‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 66 sur 68 · LE ROI CA.NDAULE · texte numérisé non relu

LE ROI CA.NDAULE

peau blanche ; mais je connais des femmes qui oui le pied plus joli et la gorge plus ferme.

Candaule crut que Gigès avait perdu le goùl et l'esprit. Il eut pitié de sa stupidité 5 et, comme s'il eût cherché sérieusement à se perdre, il alla en entretenir sa femme. Croiriez-vous, madame } lui dit-il, qu il y eût dans le monde un homme qui ne vous trouvât pas la plus belle personne de la terre, et qui vous eu préférât vingt autres , qui sont à sou gre plus dignes d'être aimées que vous? Giyès, ajouia-t-il, est cet homme extraordinaire. Je l'aime assez poni1 avoir voulu lui donner le plaisir de vous voir dans votre bain. J en attendais une surprise que je n ai point trouvée : il n'a point senti la moindre émotion à votre vue-, et ce que tous les dieux devaient adorer, un homme seul en a été le spectateur sans en avoir été louché.

Candaule crut se rendre bien recoin mandable à la reine par ce discours : il se trompa grossièrement. l'Ile apprit avec indignation le tour que son mari lui avait joué-, et, si elle dissimula son ressentiment . ce tut pour se venger plus sûrement.

Quoi! disait-elle en elle-même, le roi pro>litue sa femme à l'un de ses sujets! Il h donne en s.ueçtacjf a Gigès! Le misérable! il ne sent pas le mépris , , • ■ e cette lâcheté va lui attirer. C'est avec raison quj favori fait si peu de cas de mes charmes. » estimer une femme que son mari estime assxz jh m nom la montrer nue à son ami ? Le mépris qu'il a j.m.:- Candaule a passé jusqu'à moi. Quelle honte pc>u.i; m i fierté1 Non, je ne puis vaincre un juste coi 11

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il faut qu'il éclate -, je ne suis plus femme de celui qui ose me prostituer, je le serai plutôt de Gigès. Ah ! s'il peut avoir assez de courage pour me venger !... Oui, je porte jusque là ma haine. Je suis résolue de lui donner la couronne en lui donnant ma main. Il est d'une illustre origine; il s'est distingué par des actions héroïques: s'il dédaigne mes charmes, il sera touché le la noblesse de mes sentimens, et je serai plus heureuse avec lui qu'avec l'époux dont l'amour extravagant m'a avilie.

La reine, pleine de cette idée, manda aussitôt Gigès. Il était occupé de sa passion naissante, et cherchait dans sa tète un moyen pour faire connaître ses sentimens à celle pour qui il soupirait. On devine combien il dut être charmé de se voir appelé par la reine ellemême. Ayant accouru à ses ordres : Gigès , lui dit-elle en le voyant entrer, ce n'est pas pour te reprocher le mépris que tu fais de mes charmes que je t'envoie chercher ; peut-être ne les dédaignes-tu que parce que tu ne les as pas assez considérés ; c'est pour te parler de la lâcheté de Candaule. Pourrais-lu le justifier de m'avoir ainsi sacrifiée à sa folle vanité? Crois-tu qu'après m'avoir livrée à un autre, je puisse ou que je loive l'estimer et conserver pour lui le moindre seniment de tendresse ? Non , Gigès, tu te trompes si lu me juges assez stupide pour être insensible à un tel affront. Entre dans ma peine, et résous- toi à me venger de cette humiliation. Je te l'ordonne , tu dois m'obéir. ou c'est fait de ta vie. Il n'y a que mon mari qui puisse me voir dans l'état où tu m'as vue, et je ne

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veux ni ne puis avoir deux maris à la fois. Tu dois m'en tendre. Vois ce que je te propose. Si tu laisses vivre Candaule , il faut que tu meures ; mais, s'il meurt, il faut que je t'épouse. Choisis, et songe que, si tu balances un seul moment, c'est fait de tes jours.

