TROISIEME PARTIE
IL arriva pourtant comme arrive parfois Quand La faine raïfon le cède au vain caprice, Que lorfque cet enfant eut tété quelques mois Le Marquis eut envie, (et telle envie eft vice,) D’éprouver Grifildis pour lui la fleur des pois ! Dieu fait que telle épreuve était fort inutile, Mais ce jour il était d’une humeur peu facile.
Il Pavait éprouvé jà fouvent, je le fais, Et toujours et toujours elle avait était bonne ; A quoi fervait-il donc l’éprouver déformais Pour arriver à mettre en défaut fa perfonne ? On le trouve fubtil ce fufdit Marquis . . . . Mais Moi je m'infcris en faux contre cette épithète, Tourmenter la vertu, n’eft pas du tout honnête!
Ce Marquis à l'effet d'accomplir le defein Qui l’inquiétait fort, s’y prit donc de la forte: Un foir avec un air sévère, un front hautain De fa chambre à coucher il a poufié la porte : ‘6 Grifildis, vous n’avez oublié, c’eft certain ; Le jour où vous tirai d’un état fort précaire Pour vous placer ici de toutes la première.
‘€ Je dis, comprenez bien, je vous dis, Grifildis, Que le rang aétuel que de moi vous reçutes,
Ne peut vous rendre vaine,” ajouta le Marquis,
‘ Ni vous faire oublier la cabane où vous fûtes Pauvrement élévée, et d’où moi je vous pris.
A ce que je vous dis Grifildis prenez garde,
Nous fommes tous deux feuls, et nul ne nous regarde.
‘6 Comment vintes ici, vous le favez très bien, Et bien que me foyez agréable, aflez chère, Que point ne me repente enfin de notre hymen, Mes nobles, entre nous, envifagent l’affaire D'un œil moins favorable et moins doux que le mien. Ils difent que pour eux c’eft un cruel fervage Que d’être les fujets de toi, née au village.
‘6 C’eft depuis que ta fille eft née en ce palais Qu'ils ont furtout parlé, cela ne fait pas doute ; Mais comme je défire avec eux vivre en paix Comme l’ai fait déjà, je dois, coûte que coûte, Ne pouvant les narguer eflayer d’un biais;
Il me faut donc, lavant notre linge en famille, Non comme le voudrais agir avec ta fille.
‘ Et cependant Dieu fait ! que c’eft à contre cœur, À votre infçu pourtant je ne veux pas le faire, Voici ce que je veux,” dit-il avec hauteur, ‘6 Que vous confentiez à toute cette affaire : Montrez donc maintenant patience, douceur, Vous promiîtes cela dans votre humble village, Le jour où je vous pris là bas en mariage!”
Grifildis tout au long entendit ce difcours Sans changer de vifage, et fans en être émue, Elle dit feulement: ‘ Seigneur, tout gît toujours
Dans votre bon plaifir, c’eft chofe reconnue : De mon enfant, de moi vous avez le concours, Nous vous appartenons, faites de votre chofe Ce que vous défirez, à rien je ne m’oppofe.
‘6 Le jure par Jéfus! en ce monde il n’eft rien Qui, s’il vous plait à vous, me foit défagréable, Je n’ai point de défirs, vous êtes mon feul bien, Tout, excepté vous feul, me parait miférable, C’eft la loi de mon cœur du jour de notre hymen ; Et jamais ni la mort, ni le temps, ni l’efpace, Ne pourront effacer ce fentiment vivace.”
De la réponfe fut fatisfait le Marquis, Bien qu’il ne daigna pas le faire en rien paraître, Et lorfque de la chambre il quitta le parvis Son regard froid était plus trifte encor peut-être. Bientôt après pourtant ferme dans fon empris, Il envoie en fecret devers la pauvre mère Un homme qu’il a mis au courant de l'affaire.
Cet homme qui faifait le fervice fecret, Etait un écuyer d’une efpèce à tout faire, Un homme d’action, et dont il fe fervait Quand il avait befoin d’un fidèle émiffaire ; Il favait qu’il l’aimait, de plus qu’il le craignait. Lorfque cet écuyer eut reçu le mot d’ordre Il s’en fut à la chambre, et ce fans en démordre.
‘€ Madame,” a dit cet homme, “* il faut me pardonner Si je fais une chofe à vos yeux déplaïfante, Vous ne lignorez pas ne puis examiner
L'ordre que je reçois que point je ne commente : Je puis le déplorer, mais non récriminer.
