‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 40 sur 45 · LA FILLE CU ROI DE TUNIS · texte numérisé non relu

LA FILLE CU ROI DE TUNIS

Laurette se tut, et chacun se mit à gloser sur l'emportement de Ninette et sur les funestes effets de la jalousie. Le roi , qui gardait un profond silence, sortit de sa rêverie par un soupir, et levant les yeux vers le ciel, comme pour se plaindre de sa malheureuse destinée , il ne les laissa retomber sur l'assemblée que pour donner ses ordres à Elise. Celte dame obéit sur-le-champ, et voici en quels termes elle s'exprima :

Ceux-là sont certainement dans l'erreur qui prétendent que l'amour entre dans notre cœur seulement par les yeux. Mon histoire prouvera qu'il s'y glisse aussi par les oreilles , et qu'il suffit souvent d'entendre parler du mérite d'une personne 'pour en devenir amoureux. C'est du moins ce qui arriva autrefois à un prince et à une princesse, qui, sans s'être jamais vus, conçurent l'un pour l'autre une passion des plus vives, et, comme vous allez le voir, des plus funestes,

Guillaume II, roi de Sicile, eut deux enfans; un garçon, nommé Roger, et une fille, appelée Constance; Roger mourut avant son père. Il laissa un fils, que le grand-père fit élever avec beaucoup de soin. Ce jeune homme devint un prince accompli. On ne parlait dans toute la Sicile que des agrémens de sa personne, et des heureuses dispositions de son esprit. La réputation de son mérite croissait avec son âge; elle pénétra dans les pays étrangers, et fit surtout beaucoup de bruit dans la Barbarie, alors tributaire du roi de Sicile. La fille du roi de Tunis, à force d'entendre louer ce prince, conçut pour lui de rattachement. Elle se plaisait à en demander des nouvelles à tous les étrangers qui venaient de Sicile. Cette princesse jouissait* de son côté, d'une grande réputation. C'était un des plus beaux ouvrages de la nature, au dire de tous ceux qui l'avaient vue. Esprit, grâces, beauté, douceur, politesse, elle avait tout ce qui fait admirer et adorer la grandeur. La noblesse de ses sentimens répondait parfaitement aux charmes de sa figure. Elle aimait les hommes vertueux • et on lui dit tant de merveilles de la valeur et des autres qualités de Gerbin (c'était le nom du jeune héros), que, le regardant comme un prince accompli, elle passi bientôt de l'estime à l'amour. Chercher toutes les occasions d'en avoir des nouvelles, en parler elle-même avec un ton et des expressions qui laissaient aisément apercevoir le penchant de son cœur, était pour elle la plus agréable des occupations.

Si le mérite du prince de Sicile faisait du bruit à la cour du roi de Tunis , la rare beauté et les vertus de

la princesse sarrasine n'en faisaient guère moins à celle «lu roi Guillaume. A force de l'entendre louer, Gerbin s en forma une si belle image , qu'il devint également amoureux. Il brûlait du désir de la voir, et, en attendant qu'il put, sous un honnête prétexte, obtenir de ion grand-père la permission d'aller à Tunis, il y envoya un courtisan affidé. Vous y séjournerez, lui dit-il, jusqu'à ce que vous ayez trouvé une occasion favorable pour faire mes complimens à la princesse sur son rare mérite, et lui peindre les sentimens d'estime, de respect et d'amour que j'ai conçus pour elle. Vous remarquerez l'effet que cette déclaration produira sur son âme, et vous reviendrez aussitôt m'en rendre compte.

L'envoyé s'acquitta à merveille de la commission. Arrivé à Tunis , il se déguisa en marchand , et pénétra jusqu'à la fille du roi, sous prétexte de lui montrer des bijoux. Pendant qu'elle les examinait, il trouva moven de lui déclarer l'amour qu'elle avait inspiré au célèbre Gerbin , et lui offrit les services et la main de pc prince. La Sarrasine , flattée de cette déclaration , repondit à l'ambassadeur que son cœur avait déjà prévenu les intentions de Gerbin:, qu'elle l'aimait tendrement , depuis qu'elle avait entendu parler de se; grandes qualités -, qu'elle s'estimait heureuse de pouvoir lui en donner des preuves. Puis elle óta de son doigt le plus précieux de ses anneaux , et le lui remit. avec ordre de le donner au prince, comme un gage de la sincérité de son estime et de sa tendresse.

