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Laiffant le Chevalier moribond fur fon lit, Ils vont tenir confeil comme il leur eft prefcrit ; Mais leur penfée était de laïfler l’héritage À Pun des fils, et fans autre partage ; Quant au plus jeune fils, (je fuis hiftorien,) I] ne devait poñféder rien.

Les voilà partageant en deux grands lots les terres, Ne réfervant pour Gamelyn, Pas le moindre lopin ; Difant entr’eux que les deux frères A leur frère cadet pourraient donner plus tard Quelque portion de leur part Quand celui-ci faurait, ce qu’il ne favait guères Maintenant, la valeur des terres.

Quand ils eurent ainfi mis à fin leur mandat, Ils vinrent auffitôt dire fon réfultat À ce bon Chevalier qui gifait fur fa couche Et qui n’approuva mie: “ Ah! par St. Cyprien ! Malgré ce partage un peu louche, Il eft,”” s’écria-t-il, ° encore à moi mon bien! Donc pour lPamour de Dieu, voifins que l’on n’y touche ; Puifqu'il le faut, felon ma volonté Je vais le partager mon bien en vérité.

. À mon fils ainé, Jean, je lègue cinq charrues,*

Qui par mon père un jour me furent dévolues; Au fecond de mes fils donne autant de terrain Pendant ma vie acheté de mon gain;

# Charrue.—Mefure de terre; ce qu’on pouvait labourer en un jour avec une charrue.

Tous mes autres achats courfiers, vaflaux ou terres, Les lègue à Gamelyn et non à fes deux frères. Et maintenant braves gens qui favez Sur les terres les lois, qui de plus connaiffez Dans ce moment quelle eft ma volonté dernière, A Gamelyn laiflez le préfent de fon père.”

Ainfi le Chevalier fut partager fon bien Pendant que fur fon lit il gifait tout malade, Et puis bientôt après il mourut en chrétien, Selon la volonté du Chrift, que nul n’évade!

Et fitôt qu’il fut mort ce digne Chevalier, Et qu’il fut enterré profondément fous l’herbe, Le frère ainé dans fa fuperbe Fit Gamelyn au même, et prit dans leur entier En fes perfides maïns fans aucuns commentaires Les chevaux, les troupeaux, les vaflaux et les terres Du pauvre gars; et l’avide héritier, Pour l’héberger prit Gamelyn lui-même, Et le nourrit mal à l’extrême ; Et laiffa dépérir fes terres, fes maïfons, Ses bois, fes parcs et fes toifons.

Et tant que Gamelyn demeura chez fon frère Nul n’était qui ne prit en pitié fa misère,

Un jour que dans la cour fe trouvait Gamelyn Et qu'à tâter fa barbe il occupait fa main, J1 fe mit à penfer à fes terres en friche, A fes beaux chênes verts qui gifaient abattus, Au peu de pain qu’il avait fur la miche, A fes parcs en défordre, à fes chevreuils perdus, A fes bons deftriers dont pas un d’aventure

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Ne lui reftaits alors dans cette conjonéture Voyant fe fondre ainfi fon patrimonial, Gamelyn décida que tout allait fort mal.

Se promenant par là vint à pañler fon frère Qui lui dit: “ Gamelyn, le diner eft-il prêt ?” ‘€ Ne fuis ton Cuifnier,” répondit en colère Gamelyn, “‘ ne fuis point chargé de fon apprèt!”

«e Tu me réponds, ainfi, Gamelyn, qu’elt-ce à dire? Tu me m'as jamais dit un mot pareil avant ?”

‘€ C’eft poñlible, ma foi! mais tout va s’aggravant A chaque inftant, pour moi; tout va de mal en pire, Tous mes parcs font brifés, mes chevreuils emmenés, N’ai plus de deftriers, mes biens font malmenés,

Et tout ce qu’en mourant me légua notre père Se chercherait en vain, ne fe trouverait guère ; Pour avoir tout laiflé s’en aller à Satan,

De par ton nom de Jean, La malédiction de Dieu t’attend, mon frère !”

