SECONDE PARTIE
Non loin de ce palais où le jeune Marquis Promit à fes vaflaux entrer en mariage,
Se trouvait un hameau charmant, vrai paradis, Où tous les pauvres gens de ce gentil village Avaient ét leurs beftiaux, et voire leur taudis. Tous ils fe foutenaient par un labeur immenfe, A la terre arrachant fa corne d’abondance.
Parmi ces pauvres gens le plus pauvre de tous Etait Janicula, bien gueux, maïs bien brave homme; Mais le Dieu tout-puiffant quand il veut, vertuchoux ! Du plus ignoble Job peut faire un gentilhomme Capable de primer dà fur chacun de nous.
Ce bon Janicula poflédait une fille Grifildis, de fon nom, ma foi! plus que gentille:
Sous le foleil c’était la plus belle beauté, Et comme avait été très pauvrement nourrie, Elle n’avait au corps lafcive volupté,
Ni pour le déguifer aucune braverie :
Sa devife en un mot était fobriété, Pratiquant le labeur, non pas l’oifive aifance, Le puits pour elle était la tonne d’abondance.
Quoique de l’age tendre encor dans la primeur, Cependant elle avait la jeune ménagère Sous la mamelle gauche et courage et grand cœur ; Avec tant de refpeét elle foignait fon père, Pauvre vieux, tout courbé, fous le poids du malheur ! Filant, tout en gardant brebis au paturage, La nuit feule mettait un terme à fon ouvrage.
Quand elle revenait à la maïfon le foir, Elle apportait fouvent des choux et des légumes, Qu'elle faifait bouillir au mieux de fon pouvoir, Et fe faifait un lit qui n'était pas de plumes ; Mais de foigner fon père elle avait le favoir, Et pour lui déployait et zèle et diligence, Tout en lui témoignant refpeét et déférence.
Quand à la chaffe au loin s’en allaït le Marquis Ou bien qu’il chevauchait non loin de fon domaine, Son regard remarquait maintefois Grifildis :
Et quand il la voyait un fentiment de peine Se gliffait en fon cœur incertain, indécis ; Son regard n’était pas celui de la folie, Mais celui d’un amour plein de mélancolie ;
Et fouvent en penfant à fa douce bonté, A fon beau çaraétère, à fa vertu modefte,
A fes devoirs remplis avec humilité,
À fa fagefle exquife, à fa candeur célefte,
Il fe promettait bien, c’était la vérité,
S’il devait un beau jour fubir le mariage, De l’époufer ma foi! quoique née au village.
Advint enfin le jour où le jeune Marquis Avait à fes fujets promis de prendre femme, Et dans tout le pays chacun était furpris De ne favoir encor rien du nom de la dame, Auffi quand on était feul à feul, entre amis,
Se difait-on tout bas : “* Mais fans une époufée Contraéter un hymen eft chofe malaifée ?”
Cependant, entre nous, ce jeune et beau Marquis Je ne dis point cela fur des propos trop vagues, Car je le fais, a fait faire pour Grifildis Des broches en or pur, de magnifiques bagues, Et de beaux vêtements où brillent les rubis ; Une fille à peu près de même taille qu’elle Pour ces ajuftements a fervi de modèle.
Neuf heures ont fonné de ce jour folennel . .. Et l’immenfe palais eft dans le plus bel ordre, Car ici ce n’eft point une tour de Babel Où règne le conflit, où bruït le défordre,
Salles, chambres, falons, on ne vit rien de tel, Et jufques aux fourneaux de-l'immenfe cuifine Tout eft en ordre, tout a la meilleure mine.
Richement habillé ce feigneur, ce Marquis, Avec dames, feigneurs qui lui font compagnie, Avec fes Chevaliers, et fes vaillants amis, Avec fes Méneftrels et toute fa mégnie,
De fon noble palais a quitté le parvis, Doucement cheminant vers le gentil village Dont je vous ai parlé tantôt; . . . un vert bocage.
Grifildis qui, Dieu fait! ne s’imaginait pas : Qu’à fon intention était ce beau cortège,
S’en revenait du puits accélérant le pas,
Car à part elle-même, elle avait fait le pleige : De ranger ce jour là tout dans fon galetas Plutôt que d’habitude, afin que le fpeétacle De la noce, elle put Padmirer fans obftacle.
