PROLOGUE DU FRERE
E l’ordre des Quêteurs le digne et noble Frère Contre l’Huiffier toujours avait fourde colère, Bien que jufqu’à préfent, mû par refpet humain, Il n’eut à cet Huiffier rien dit de trop vilain. A la fin cependant il dit à la Commère :
“ Dame! Dieu vous accorde, et c’eft là ma prière, Bonne viel—Aulfi bien que puise profpérer !
Ce que vous avez dit mérite de durer, Vous avez touché là matières fcholaftiques Avec un fort grand fens, et des mots fympathiques, Mais comme chevauchons ici fur le chemin, Et caufons pour caufer, laiffons là le latin, Et les citations, et fous aucun prétexte Surtout, des livres faints ne commentons le texte; Commenter l’écriture et les livres de Dieu, Du clergé c’eft le lot, mais dans un autre lieu. Mais fi cela vous plait, mes feigneurs et mefdames, Je veux vous raconter, n’y voyez d’épigrammes Untour d’Huiffier; pardi! vous favez très bien, ouais! Qu'on ne peut d’un Huiffier dire grand bien jamais !
Un Huiffer c’eft connu s’en va de ville en ville Traquer fornicateurs jufqu’en leur domicile,
Et porteur de mandats, pour prix de fa vertu, Eft berné bien fouvent, et bien fouvent battu 1”
‘ Ah! Seigneur! devriez,” interrompit notre
Hôte,
‘ Etre poli, courtois, ne tomber dans la faute
Par de vilains propos d’attaquer le prochain ;
Nous ne voulons ici ni débats, ni difputes,
Vraiment fe chamailler eft le plaifir des brutes ;
Laiflez là votre Huifer, et nous narrez foudain
Votre hiftoire.”’—" Nenni,” fit P'Huiflier, ‘ qu’il me dife
Tout ce qui lui plaira; je n’en fais cafardife,
Et lui dis à fon nez: lorfque viendra mon tour,
Je lui dirai fon fait, et cela fans détour ;
Je lui dirai tout net quel il eft fon office,
Pour lui faire plaïfir et lui rendre fervice ;
Je lui ferai toucher du doigt en quel honneur
Eft un Frère Quêteur, faux, rampant et flatteur !”
Notre Hôte répondit: ‘ Paix là, pas davantage !” Et puis après il dit au Frère: ‘* Il eft plus fage ; Immédiatement cher maître nous narrer Votre hiftoire, plutôt, que de la différer.”
BE
CANTORBERT. 28:
@ADIS, dans mon pays, poffédant plus d’un acre, Homme de rang, vivait un noble Archidiacre Qui faifait crânement bonne exécution Contre la fornication, Contre la diffamation Et la forcellerie, et voire l'adultère, Et ces crimes hideux en horreur à la terre; Contre les marguillers, contre les teftaments, Et contre les contrats, manque de facrements, Contre lufure, auffi contre la fimonie, Et des péchés nombreux la fequelle infinie; 11 féviffait furtout contre les débauchés, Et lorfque fur le fait ils étaient accrochés, Il leur fallait de la finance Pour fe laver de leur incontinence, Et ceux qui payaient peu dans telle circonftance Etaient bafoués, mal menés, Et leurs biens, qui plus eft, fortement écornés ; Et quand contr’eux on portait plainte, De la juftice alors ils reffentaient létreinte.
Payer dime mefquine était crime envers Dieu, Et l’avare avec lui certes n’avait beau jeu ; Car avant que l’évêque eut femoncé le drôle, Du dit Archidiacre il était fur le rôle,
Alors de par fa juridiétion I] avait infligé verte correétion.
I] avait un Huiïffier là tout prêt dans fa manche, Dont l’âme, je le crois du moins, était peu blanche ; Garçon futé s’il en fut toutefois, Et qui faifait fort bien fes coups en tapinois. Pour le mettre au courant, et lui tracer la voie I] avait pour limiers fils et filles de joie, Un ou deux, trois ou quatre au plus; Par eux il favait mordicus, Du gibier quel était à tel jour le repaire, Et Dieu fait s’il ufait alors fon favoir-faire. Car quand même ce gueux d’Huifler Comme un bouc ou comme un bélier Serait méchant, ne veux pas par cajolerie Le ménager pour fa putafferie.
