour à la vieille chargé* des messages de messire Ansalde , tu m'as souvent assuré que ton maître m'aime, tu m'as offert souvent de sa part des présens que j'ai cru devoir refuser, parce qu'il n'a rien à attendre de moi pour ocla. La certitude de son amour peut seule m'engager à y répondre, et , s'il m'en donne la preuve que j'exige, je suis à lui. Que désirez-vous, madame? que voulez- vous qu'il fasse? répondit la vieille. — Le voici : il faut qu'il me construise ici près, hors delà ville, au mois de janvier, un jardin rempli de verdure, de fleurs, d'arbres couverts de icuilles comme au mois de mai : s'il ne satisfait pas mon désir, qu'il ne m'envoie plus ci toi ni d'autres. S'il m'importunait encore, je découvrirais à mon mari , à mes parens, tout ce que je leur ai caché jusqu'à piésent, et je trouverais moyen de m'en défaire de la bonne façon.
Une telle demande parut au chevalier d'une exécution assez difficile 11 vit bien qu'on ne la lui faisai* que pour avoir un prétexte honnête de s'en débarrasser j mais l'offre de sa mai tiesse était si séduisante, il était d'ailleurs si curieux de savoir ce qu'il en résulterait, qu'il résolut de chercher les moyens de la satisfaire à quelque prix que ce fût. Il fit chercher, dans toutes les parties du monde, quelqu'un qui pût l'aider «t le conseiller. I'nfin il trouva un homme qui s'offrit
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de lui faire, par magie, le jardin demandé. Il conclut marcile avec lui , moyennant une grosse somme d'argent , et attendit le mois de janvier avec l'impatience le l'amour.
Il arriva enfin ce mois si désiré ; et, la nuit après les fêtes de Noël, lorsque toute la campagne était couverte ,ae neige et de glace, le magicien fit tant, avec le secours de son art, qu'il parut, dans un pré voisin de la ville , un des plus beaux jardius qu'on eût jamais vus , réunissant les fleurs et la verdure du printemps aux fruits de l'automne. Dès que messire Ansalde eut vu ce prodige, Dieu sait s'il fut comblé de joie. Il fit aussitôt cueillir les plus beaux fruits et les plus belles fleurs, et les envoya secrètement à sa maîtresse, en l'invitant à venir voir le jardin qu'elle avait demandé, pour être convaincue de l'amour dont il brûlait pour elle. On ne manqua pas aussi de lui rappeler la promesse qu'elle avait faite, et quelle avait même confirmée par un sci ment.
Quand la dame vit les fleurs et les fruits que son amant lui avait envoyés, joignant à ces preuves éloquentes oe qu'elle avait déjà entendu raconter des mer veilles du jardin, elle commença à se repentir, et tlic alla, avec plusieurs de ses voisines, voir ce jardin miraculeux. Après l'avoir examiné, loué et admiré, (ile s'en retourna chez elle le cœur très-affligé , songeant à quoi ce jardin l'obligeait. Son chagrin était»» violent, qu'il ne lui fut pas possible de le déguiser -m mari. Il lui en demanda la raison. La honte lu: renfermer, pendant quelque temps, son secret au
dans d'elle-même; mais enfin, pressée d'une manière à ne pouvoir s'en défendre, elle lui conta toute son aventure. D'abord le mari se fâcha, se mit en colère, fit du bruit; ensuite, considérant l'honnêteté du motif qui avait conduit sa femme, il se calma sagement. Dianore , il ne convient pas à une femme sage et honnête, lui dit-il, de prêter l'oreille aux discours des amans , et encore moins de faire un marché déshonnête, quel qu'en soit le prix; car c'est par l'oreille qu'on arrive jusqu'au cœur, et il n'est rien de difficile dont l'amour ne puisse venir à bout. Tu as donc commis deux fautes, la première d'écouter les discours d'un homme amoureux, l'autre de prendre des engagemens. Mais, pour ta tranquillité, je veux bien te mettre à portée de remplir ta promesse, en t'accordant ce qu'un autre refuserait sans doute. Va donc trouver ton amant , et fais tous tes efforts pour sauver à la fois ton honneur et ta parole : si cela n'est pas possible , que le corps cède , mais que la volonté résiste. La dame pleurait, et disait qu'elle ne voulait point de la permission qu'il lui donnait; mais le mari usa d'autorité, et il fallut obéir.