Jean, qui n’était endurant ni courtois, ‘6 Tais-toi vaurien,” dit-il, “ et rengaine ta voix, Que me chantes-tu là de vaflaux et de terres ? Te donne des habits et nourris tes vifcères !”

Lors fans du tout trembler, Gamelyn dit et bien: ‘€ Maudit foit-il celui qui m’appelle vaurien ! Vaurien ou Chevalier, que toi ne le fuis pire; Mon père était le tien, beau fire !”

Jean n’ofa s’approcher du jeune Gamelyn, Mais appela fes gens auxquels il dit foudain :

‘€ Battez-moi cet enfant, il faut qu’il le rengaine Son efprit turbulent, ou qu’il meure à la peine !”

Lors dit l'enfant, le jeune Gamelyn :

‘€ Sois à jamais maudit vilain frère inhumain !”

Et voilà que le frère En fa grande colère,

À fa mégnie a dit: ‘° Pour battre Gamelyn Vite allez-moi chercher des baguettes.” . . . Enfin, Quand Gamelyn les vit s'approcher pour le battre Il avifa foudain un pilon fur un mur, Or il était léger, c’était un diable à quatre, Il Peut faifi bientôt, et puis il tomba fur

Le dos des hommes de fon frère, Qui s’en furent criant de la belle manière.

Ce que voyant le frère, auflitôt de plier Bagage, et de filer fans tarder au grenier Dont il eut foin fur lui de refermer la porte. Du champ clos demeuré maître de cette forte, Gamelyn commença tous à les plaifanter :

‘€ Beaux combattants,” dit-il, ‘ qui s’en vont s’abriter

Là bas derrière des murailles,

Sitôt qu’ils ont peur les canailles !”?

Puis avifant fon frère, ombrageant à l’écart,

Son infolence et fon courage, ‘ Approche un peu plus près,” dit d’un air goguenard Gamelyn, ‘ et viens là, des fages le plus fage .Moi je veux t’enfeigner jouer au bouclier.”

” Son frère répondit, jurant par St. Richier : «€ Si tu reftes armé je n’approche pas, frère, Je le jure, par Chrift! la paix je veux la faire Rejète le pilon, et ne te fâches plus!”

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‘ Il le fallait pourtant me fâcher, mordicus !” Dit Gamelyn, “ aufli bien ta mégnie Si ne l'euffe forcé de faufler compagnie, Par ton ordre m’aurait fait un mauvais parti.”

‘6 De te voir maltraïité n’aurais fouffert, te dis-je,” Reprit le frère, “‘ ainf fois averti Que fi tout auffi loin j’ai pouffé le litige, C'était pour éprouver ta force et ta vigueur.”

‘ePuifqu’ileneftainfi, defcends donc, et m’accorde, ” Dit Gamelyn, “ une feule faveur, Et bientôt entre nous renaîtra la concorde.”

Ce frère aftucieux, paffablement félon, Très défiant à l'égard du pilon, Defcendit cependant. “ Gamelyn,” dit-il, ‘* frère, Quelle eft cette faveur ?”—" C’eft que ce que mon père Ma légué fur fon lit de mort, Tu me le donnes, lors tous deux ferons d’accord.”

‘6 Tu l’auras, Gamelyn, par le Chrift je le jure, Plus encor fi tu veux ; tes terres fans culture Qui gifent là, les enfemencerai, Et tes maifons, je les releverai.” Ainf le Chevalier laiffa parler fa bouche, Mais le fond de fon cœur était diablement louche. Gamelyn tout de fuite alors ouvrit les bras Et s’en fut embrafñler fon frère ; Pauvre innocent ! il ne fe doutait guère Qu’il recevait de lui le baifer de Judas!