Les Huifiers n’ont fur nous droit de correction, N'ayant pas juridiétion, Et ne l’auront jamais quelqu’en foit leur envie !” —“< Par St. Pierre! ainfi font filles qui font la vie, Nous n'avons pas le droit d’entrer dans leur fénat, Ni de troubler leur faint apoftolat !” —“ Paix là,” dit l’Hôte, ‘ou que dans fa juftice Dieu vous faffe le don de quelque maléfice, Pour vous punir de l’interruption!
—Vous reprenez votre narration, N'épargnez rien cher maître, et fi l'Huiflier tempête Que fon courroux ne vous arrête !”
se Cet Huïflier, ce voleur, cet infigne pendard Ne fais trop comment avait l’art D’avoir fous main,” reprit le Frère, « De vils courtiers d’amour pour le moins une paire, Comme on garde un faucon dans la vieille Angleterre Pour chaffer l’oifeau, le leurrer, Et puis enfin s’en emparer.
Ces vils courtiers d’amour lui contaient à l’oreille L’épifode du jour, le cancan de la veille, Et de chaque récit Notre drôle favait tirer un grand profit, Dont il taifait le chiffre à fon honoré maître, Qu'il dupait crânement le traître !
Sans mandat maintefois citer un libertin, Le menacer du Chrift, et de fon anathème, Pour lui c’était d'ordinaire un bon thème Qui rapportait à fon gofier du vin, Et fans reproche De nombreux écus à fa poche.
Il avait pris pour modèle Judas, Et de voler fon maître il faifait fes choux gras; Pour tout dire en un mot dans un feul amalgame Il renfermait, ce cœur fans âme, Un Huiffier, un voleur, un débaucheur infâme. A fa fuite il avait encor Des marchandes d'amour, et de par ces donzelles, I] favait le matin qui, la nuit, avec elles Avait couché, Ralph, Jean, Robert, ou bien Heétor, Et pour lui c’était mine d’or; Avec un feint mandat, une voix de rogomme Au chapitre il citait et la donzelle et l’homme, Et puis de l’homme après quelque façon,
Par pitié recevant une grafle rançon,
I] avait foin encor que de quelque vétille
Ce plumé fe laïffa carotter pour la fille ;
Avec l'argent d'autrui c’eft ainfi qu’il payaïit L'achat du fcandaleux fecret.
Il en favait plus long cet Huiflier malhonnète
Dans l’art de foutirer d'énormes pots de vin Sans foulever grande tempête,
Qu’en deux ans ne pourrais vous en conter enfin ;
Il flairait la luxure, il flairait l’adultère
Comme un vaillant limier fait flairer un repaire,
Tous fes efforts étaient mettre le vice à nu,
Car en cela gifait fon plus clair revenu ; Exploiter la concupifcence,
Epier jour et nuit cet univers cornu,
C'était où cet Huiïflier adroit trotte-menu
Mettait fon favoir-faire, et fon intelligence.
Or il advint un certain jour Que cet Huiflier toujours à l’affût d’une proie Chevauchait, ruminant fa joie, Pour citer une veuve un peu fur le retour Dont il efpérait bien, et cela non fans caufe, Obtenir un pour-boire, ou bien quelqu’autre chole, Qu’il vit devant lui s’avançant, (C'était d’un bois fous la lifière,) Un gai Baïlli portant un bel arc reluifant Et plus d’une flèche légère.
Court et de gros drap vert il avait un manteau, Frange noire ornait fon chapeau.
‘ De tout là bas, Monfieur, moi je vous voyais poindre,”
Dit cet Huiflier, ‘* falut! charmé de vous rejoindre.” —“ Soyez le bien venu !”” répondit celui-ci, ‘6 Vous, et chaque gaillard fe promenant ainfi ! Chevauchez-vous bien loin fous ce feuillage ? Il eft fi doux goûter la fraicheur de l’ombrage,” Dit ce Baïlli :—‘ Non pas!” dit cet Huifer, ‘6 Je vais très près d’ici, non loin de ce hallier, Je vais là lever une dime À mon feigneur acquife, et par droit légitime.” —“< Es-tu donc un Baïlli ?”” . . —‘ Certes,” dit cet Huiffier !
(Il n'ofait pas, fachant de fon état l’ignoble, Et c’était un fentiment noble!
Avouer tout crûment un fi hideux métier.)
