‹ Contes de CantorberyChapitre 12 sur 38 · CONTE DU BAILLI · texte numérisé non relu

CONTE DU BAILLI

TROMPINGTON, près de Cambridge, [pont, Coule un ruiffeau traverfé par un Sur ce ruiffeau large et profond Exiftait un moulin. Dans ce mou- Jin, vous dis-je, Un Meunier a vécu vraiment des jours nombreux. Comme un paon il était fier ce maître orgucilleux. Auffi bête que lui n'était pas une bufe, 11 était bon tourneur, bon lutteur, bon tireur, Savait raccommoder fes filets de pêcheur, Et jouait par deffus fort bien la cornemufe.

A fa ceinture était, paffeport pour l'enfer, Bien aigu, bien tranchant, un long tuyau de fer. Dans fa poche il portait une gentille dague, Qui de lui s’approchait avait un inflin@ vague Qu'à le toucher, il y aurait péril ; De Shefeld il avait, monté fur emeril, Un tout petit couteau que dans fes hauts de chauffe 11 aimait à cacher; de lui qu’on ne fe gaufle! Le vifage affez rond, le nez aflez camus, Son crâne était pelé comme celui d’un finge,

BAILLTI. 133 Si qu’on eut pu très bien en palper la méninge ; Il était marchandeur, et grand rogneur d’écus, Et que vous dirai-je de plus?

D'un ennemi fort mal il favonnait le linge.

C'était un voleur, quoi! fait d’un vilain limon, Il avait nom le dédaigneux Simon.

De noble extraétion était fa ménagère, Le reéteur de la ville en fut un jour le père, Si, qu’il avait donné beaucoup, beaucoup de fous À ce Simon pour en être l’époux.

Elevée au couvent avait été la fille, Car dans fon orgueil ce Meunier Avait eu foin trouver une famille, Qui réhauflât un peu fa blanche fouquenille, Et réhabilitât fon infime métier.

Infolente, arrogante, en tout comme une pie, Cette maîtrefle femme était une harpie.

Les jours faints c'était beau les voir aller tous deux, Lui cape fur la tête, il marchait devant elle, À quelque pas de là fuivait la péronnelle Dans une robe rouge à l’éclat plantureux.

Nul hère n’eut ofé l’appeler fur mon âme Autrement que Madame ; Nul n°eut ofé non plus lui gliffer doux propos, Simon l’eut envoyé dans l’éternel repos Avifer fa dernière auberge, Soit avec fon poignard, ou fa longue flamberge, Car les jaloux alors qu’il s’agit d’amoureux, Veulent près leur moitié paraître dangereux.

La dame était peu propre, et comme l’eau croupie D'une fofle, elle était dans fa morgue afloupie ; Afpirant aux égards, vaine dans fa hauteur,

Son parler était dur, revêche fon humeur, En un mot comme en cent c'était une femelle Archi-fotte, et n’ayant de cœur une étincelle.

Ils avaient une fille ayant vingt ans au plus, Plus un garçon de fix mois ;—cette fille Epaiffe et bien bâtie avait le nez camus, Un énorme feflier, ce n’était pas vétille, Ses feins ronds étaient hauts, elle avait les yeux gris, Mais fes cheveux étaient très blonds, je vous le dis.

Le reéteur de la ville, en la voyant fi belle, Avait fait le projet de lui laifler fon bien ; Et pour la marier avait un très grand zèle, Mais il voulait pour elle époux patricien ; Car les biens de la fainte églife Devaient être laiflés, non pas de but en blanc Au premier mal venu, mais tomber fans méprife À fon fang, à fon gentil fang, Dut-il gruger, dévorer dans l’emprife Tous les biens de la fainte églife.

Le Meunier percevait fur la drêche et le grain De tout le voifinage un beau droit de mouture, Parmi fes bons clients il avait d’aventure

Un grand collège, une fource de gain Nommé, je crois, L’hoftellerie De la grand’ galerie,

Pour lequel il moulait et la drêche et le grain. Or, il advint qu’un jour de ce fufdit collège Le pourvoyeur foudain fut en danger de mort, Si que notre Meunier, par un adroit manège, Vola farine et blé de plus fort en plus fort,

C'était pour lui, de par St. Georges Le moment où jamais de bien faire fes orges.

Le gardien grommela, mais lui notre Meunier L'envoya promener. d’un ton fort cavalier.