Le lendemain , dès la pointe du jour , Dianore, dans un habit négligé , précédée de deux valets et suivie d'une servante , se rend à la maison de messire Ansalde. Quel fut son étonnement quand on lui annonça une pareille visite ! Il se lève et appelle le nécroman : Viens voir, lui dit-il, viens voir de quel trésor ton art me rend possesseur. Il va au-devant de la belle, et, après l'avoir saluée avec toutes les démonstrations de
la joie, ii la fait entrer dans une belle chambre avec toute sa suite. Quand elle se fut assise: Madame, lui dit-il, si l'amour que je *vous ai voué , et que je vous conserverai toute ma vie, peut mériter quelque récompense , dites-moi , je vous prie , quelle heureuse occasion vous appelle chez moi à cette heure , et avec cette compagnie ? Ce n'est point l'amour *jui m'amène ici, lui répondit-elle les larmes aux yeux : ce n'est pas non plus la promesse que je vous ai jurée : c'est uniquement pour obéir à mon mari, qui , plus sensible aux soins et aux fatigues de votre amour criminel qu'à son honneur et au mien, m'a lui-même ordonné de venir vous trouver. Me voilà donc chez vous par son ordre, et prète à faire ce qu'il vous plaira.
Si la visite inopinée de Dianoie étonna messire Ansalde, son discours l'étonna bien davantage. Touché de la générosité du mari, son amour se changea en admiration. A Dieu ne plaise, madame, que je sois assez peu loyal et assez ingrat pour souiller l'honneur d'un homme qui a daigné s'attendrir sur mes maux ! Vous pouvez donc demeurer ici , si bon vous semble , tant que vous le jugerez à propos, avec l'assurance d'y être respectée comme ma sœur. Vous en sortirez quand il vous plaira, à condition cependant que vous voudrez bien témoigner à votre mari la juste reconnaissance dont je suis pénétré pour son généreux procédé, en l'assurant que je suis pour la vie son frère et son serviteur.
A ces mots, la joie rentra dans le cœur de Dianore
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J'avais de la peine à me persuader, lui dit -elle, que vous fussiez assez peu délicat pour profiter de ma situation , et je vois avec grand plaisir que je ne me suis pas trompée dans l'opinion que j'avais de votre générosité. Je ne vous parle point de nia reconnaissance; elle égale votre sacrifice, et je ne doute point que mon mari rie la partage. Après ces mots , elle pri* congé, et courut raconter à son mari tout ce qui sctait passé. Cette aventure fit naître, entre lui et le chevalier, une amitié étroite dont ils furent liés toute leur vie.
Le nécroman , à qui messire Ansalde voulait donner le salaire convenu, le refusa généreusement, touché de l'exemple qu'il venait d'avoir sous les yeux. Quoi ! j'aurais vu, dit- il, le mari sacrifier son honneur et vous votre amour, et moi je ne pourrais sacrifier quelque peu d'argent! Gardez-le; vous en savez trop bien faire usage. Le chevalier, qui rie se souciait pas apparemment d'avoir des obligations au nécroman, insistait toujours pour quii prit au moins une partie du prix convenu. Mais il refusa constamment; et, au bout de trois jours, ayant détruit son ouvrage magique, il prit Congé et partit. Pour Ansalde , il parvint enfin à éteindre l'amour déshonnete dont il brûlait depuis si longtemps.
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LES PECHEUSES
Qui pourrait raconter les différentes opinions des dames sur les actions généreuses des deux chevaliers:' On mit aussi en question lequel avait montré plus de noblesse et de grandeur, du mari de Dianore, de messile Ansalde, ou du nécroman. Le roi, ayant laissé disputer quelque temps, regarda Flametle, et lui ordonna de mettre fin à tous ces débats en contant sa nouvelle.