Mes auditeurs fachez vous taire, Dans peu de Gamelyn, je n'en fais pas myftère, Vous apprendrez le favoir-faire.

A quelque temps delà, dans un endroit voifin De ce caftel où vivait Gamelyn, On annonça que tel jour dans la plaine Une lutte aurait lieu: que fon heureux vainqueur Gagnerait un bélier, plus un anneau d’honneur. Gamelyn réfolut de tenter cette aubaine.

‘€ Frère,” dit Gamelyn, “ par le grand St, Richier Tu devrais bien ce foir me prêter un courfer, Il faut, non loin d'ici, que j'aille pour affaire.” —‘" Parbleu! des deftriers choiïfis le meilleur, frère,’ Dit Jean ; ‘maïs où vas-tu ? ”—‘° Je vais,” dit Gamelyn ‘ Pour eflayer ma force au village voifin, J'ai tantôt entendu proclamer une lutte, Celui qui fortira vainqueur de la difpute, Aura pour prix un bélier, un anneau ; Ce ferait un honneur pour nous, n'eft-ce pas, frère ? Si de cette petite guerre, Je pouvais ramener le butin au château.”

Voilà qu’on felle un deftrier rapide, Gamelyn, le jeune intrépide, A bientôt mis le pied à l’étrier,

Et joyeux vers la lutte il court le cavalier. Sitôt que du caftel il eut pañlé la grille, Le Chevalier félon fon frère, un mauvais drille, A double tour ferma, priant le doux Jéfus Que Gamelyn occis jamais ne revint plus!

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Sitôt que Gamelyn vers le lieu de la lutte Arriva, de cheval il defcendit foudain, Sur lherbe il était là depuis une minute, Quand d’un Franc-tenancier il ouït le chagrin.

‘ Pourquoi,” dit Gamelyn, “ vous défoler, brave homme ?

Voyons, ne pourrait-on vous confoler en fomme ?”

Ditce Franc-tenancier: ‘Las! pourquoi fuis-jené? Mon Dieu, devais-je donc être ainfi chagriné ? J'ai perdu mes deux fils, deux fameux lurons certe, De par ce Champion qui dans la lice ouverte,

Attend là bas, nouvelle occafion De triturer un homme à bonne intention ; Pour trouver un vengeur alerte

Qui put le malmener, donnerais par Jéfus!

Dix livres pour le moins, et même beaucoup plus !”?

Dit Gamelyn : “Si tu veux bien, mon brave, Que ce foit fait (ne te prends pour efclave :) Tiens mon cheval, pendant que mon garçon, M'ôtera mes fouliers ; et fans plus de façon, De mon bon deftrier prends grand foin, je te prie, Avec ton Champion, veux lutter, par Marie !”

Dit le Franc-tenancier : “ Par Dieu, ce fera fait ; Je fuis homme à t’ôter tes fouliers, s’il te plait ; Et puis va vers l’endroit, que le Chrift te conduife, Moi j'aurai l’œil à tout ; — mène à bien ton emprife ! ”? Pieds nus, et fans ceinture il entra Gamelyn. En le voyant entrer à lui chacun prit garde,

C'était fans doute par mégarde, Qu'il ofait défier Champion fi hautain.

Voilà le Champion qui de fuite fe lève, Et s’approchant de Gamelyn :

‘ De quel feigneur,” dit-il, ‘‘ jeune homme, es-tu Pelève ?

Et quel eft ton papa !—Venir en mon chemin, C’à me parait d’un fot !”’—Répondit Gamelyn : « Certes quand il vivait tu connaiffais mon père! Sire Jean de Bordeaux, était par St. Martin ! Son nom; moi je fuis Gamelyn.”