H y avait alors dans cette hoftellerie Deux pauvres écoliers remplis d’efpièglerie, Fort entêtés d’ailleurs, qui du foir au matin Demandaient au gardien, rétif à la priére,

Permiflion d’aller jufqu’au moulin

Pour voir moudre leur blé, —difant que toute entière Ils auraient la mouture ; et parlant leur peau Qu'on ne leur volerait de quoi faire un gâteau, Pas même un picotin de blé par force ou rufe.

A la fin ce gardien leur dit: ‘° Ne vous refufe.”? L’un avait nom Jéhan, l’autre avait nom Alain, # A e. ‘ 0 Q Tous deux nés à Strothir, au nord dans le lointain.

Ayant donc préparé tout pour leur équipée, Nos deux héros portant au côté leur épée, Jettent le fac fur un cheval; Jéhan connaïffant bien la route, Ils arrivent bientôt près du feuil principal, Et dépofent le fac du moulin fous la voûte.

Alain a parlé le premier :

‘6 Salut à toi, Simon! falut, notre Meunier !” À-t-il dit, “ comment vont et ta femme et ta fille ? Celle-ci, je le gage, eft toujours bien gentille ? ”

séTiens! c’eft Alain!” a dit Simon, “ Jéhan auf, Soyez les bien-venus ! . . . qui vous amène ici?”

‘€ Par Dieu!” repart Jéhan, “ici qui nous amène, C’eft la Nécefité . . . . de nous tous fouveraine ; Lorfque pour nous fervir manque le ferviteur,

C’eft mon avis, du moins, on doit s’aider foi-même ; Or, comme notre pourvoyeur Efît en train de mourir, et qu’il fouffre à l’extrême, Ici je viens avec Alain Faire moudre ce blé qu’ emporterai foudain, Activez donc la befogne, mon brave !”

‘6 Oh! je n’y mettrai nulle entrave,”

A dit Simon, ‘“* mais là que ferez-vous tous deux, T'andis que le moulin moudra le blé ?”—"* Je veux,” Repart Jéhan, ‘“ me mettre auprès de la trémie, Pour m’amufer à voir comment entre le blé ;” ‘ Puis qu’il en eft ainf,”” dit avec bonhommie Alain, “ pour voir comment le froment eft pilé,

Et fi c’eft vrai ce qu’on nous en raconte, En bas je me tiendrai, près de l’auge, vraiment, Cela fera pour moi nouvel amufement, Car Jéhan, par ma foi! je l’avoue à ma honte, Ne fuis meilleur Meunier que vous au bout du

compte !” |

Ce Meunier fe dit à part foi,

Je vois, vous vous croyez beaucoup plus fins que moi, Mes futés écoliers, votre défir fuprême, Eft de me dépifter, et de me faire au même, Moi je vais vous donner un plat de ma façon

Au lieu de farine . ... du fon.

Le plus grand Clerc n’eft pas des hommes le plus fage, Témoin de la Jument au Loup le dur parlage.

Par la porte fecrètement Il s’en va quand il voit propice le moment ; Apperçoit le cheval, et'détache fa bride, Puis vers les Clercs revient d’un air candide, Pendant qu’en henniffant s’enfuit vers les marais Où paifflaient cavales fauvages, Le cheval faifant route au milieu des herbages, Et s’énivrant de fes excès.

Quand le blé fut moulu, que pour eux tout exprès, Le Meunier dans un fac eut placé la farine, Jéhan fortit en quête du cheval, Quand voyant qu’il était décampé l’animal, Il fe mit à crier de fa pleine poitrine :

‘6 Le cheval eft perdu, vite Alain, viens à moi, Hélas ! notre gardien n’a plus de palefroi !”

Cet Alain oublia tout-à-coup la trémie, Et de leurs beaux projets toute l’économie.

‘6 Où donc eft-il allé, Jéhan, dis, le cheval ?”

La ménagère entrant : “ Vers les marais,” dit-elle, ‘ Mais c’eft en vain que je l'appelle, Qui donc a pu l’attacher auf mal ?”

‘ Las!” dit Jéhan, “ voilà belle équipée !

Voyons Alain ici dépofe ton épée, Ainf que je le fais, et puis courons, par Dieu! Nous le rattraperons, fut-ce couvert de fange ; Que diable n’as-tu mis le cheval dans la grange, C’eft être triple fot d’avoir joué ce jeu !”?

Ces deux benèêts de Clercs vers le marais de fuite De leur courfier perdu s’en vont à la pourfuite, :

Quand le Meunier les vit fi bien mordre au grappin, De la farine il prit moitié d’un picotin, Qu’ à fa femme il donna pour faire une galette. ‘6 Ces deux Clercs,” fe dit-il, ‘* d’une façon difcrète, Îls croyaient m'attraper!. . . les enfants font joujou, Et là bas bien au frais courent le guilledou !

