‹ Contes de CantorberyChapitre 3 sur 38 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

d’un accès difficile pour ceux qui font défireux d’en apprécier les beautés et d’en favourer les charmes, n'étant plus lue, même en Angleterre, que par le très petit nombre. Nous croyons donc livrer à l’admiration du continent non pas notre traduétion, comme un certain Æferarÿ latyer (un de nos intimes ennemis qui fe cache fous ce pfeudonyme dans le Morning Star), fera tenté de nous en accufer, mais Pœuvre de Chaucér, qu’on ne fe méprenne pas! Ce n’eft pas l’habit que nous croyons digne d’admiration, c’eft le moine en chair et en os.

Chaucer, dirons-nous, vivait dans un temps où l’expreflion avait un franc parler qui tenait un peu du débraillé, on appelait crûment alors comme Boileau l’appela depuis.

Un chat un chat, et Rollet un fripon !”

Et bien qu’à notre avis il n’y ait pas plus de vilains mots dans Chaucer que dans Boccace, qui a été lu par tout le monde, encore y en a-t-il beaucoup trop pour les traduire fans vergogne, et les jeter à la face du public dans ce dix-neuvième fiècle devenu d’autant plus prude que l’immoralité y fleurit plus vivace. C’eft en cela que notre tâche a été fort difficile à remplir. Nous avons dû laiffer autant que poñlible tout fon efprit à Chaucer, en adouciffant toutefois quelques-unes de fes expreflions, nous contentant de laiffer fubfifter fa penfée, en modifiant ou en raturant le mot trop.... comment dirons-nous cela ? ... trop peu vêtu. En forte que fi nous ne pouvons dire de notre traduction des Contes de Cantorbery :

‘6 La mère en permettra la leéture à fa fille.”

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Nous pouvons dire au moins que hormis par les demoïifelles, notre traduétion peut et pourra être lue par toutes les femmes qui ont pris pour #ofto dans la vie Vertz, l'oppolé de Bégueulifme !

Quand à la partie matérielle de notre œuvre, nous avons traduit Les Contes de Cantorbery fouvent vers pour vers, toujours ftrophes pour ftrophes, dans les contes qui font écrits ainfi par leur auteur; d’autres fois nous avons laiflé courir notre plume fans nous inquièter d’augmenter un conte de vingt, trente ou quarante vers, alors que nous penfons que la narration pouvait gagner du naturel. Si nous faifons cette obfervation, c’eft qu’un critique du journal anglais ‘€ The Prefs,” nous a accufé avec peu de bonne foi lors de la première édition de notre traduétion des ‘€ Fables de Gay,” ct en préfence du texte placé en regard, d’avoir paraphrafé Gay, et de lavoir amplifié outre mefure, alors que la vérité, facile à vérifier par les deux textes, et reconnue par la plupart des autres journaux, eft que notre traduétion des fables de Gay eft pour la plupart du temps aufñi concife que l’original, et quelquefois mème plus concife. Du refte le même critique jugeant fans doute le faire, le mécanifme de la poëñe françaife par le faire, par le mécanifme de la poëfie anglaife a voulu férieufement nous convaincre que le participe pañlé du verbe citer au pluriel masculin cités,* ne pouvait rimer en vers

* J'ai, voyez-vous, long-temps habité les cités, J'ai des hommes appris la blague et le parlage, Mes habits pour leur coupe ont tous été cités,

Je fuis le D’Orfay de cet âge!

(Le Singe qui a voyagé de par le Monde.—Faure xiv. 1. 1.)

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français avec le mot cités (towns).— Après une affertion auf bouffonne, qu’y a-t-il à faire ? .. Mon Dieu, rien! Toutes les divagations peuvent entrer dans la cervelle humaine, et à plus forte raifon dans la cervelle d’un critique asozÿyme qui ne craint pas de fe délivrer à lui-même un brevet d’ignorance par fuite d’une impertinence littéraire qu'il peut fe permettre fans aucun contrôle.