‘ Gars!” dit le Champion, “* je connus, je révère Le Chevalier ; toi-même je te vis, Petit garçon, être un vrai diable à quatre.” ‘6 Eh ! bien,” dit Gamelyn, ‘ ne fois donc pas furpris, Si tu trouves en moi démon prêt à te battre !” ‘« Ah!” dit le Champion, ‘* point n’auras de bonheur, Si dans mes mains, tu tombes par malheur!”

Jà grande était la nuit, il faifait clair de lune, Lorfque les deux lutteurs tentèrent la fortune, En s’efcrimant avec ardeur.

‘6 Tu veux,” dit Gamelyn, “ je vois bien ton affaire Me faire à contre cœur embraffler notre mère, A tous, la Terre!

Maintenant que de toi j’ai reçu la leçon, Moi je veux t’enfeigner un tour de ma façon.” Et, fur ce, Gamelyn s’approchant au plus vite Du Champion, Le jette de côté, fi bien qu’il trouve gîte

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Sur le fol qu’il embraffe avec affection :

Mais las ! le malheureux ! s’eft enfoncé trois côtes, . Et s’eft café de plus un bras, Qui craque avec fracas.

se Cela,” dit Gamelyn, “ rachète bien des fautes, Et peut pañler pour un tour.” Serviteur !??

Reprit le Champion : “ Point n’aura de bonheur, Qui dans tes mains tombera par malheur !”

Dit le Franc-tenancier, qui ne le plaignait guère Le Champion : “ Béni foit Gamelyn!

Tu le vois Champion, —tu le trouves enfin Ton maître, et ce n’eft point du tout une chimère !”

De nouveau répondit le pauvre Champion, Qui n'était pas content: “ C’eft un bien vilain maître; Son jeu n’eft pas aimable, et vrai fon aétion, Digne de louanges peut-être Pour toi, —ne trouve en moi qu’animadverfion. Depuis des ans je fais ce que c'eft qu’une lutte, Mais malmené ne fus jamais, Comme le fuis par cette chute Dont ne releverai certes de fitôt ouais!”

Gamelyn cependant toujours là fans chemife Se tenait; lors il dit: “ Quelqu’un veut-il venir D'une lutte avec moi tenter nouvelle emprife, Puifque le Champion ne veut plus difcourir ?”

Gamelyn refta là comme un terme immobile, Attendant un lutteur ; il attendit en vain, Le Champion broyé difait aflez la pile Que l’on pourrait recevoir de fa main.

Si bien que deux Meflieurs du lieu propriétaires, M

Vintent vers Gamelyn: “Tu n’as plus d’adverfaires,” Lui dirent-ils, ‘ ainfi tu peux te r’habiller A cette heure on ne peut plus venir batailler.”?

Dit Gamelyn : “Il faut qu’à faire ainf j’avife, Pourtant encor je n’ai vendu Que moitié de ma marchandife.”

Lors dit le Champion fi brifé, fi rendu :

6 Celui-là m'eft avis, ferait une fottife Ten acheter, car tu la vends trop cher !”

Dit le Franc-tenancier : Beau Champion d’enfer Pourquoi mécanifer ainfi fa marchandife ?

Elle te coûte à toi trois côtes, plus un bras, De par St. Jacques de Galice !

Je reconnais bien là ton avarice, Champion de mon cœur, parole ! tu payas La marchandife un prix beaucoup trop bas.”

Ce pauvre Champion, tandis qu’on le rebute, A Gamelyn les juges de la lutte Apportent le bélier et l’anneau du vainqueur, En lui difant : ‘‘ Ils font à vous puiflant lutteur !”

C’eft ainfi que ce prix et de force et d’adreffe Gamelyn le gagna. Le lendemain matin Il retournait chez lui tout en joie et lieffe, Lorfque fon frère Jean de loin fur le chemin, Le voyant arriver en grande compagnie, Contre lui mettant fa mégnie, Appella le portier qui certe avait bien peur De fon feigneur, Et lui dit de fermer la grille Immédiatement à la grande cheville.

