PREMIERE PARTIE
E La belle Italie au bout occidental, Où le Véfule froid afleoit fa bafe immenfe, [val Il exifte une plaine, un admirable Où la nature épand fa corne d’abondance, Où lon peut voir trôner le caîtel féodal, Et nombre de cités ; . . . cette noble contrée Qu'on appelle Saluce, eft beaucoup admirée.
Or, un Marquis, jadis, vivait dans ce pays, Dès long-temps habité par fes nobles ancêtres, Et fes nombreux vaffaux les grands et les petits, De père en fils étant dévoués à leurs maîtres, L’entouraient à fon tour, refpetueux, foumis ; Si qu’il vivait heureux ayant la confcience D’être aimé, d'être craint de tous les fiens, je penfe.
Ajoutez à cela qu'il était beau, bien fait, De la plus grande race, et fort jeune d'années,
Qu'il était plein d’honneut, et de plus qu’il avait Tout ce qu’il fallait pour régir les deftinées
De fon pays qu’il eut fu conduire en effet.
Il avait nom Gautier : mais en certaines chofes On le blämait. Il eft des épines aux rofes.
Je le blâme en cela qu’il ne penfait jamais À ce que l’avenir peut foudain faire naître ; Les plaifirs du moment étaient les feuls attraits Pour fon efprit a@tif; il trouvait fon bien être A chaffer au faucon, ou bien au courre, mais Le refte il le laiffait péricliter ; et dame! Le pis de tout c’eft qu’il ne voulait prendre femme !
Or, fur ce dernier point les fujets du Marquis Entendirent fi peu, mais fi peu raillerie, Qu’en mañle un jour vers lui les grands et les petits S’en vinrent pour avoir fur l’objet parlerie, Et le plus avifé de tous, le mieux appris Qui fur un tel fujet pouvait le mieux s’étendre, Dit au Marquis ce que m’en vais vous faire entendre :
‘ © très noble Marquis, c’eft votre humanité Qui nous donne toujours hardiefle et courage Chaque fois que le veut las! la néceflité D’apporter près de vous dans un humble langage Nos chagrins,—le tribut de notre loyauté :
Daignez donc accueillir de par votre clémence, Seigneur ! l’exprefion de notre doléance.
‘6 Que fi je n’ai pas moi, mon bon et cher feigneur, Plus qu’un autre à parler touchant cette matière, Cependant pour autant que me fites faveur
Et grâce bien fouvent, je vous fais la prière De donner audience à votre ferviteur,
Afin que de ce peuple entendiez la requête ; Après ça, Monfeigneur, ferez à votre tête.
‘€ Car certes, Monfeigneur, tous nous vous aimons tant,
Vous, et vraiment aufli ce que vous daignez faire, Que nous ne pourrions pas, fi le voulions pourtant Inventer par exemple un joug plus débonnaire Pour vivre plus heureux chacun, et plus content ; Sauf une feule chofe, et cela fort nous touche, C’eft que vous vouliez bien la meubler votre couche!
5 Daïgnez courber le cou fous ce joug bienheureux De fouveraineté, non pas de fervitude, Que l’on appelle hymen, ou le bonheur à deux, Et de tous vos fujets aurez la gratitude :
Daignez penfer, feigneur, que nos jours peu nombreux Paffent avec le temps qui lui n’attend perfonne, Profitez des moments que jeunefle vous donne.
«e Et de l’âge bien que vous foyez dans la fleur, Songez que la vieilleffe à pas de loup arrive, Se gliffant lentement jufqu’aux parois du cœur Pour arrêter fon cours ; et que la mort aétive N’épargne ni le rang, ni même la verdeur ; Nous devons tous mourir, le lifais tout à l’heure, Mais quand devons quitter la terreftre demeure
‘6 Nul de nous ne le fait; accueillez donc, feigneur, De vos humbles fujets la très humble requête, A favoir que cédant au vœu du Créateur,
De vous voir marié vous nous donniez la fête ;
Et que fi vous daignez combler notre bonheur, Nous vous choifirons femme, et du plus haut lignage; Très agréable à Dieu fera ce mariage.
‘€ Vous nous délivrerez en devenant époux D'un bien cruel fouci, d’une crainte fans trève, Car las! s’il advenait qu’au dernier rendez-vous, Vous conviât la mort avec fa façon brève, Sans qu’ayez eu d’enfants ;—oh! quel malheur pour nous!
Un étranger viendrait clamer votre héritage, Et d’un maître nouveau nous ferions l’apanage.”
À ces vœux formulés fut ému le Marquis, De fes pauvres fujets tant trifte était la mine; ‘6 Vous voulez,” leur dit-il, “ vous voulez, mes amis, Me contraindre à l’hymen quoique je l’abomine, Et pofer fur ma vie un lourd 4 profundiss J'étais libre, il me faut tâter de l’efclavage, Et m'impofer pour vous la croix du mariage.
se Cependant vous fais gré dans mon cœur i# petto De votre intention, elle eft bonne et loyale, Voilà pourquoi ne veux oppofant mon veto À vos humbles défirs, vous renvoyer la balle ; Il le faut, en avant donc l’affreux corjungo ! Toutefois ne prenez la peine, je vous prie, De faire un choix pour moi :—pour foi l’on fe marie,
‘ Que Diable! . .. Et puis Dieu fait que fouvent les enfants A leurs dignes ayeux font aflez peu femblables ;
La bonté vient de Dieu, non pas des afcendants ;
A mes yeux ces points là ne font plus conteftables ; Donc à Dieu je me fie, et dans mes foins prudents Je remets en fes mains mon futur mariage,
Mon ranget mon repos ; — Dieu plus que nous eft fage!
6 De mon futur fardeau donc laiflez-moi le choix, Je veux, entendez-vous me choifir une femme ; Je veux bien plus encor, je veux, ce font mes droits, Vous voir jurer ici, par Dieu, par Notre Dame! D’être envers cette femme et polis et courtois, D'’avoir pour elle enfin autant de déférence Que fi d’un Empereur elle avait pris naïflance ;
‘ De ne vous oppofer à mon choix quelqu’il foit, Car fi ma liberté pour vous je l’abandonne, ” D’époufer qui me plait je dois avoir le droit ; Où mon cœur eft placé ma volonté fe donne.
Formuler un veto, ferait fort maladroit, Car fi ne jurez pas ce que de vous j’exige, Mon hymen pour long-temps eft à vau-l’eau, vous
dis-je !”
Les fujets du Marquis jurèrent de tout cœur Ce qu’il exigeait d'eux, avec grande liefle ; Priant et fuppliant leur gracieux feigneur De daigner défigner le jour où fon Alteffe Voulait combler leurs vœux: un chacun ayant peur Que le jeune Marquis n’égara fa promeñe, Tant pour le mariage il avait de pareñle.
Et féance tenante, il fixa ce Marquis Le jour aflez prochain, où fans nulle remife
Il finirait enfin leurs chagrins, leurs foucis, En prenant une femme, et ce devant l’églife.
Pour le remercier tous fes vaflaux foumis
Se mirent à genoux malgré leur braverie ; Ainf fe termina la longue parlerie,
Là deflus ce Marquis à tous fes officiers Commande d’apprêter pour la future fête Le néceflaire ; et puis venus les Chevaliers, A l’un il donne un ordre, à l’autre il fait requête, Ils jurent d’obéir eux et leurs écuyers ; Si que chacun d’eux tous s’arrangea de manière A prouver de fon mieux, ma foi, fon favoir-faire.