Il n'est personne qui n'ait entendu parler plusieurs fois du roi Charles-le -Vieux ou Charles Ier, qui, ayant vaincu glorieusement le roi Mainfroi , chassa les Gibelins de Florence , et y rétablit les Guelfes. Pendant celte guerre, un chevalier, nommé messire Néri, de la maison des Uberti , obligé d'abandonner la ville avec toule sa famille, en sortit avec tous ses trésors, et ne voulut se mettre que sous la protection du roi Charles lui-
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même. Ensuite, las du fracas et du tumulte des affaires, voulant consacrer le reste de ses jours à la tranquillité et à la solitude, il se retira à Castel-de-Mare , où il acheta un beau terrain couvert d'oliviers , noyers , châtaigniers , qui sont les arbres les plus communs du pays. Sur ce terrain, éloigné fort peu des autres maisons , il lit construire un petit château agréable et commode , avec un jardin charmant , où , selon notre coutume , il pratiqua plusieurs ruisseaux , et où il fit creuser un grand vivier, qui fut bientôt garni de beaucoup de poissons. Ce jardin était l'objet de ses soins les plus chers, et il s'occupait tous les jours à l'embellir. Le roi étant venu prendre, par hasard, quelques momens de repos à Castel-de-Mare, et ayant entendu parler des agrémens du jardin de messire Néri , eut envie de le voir; mais, ayant fait réflexion qu'il appartenait à un chevalier d'un parti contraire au sien, il crut qu'il lui convenait d'agir familièrement, et d'y aller sans pompe et sans cérémonie. Il lui envoya donc dire qu'il voulait y souper la nuit suivante, sans autre escorte que quatre de ses gentilshommes. Cette nouvelle fit grand plaisir à messire Néri. Après avoir donné ses ordres et travaillé lui-même à ce que la réception fiât magnifique, il introduisit le roi dans son beau jardin , avec les démonstrations de joie les plus vives. Le roi , ï ayant parcouru , et ayant également visité le château , fit beaucoup l'éloge de l'un et de l'autre. Les tables étaient dressées auprès du vivier. On servit, et. après qu'on eut donné à laver au roi , chacun prit place , selon l'ordre de Charles, qui fit mettre Gui de Mont-
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fort à sa gauche et Néri à sa droite. Les mets étaient délicats , les vins excellens , et l'ordre du service admirable, ce qui plut beaucoup au roi.
Tandis qu'il soupait joyeusement , et qu'il repaissait avec satisfaction ses regards des touchantes beautés de ce lieu solitaire, entrent deux jeunes filles âgées de quinze ans, toutes deux blondes, toutes deux ayant les cheveux tressés avec grâce et couronnés d'une guirlande de pervenche. Leur visage était si joli, les traits en étaient si délicats , qu'elles ressemblaient plutôt à des anges qu'à des femmes. Elles portaient un petit habit de toile de lin d'une blancheur éblouissante , et qui n'avait , depuis la ceinture jusqu'en haut, d'autres plis que ceux que leur donnait l'empreinte d'une taille élégante et d'une gorge arrondie par les mains de l'amour 5 le reste, en descendant, s'élargissait en forme de pavillon, et leur descendait jusqu'aux pieds. La première portait d'une main des filets , et de l'autre un bâton -, l'autre avait une poêle sur son épaule gauche, et sous le bras, du même coté, un petit fagot et un trépied à la main^ de la main droite elle portait un pot d'huile et un petit flambeau allumé. Le roi ne put voir sans étonnement deux si belles filles } cependant il ne dit ot , impatient de voir à quoi aboutirait un semblable
pareil.
Elles passèrent devant le roi , lui firent avec timidité une profonde révérence , et gagnèrent ensuite l'entrée du vivier. Elles posent à terre ce qu'elles portent 5 et , s'étant munies , l'une du filet , l'autre du bâton , elles entrent dans l'eau, et s'y plongent jusqu'au sein.
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Un des domestiques de Néri allume du feu , verse de limile dans la poêle , en attendant que les nouvelles naïades lui jettent du poisson. Il n'eut pas long-temps à attendre: elles connaissaient les endroits, et celle qui tenait lebâton eut bientôt fait entrer le poisson dans le filet que tenait sa camarade. Au fur et à mesure qu'elles en prenaient, elles le jetaient au domestique, qui les mettait dans la poêle tout vivans. Les plus teaux furent jetés devant le roi , qui prenait beaucoup de plaisir à les voir frétiller, et qui. pour s'amuser davantage, en rejetait quelques-uns aux belles pêcheuses. Cette récréation dura autant qu'il fallait pour donner aucuisinierïetempsde faire frire le poisson, qu'on servit ensuite, moins comme un entremets exquis et délicat que précieux pour la manière dont il avait été préparé. Les jeunes filles sortent enfin du vivier. L'eau, qui avait fortement attaché leurs habits sur leur corps, en laissait voir tous les contours et en faisait distinguer toutes les parties. Elles repassèrent devant le roi, plus timides, parce qu'elles étaient plus belles. Chacun avait bien considéré, bien loué ces aimables nymphes ; maïs elles ne firent sur personne une si profonde impression que sur le roi, dont les yeux attentifs les avaient examinées avec tant de volupté, que rien n'eut pu l'arra cher à une occupation si délicieuse. Lorsqu'elles ne sont plus devant lui , il s'en occupe encore, se rappelle leurs charmes, leurs grâces, leur touchant embarras; il sent que l'amour se glisse insensiblement dans son cœuru mais il ne sait encore laquelle il préférera : toutes deux se ressemblent, toutes deux feraient son bonheur.