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Et maintenant oyez, oyez jeunes et vieux, Si daignez me prêter une oreille attentive, Vous faurez les bons tours, qu’en prenant l'offenfive - Fit Gamelyn l’audacieux.

Gamelyn arrivé trouvant clofe la grille :

‘ Viens, portier,” a-t-il dit, ‘ et défais la cheville, Car j’améne avec moi les fils de braves gens.”

—“ Ici tu n’entreras !” dit le portier.—"" Tu mens !” Dit Gamelyn : “* Portier, vieil imbécile !

Dufsé-je s’il le faut, pour entrer dans la cour Renverfer tout, brifer la grille, :

J'entrerai, te le dis.” Sur ce, comme un vautour Se buttant, en criant gare à vous à l’entour, D'un coup de pied, il fit, pour lui c’était vétille, Sauter le cran de la cheville.

Témoin de ce haut fait, le portier ayant peur S’enfuit; mais Gamelÿyn: ‘Ton efpérance eft vaine, Tu ne m’échapperas, je fuis un bon coureur,

Et de ton infolence il faut porter la peine.”

Et Gamelyn le rattrapa d’un bond,

Le battit crânement, et dans un puits profond L’envoya promener et cuver fon affront ;

Si bien que toute la mégnie

Se retira fort humblement.

Toujours la force impole ; et puis la compagnie De refpeét commandait certes un fupplément.

Cependant Gamelyn s’approcha de la grille, En ouvrit les vantayx, et puis en joyeux drille

A tous ces braves gens dit : “* Soyez Dieu merci ! Les bienvenus, furtout foyez fans nul fouci, Car nous voulons être maîtres ici, Par ce pouvoir que la force nous donne, Sans demander fon plaifir à perfonne.

‘6 Quand je partis hier,” pourfuivit Gamelyn, ‘« Etaient ici deflous cinq grands tonneaux de vin, Donc fi vous m'en croyez, mes braves, Nous allons tous defcendre dans les caves, Et tant qu’il reftera du vin Aflez, pour y tremper une croûte de pain, Nous boirons dà ! que fi mon frère nous jaloufe Tant pis ; il faut enfin qu’il en découfe!

Laiflons le dire et buvons frais, Je fuis le pourvoyeur ; pour tous je fais les frais ; Laiflons mon frère à fes ladres regrets, Pour fa grande avarice, il aura, le parie, La malédiétion de la Vierge Marie!

Mon frère n’eft qu’un pleutre, et je le dis, par Dieu !

C'eft un cancre, un fefle-Mathieu !

Dépenfons largement fans la moindre vergogne Le bien qu’à tous il prend, ou rogne :

Quand à ceux qui ne font pas contents, moi je puis Les envoyer là bas rafraichir dans le puits.”

Pendant fept jours, fept nuits Gamelyn fitripaille ; On mangea crânement ; mainte et mainte futaille Fut mife noblement à fec ; Frère Jean fe tenait caché dans fa tourelle, Et fans ofer ouvrir le bec

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Il voyait fe vider, hélas! fon efcarcelle.

Le huitième jour au matin, Ces fi bien hébergés vinrent vers Gamelyn, Avant que de reprendre un chacun fon chemin, Lui dire adieu. ‘° Pourquoi partir fi vite ?

Le vin n’eft pas encor tout bu, je vous invite A prolonger notre joyeux feftin !” Aiïnfi leur a dit Gamelyn :

Mais malgré {es défirs, et fa preffante inftance, On fe quitta, triftes du grand chagrin D'ainf fe féparer ; et la ripaille eut fin, Et tout rentra dans le filence.

Mefleigneurs, taifez-vous, et vous allez foudain Apprendre-en quels beaux draps fe trouva Gamelyn Quand le caftel fut veuf de fon dernier convive.

Pendant que durait le feftin, Le traître frère Jean était fur le qui vive, Etouffant de colère, et ruminant le mal.