€ Par Dieu,” dit le Bailli, ‘° cher frère !
Nous fommes tous les deux Baillis, Mais je fuis inconnu de par tout ce pays, Et fi tu veux bien mériter, bien faire, Tous deux nous deviendrons amis.
J'ai de Por, de l’argent par là bas dans ma caifle, Si donc un jour, tu viens dans mon comté, Chez moi tu feras à ton aife A te bien recevoir mettrai ma vanité!”
Dit cet Huiflier : “ Merci, grand merci, foyons frères, Sommes-nous pas déjà confrères ! ” Et leurs mains d'un commun accord S’uniffant dans un beau tranfport, Ils fe jurèrent l’un à l’autre D'être pour chacun d’eux fur leur foi, bon apôtre Jufqu’ à la mort.
Cet Huiflier venimeux était de plus jacafle Et bavard comme une bécaffe, Cherchant toujours à tout favoir ;
‘ Frère,” dit-il, “ où donc eft ton manoir Afin qu’un jour ou l’autre on puiffe t'aller voir ? ” Ce Bailli lui répond d’une voix doucereufe :
‘ Frère, il eft du côté du nord . ..
Ma maiïfon fera bien heureufe | Te pofléder en fon reffort ; Et je t’indiquerai fi bien, fi bien la route Avant de nous quitter, —-que je n’en fais pas doute Tu la trouveras fans effort.”
‘6 Tandis que cheminons enfemble Tous deux à l’amble,” Dit cet Huifier: ‘ Cher Bailli de mon cœur, Enfeigne-moi quelque tour de voleur, Quelque bonne et fine rouerie, Quelqu’aéte de gredinerie, Qui puifle à flots, par un moyen nouveau, Au moulin faire arriver l’eau.
Et ne va pas furtout ufer de réticence, Par crainte de péché, par cas de confcience, Nenni dà, dis-moi chaftement Le fecret de ton rudiment.”
6 Voici donc,” dit-il, ‘ très cher frère.
L’apperçu de mon favoir-faire :
Mes gages font très exigus,
Mon maître eft dur, et dur eft mon office, I] me donnerait mordicus Honnétement fort peu d’écus,
Si je n’exploitais l’injuftice :
Je vis d’extorfions ; je prends un peu partout, Par adreffe ou par violence,
Et fin de l’an j'arrive à gagner ma dépenfe En faifant ainfi bois de tout !”
‘ Ah! doublement nous fommes frères !” Dit cet Huifier, ‘‘ ainfi moi je fais mes affaires ; À moins que ce ne foit ou trop lourd ou trop chaud À prendre ne fuis pas manchot!
Quand à ce que je puis grappiller en cachette J'en ai bien la confcience nette, Sans mes exactions certes ne vivrais pas, Aux confeffleurs ne dis le cas, Car en ce monde il faut que chacun vive, Sur ce chapitre là j'ai la foi très aétive.
Par St. Jacque et par Dieu!
Que nous avons bien fait nous trouver en ce lieu ! Mais dis-moi ton nom, je te prie ?”?
Dit cet Huïfier. Pendant cette flagornerie Notre Bailli fe prit à rire un peu.
‘Tu veux favoir,” lui dit-il, ‘ Frère Qui je fuis et quel eft mon nom}?
Qui je fuis ? . . je fuis un Démon ; Mon manoir eft l’enfer, je chevauche fur terre Pour acquérir ce que l’on veut bien me donner, Ce que parfois je puis glaner.
Ma richeffe eft ce que j’agrippe, Car, mon ami, voler, c’eft là mon feul principe. Tu chevauches, très cher, à même intention, Ne t’occupant jamais d’une bonne ation ; Ainf je fais, et pour obtenir une proie J'irais au bout du monde avec plaïfir et joie !”
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Ah! Benedicite!” dit cet Huiflier foudain :
‘6 Je vous croyais un Bailli, c’eft certain.
Mais c’eft que vous êtes fait comme Un homme !
Avez-vous donc auffi quand vivez en enfer Une forme d'os et de chair?”
€6 Oh non! certes,” dit-il, “ nous n'avons forme aucune, Mais quand cela nous plait, nous pouvons en prendre une, Etre homme ou finge tour-à-tour, Ou quelquefois ange un beau jour, Le tout pour tromper l’homme ; Un pouilleux de jongleur le myftifie en fomme, Et j'en fais bien plus long ma parole d'honneur, En fait de rufe qu’un jongleur !”