Nous arrêterons là nos obfervations faites dans ce feul but de prévenir des critiques injuftes, fans bonne foi et d’une malveillance défhonnète, telles que celles faites fur quelques-uns de nos précédents ouvrages par la Literary Gazette, l’ Atlas et le Journal des Ignorants, l’Educational Times.

Nous avons cru devoir comprendre dans la colleétion des Contes de Cantorbery, le Conte de Gamelyn raconté par le Cuifinier bien qu’il y ait incertitude s’il eft ou non de Chaucer, et probabilité même qu’il n’eft pas de notre poète ; auffi Tyrwhitt l’ometil; s’il fe trouve dans l’édition de Bell, c’eft feulement à la fuite des contes attribués à Chaucer; l'édition Aldine le pañle également, Thomas Wright le donne, et nous avons fait comme cet écrivain, le Conte de Gamelyn quelque foit d’ailleurs fon père réel, étant une peinture curieufe de ces temps où Robin Hood avait fi grande popularité, et à notre avis s’encadrant merveilleufement avec le refte de l’œuvre.

Nous avons cru devoir rendre en vers le conte de Mélibée raconté en profe par Chaucer, et traduit par lui d’un manufcrit français qui fait aujourd’hui

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partie du Méragier de Paris, publié par la fociété des Bibliophiles Français ; nous avons traduit également en vers le Conte du Curé, ce long Traite de la Pénitence nous paraiflant moins lourd en vers, qu’il n'eut été, tranfmis dans la profe françaife de 1857, qui n’a pas, et ne peut avoir la naïve bonhomie de celle non feulement de Chaucer, mais du quatorzième fiècle; dans ces deux traduétions nous avons été très économes de fuppreflions, et ne nous fommes permis de changer quelques unes des autorités auxquelles font attribuées les textes qu'après vérification faite préalablement, et en connaiffance de caufe, vérification par parenthèfe que les divers éditeurs de Chaucer ont déclaré n’avoir pas faites.

Nous avons confulté et comparé enfemble à peu près toutes les éditions connues de Chaucer—Caxton, Urry, Speght, Tyrwhitt, Bell, Sir Harris Nicolas, et Thomas Wright; nous avons reçu de la lumière de toutes et de chacune; mais lorfque ces textes étaient différents, ou que leur ponétuation nous femblait défeétueufe, nous avons dû néceflairement adopter le fens qui nous paraiffait le plus raifonnable ; fi nous nous fommes trompé, c’eft avec bonne foi, voilà notre excufe ; que celui qui eft fans péché, dans un cas femblable, nous jette la première pierre, nous conferverons alors l’efpérance de ne pas être trop horriblement lapidé !

Un jeune artifte de nos amis, Monfieur Philip H. Calderon, dont le joli tableau “ Broker Vos” eft une des perles du falon de peinture de cette an-

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née (the Exhibition of the Royal Academy of Arts), nous a prêté fon puiffant concours en illuftrant quelques uns des contes par de charmants deflins, gravés avec grande habileté par George Dorrington ; à ces deux artiftes qui ont orné avec tant de goût le monument que nous élevons à Chaucer, nos remerciements les plus fincères font acquis.

Nous avons dit! Le CHevaLier De CHATELAIN,

Aëto

$ ORSQUE le jeune Avril a de fes douces larmes Humedté le cœur fec de Mars, le Dieu des armes, A la terre infiltrant ces fucs, cette h liqueur Qui font verdoyer l'herbe, et font poindre la fleur ; Lorfque le frais zéphir a de fa douce haleine Avivé le bofquet et chatouillé la plaine, Eveillant le bouton, que foudain le foleil Careffe gentiment de fon regard vermeil; Quand les petits oifeaux de leurs voix dégourdies Font redire aux échos leurs folles mélodies Sans penfer à dormir, tant de ces gais caufeurs La nature émouftille et les fens et les cœurs, Lors les gens tout difpos pour longs pélérinages, S'en vont courir la palme en de lointains rivages, Vers des faints en renom, vers de facrés parvis, ‘Venant de tous les points, et de tous les pays, Et de chaque comté de la vieille Angleterre Ils s'en vont tous les ans de vers le fanétuaire gi

Où Thomas A’Becket le glorieux martyr Aux pieds des faints autels defcendit pour mourir.