Quand ceux de Gamelyn tant à pied qu’à cheval Furent au loin, alors d’une façon difcrète Le Chevalier félon fortit de fa cachette, Et Gamelyn qui n’avait plus d’amis Bientôt fut pris.

S’approchant donc de Gamelyn fon frère, Lié bien fort, Jean lui dit en colère :

‘6 Qui t’a permis piller ainfi mon grain, Et mes provifions, mon ménage et mon vin ?”

«6 Dit Gamelyn : “ Ne te fâches pas, frère, Ce qu’à fon lit de mort m’a donné notre père, Depuis feize ans et plus tu le fais profiter ;

Or, vois-tu, ne faurais faire tort à perfonne, Cet énorme profit, moi, je te l’abandonne, Pour la viande et le vin, ne te faut lamenter, Que pendant ces huit jours on a pu dégufter.””

Lors dit le Chevalier félon : ‘* Ecoute, frère, Pour toi ce qu’un jour je veux faire :

Je n’ai point d’héritier, je te ferai le mien, Et jure par St. Jean de te laifler mon bien.”

‘6 Ma foi!” dit Gamelyn : “ Frère que Dieu t’entende, Et dans fa bonté te le rende !””

Il ne fe doutait pas l’innocent Gamelyn

De la fourbe de Jean, qui lui dit : “ Mon bon frère,

Quand tu jetas d’un tour de main, L'autre jour mon portier dans le puits, —ma colère Fut grande, et je jurai,—fi c'était à refaire

Je ne le ferais pas, c’eft für, — Que piés et poings liés tu ferais fur le mur Attaché ; maintenant pour n’être pas parjure Laifle-moi le remplir ce vœu, je t’en adjure.”?

‘6 Frère,” dit Gamelyn, ‘‘ ne voudrais que par moi, Tu devinfles jamais infidèle à ta foi.”

Lors Gamelyn fut aflis d’accordance, On lui lia les maïns et les pieds d'importance, Et comme malgré ce, Jean en avait par Dieu Une peur effroyable, il lui mit une chaîne, Pour mieux l’affujetir ; et debout contre’un pieu Il le fit attacher fans peine.

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Quand il fut là rivé, le félon Chevalier Difait aux arrivants : “ Voyez! mon pauvre frère Eît fou, je ne fais plus qu’en faire, Je fuis au défefpoir le faire ainfi lier.” Ajoutez, c’eft à n’y pas croire, Que le jour ni la nuit Gamelyn n’eut à boire, A manger encor moïns. Lors pourtant Gamelyn Dit à Jean : “ Je le vois tu n’es frère qu’un traître, Oh! fi j'avais fu ça lorfque j'étais mon maître Je t’aurais fait quelque chagrin !”

Depuis deux jours, deux nuits était là Gamelyn Mangeant {es fens, c’était fa feule nourriture. Adam,” dit-il, voyant venir le pourvoyeur,

‘6 J'ai jeûné trop long-temps m’eft avis, je t’aflure.

Voyons, viens à mon aide, et fi fans avoir peur

Tu peux te procurer les clés, et les défaire

Ces liens odieux, je ferai de grand cœur

De ma terre abañdon à ton profit ;—mon père

Tu le fais, aimait bien, —j'invoque ici fon nom, Tu ne peux pas me dire non!”

Lors, dit le pourvoyeur : ‘° Je fers ici ton frère, Depuis feize ans, fi donc à ta prière Je me rends, il dira, que fuis un traître, moi!” ‘6 Adam,” dit Gamelyn, “ Jean n’a ni foi, ni loi, Il eft faux, archi-faux, grigou, de plus colère, Ote-moi mes liens, adonc Adam, mon frère, Et mes terres feront à toi !”

«6 Puiqu’il en eft ainf,” dit Adam, “je me rifque . Et tant pis pour l’autre s’il bifque !°”?