Gerbin reçut cet anneau avec la plus grande joie qu'il soit possible d'imaginer. Il lui écrivit pour lui

Dl£ BOCCACE. 4y^

peindre l'excès de sa satisfaction , et lui envoya par le même confident des presens magnifiques. Ce commerce dura quelque temps à l'insu des deux rois. Rien n'était plus tendre, plus passionné que les lettres de ces amans. Il ne manquait à leur bonheur que de se voir pour ne plus se quitter. Ils paraissaient formés l'un pour l'autre. Mais, tandis qu'ils s'occupaient des moyens de se réunir, le roi de Tunis promit sa fille au roi de Grenade. A la nouvelle de cette future alliance, la princesse faillit mourir de chagrin. Elle était inconsolable de se voir à la veille de perdre un amant qui pouvait seul la rendre heureuse. Elle aurait été le joindre bien volontiers , s'il lui eût été possible de se dérober à l'autorité paternelle ; mais le peu d'apparence du succès l'empêcha de rien hasarder.

La nouvelle de ce mariage fut pareillement un coup de foudre pour Gerbin. Il voyait ses plus douces espérances trompées; mais, comme l'amour qui l'enflammait était fondé sur l'estime, il paraissait moins touché de son propre malheur que de celui de sa maîtresse. Ce qui achevait de le désespérer, c'est qu'il ne voyait point de remède à son infortune. Il ne pouvait cependant se déterminer à renoncera la princesse. La seule idée de la voir passer dans d'autres bras , le faisait frémir. Certain de n'être heureux qu'avec elle , persuadé qu'elle ne pouvait l'être qu'avec lui , il forme enfin la résolution de l'enlever, si elle est conduite par mer à son époux. Ce projet était sans doute extravagant : mais les passions fortes raisonnent-elles? Elles cherchent à se satisfaire sans tenir compte du prix ni des obstacles.

Le roi de Tunis, ayant appris l'amour de Gerbin pour sa fille, et craignant que ce prince, dont il connaissait le courage, ne se portât à quelque violence, prit le sage parti d'envoyer des ambassadeurs au roi de Sicile, pour lui notifier le mariage de sa fille, et lui demander un sauf-conduit, qui la mît à couvert de toute insulte. Le vieux roi Guillaume, qui ignorait parfaitement l'amour de Gerbin , accorda volontiers le sauf-conduit, et, pour preuve de sa bonne foi, envoya un de ses grands au roi de Tunis. Celui-ci, muni de ce gage d'arni lié, ne songea plus qu'aux préparatifs du départ de sa fille. Il fit équiper un grand et beau vaisseau au port de Cartbage, qu'on cbargea de munitions de guerre.

Pendant qu'on disposait toutes choses pour son voyage, la princesse, ne pouvant se résoudre à renoncei à Gerbin, lui envoya secrètement un de ses confidens, avec ordre de lui retracer son chagrin, de lui dire qu'elle devait partir incessamment pour Grenade, et qu'elle s'attendait qu'il profiterait de cette occasion pour lui faire connaître s'il était aussi brave qu'on l'assurait, et s'il l'aimait autant qu'il le lui avait fait entendre dans ses lettres.

Gerbin ne demandait pas mieux que d'enlever sa maîtresse. Tel avait été d'abord son projet; mais le sauf-conduit que son grand-père avait donné s'opposait à cette entreprise. Il ne savait à quoi se résoudre. L'a* mour , plus fort que toute autre considération, joint • la crainte de paraître lâche aux yeux de la personne qu'il aimait le plus, le détermina à suivre son premier

tre-DOcru-h. 477

dessein. II part pour Messirve, fait armer prompte-

ment deux galères, et s'embarque, suivi d'une troupe de soldats d'un courage éprouvé. Il prend sa route vers la Sardaigne , persuadé que le vaisseau de la princesse passera de ce côté. En effet, à peine fut-il arrivé sur les cotes de cette île , qu'il le vit venir à l'aide d'un petit vent vers l'endroit où il s'était posté pour l'attendre.

Mes amis, dit-il aussitôt a ses compagnons, je vous connais sensibles, je suis sûr qu'il n'est aucun d'entre vous qui n'ait éprouvé ou qui n'éprouve peut-être encore l'empire de l'amour, de cette passion énergique qui a fait entreprendre et exécuter tant de grandes choses ; il ne vous sera pas difficile, dès lors, de comprendre ce que je désire et ce que j'attends de vous. Mon cœur, au moment où je vous parle , est enflammé de l'amour le plus tendre et le plus violent; je vous avoue même que c'est uniquement cette brûlante passion qui m'a porté à vous conduire ici : celle qui en est l'objet est la vertu et la beauté mêmes. Vous la verrez, mes amis, cette belle princesse que j'idolâtre : elle est dans le vaisseau qui paraît devant vous. Ce vaisseau est chargé de richesses , nous pouvons les acquérir à peu de frais, en l'attaquant : vous vous les partagerez , je vous les abandonne en entier ; je ne désire pour ma part que la fille du roi de Tunis, que son père veut immoler à son ambition. Sauvons cette auguste victime, allons l'arracher des mains de ces persécuteurs; vous ferez son bonheur et le mien. Attaquons courageuse- . ment ces barbares , ils sont en petit nombre. Le ciel fa-

vorise déjà notre entreprise, puisqu ils ne peuvent même Lotis éviter, faute de vent.