Grifildis s'était dit: ‘Si plutôt je finis Aujourd’hui de vaquer aux devoirs du ménage, J’aurai beaucoup de temps devant moi, m’eft avis, Et je verrai tantôt pañler le mariage,
Quand il regagnera le caftel du Marquis ; Et de ma porte ainfi pourrai voir à ma guife, Et le royal cortège et la jeune Marquife.”?
Et comme de fa porte elle atteignait l’auvent, Le Marquis l’appela, fi qu'elle mit à terre, La cruche qu’elle avait fur fon épaule avant, Et puis s’agenouillant de très humble manière, Attendit en filence avec un air fervent, Que le jeune Marquis lui fit enfin connaître Quel était fon vouloir à lui feigneur et maître.
Ce Marquis tout penfif parla très gravement À cette jeune fille, et lui dit: ‘ Jeune fille Où votre père eft-il, dites, dans ce moment ? ” Grifildis rougifflant, et plus encor gentille, Répondit: “ Monfeigneur, il eft chez nous vraiment !” Z
Et {ans plus de parole entrant dans la chaumière Au Marquis amena tout auflitôt fon père.
Par la maiïn il a pris foudain le bon vieillard, Et vers lui l’attirant lui parle de la forte : ‘6 Janicula ne veux mettre plus de retard A te dire l’amour qu’à Grifildis je porte, Que fi tu le permets, te le dis à l'écart, Je veux prendre ta fille, oui la prendre pour femme, Jufqu’à fon dernier jour, le jure fur mon âme.
4“ Tu m'aimes, je le crois, j’en fuis même certain, Etant né mon vaffal, mon fidèle homme-lige, Et tout ce qui me plait, cela te plait foudain, Dis-moi donc vitement fur ce point en litige Quel eft ton fentiment? Me donnes-tu Ja main De ta fille, et veux-tu fans plus tarder m’apprendre Si, bon Janicula, tu veux de moi pour gendre ?”
Mis à brûle pourpoint devant fes yeux, ce cas Etonna tellement ce vieillard, ce brave homme, Que tout d’abord honteux, il ne fourcilla pas ;
Mais en fe remettant il répondit en fomme :
‘6 Monfeigneur, fur ce point n’ayez nul embarras, Contre votre défir je n’ai rien à connaitre,
Car vous fütes toujours mon feigneur et mon maître? ”
—“ Pourtant je veux,” reprit doucementle Marquis, 66 Que toi, ta fille et moi, tous trois dans ta chaumière Nous ayons parlerie ?—et là dans ton logis Je veux lui demander à ta fille fi chère, Si c’eft fa volonté que nous foyons unis.
Je veux que cet accord foit fait en ta préfence, Et ne veux lui parler qu’avec ton adhérence.”
Et pendant qu’ils étaient dans la chambre en dedans S'occupant du traité, dont dirai le fommaire Plus tard, foyez en fürs, voilà que tous les gens S’en vinrent au dehors entourer la chaumière, Admirant à la fois le bon goût, le bon fens Qui préfidaient aux foins donnés au bon vieux père Par l’humble Grifldis, la douce ménagère!
Grandement étonnée elle était Grifildis, Voyant tel vifiteur entrer dans la chaumine, Car jamais d’aufli près n’avait vu le Marquis, Soudain elle pälit, rougit, ça fe devine;
Mais pour ne m’écarter point de ce que je dis, Voici les quelques mots que ce Marquis modèle D'une agréable voix dit à la jouvencelle :
‘6 Grifildis,” lui dit-il, “ vous le devez favoir Que cela me convient ainfi qu’à votre père, Que je fois votre époux ; que c’eft là mon efpoir Si vous y confentez, je vous le réitére ;
Donc notre hymen devant avoir lieu dès ce foir, Je viens vous demander ce qu’il faut que je faffe, Et fi, d’y confentir vous m’oétroyez la grâce.
‘6 Je dis êtes vous prête, et cela de bon cœur, A faire mes vouloirs, ma volonté fuprême, A recevoir de moi la joie ou la douleur Selon mon bon plaifir, et mon caprice même, Sans vous plaindre jamais, ni montrer de l'humeur ?
Si me jurez en tout parfaite obéiflance, Avec vous, Grifildis, ici fais alliance.”