Or il fe fit un jour qu'avant ma chevauchée, A l’hoftel du Tabard je faifais ma couchée Dedans Southwark, tout prêt à prendre mon chemin De vers Cantorbery le lendemain matin ; La nuit il arriva dans cette hoftellerie Troupe de pélerins tous dans leur braverie, Au nombre de vingt-neuf, gens de tous les états, De fexes différents et de tous les formats, Que le hazard avait aggloméré fans-doute, Qui vers Cantorbery comme moi faifaient route. L’écurie étant vafte, et les dortoirs nombreux, Les nouveaux arrivés furent logés au mieux.

Moi, cependant avant qu’au bout de fa carrière Le foleil eut jeté fon bonfoir à la terre, J'avais avec eux tous fait converfation, Si que je fus bientôt de leur communion, Et que je leur promis me lever dès l'aurore Pour chevaucher enfemble, et converfer encore. Mais tandis que parbleu ! j’ai l’efpace et le temps, Avant qu’en ce narré j’avance plus Jong-temps, M'eft avis, n'eft-ce pas, que Ja raïfon m’ordonne Dire de chacun d’eux quelle était la perfonne, Et la condition, et le rang qu’on tenait, Mëme l’accoutrement ou l’habit qu’on portait. Par un preux chevalier, maintenant je commence.

Donc parmilesvingt-neuf, c’eft un fait d’importance, Etait un bien digne homme, un vaillant CHEVALIER, Qui dès le premier jour qu’il chaufla l’étrier Faut la gloire et l’honneur de la chevalerie,

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Pour culte ayant le Vrai, le Jufte et la Patrie.

I] fit fon coup d’effai fans reproche et fans peur Dans la guerre d’abord qu’ entreprit fon feigneur ; Et tant chez les Chrétiens que chez les Infidèles Toujours fut honoré pour fes vertus modèles.

En Egypte il était quand le roi Lufignan

Donna laflaut, et prit dans un rapide élan Malgré fes défenfeurs la fière Alexandrie.

Il avait fait la guerre en Finlande, en Rufñe,

En Prufle moultefois plus qu” homme de fon rang, Et maints champs de bataille étaient teints de fon fang. D’Algézir, en Grenade, il combattait au fiège, Il était à Layas, aufli dans la Norvège,

Et fur terre et fur mer il avait fans émoi

Dans mainte occafion combattu pour la foi.

Pendant aflez long-temps il fut en Palathie Battie les mécréants, et fa fuprématie Chaque fois l’avait fait refpeéter en tous lieux, Et rendu fon nom grand parmi les glorieux ;

Et cependant malgré fa valeur fans contefte, Comme une jeune fille il était tout modefte,

Il n’employait jamais, tant il était courtois,

Pour parler à chacun que paroles de choix ; Mais fes accoutrements s’il me faut les dépeindre Je vous dirai tout net, que fervirait de feindre ? Que bien que fon cheval fut bon, lui n'avait pas Ajuftements bien beaux, étoffes de damas,

T'ant s’en faut, il portait cafaque de futaine Aflez courte, entourant, toutefois non fans peine Son armure de fer, fon haubergeon d’acier.

Tel était traits pour traits le digne Chevalier Arrivé récemment d’un fort lointain voyage,

Et vers Cantorbery faifant pélérinage.

Se trouvait côte-à-côte avec le Chevalier Son fils, charmant garçon, un tout jeune Ecuyer, Amoureux plus qu’ aucun; et dont la chevelure Toute bouclée ornait joliment la figure.

