‹ Contes de CantorberyChapitre 30 sur 38 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Ainsi dans cet état il fe pafla quatre ans, Avant que Grifildis ne redevint enceinte, Mais le bon Dieu voulut enfin qu’après ce temps I] lui vint un garçon à cette pauvre fainte ; : Enfant très gracieux, beau comme le printemps. Quand on vint annoncer cette nouvelle au père, Il en fut très heureux, et la contrée entière

Partagea fon bonheur. Or quand ayant deux ans Ce garçon eut quitté le doux fein de fa mère, Voilà que ce Marquis un jour par pañle-temps De fa femme voulut, c'était là fa chimère, Eprouver à nouveau le grand cœur, le grand fens. Les hommes mariés n’ont jamais de mefure Quand ils trouvent près d’eux trop bonne créature.

‘6 Femme,” dit ce Marquis, “ vous avez certe appris Que mon peuple avec peine a vu mon mariage, Depuis deux ans furtout que nous eft né mon fils, C’eft bien pis que jamais, ça détruit mon courage, Ca me navre le cœur, et double mes foucis.

Cette voix monotone arrive à mon oreille, La nuit lorfque je dors, et le jour quand je veille,

« Le peuple dit de moi: ‘ quand il ne fera plus Il nous faudra pourtant, et ce coûte que coûte, De ce Janicula prendre le fang obtus Car nous n’en n’avons d’autre, oui, c’eft bien hors de doute.’

A ces vilains propos un chacun fait chorus.

Je devrais cependant ne faire fourde oreille, Car la raifon le veut, et même le confeille.

‘ Avec ces gens voudrais, s’il fe peut vivre en paix, Comme lai fait déjà ; voilà donc pourquoi femme Je fuis ma foi d'avis, fi ne trouvez mauvais De traiter ce garçon ainfi que fa fœur dame!

Et de mon peuple ainfi contenter les fouhaits. Si de ma volonté je vous donne le texte C’eft pour que de gémir vous n’ayez pas prétexte.”

‘6 J'ai,” reprit Grifildis, < dit, je dirai toujours, Votre vouloir, feigneur, fera ma loi fuprême, Si donc de mes enfants vous éteignez les jours,

: C'’eft que probablement c’eft là votre fyftème, Vous ne me chagrinez ; que fert plus de difcours ! N’aurai, de mes enfants, à ce je fuis réduite,

Eu que le mal d’abord, et le chagrin enfuite.

‘6 Etant notre feigneur faites votre vouloir, Nous fommes, je l’ai dit, nous fommes votre chofe, J’ai laiflé mes habits chez moi, quand au manoir Je m’en vins avec vous ; or ma raïfon m’impofe D’être en tout et toujours efclave du devoir. Avec vos vêtements j’ai pris votre livrée, Parlez, j’obéirai ; c’eft pour moi loi facrée.

« Et certes fi j'avais l’heureux don de prévoir, De votre bon plaïfir fi j’avais prefcience, De fuite accomplirais, feigneur, votre vouloir, Et pour le bien remplir je ferais diligence.

Mais maintenant que fais ce que veut mon devoir,

Je m'en tiendrai, feigneur, de cœur à vous complaire, Et fi ma mort pouvait avoir l’heur de vous plaire,

‘€ Je mourrais volontiers ; la mort n’eft rien pour moi

Auprès de votre amour !”’—Voyant cette conftance Ce Marquis, malgré tout, fut content à part foi, Et s’étonna beaucoup de la perfévérance Que déployait fa femme ;—il y avait de quoi!

Toutefois il s’en fut comme au chagrin en proie, Tandis qu’au fond du cœur il nageait dans la joie.

Ce vilain écuyer s’en fut prendre le fils De la même façon qu’il avait pris la fille, Vrai, c’était bien affreux tout cela, m’eft avis, Et faïfait peu d’honneur au père de famille ; Mais toujours patiente elle fut Grifildis ; Et bien loin de montrer un figne de faiblefle, Elle bénit fon fils, difant dans fa détrefle

Au vilain écuyer, que, fi, lui le pouvait, Il dépofät fon fils du moins en terre fainte, Afin que des nombreux hôtes de la forèt Ses membres délicats ne reçuffent l'atteinte. Mais lui cet écuyer, ce mauvais paltoquet Sans dire un mot s’en fut paraïflant fans vergogne : Mais il porta l’enfant avec foin à Bologne.

Ce Marquis s’étonnait toujours de plus en plus Que cette Grifildis eut tant de patience, S’il n'eut vraiment connu fes nombreufes vertus, Qu'elle aimait fes enfants fans aucune doutance, Il eut certes penfé que deflous ce deflus

De froide patience, il était quelque rufe, Quelque méchanceté peut-être fans excufe.