Il est aisé de se représenter quels furent l'étonné' ment et le trouble de Gigès : il adorait la reine , i. l'eût préférée seule à tous les empires de la terre , ei elle lui en offrait un avec la possession de son cœur* Il se détermina bientôt: Madame, lui dit-il en se jetant à ses pieds , Gigès est au comble de sa joie -, il approuve votre baine ; jamais il n'y en eut de plus juste. Candaule est indigne de posséder tant d'appas et tant de vertus. Je vous adore, madame jet, si j'ai feint d'être insensible à votre divine beauté , ce n'est que pour cacher à celui qui vous a exposée à mes regards l'amour que vous m'avez inspiré. J'osais porter mes vœux jusqu'à vous, et j'avais intérêt d'abuser votre époux. Je me livre à vos desseins, et je consens à mourir si vous n'êtes bientôt vengée. La grâce que je vous demande, madame, c'est de me continuer la confiance que vous me témoignez. Il ne dépendra pas de mon zèle de m'en rendre digne.

Gigès sortit et laissa la reine fort pensive. Le plaisir d'apprendre que Gigès n'avait montré de l'indifférence pour sa beauté que pour tromper la jalousie de son mari la soutint dans son projet. La bonne mine de son amant, les qualités qu'elle lui reconnaissait, et qui lui avaient gagné l'eslime de toute la cour, le zèle qu'il venait de lui montrer, tout cela lui inspira pour

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lui une inclination soudaine, qui lui fit juger que les dieux avaient ordonné la mort de Candaule. C'est ainsi que les passions s'accrochent à tout ce qui peut justifier les désordres qu'elles entraînent après elles.

Gigès , occupé de son amour et de la grandeur de son entreprise, rêvait au moyen qu'il emploierait pour ( insommer ses desseins. Les bontés dont le roi l'avait toujours honoré se représentaient quelquefois à son esprit, et il se reprochait son crime et son ingratitude. Que je suis malheureux , disait-il dans ces momens où la voix du repentir se faisait entendre à son cœur! Il faut ou que je trahisse l'amitié et que j'attente à la vie de mon bienfaiteur et de mon maître , ou que je m'expose à tout le ressentiment d'une femme outragée et que j'adore. Quel parti prendre? Oublierai-je tout ce que je dois à la faveur du roi pour m'abandonner aux mouvemens d'une passion que je ne puis satisfaire qu'à ce prix? Puis-je balancer? L'amour de la reine, l'attrait d'une couronne, la main, le cœur d'une femme adorable, peuvent-ils être balancés par la crainte de punir un traître dont les dieux semblent avoir ordonné le trépas? Il s'arrêta à cette idée, et il eut bientôt étouffé les remords. Il résolut donc d'exécuter son crimeh la première oceasion. Il ne s'agissait plus que de prendre des mesures pour assassiner le roi sans aucun danger pour sa propre vie.

Étant sorti de chez lui pour rêver plus à son aise aux moyens de consommer son crime sans se compromettre, il alla se promener hors de la ville. Son esprit, combattu par mille réflexions , ne lui permit

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pas de s'apercevoir qu'il avait fait beaucoup de che min dans la campagne. Il ne sortit de sa rêverie que lorsque le ciel , qui s'était couvert tout-à-coup de nuages , eut répandu sur l'horizon une obscurité qui lui fit craindre de ne plus se retrouver. Il erra long-temps à l'aventure, tremblant à chaque coup de tonnerre, et s'imaginant que les dieux l'avertissaient, par cet orage inattendu, qu'ils désapprouvaient sa résolution. Les remords se réveillent dans son coeur agité $ il fait vœu de renoncer à son projet , et de sacrifier sa vie plutôt que de le mettre à exécution ; mais, le bruit du tonnerre ayant cessé , l'espérance succéda à la crainte. Il rougit même de sa faiblesse, et revint à son premier dessein avec la ferme résolution de le suivre dès qu'il trouverait l'occasion favorable.

Le calme s'étant insensiblement rétabli , mais la pluie continuant toujours , Gigès, qui avait gagné les bords d'une chaîne de rochers pour se mettre à l'abri du mauvais temps, entra dans une caverne qui s'offrit à sa vue , et qu'il ne connaissait pas. L'entrée lui en parut singulière , et piqua sa curiosité. Il y rencontra un chemin frayé, au bout duquel il aperçut une lumière. Il s'avança, et vit dans l'enfoncement un grand cheval d'airain . éclairé de chaque coté par deux grandes lampes. Les flancs de ce cheval avaient chacun une ouverture. Quelque merveilleuse que fût cette aventure, Gigès ne s'en étonna point : il visita le dedans de cette machine , et il y trouva un corps m<>rt d'une grandeur extraordinaire. Comme il u'clait pas facile à intimider , il visita curieusement ce

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