I] paraïffait avoir vu vingt printemps au plus. D'une taille bien prife, et pas du tout perclus C'était un gaillard fort, et crânement agile. Il avait chevauché d’une façon virile Et pendant quelque temps, en Flandres, en Artois, Et dans la Picardie ; et s’était moultefois Conduit très noblement: c’était là fon programme Pour entrer plus avant dans le cœur de fa dame. Ses vêtements brodés étaient jonchés de fleurs Rouges, blanches, enfin de toutes les couleurs. Frais comme un mois de Mai, fans perdre une minute I] chantait tout le jour, ou jouait de la flûte. Bon cavalier, c'était un rude chevaucheur, Poète, chanfonnier, qui plus eft beau danfeur, Il favait deffiner, il favait même écrire, Et pour couronner l’œuvre, aimait, il faut le dire, Si démefurément, qu’il ne dormait la nuit, Et comme un roflignol chantait jufqu’à minuit. Ajoutez qu’il portait une courte tunique, Longues manches d’un goût tout-à-fait poétique, Et qu’il portait fort bien; qu’il était à la fois Plein d’égards pour le fexe, et toujours fort courtois, Que, modefte, pour tous il était ferviable, Qu’enfin il dépeçait mieux que fon père à table.

Le Chevalier avait à fa fuite un V'ARLET Franc tenancier, un feul, parce qu’il lui plaifait En cette occafon, pour ce pélérinage,

Par ainfi chevaucher, fans plus grand équipage.

CANTORBERT.

Vêtu d’un furcot vert, et d’un capuchon vert : Il portait avec foin fous fa ceinture, ouvert

De flèches un faifceau, qu’en archer plein d’adrefle Il lançait dans les airs avec grande preftefle. Pour art du foreftier il ne craignaït pas un;

Sa main tenait un arc. Son vifage était brun. Sur fon bras il portait brillant à la lumière

Un braffart ; il avait d’un côté la rapière,

Et l’immenfe rondache, et de l’autre un poignard Qui, le cas échéant, fervait de braquemart ;

Sur fa poitrine était d’argent un St. Chriftophe ; I] portait en fautoir un cor ;—-de verte étoffe

Et couvert de galons était fon baudrier,

Ï avait en un mot l’afpeét d’un foreftier.

I] y avait encore une Nonne, une ABBEss£ Au parler onétueux, et pleine de fimpleffe ; On l’appellait Madame Eglantine, ma foi!

Et fon plus gros juron était par Saint Eloi!

Quoiqu? entonnant du nez les faintes homélies, Elle chantait fort bien Laudes, Vêpres Complies ; Elle parlait français même aflez proprement, Le français de Strafford près Bow aflurément, Ce français là, l’égal du latin de cuifine, Et dont ne faut chercher à Paris l’origine.

Elle était bien apprife à table, et ne laïffait De fes lèvres tomber nul morceau, c’eft un fait. Elle favait très bien comment manger la foupe, Et boire l’hydromel fans répandre la coupe ; Elle efluyait fi bien même fa lèvre alors Que la coupe était nette et dedans et dehors. Auf très dextrement elle mangeait la viande : De propos gais, courtois, fe montrait très friande,

de

N’ayant pas l’affeété des manières de cour,

Elle ne cherchait pas faire pofer autour

D’elle la gravité. Pour parier confcience,

Elle était charitable, et pleine d’indulgence, Si-qu’une fouris prife amenait dans fes yeux

Un déluge de pleurs ; —elle avait pour fes jeux De gentils petits chiens, de petites levrettes, Qu’elle aimait à nourir de lait et de bifquettes ; Si par malheur mourait un de ces animaux,

Ou fi quelque manant, ou bien des étourneaux Les frappaient du fouet, elle en éprouvait peine, T'ant fon cœur était bon, et fa belle âme humaine!