Ils n’auront pas facilement je gage

L’humide prix du courre au marécage.”

Cependant nos deux Clercs couraient de ci de là, Criant en vain: “ Arrête animal! halte-là !” Pour être bref, difons, que ce fut à nuit clole, Qu'ils prirent ce cheval tombé dans une fofle.

Fatigués et mouillés, pouffant de gros hélas! Nos écoliers tantôt grands faifeurs d’embarras, S’en reviennent penauds; Jéhan, dans fa détrefle, Difait: “ Maudite foit notre folle fimpleffe, Nous ferons déformais des objets de mépris, Et pour notre gardien, et pour tous nos amis, Surtout pour ce Meunier que le diable confonde Qui, le voleur! fe rit de nous le mieux du monde!”

Aiïnfi tenant Bayard en main, Se lamentait Jéhan'regagnant le moulin.

I! trouva le Meunier près de la cheminée, AfGs, c’était le foir, la fin de la journée ; Nos deux Clercs ne pouvaient retourner au logis, Donc pour l'amour de Dieu le père et de fon fils, Au Meunier ils firent requête, Les héberger tous deux moyennant tant par tête. ‘€ Tope! je le veux bien,” répondit le Meunier,

Le fouper fut joyeux, chacun but l'ale forte À qui mieux mieux ;

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«€ S’il eft poñlible, car ma maifon eft étroite,

Mais vous autres favants dont le doéte métier

Eft d’amplifier tout, qui feriez d’une boîte

Au moyen d’un difcours au befoin un grenier, Voyez, meflieurs, de cette place

Si par votre fcience aggrandirez l’efpace.”?

‘« Bien répondu ! Simon ! par St. Cuthbert !”’ Reprit Jéhan, ‘“ ce propos eft difert!

Quand à moi j’ai pour loi qu’aux humains il importe Savoir à toute table accepter fon couvert, Se contenter ou de ce qu’on apporte, Ou des mets que l’on trouve, et tels qu’on vousles fert! Et maintenant voyons mon très cher hôte, | Un bon fouper !—nous n'y ferons pas faute, Main vide ne pourrait pas leurrer un faucon, Nous avons de l'argent . . . . . faifons fête au flacon !”

Ce Meunier envoya fur ce fait à la ville.

Sa fille, Pour de l’a/e et du pain, leur rôtit un dindon, Et leur fit un bon lit garni d’un edredon À douze pieds du fien, dans fa chambre à lui-même, Où fe trouvait, qu’on ne dife anathème!

De fa fille le lit; ne pouvant faire mieux, T'ant exigus étaient les lieux.

Le fouper fut joyeux, chacun but l’4/ forte À qui mieux mieux; fi bien que l’on rapporte Qu'il était bien minuit quand on fut fe coucher.

Notre Meunier, cela, ne pouvait fe cacher N'’était rouge, ma foi! très ivre, il était pâle,

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se S'il eft poflible, car ma maïfon eft étroite, Mais vous autres favants dont le doéte métier Eft d’amplifier tout, qui feriez d’une boîte Au moyen d’un difcours au befoin un grenier, Voyez, meflieurs, de cette place Si par votre fcience aggrandirez l’efpace.”?

‘ Bien répondu ! Simon ! par St. Cuthbert !” Reprit Jéhan, “ ce propos eft difert !

Quand à moi j’ai pour loi qu’aux humains il importe Savoir à toute table accepter fon couvert, Se contenter ou de ce qu’on apporte, Ou des mets que l’on trouve, et tels qu’on vousles fert! Et maintenant voyons mon très cher hôte, | Un bon fouper !—nous n’y ferons pas faute, Main vide ne pourrait pas leurrer un faucon, Nous avons de l’argent . . . . . faifons fête au flacon !” Ce Meunier envoya fur ce fait à la ville, Sa fille, Pour de l’4/ et du pain, leur rôtit un dindon, Et leur fit un bon lit garni d’un edredon A douze pieds du fien, dans fa chambre à lui-même, Où fe trouvait, qu’on ne dife anathème !

De fa fille le lit; ne pouvant faire mieux, T'ant exigus étaient les lieux.

Le fouper fut joyeux, chacun but l’7% forte À qui mieux mieux; fi bien que l’on rapporte Qu'il était bien minuit quand on fut fe coucher.

Notre Meunier, cela, ne pouvait fe cacher N’était rouge, ma foi! très ivre, il était pâle,

I] avait le hoquet, une efpèce de râle, Et parlait à travers le nez.