Mais il favait très bien cet indigne Marquis, Qu’elle aimait fes enfants, le mieux après lui-même ; Aux femmes le demande, eft-ce que Grifildis Eut dû de ce Marquis être ainfi le dilemme ?

Que pouvait inventer un époux mal appris De plus, pour éprouver aufli rare conftance . . . Lui demeurant toujours dans fon outrecuidance ?

Mais il y a des gens de tel tempérament, Que lorfqu’ils fe font mis une fottife en tête, Ils n’en veulent démordre, et font inceffamment Ce qu’il faut pour venir à leur but défhonnète : Ainfi de ce Marquis qui voulait pleinement Eprouver Grifldis, et de mille manières Créer à fon efprit de nombreufes chimères.

Il fe mit à guetter fa femme à tout moment ; T'antôt dans fes difcours, tantôt fur fon vifage, Cherchant à découvrir pour lui fon fentiment, Et fi ce fentiment était pur d’alliage ;

Mais il ne put jamais trouver de changement.

Plus fa femme avançait dans la vie au contraire, Plus elle paraiffait s'attacher à Jui plaire.

Aufi parmi ces deux un feul vouloir était ; Le vouloir de Gauthier était la loi faprême, Car tout ce qu’il voulait, Grifildis le voulait, Et c’était par inftinét plutôt que par fyftème : Aufñi tout était-il pour le mieux, c’eft un fait. Elle montrait ainfi qu’une femme doit faire De fon époux toujours le vouloir fur la terre.

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Cependant fur Gauthier couraient certains propos

Comme quoi méchamment, il avait dans fa rage,

Occis fes deux enfants, —{es deux enfants fort beaux,

Parce que Grifildis était de bas lignage ;

Et ce, pour protéger quelques collatéraux.

En ces vilains propos chacun avait croyance,

Et nul de ce Marquis ne prenait la défenfe.

C’eft pour cette raïfon que fon peuple jadis, Qui l'avait fort aimé pour fa bonne conduite, Se mit à le haïr cet infâme Marquis ; Car d’un vil meurtrier qu’attendre par la fuite ? Mais malgré cette haine, et malgré ce mépris, Le Gauthier ne voulut jamais changer fa gamme, Car fon idée était de tourmenter fa femme.

Quand fa fille eut atteint l’âge heureux de douze ans,

Il envoya quelqu’un devers la cour de Rome, Inftruit de fon vouloir ; il s’agiflait céans De fabriquer d'emblée un quelque chofe comme Un faux, ni plus ni moins, un de ces inftruments Par le moyen defquels à la loi l’on échappe, Et que l’on nomme à Rome une bulle du Pape.

Je dis qu’il commanda ce vertueux Marquis Qu’on contrefit pour lui fraiche bulle du Pape, Lui donnant faculté de quitter Grifildis ;

Car il faut contenter tout un peuple qui jappe. Et la bulle fut faite avec un art exquis ; Si qu’on le publia partout dedans Saluce Cet acte abominable et fondé fur l’aftuce.

Le gros et rude peuple, et ce n’eft étonnant, Prit fans trop s’émouvoir cet acte affez infâme, Mais lorfque la nouvelle en vint incontinent A Grifildis, ce fut différent, pauvre femme ! Mais elle était toujours d’un vifage avenant Difpofée à porter fans en garder rancune Toute l’adverfité que nous fait la fortune.

Du Marquis fubiffant toujours le bon plaïfir, Car à lui de tout cœur elle s’était donnée ; Et ne demandant rien qu’à faire fon défir, Quand même ce défir brifait fa deftinée.

Mais avec ce narré, mefheurs, pour en finir, Sachez que ce Marquis pour hâter la befogne En fecret envoya vitement à Bologne

Au Comte Panago, le mari de fa fœur, Tout fpécialement un très preffant meflage, Priant très fortement cet illuftre feigneur Ramener fes enfants dans un noble équipage Jufque dans fon palais ; mais avec grande ardeur, Il infiftait furtout pour qu’il ne dit quand même On voudrait le favoir, par un moyen extrême,

Quels étaient ces enfants, quels étaient leurs parents; Mais qu’il dit que bientôt la fille ferait femme Du Marquis de Saluce ; et fur ces mandements Ce Comte incontinent établit fon programme, Si bien qu’un certain jour avec fes adhérents Et le frère et la fœur, il fe mit en voyage En grand’ proceflion, et fort bel équipage.

La

Cette jeune fillette avait riches joyaux, Et vêtements de prix dignes d’un mariage ; Auf fon frère avait ajuftements fort beaux, Quoique ce jeune enfant n’eut que fept ans pour âge; Ils chevauchèrent donc et par monts et par vaux Cheminant vers Saluce avec joyeux vifage, Chaque inftant avançait la fin de leur voyage.

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