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Après avoir rêvé pendant quelque temps, il demanda à messire Néri quelles étaient ces deux demoiselles. Sire, répondit celui-ci, ce sont mes tilles jumelles : l'une se nomme Genèvre la-Belle , l'autre Iseul-Ia- Blonde. Le roi vanta de nouveau leurs charmes, et conseilla à Néri de les marier. Il s'en excusa sur la médiocrité de ses facultés.
il ne restait plus que le dessert à servir. Les naïades reparurent dans un habit nouveau, mais non moins séduisant. Le taffetas léger couvrait leurs membres délicats. Elles portaient dans des bassins d argent les fruits eje la saison , qu'elles placèrent devant le roi. S'étant ensuite retirées à l'écart, elles déployèrent les charmes de leurs voix harmonieuses dans une chanson qui commençait ainsi :
Là , ov'io son giunto amore ,
Non si poria cantate lungamente , etc.
Le roi se crut transporté en paradis , et imaginait entendre les concerts des anges. Quand elles eurent cessé de chanter, elles se jetèrent aux pieds de sa majesté, à qui elles demandèrent congé. Le roi le leur donna, quoiqu'il eût été fort aise de les retenir plus long temps. Le souper fini, Charles remonta à cheval et regagna sa demeure avec sa suite. Il renfermait dans son cœur la nouvelle passion dont il était enflammé, et rien n'en nvait encore transpiré dans sa cour. Cependant, au \nilieu du tumulte des plus grandes affaires, l'image des deux sœurs, et surtout de la belle Genèvre, ne le quittait point. 11 rendait souvent visite à messire Néri,
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et colorait de prétextes spécieux cette familiarité extraordinaire. Enfin, sentant qu'il lui était impossible de résister davantage à l'impétuosité de ses désirs, et ne voyant d'autres moyens pour les satisfaire que d'en- 1 jvci celles qui en étaient les objets, il résolut de l€ faire, et communiqua son dessein au comte de Gui. digne de sa confiance par la haute vertu dont il faisait profession. Mais celui-ci lui remontra avec tant d'éloquence la noirceur d'un pareil procédé , que le roi , après avoir poussé quelques soupirs : Mon cher comte , répondit-il, il n'y a point d'ennemi, quelque redoutable que vous le supposiez, qu'il ne soit plus facile de vaincre avec un peu de courage et d'expérience , que de dompter ses propres désirs •, mais , quoique l'entreprise soit difficile , et que j'aie besoin des plus grandes forces, je vous prouverai que je sais commandera moimême comme aux autres.
Quelques jours après , étant de retour à Naples , il résolut , autant pour éloigner de lui l'occasion de faire quelque lâcheté que pour récompenser le chevalier, il résolut, dis-je, de marier les deux filles de Néri , quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de céder à un autre des attraits qu'il désirait pour lui-même. Après avoir obtenu le consentement du père, il donna Genèvrc-la- Belle à Messire Mafie de la Palisse, et Iseul-la-Blonde à messire Guillaume de la Magna , tous deux grands seieneurs et chevaliers fort renommés par leur valeur. Ce pénible sacrifice fait, il se retira dans la Pouille, !e deuil dans l'âme. Enfin, après bien des combats et des peines , il parvint à rompre se& chaînes et à redevenir absolument libre.
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Quelqu'un médira peut-être qu'il n'y a rien de fort étonnant à ce qu'un roi marie deux jeunes demoiselles: j'en conviens; mais, si l'on ajoute que ce roi est tou^ puissant et amoureux, son action sera véritablement grande. Or c'est ce que fit Charles premier. Il sut honorer la vertu d'un gentilhomme , récompenser la beauté de ses filles, et, ce qui est plus estimable encore, se dompter lui-même.
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