Il va donc fe coucher avec fa ménagère.

Elle comme un pinfon était vive et légère, Ayant bu gentiment, c’eft vous en dire aflez, Elle mit toutefois de l'enfant la couchette Au pied du lit, voulant pouvoir à l’aveuglette Ou le bercer, ou bien lui donner à téter.

Quand tout fut bu, la fille aufi fut s’abriter Dans fon dodo la bachelette !

Alain, Jéhan repus furent fans trébucher, T'ous les deux aufi fe coucher.

Ce Meunier tellement avait imbibé d’z/e, Qu’il vous ronflait comme un rouflin, Ne s’inquiètant mie, alors, c'eft bien certain, Si dans fon lit était mâle ou femelle.

La femme auf ronflait ; la fille aufi ronflait, Si que de ce trio burlefque était l'effet.

Alain en éntendant ce chant plus que baroque, Coudoyant fon ami: “ Jéhan,” dit-il, “ dors-tu ? Entendis-tu jamais à trois tel foliloque

Et pareil concert impromptu ?

Eh bien! tant pis pour eux; d’eux tous moi je me

moque, De cette fille là, le dis fans équivoque, De la vertu, Foi d'homme! cette nuit je veux faire une loque! Car Jéhan, tu le fais, il exifte une loi Qui fuit fon cours fur cette terre,

C’eft qu’ advient mal à qui manque de foi:

Or nous avons été de la bonne manière

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Floués, bernés, volés, éreintés, et mouillés, Et bêtement entortillés, Par ce Meunier que le diable confonde!

Je veux me revancher, honni foit qui me fronde !”

‘€ Alain,” reprit Jéhan, “‘ le Meunier eft rageur S'il vient à s’éveiller, prends garde, Il pourrait bien nous arriver malheur!”

—“ Mon ami, cela me regarde, Et je n’ai pas la moindre peur.” Et fur ce, fe levant, il dit, narre l’hiftoire Ce vers ronflant, en foi, qui porte fa grandeur : ‘6 À vaincre fans péril on triomphe fans gloire !” Puis il fe gliffa crânement Près de la fille qui dormait profondément, Fut en peu de temps, fi près d’elle, Que n’eut pas le loifir de crier la pucelle, Bref ils dirent d’accord : “ Vive la bagatelle !”? Et jouèrent ce jeu, fans papa, fans maman, Qui plus eft fans chandelle!

Mais ils font occupés ; revenons à Jéhan.

Ce Jéhan très long-temps refta dans fa coquille

Puis avec lui fe mit en état de bifbille :

‘€ Mons Jéhan,” fe dit-il, “ pour le dire en un mot

En trois lettres tu n'es qu’un fot!

T'andis qu’avec la fille Alain fe dédommage

Des ennuis de ce vilain jour,

En lui faifant deux ou trois doigts de cour,

Toi tu fuces ton pouce à fec, comme un vrai fage, C’eft beau peut-être ! maïs c’eft fort peu troubadour. Tu ne feras jamais, mon cher, qu’un pauvre fire ; Qui n’ofe rien rifquer aux autres prête à rire.”

Jéhan vers le berceau fe dirige, et fans bruit Le prenant doucement le met près de fon lit.

Il achevait, alors que la Meunière Se levait pour porter à fon petit moutard Le doux tribut de la laitière, Dans la crainte d’être en retard.

Elle cherche à tâtons, encor toute endormie, Et de berceau d’abord ne trouve mie, Elle le tient enfin; mais le cher enfant dort, Réveiller un enfant, penfe-t-elle, eft un tort, Donc dans le lit du Clerc elle entre et fe fauñile, Croyant entrer dans fon vrai domicile, Et fe difpofe à s’endormir ; Mais elle avait compté cette fois fans fon hôte, Car de la carefler Jéhan ne fe fit faute, Et fans lui dire un mot, fut fi bien difcourir, Qu’à cette cauferie elle prit grand plaifir.

Nos deux Clercs fort gaiement menaient leur exiftence, Lorfque le coq enfin vint troubler le filence. A ce foudain coricoco Alain fe leva fubito.