Je dois donc obéir à mon feigneur et maître, Autrement ne ferais qu’un miférable traître.
‘ Or on m’a commandé de faifir cet enfant.” Sans ajouter un mot il prit avec colère L'enfant, et tout à coup, cet homme s’échauffant Comme pour le tuer fous les yeux de fa mère, L’entoura d’un regard cruel ef triomphant.
Grifildis fans bouger, fans dire une parole Vit maltraiter ainfi fon enfant, fon idole.
Cet écuyer, cet homme avait renom vilain, Sufpeéte était fa mine, et fufpeét fon langage, Sufpeéte l’heure aufli qui le trouvait foudain Avec tel fans façon rempliflant fon meflage.
La pauvre Grifildis crut que ce fpadaflin S'en allait défireux de gagner fa pitance,
Sur le champ de fa fille éteindre l’exiftence ;
Pourtant elle fe tut pour plaire à fon marquis. Cependant à la fin elle fit la prière, A l’écuyer fufpeët la pauvre Grifildis, De lui laifler baïfer cette fille fi chère ; Et fur fon fein plaçant l’enfant pur comme un lis, Elle le dorlota les yeux pleins de triftefle, Puis après l’afloupit, le careflant fans-ceffe.
Elle dit à la fin de fa plus douce voix:
‘ Adieu, mon cher enfant, adieu, bonne petite, Je ne te verrai plus, c’eft la dernière fois Que dans mes bras tu dors, —mes bras ton dernier gite! ...
Qu'il ait pitié de toi Celui qui fur la croix Pour nos péchés mourut; qu’il ait foin de ton âme, Car c’eft für tu mourras cette nuit, pauvre flamme !”
M'eft avis toutefois que dans femblable cas, Un tel enlèvement dur pour une nourrice, Eut bien pu d’une mère exciter les hélas !
Mais Grifildis porta noblement fon cilice, Et dans l’adverfité ne fe démentit pas ; A Pécuyer difant de fa voix douce et tendre : ‘Ce cher petit enfant vous pouvez le reprendre ;
‘€ Allez, exécutez l’ordre de mon feigneur.
Mais du contraire fi n’avez fait la promefle, Je viens vous demander une infigne faveur, En lieu faint enterrez l’objet de ma tendrefle, Ce pauvre petit corps, cette gentille fleur.” Sans faire attention cet écuyer, cet homme, S’en fut avec l'enfant fans dire un mot en fomme.
Cet écuyer revint retrouver fon feigneur, Auquel il rapporta de madame fa femme Les geftes et les faits comme un bon ferviteur, Sans en omettre rien, le portait le programme ; Ce qui parut toucher de ce Marquis le cœur ; Toutefois il tint bon dans fon projet inique, Comme font les feigneurs à pouvoir defpotique ;
Le Marquis donna l’ordre au fufdit écuyer D'’envelopper l’enfant avec un foin extrême, De bien l’entortiller, et de le bien choyer,
Et puis fur fes genoux de le porter lui-même, Et de tâcher furtout ne le faire crier.
Telle fut du Marquis la bénigne requête ; Du fecret l'écuyer répondait fur {2 tête!
A Bologne il devait s’en aller de ce pas De vers {2 chère fœur de Panago Comtefe, Lui porter cet enfant, et lui conter le cas, La priant d’élever au nom de fa tendreff Pour lui, le dit enfant. Elle ne dirait pas De qui l'enfant était; c’était Là la configne : L’éleverait malgré d’une façon très digne.
L’écuyer eft parti ;—Pordre eft exécuté.
Mais avec moi, Mefheurs, revenez à Saluce.
Ce Marquis maintenant fe donne en vérité Mifhon de favoir, s’il le faut par aftuce, Envers lui fi fa femme a quelqu” hoflilité.
Mais 1l ne put jamais découvrir dans la dame Le moindre changement, tant grande était fon âme !
Auf fereine, aufli charmante en fon maintien, En fon conftant amour aufli tendre et fidèle À tout veillant toujours, faifant tout, et tout bien, Des femmes en un mot la perle et le modèle, Jamais en fes difcours il ne put trouver rien Qui fit allufion à fa fille perdue, Ni dans fon œil un pleur qui vint troubler fa vue.