‘6 Adam,” dit Gamelyn, ‘‘ je te donne ma foi; Que tiendrai mon contrat, fi le tiens avec moi.”

Sitôt que fut allé coucher le mauvais frère, Adam prenant les clés dégagea de l’ornière, Les pieds, les mains de Gamelyn, Dans l’efpoir du profit, le fait eft bien certain. ‘6 Adam,” dit Gamelyn, tout entier à Ja joie, ‘ Merci de ce répit que le bon Dieu m’envoie | Lorfque j’aurai bu, mangé tout mon faoul Du diable! fi fur moi l’on remet le verrou !” De fuite Adam mena Gamelyn à l'office, Gamelyn mangea bien, et but avec délice.

Le repas fait,—‘° Adam,” dit Gamelyn, ‘6 Donne-moi ton avis foudain :

Dois-je aller vers mon frère et lui cafler la tête ?” —‘< Gamelyn,” dit Adam, “‘qu’il n’en foit point ainfi! Il faut fuivre plutôt le confeil que Voici :

Dimanche, je le fais, eft ici jour de fête, Le feigneur Jean réunit en banquet Comme des fleurs en un bouquet, Des abbés, des prieurs, de faints hommes d’églife ; Tu te tiendras debout de vers le pieu, Comme fi ne pouvais te dégager par Dieu!

Moi j’aurai foin, compte fur ma franchife, De laiffer de tes fers Les cadenas ouverts, Afin qu’à ton vouloir tu puifles t’en défaire. Quand ils auront mangé tous ces paroiflens, Et puis lavé leurs mains, au nom de Dieu le père, Tu les prieras de brifer tes liens ; S’ils accèdent au vœu, me voilà hors de blâme,

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Et toi hors de prifon ; mais s’ils refufent, dame ! Advienne que pourta !—muni d’un bon bâton, Chacun, nous leur ferons vite changer de ton ; Et maudit foit au nom du divin maître Celui de nous qui pourrait être Au vis-à-vis de l’autre un traître !”

‘ Amen! Adam !” dit Gamelyn, ‘6 Toutefois fi devons lancer la contredanfe, Fais-moi favoir par un figne certain Quand devra commencer la danfe.”

‘€ Gamelyn,” dit Adam, “ quand je clignerai l'œil Jette tes fers à bas, et comme un écureuil Viens vite à moi.” —‘ Ton confeil eft fort fage, Adam,” dit Gamelyn, “je n’en dis davantage S’ils font rétifs gare à leur dos, En attendant, Adam, que bénis foient tes os!”

Le dimanche venu, quand au banquet arrive Chaque convive, Il eft bien accueilli: chacun fur Gamelyn Jette un vilain regard tout empreint de dédain. Le Chevalier félon fon frère Diftille les poifons hideux de fa colère, Et c’était un bien grand péché Contre cet impuiflant qu’il croit bien attaché.

Quand du repas advint le troifième fervice, Gamelyn dit: “ Comment me traitez-vous, Quand tout pour vous arrive de l’office,

… Dites-moi, vertuchoux!

Pour me faire jeûner eft-ce un moment propice ?”

Le Chevalier félon dit : ‘* Gamelyn eft fou, De ce qu'il dit faut ne s’occuper prou !”

Gamelyn ne dit mot; il avait confiance Aux paroles d'Adam et cuvait fa vengeance.

Quelque temps après toutefois, Gamelyn triftement s’adreffant aux convives : ‘< Mefleigneurs,” a-t-il dit, “ par le Chrift et fa croix! Délivrez-le de fes fouffrances vives Le pauvre Gamelyn !”— Lors un abbé lui dit :

‘6 Que le malheur tout barbouillé de boue S’étale à plaifir fur ta joue ; Par la Vierge et le Chrift celui-là foit maudit, Qui s’intéreffe à toi; mais que grand bien advienne À qui t’apportera le chagrin, la douleur !” Un autre abbé lui dit : “ Accepte pour étrenne Ce gentil fouhait de mon cœur:

Je voudrais, mon garçon, quand tu ferais mon frère, Voir ta tête tranchée et placée en fourrière ; A qui te veut du bien qu’il arrive malheur !” ‘< A rebours puifles-tu profpérer !” affez ivre Dit en riant un gros prieur :

‘ Pourquoi donc te laïffe-t-on vivre, Vilain chien enragé qui fait le raifonneur ?” Ainfi parlèrent-ils en langage de halle Ces beaux meflieurs peuplant la falle.