‘ Adieu Malkin,” dit-il, ‘ adieu, gente mignonne, L’aube du jour nous efpionne, Il me faut te quitter, mais partout où j'irai Je fuis ton Clerc, et ton Clerc refterai !” ‘4 Adieu, mon bel ami,” foupira la donzelle, ‘€ Mais avant de partir encore un mot,” dit elle, ‘ Quand tu retourneras chez toi par le moulin, Prends foin de regarder derrière le pétrin, Tu trouveras cachée une belle galette

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Encore fraiche ; elle fut faite Hier au foir d’un demi picotin De ton grain, Qui te fut dérobé, quand tu courais, Alain, Pour chercher ton cheval là bas au marécage ; Nai pas le temps d’en dire davantage ; Adieu, mon bel ami, que Dieu T'e garde et te conferve! adieu ! ” Et fur ce, cette ex-pucelle Sentit que fe mouillait fa fenfible prunelle !

Alain fe leva donc. ‘° Avant le point du jour Près de Jéhan il faut que je fois de retour,” Se dit-il, et fa main errant à l’aveuglette, De l'enfant atteignit fur le champ la couchette, ‘6 Oh! pardieu !”” penfa-t-il, ‘le travail de la nuit M’a donc bien fatigué, que me tourne la tête, Oh! dans le bon chemin ce berceau me conduit, C'eft ici qu’eft couché ce Meunier malhonnète, Et fa digne moitié ; donc mon lit eft là bas. Voilà mon lit! je ne me trompais pas, Et Pai retrouvé fans lumière.

Puis, croyant fe glifler auprès de fon compère Jéhan, il entre en plein dans le lit du Meunier, Vous le prend par le cou, lui difant à l’oreille : “ Réveiïlle-toi, Jéhan, fainéant cafanier !

Là bas vois-tu j’ai fait merveille!

La petite eft jolie, et joue au corbillon A ravir; et fi bien que par trois fois, écouté Dans cette nuit, de fon lit fous la voûte, Nous avons fait le réveillon !

Par les clous! par le fang! c’eft une bonne chafñfe, Faite agréablement, tandis que toi couard

Piteufement tu dormais à l’écart ; Si le Meunier ce voleur, ce pendard L’apprend un jour, Dieu fait s’il fera la grimace !”

66 En as-tu fait ainf ? traître !”” .. dit le Meunier, ‘6 Lors pardieu ! tu mourras, toi qui dans ton audace, Sous un prétexte hofpitalier, Viens de défhonorer ma race !” Et par le gros du cou faififlant notre Alain, I] lui meurtrit le nez d’un revers de fa main; Un flot de fang coule fur fa poitrine, Et du lit rougit la courtine; | Et les voilà l’un fur l’autre roulant Sur le parquet fe boufculant, T'ant que fon pied heurtant contre une pierre Le Meunier trébucha, puis tomba par derrière De but en blanc fur la Meunière Qui s'était endormie, et ne fe doutait pas Que de Jéhan elle était dans les bras.

‘€ Par la croix de Bromholme! au fecours!” cria-telle, 6 In manus tuas, Domine!

Réveille-toi, Simon, entends-tu leur querelle, Il eft tombé fur moi, ce Clerc, ce forcené Et m'’étouffe! au fecours, main forte !

Ils fe battent, Simon, au fecours! je fuis morte !”

Réveillé par le bruit, Jéhan fe lève auf, Auf fe lève la Meunière, En quête d’un bâton, mais que cette dernière Connaifflant mieux la chambre a bien vite faifi. Par un trou du volet, or filtrait la lumière | D'un clair de lune obfcur, elle vit donc les deux

Mais fans les diftinguer, fe chamaillant entr’eux. L’un de ces Clercs portait, tout du moins le crut-elle, Une blanche cornette, elle avance foudain, Et du bâton qu’elle avait à la main.

Lui fait appercevoir d’un coup mainte chandelle ; Mais au lieu de frapper Alain Elle a frappé Simon füur fon crâne tout chauve, Le Meuniertombeäterreen criant: “ Dieu me fauve!” Les Clercs le roffent bien, puis d’un air triomphal, Après s’être habillés vont prendre leur cheval, Et la farine, et la galette, Et quittent le moulin fans tambour ni trompette.

Ainf notre orgueilleux Meunier refte battu, Du grain il a perdu cette fois la mouture, Il a payé les frais du fouper d’aventure, Sans le favoir fa femme a frôlé fa vertu, Sa fille en le fachant a perdu fa ceinture.

Voilà donc ce que c’eft qu’ être homme auf vilain Que ce Meunier : jamais dit le proverbe, Celui-là qui d’ivraie a femé fon terrain Ne verra poufler de bonne herbe, Ne recueillera du bon grain.

Un trompeur eft toujours aufli trompé lui-même. Et maïntenant, de Dieu la majefté fuprême Préferve ici chaque auditeur, Au Meunier j'ai rendu fon foufflet.—Serviteur ! Et fur moi, s’il vous plait, ne dites anathème!

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