Sa gorgerette était bien convenablement Plifsée, et faite au tour ; fon nez aflurément Etait fort droit ; fes yeux aufli gris que le verre, Sa bouche très petite, et douce, et régulière ; Son front certainement d’un magnifique blanc Avait bien pour largeur la largeur d’un empan, Quoiqu’elle fut d’ailleurs de grandeur ordinaire ; Elle avait un manteau fort agréable à voir, Avait autour du bras de corail un rofaire,

Avec ornements verts, qui portait pour fermoir

. La lettre À couronnée, et qui formait agraffe ;

On y lifait trois mots en guife d’épigraphe,

En exergue et que voila :

S€ Amor vincit omnia !” Une autre Nonne était par ma fine avec elle, C'était, m'aflura-t-on fon chapelain femelle ; A fa fuite elle avait trois prêtres. — C'était tout Parbleu ce qu’elle avait; c'était là fon vatout !

I} y avait un Moins, éminent en maiftrie, Un fort grand chevaucheur, aimant la vénerie,

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Un homme viril quoi! propre à faire un abbé, Qu'on n’eut pas aifément fait venir à jubé.

Il avait maïnt courfer de prix dans l’écurie,

Et quand il chevauchait, lui, dans fa braverie,

Sa bride on l'entendait carillonner au vent

P'un fon aufii ftrident que cloches de couvent. Des Saints Maur et Benoit la règle un peu févère Ne l’accommodait prou, lui femblait trop auftère, Si bien qu’il préférait être moins régulier,

Et s’attachant au monde être plus féculier.

T1 n’eftimait pas plus qu’une vaine fumée,

Et pas même à l’égal d’une poule plumée,

Ce texte qui prétend que jamais les chaffeurs N'ont été que le bois dont on fait les pécheurs, Qu’un moine non cloitré n’eft pas mieux fur la terre Qu'un poiffon par malheur forti de la rivière ; Ce texte là, pour lui, c'était ftupidité,

Et je crois qu’il penfait très bien en vérité. C'eft à vous rendre fou qu’étudier fans cefle Dans le cloître, et pâlir fur un livre de mefñle, Ou bien que travailler de fes mains, f l’horreur! Que deviendrait le monde avec un tel difeur

Que ce Saint Auguftin qui le travail ordonne ! Laïflons lui le travail à l’évêque d’Hippone! Donc il était tout franc bel et bon chevaucheur, Il avait avec lui Pattirail d’un chaffeur,

Auf vives qu’oifeaux de rapides levrettes

Pour bien courre le lièvre agiles eftafettes ; Ferme et dru chevaucher tel était fon plaïfir,

Et rien ne lui coûtait pour prendre ce loifir.

A fes manches je vis qu’il pendait des manchettes De fort beau menu vair, qui plus eft fort proprettes. Une fuperbe épingle et toute ouvrée en or,

T'enant fon capuchon, en comprimait l’efor.

Sa tête chauve était luifante comme verre,

Et fa figure avait ce charme qui fait plaire. C’était à dire tout, un feigneur graflouillet

D'un fort bel embonpoint, fans être trop replet, Dont les yeux enfoncés brillaient par parenthèfe Entre deux noirs fourcils ardents, chauds comme braife. Bottes molles, cheval crânement harnaché,

C’a faifait un prélat pas du tout mal torché, Ajoutez que bien sür, ne jeûnant qu’en carême, Il n’était pas du tout épuifé, non plus blème ; Un cygne gras pour lui c’était morceau de roi; Auf brun qu’une baie était fon palefroi.

Il y avait encor gai, folichon un FRere De l’ordre des quêteurs, homme de caraétère Cependant ; onc n’était dans la fraternité Dans les quatre ordres, dis-je, et c’eft la vérité, Qui mieux que lui fut apte à parler beau langage, Et fut avec plus d’art l’oindre de badinage.

Il avait marié, cela fouventefois A fes frais qui plus eft, plus d’un joli minois. De fon ordre c’était le pilier le plus ferme. Il était très aimé dans maïnte et maïinte ferme Partout dans fa contrée, et des francs tenanciers Etait fort bien-venu, fort bien dans les papiers. Il avait bien auf des clientes en ville De dignes femmes qu’il confeflait la vigile, Car il avait pouvoir lier et délier, De confefler, d’abfoudre et de purifier Plus qu’un curé; lui-même, il aimait à le dire, Etant licencié dans fon ordre le fire!