Surprife à ce difcours, et tremblante de peur, La jeune fille a dit : “ Monfeigneur, quoiqu’ indigne Que déverfez fur moi d’un aufli grand honneur, Je chercherai du moins par mon humeur bénigne Faire votre vouloir, faire votre bonheur :
Et jure que n’aurai jamais une autre envie, Oui, fous peine de mort, quoique j’aime la vie.”
‘6 C’eft bien,” dit le Marquis, “* c’eft bien, ma Grifildis ! ” Et gravement alors il fortit par la porte, La belle Grifildis le fuivant, m'eft avis, Puis à fon peuple alors il parla de la forte : ‘6 Voici ma femme qui fe tient là, mes amis, Que celui là qui m’aime, aufli l’aime, l’en prie, Et qu’il en foit ainf !”—Ce fut fa parlerie.
Pour qu’elle n’apportät dans fon riche palais Aucuns des vêtements portés dans la chaumine, Le Marquis femonça des dames tout exprès Pour changer fes habits :-—cet ordre, on le devine, S'il fut exécuté, ce ne fut fans regrets,
Les dames n’employant leurs beaux doigts qu’avec peine A toucher à la bure, à toucher à la laine.
Toutefois Grifildis fut habillée, et puis On treffla gentiment fa longue chevelure, Qu'on étoila foudain de perles, de rubis, Et rien d’aufli charmant ne fut que fa parure.
Mais pourquoi vous parler de fes atours exquis ? Le peuple en la voyant fi fuperbement belle, Surpris, fe demandait fi vraiment c’était elle !
Donc ce Marquis l’époufe et lui donne un anneau, Sur un beau cheval blanc, puis la plaçant, à l’amble, Ils vont vers fon palais. C’était un gai tableau Que de voir ces époux qui chevauchaient enfemble Au milieu des bravos du peuple. C’était beau! Bref le jour fe pañla dans la joie et les fêtes,
Jufqu’à ce que des monts l’ombre envahit les faîtes.
Et pour continuer cette hiftoire en courant, Je dis que le bon Dieu donna tant de noblefle A cette jeune enfant, charme fi pénétrant, Attraits fi féduifants, aufli tant de fageñe, Que l’on n'eut jamais cru fon père au demeurant Un fimple payfan ; mais qu’on l’eut cru la fille D'un Empereur romain, ou d’un Roi de Caftille.
Car elle avait pour tous fi grand fond de bonté, Tant de difcrétion, de fi douce éloquence, Savait avec tant d’art faire la charité, Sans impofer le poids de la reconnaiffance, Et fi bien confoler auf l’adverfté, Que rien qu’en regardant fon gracieux vifage, Un chacun l’adorait à la ville, au village.
Et notez que fon nom ne refta renfermé Dans Saluce, fes bourgs et dans leur vañfte enceinte, Il grandit chaque jour de plus en plus aimé, Et s’étendit au loin ce doux nom d’une fainte,
Si que jeunes et vieux venaient à point nommé A Saluce la voir, les hommes et les femmes, De fa vertu jaloux fe retremper aux flammes.
Ainfi Gauthier uni dans un bien pauvre lieu, Mais très royalement avec l’humble indigence, Vit doucement chez lui dedans la paix de Dieu, Récoltant du dehors la bonne intelligence ;
Et comme il avait fu choifir le beau milieu Où fe tient la vertu —il pañfait, je le penfe, Pour un homme doué d’une rare prudence.
Et quand à Grifildis par fon efprit charmant, Elle favait régir comme une ménagère, Par Dieu! non feulement fon beau palais vraiment, Mais même elle favait, quand c’était néceflaire Amener un chacun au fain raifonnement ; Faifant à la difcorde et fouvent à la haine Succéder l’amitié, quelquefois non fans peine.
Quand il était abfent pour un temps fon époux, Et que de beaux meflieurs de la cour, de la ville, Se mettant en colère exhalaient leur courroux, Les appaifer pour elle était peu difficile,
Tant fon langage était à la fois jufte et doux. Du ciel elle femblait un meffager célefte Sur la terre envoyé pour régler tout contefte.
Non trop long-temps après l’hymen de Grifildis, Elle donna le jour à très gentille fille, Certe on eut préféré que l’enfant fut un fils, Mais c’était un grand pas jà que d’être en famille,
Et de l’évènement fut heureux le Marquis, Et par fuite fon peuple . . . —on difait par la ville Un garçon lui viendra puifqu’elle n’eft ftérile.