Dit cet Huiflier : ‘ Pour quelle caufe Ne confervez-vous pas même métamorphofe Pour courir ainfi les chemins ?” —‘ Parce que,” lui dit-il, ‘ nous prenons telle forme À nos vœux plus conforme, Pour mener à bien nos defleins Et finir fürement par happer notre proie.” — Mais qui vous force à ce labeur fans joie ?” —“ Bien des caufes, mefire Huifler,”” Dit le Démon ; “‘ mais cher fais trève à ton gofier, Chaque chofe a fon temps. Reçois donc mes excufes Ne pouvoir t’expliquer ici toutes mes rufes ; Frère, ton efprit eft borné, Et près du mien eft trop difproportionné ;
Tu ne pourrais donc pas comprendre Ce que voudrais te faire entendre, Le jour eft court, fon premier quart Eft pañlé, je te quitte, et fans plus de retard ; Car fi je puis je veux accrocher quelque chofe, Quelque vilaine fleur à défaut d’une rofe ; Je dois te dire, toutefois, Que nous travaillons maintefois De par l’ordre de Dieu dont fommes d'aventure Les inftruments auprès de toute créature.
Sans Dieu n’avons aucun pouvoir certain, L'homme toujours étant fous l’ombre de fa main. Quelquefois à notre prière Nous pouvons harceler, afliger la matière, Mais fur l’âme ne pouvons rien, Témoin feu Job que nous traitâmes en vrai chien : Quelquefois nous pouvons fur le corps et fur l’âme Nous déchaïner, et nous le faifons dame !
Avec double plaïfir ; et quelquefois aufñli I] nous eft accordé de faire mal à l’âme, Mais fans toucher au corps ; à Dieu difons merci ! Si l’homme dans ce cas fort vainqueur de la trame, Et qu’il réfifte à la tentation I] eft fauvé ; c’eft malédiction Sur nous, car nous voulions fa perte, Avec le genre humain étant en guerre ouverte! D’un homme, d’autrefois nous nous faifons valet, Pour mettre fon âme au traquet, Ainf de St. Dunftan je fus le domeftique, Comme on le lit dans fa chronique !”
6 Mais, dites-moi fincèrement Les corps que vous prenez font-ils réellement U
Des corps,” dit cet Huifier, “* faits de cette fubftance Qui de l’homme forme l’eflence ?” —“Nenni,” dit le Démon, ‘nous fommes quelquefois Des apparitions, —ou prenons le minois D'un mort de façon étonnante, Si que parlons raïfon d’une voix fi puiflante Que l’on peut fuppofer que nous venons du ciel, T'émoin feu Samuel, Caufant avec la Pythonife ; Car, entre nous, je crois qu'il eft officiel Je te le dis fans artifice, Qu’il n’était pas réel Ce Samuel !
Je ne veux pas à ta croyance En impofer, ni faire violence, Mais avertis, que plus tard tu fauras (Crois bien que ne plaïfante pas), Quelles formes nous prenons, frère, Et tu pourras alors prêcher fur la matière Mieux que Virgile en fon vivant, Et que Dante lui-même; et c’était un favant ! Maintenant chevauchons compère, De bons amis comme une paire, Jufqu’à ce que bientôt, Tu me laifles tout feul à croquer le marmot.”?
—“ Non pas,” dit cet Huiflier, ‘° oh! non fur ma parole Cela n’arrivera ; ne fuis pas fi frivole, Je fuis Baïlli, partant homme d’honneur, Je tiendrai ma promefle aufli vrai qu’ai du cœur ; Car encor que tu fois le Diable Si te manquais de foi me croirais miférable,
Nous nous fommes tous deux juré fraternité Serai ton frère avec fincérité.
Nous cherchons tous les deux à faire nos emplettes, De ton côté fais tes recettes, Moi je m’occuperai du mien ; Et fi l’un de nous deux meilleur praticien Que l’autre, obtient meilleure chance, Entre nous deux partageons la balance.” —“ C’eft parler comme un livre, ou comme Salomon, Qu’il en foit donc ainfi !”” répondit le Démon.