‘6 Allez toujours mes bons! par ma foi, m’eft avis,” Se difait Gamelyn, “ que j’ai fort peu d’amis. Oh! maudit foit celui qui peut dans fa bêtife Faire jamais du bien aux gens d’églife !”

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Il prit la nappe Adam le pourvoyeur, Et vit de Gamelyn lindicible fureur.

Adam s’inquièta bien peu de la defferte, Mais en revanche il fut alerte A chercher les bâtons, —aufitôt Gamelyn Rompit fes chaînes, et foudain Auprès d'Adam vint prendre place, Et tous les deux déblayèrent l’efpace, Et jouëèrent fi bien leur jeu, Que plus d’un tomba dans le feu.

Nul homme lai fe trouvant dans la falle, Pour Jean, à fon profit n’eut relevé la balle ; Donc chacun refta coi, les laiffant tous les deux, Sur tous et fur chacun s’ébattre à qui mieux mieux ; C’eft que nul ne plaïignait tous ces hommes d’églife, Auf prieur, abbé, moine dans cette emprife, Furent battus, roflés, cafés, Et par le bâton renverfés,

‘6 Gamelyn,” dit Adam, “ de les taper ne ceffe, Moi je garde la porte, et vrai, comme à confeffe, De ce guichet aucun ne pañlera deflous Sans être au préalable abfous !”

‘6 Va ne doutes de rien, et gardes bien la porte, Mon cher Adam,” dit Gamelyn, ‘6 Je m’en vais faire en forte T'e dépêcher dans peu chaque coquin.”

‘6 Gamelyn,” dit Adam, “‘ foigne la marchandife, Reflouviens-toi, ce font hommes de fainte églife, , Ne leur tire du fang, ne leur fais des bobos,

Mais cafle leur tout fimplement les os!”

Ainf prieurs, abbés, et moines, Sans en excepter les chanoines, Qui tous étaient venus gaillardement, Pour boire et pour manger gloutonnement, De Gamelyn, d'Adam, grâce aux coups de garcettes Retournèrent chez eux couchés dans des charrettes.

« Hélas! feigneur Abbé!” dit un vieux frère gris, ‘6 Eufhons mieux fait, pour ma part m’eft avis, De refter au couvent avec notre ordinaire, Plutôt que de venir ici faire grand” chère !°”?

Pendant que Gamelyn un chacun houfpillait, Frère Jean était là, qui point ne fourcillait, Mais lui faifait mauvaife mine ; Gamelyn du bâton lui donna fur l’échine, Puis au cou le frappa fi bien Qu’il ne lui cafla prefque rien, Et c’était fon vouloir ; puis le mit à la chaîne, Dont il fortait à peine.

‘€ Doux frère, refte-là, te rafraïchir le fang,” Dit Gamelyn, “et fieds-toi fur ce banc, Tu me laiflas debout, mais j’ai l’âme plus tendre, Et fur ce banc te permets de t’étendre !”

Dès qu'ils eurent ainfi broyé leurs ennemis : ‘ Pour nous débarbouiller de l'eau, mes bons amis,” Dirent-ils aux fervants; et toute la mégnie Soit par affeétion, foit par crainte, le dis,

Se garda bien leur faufler compagnie.

Le fhérif demeurait à cinq milles de là, Bientôt il fut requis de mettre le holà,

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