Gerbin eût pu se dispenser de parler si long-temps. Les Messinois, naturellement avides de rapines, ne demandaient pas mieux. Ils ne lui répondent que par des cris de joie. Aussitôt trompettes de sonner, et chacun de se préparer au combat. "Les Messinois s'avancent vers le vaisseau à force de rames. Les Barba resques, qui se doutent de leur projet, et qui ne peuvent fuir, courent soudain aux armes , et se mettent en défense. Gerbin, se voyant à une portée de flèche du vaisseau , détacha une chaloupe vers l'équipage , pour lui proposer de se rendre s'il voulait éviter le combat. Les chefs répondirent aux députés qu'ils élaient d'autant plus étonnés de la proposition, qu'elle était directement contraire à la foi que le roi de Sicile leur avait donnée ; et ils montrèrent , en témoignage de celle foi, le sauf-conduit et le gant du roi, ajoutant qu'ils ne se rendraient que par la force des armes. Pendant cette espèce de négociation , la princesse avait paru sur la poupe. Gerbin la trouva plus belle encore qu'il ne se l'était figurée. Plus enflammé que jamais, il se moqua des représentations des Sarrasins, et leur fit dire, pour la dernière fois , que, s'ils ne consentaienl à lui livrer la future épouse du roi de Grenade , ils devaient se résoudre à combattre. Ils prirent ce dernier parti , et commencèrent à faire voler les flèches et les pierres. Le combat fut sanglant, et la perte grande des deux cotés. Le prince sicilien, désespéré de voir la victoire demeurer incertaine, ranime le courage de

DE BOCCACF.. 4/9

ses soldats, met du feu dans un petit navire qu'il avait amené de Sardaigne , et ordonne aux rameurs de s'avancer vers les flancs du vaisseau. Les Sarrasins, contraints de périr ou de se rendre , ne consultent plus que leur désespoir; ils amènent de force sur le tillac la princesse , qui s'était réfugiée au fond du vaisseau pour cacher ses alarmes ; puis , la faisant voir à Gerbin , ils l'égorgent impitoyablement à ses yeux , et la jettent aussitôt dans la mer, en lui criant : Tiens, la voilà , puisque tu la veux ; mais nous te la donnons comme tu Tas méritée. A la vue d'une pareille férocité, Gerbin , aimant autant mourir que vivre, et n'écoutant plus que son désespoir, crie aux rameurs de s'avancer ; il s'accroche au vaisseau , y monte, et, malgré la résistance des Sarrasins, et tel qu'un lion affamé, qui, s'élançant au milieu d'un troupeau, assouvit sa rage plutôt qu'il ne rassasie sa faim, il abat à coups de sabre tout ce qui se présente devant lui, et le sang ruisselle de toutes parts. Son exemple est bientôt suivi par tous ses soldats . qui achèvent de tout exterminer. Pour récompenser leur courage, il fait enlever ce qu'il y a de plus précieux dans le vaisseau ; il y met ensuite le feu, et redescend dans sa galère, peu touché de la victoire qu'il venait de remporter. Il fait tirer de la mer le corps de sa maîtresse, qu'il arrose de ses larmes. De retour en Sicile, il la fit enterrer avec pompe dans la petite île d'Ustica , située presque vis-à-vis celle de Drapani, puis il retourna à Palerme, plein de tristesse et de douleur.

Le roi de Tunis ne tarda pas à être informé de ce

48o CONTES

qui s'était passé. Il envoya incontinent au roi de Sicile des ambassadeurs vêtus de deuil, pour se plaindre d'une violation de foi si insigne, et l'instruire de tout, afin d'obtenir la vengeance qu'il était en droit d'attendre. Le roi Guillaume, irrité de la conduite de son petitfils, et ne pouvant refuser la justice qu'on lui demandait, fit arrêter Gerbin, et le condamna lui-même à avoir la tête trancbée ; ce qui fut exécuté , malgré les prières et les sollicitations de tous les barons, qui cherchaient à le fléchir. Il aima mieux n'avoir point d'héritier que de passer pour un prince injuste et sans foi. Telle fut la fin tragique de ces deux amans fidèles, qui se suivirent de près dans le tombeau , avant d'avoir pu goûter les fruits de leur amour.

3L3E ibasbiliks ^TUTPAHH.

Sr®W3ILÌL! T.

Page 1