Sur ce fans tarder davantage, Chacun 2 repris le voyage, Ils marchaient tout penfifs, quand près de la cité Où cet Huifier allait tenter une recette, Ils rencontrent une charrette Pleine de foin, qu’avec brutalité Conduifait un roulier tout rouge de colère, C’eft que profonde était l’ornière, . Et la roue embourbée au moins jufqu’à l’eflieu Mettait en danger le moyeu.
‘€ Hue! oh! vieux Céladon! et toi pouffive Grife, Le Diable vous ragaillardife, Ou corps et os qu’il vous emporte au loin, Vous vilains animaux, la voiture et le foin, T'ant je trime avec vous par votre couardife !”
Cet Huiflier fe dit à part foi : ‘ Ici nous aurons une proie.” Puis auprès du Démon fe frôlant tout en joie : ‘6 Frère,” dit-il, “ écoute, écoute par ta foi! N’as-tu pas entendu l’homme de ce charroi ?
Il vient de te donner, oh! la bonne aventure
Le foin et les chevaux, qui plus eft la voiture! . .”
—“ Nenni dà !”” dit le Diable; “ et pour cela, crois-moi !
Ce charretier ne veut le moins du monde Me donner fa voiture, encor moins fes chevaux, Son foin non plus, ni tous fes oripeaux, Ce qu'il dit, c’eft l’effet de fa faconde, Attends un tantinet, et parbleu tu verras !”
Alors ce charretier pour fortir d’embarras Du timonier frappa la croupe ; ‘s Tire donc, animal, ou finon je te coupe Le flanc avec mon fouet.” La voiture foudain De l’ornière fortit, et reprit fon train-train : ‘ Hue! eh! bravo! Jéfus Chrift nous bénifle ! Et qu’il bénifle aufli l’ouvrage de fa main!
Bien tiré, Céladon, te faifais injuftice ; Hue! eh! la Grife!.. A toi merci, mon Dieu!
A toi bon St. Eloi!—De cette fondrière Je fuis enfin forti! . . Chrift à toi ma prière! Sain et fauf refte mon effieu !” Dit le Démon : “ Que t’avais-je dit, frère ?
Ce charretier qui jurait comme un chien, Dans le fond de l’âme eft chrétien.
Continuons notre voyage, Ce n'eft pas pour nous fon fourrage.”
De la cité quand ils furent dehors Du Démon s’approchant alors, Cet Huifher lui dit: ‘ Mon cher frère, Ici tout près demeure une vieille mégère, Qui plutôt de fes biens donner le moindre fou, Préférerait, je crois, qu’on lui tordit le cou.
J'en veux tirer fur ma parole Douze fous, —quand bien même elle en deviendrait folle, Ou je la citerai demain Devant notre fabrique, et j’aurai de fon grain, Quoique, le dis avec franchife, Réellement je n’ai fur elle aucune prife.
Puifque dans ce pays tu ne fais pas tes frais, Sur moi prends bon exemple, et vois comme je fais.” Cet Huiflier frappe au logis de la veuve.
‘€ La vieille ici,” dit-il !—< parierais que je treuve Dans un tête-à-tête avec toi Un Frère, un Prêtre, un Curé quoi !” —“< À ce moment de la journée, Qui frappe là?” .. dit la veuve étonnée.
< Dieu vous garde, mefre, et Beredicite !
Daignez me faire part de votre volonté !” —“ J'ai,” dit l’'Huiflier, “ pour vous, mandat de comparaître . Demain, devant notre archi-prêtre Pour répondre à la cour, fur certaine action Qui rentre dans fa juridiétion :
Demain, entendez-vous, ne manquez de paraître ; Ce ferait cas de malédiétion !” ‘6 Que Jéfus Chrift, le Roi des Rois,” dit-elle, ‘€ Ou bien le St. Efprit me prenne fous fon aile, Ne puis aller fi loin, monfieur l’Huifler, Sans rifquer de mourir, je fuis encor malade, Mes pauvres reins font en capilotade, Ne pourrais me trainer au delà du fentier.
Ne pouvez-vous me donner un libelle De l’accufation ?”” dit-elle,
‘€ Je répondrai par un procurateur À mon accufateur.” —“ Oui,” reprit cet Huifier, “ mais finance, ma chère, Donne-moi douze fous, j’arrangerai l'affaire, Sous l’éteignoir je mettrai le délit ; N’aurai de cet argent qu’un bien faible profit, Ce que reçois, c’eft pour mon maître, Car tu le fais, de l’autel vit le prêtre.
Allons fus! donne-moi bien vite douze fous, Je veux filer mon nœud, et retourner chez nous.” ‘6 La fainte vierge me protège!
Douze fous !”” dit la vieille, —‘° Huifier où les pren- - drai-je?
Savez-vous pas quelle eft ma pauvreté ?
Envers moi devriez faire la charité!” —“ Eh bien!” dit-il, ‘je veux que le Diable m’emporte, Si pour river ton clou je n’irai de main morte!” - -“ Las!” dit-elle, ‘ Dieu fait que je n’ai pas péché 6 De tes hélas! ne fuis touché, Finance,” reprit-il, ‘ ou par Dame St* Anne J'emporterai de ta cabane, La poële que j’apperçois Pour me couvrir des frais que tu me dois!
Lorfque tu fis cocu feu ton mari, mégère,
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‘6 Oh!” dit-elle, ‘ tu mens, fur mon propre falut, A ta cour, non jamais, moi n'ai payé tribut, N’ai jamais paru devant elle, Et fus toujours à mon mari fidèle.
Au Diable rude et noir et qui fent le rouff Je le donne ton corps et la poële aufli.”
Au Diable rude et noir et qui fent le rouff, Je le donne ton corps et la poële auf!
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En entendant ces mots le Diable A genoux fe mit vite, et puis d’un air affable : ‘6 Mabille,” lui dit-il, —* tout de bon eft-ce là Votre vouloir? ...” C’eft ainfi qu'il parla. —“ Oui, c’eft là mon vouloir, auparavant qu’il meure Que le Diable l'emporte au loin dans fa demeure, Et la poële, et tout le bataclan, À moins pourtant que ce tyran De fes méchants propos fur moi ne fe repente!” —‘ Me repentir ! non pas! vieille bête puante !” Dit cet Huifier, “ non certes pas :
Vois-tu fi j’avais ta chemife, T'es cotillons, tout cet amas .
De nippes, de chiffons défiant l’analyfe, Ne me repentirais; non de par Satanas !” —‘ Allons, frère, mon bon,”’—toujours d’un air affable Lui dit très gentiment le Diable, ‘6 Voyons là, ne nous fâchons pas:
Ton corps, tes os jufqu’à la moëlle, Mappartiennent de droit, ainfi que cette poële, En enfer dès ce foir avec moi tu viendras ; Et nos fecrets tu les fauras, Et tu pourras alors, cher frère, .
Prêcher fur la matière Mieux que Virgile en fon vivant, Et que Dante lui-même, et Dante était favant !”
Et ce difant, le Diable immonde, Comme pauvreté fur le monde, Tomba fur cet Huiflier maudit,
Et faifit en lui corps et âme, Et l'emporta, tout interdit
Où brûle une éternelle flamme, Où les Huifliers depuis les temps jadis Ont tous, hélas ! eu leur logis.
Que Dieu qui fit à fon image L'homme, et non pas l’Huifler, D'une auf trifte fin, d’un aufli laid voyage Sauve aujourd’hui le monde entier.
Dieu peut tout, il peut faire en fomme Qu'un Huifier devienne honnête homme !
‘€ Sans cet Huifher qui chevauche avec nous, J'aurais pu vous parler, mes feigneurs,” dit k Frère, ‘6 Le texte en main, et vous prouver à tous Le grand befoin d’une vie exemplaire.
Jéfus Chrift, Paul et Jean, nombre de faints doéteurs M'euflent permis de les toucher vos cœurs, En vous traçant l’horrible image De cet océan fans rivage, Séjour affreux de Lucifer, Et dont vous garde Dieu, —la maifon de l’enfer! Mais pour vous Jéfus veille et prie, Et fi de vos devoirs n’avez pas incurie, Chacun de vous évitera vainqueur Tomber aux mains du Tentateur.
Le lion aux aguets fe tient dans fa cachette Pour happer l’innocent, brebis ou brebiette.
Donc échec au Démon! Avez pour chevalier Notre feigneur Jéfus qui fera votre force ; Et priez tous que ce vilain Huiffier | A la fi rude écorce, Regrette les méfaits de fon hideux métier, Avant que pour l'enfer le Démon ne l’amorce !”
CANTORBERT. 297 -