Ufant fort gentiment de la confeflion,

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Très agréable était fon abfolution ;

Il était indulgent quand à la pénitence,

Alors qu’il prévoyait une grofe pitance ;

Pour maxime il avait que donner au quêteur C'était du confefsé prouver en la faveur ;

Car donner fon argent, fon or, fes œufs aux frères C'eft montrer par le fait qu’on eft gens exemplaires. Il eft nombre de gens qui font fi durs de cœur Qu'’étant très aMligés, leurs yeux n’ont pas un pleur, Alors au lieu de pleurs rétifs et de prières,

Ils font, et tout ef, dit, des aumônes aux frères !

Sa pélerine était, c’était original, D'épingles, de couteaux un immenfe arfenal, Par ces petits cadeaux il avait l’art de plaire A gentille fillette, à gentille commère ; Il chantait et fort bien, avait joyeufe voix, Et du pfalterium s’accompagnait parfois ; Comme une fleur de lys à blancheur virginale I] avait le cou blanc ;—de force fans égale Il eut à fon vouloir réduit maint champion, Et fut bon gré, malgré, lui damer le pion.

Il connaiflait à fond et d’inftinét dans les villes T'avernes, taverniers, hofteliers, joyeux drilles, Bien mieux qu’un mendiant, beaucoup mieux qu’un

lépreux,

Quoiqu'il ne s’accointa jamais avec les gueux ; A quoi fert fe frôler d'ailleurs à la misère ? Mais avec la richefle, avec la bonne chère, C'était bien différent ; aufl toutes les fois Qu’il flairait un profit, il était fort courtois. N’eufliez vu nulle part homme de plus d’adrefle, Vrai! des quêteurs c’était la crème de l’efpèce ;

Une veuve eut-elle eu pour chauflure un foulier, Un feul, entendez-vous, il eut fu mendier

East et ft bien, avec fi captante parole,

Qu'avant de la quitter if eut eu fon abele :

C'eft que n’imaginez comment ex-profeffo

Il favait bien placer fon x principio !

C'était chofe à la fois agréable et plaifante,

Et fon pourchas valait encor mieux que fa rente. Comme un petit carlin il favait folâtrer,

Lécher la main parfois, badiner, s’infiltrer

Et dans les jours d’amour dans les cours d’arbitrage Sa voix pouvait pefer avec grand avantage ;

Car il n’y paraiflait du tout comme un cloîtré, Avec fale pourpoint, ou manteau délabré,

De laine double était fon élégante chape,

Si que vous l’eufliez pris par ma foi pour un pape. Pour fe donner un genre il grafleyait un peu,

Et de traîner l'anglais femblait fe faire un jeu. C'était le meilleur ton que cette afféterie,

Du moins, le penfait-il; mais avec crânerie

Il fe pofait, alors que fuivant fon penchant,

I] pinçait la mandore, accompagnant fon chant, Alors vous euflez vu fcintiller dans fa tête Comme étoiles au ciel, fes yeux pleins de conquête, Ce très digne quêéteur, ce Frère tout expert

En l’art de gueuferie avait pour nom Hubert.

I] y avait en outre, à la barbe fourchue, En habits bigarrés, à la mine crochue, Haut juché fur fa bête un honnête MarcHAND Portant pour couvre-chef large feutre flamand ; Ses bottes de beau cuir, de plus très étoffées, Etaient par un reflort joliment agrafées.

CANTORBERT. 11

Quand il parlait c’était très folennellement, Fañfant toujours fonner fes gains énormément ;.

Il aurait bien voulu que la mer fut gardée

Tout le long d'Orewell, car c'était fon idée Qu’alors il eut bien pu doubler fes capitaux.

Cet homme ne jetait pas fa poudre aux moineaux ; Mais en tout et pour tout il favait fe conduire ;

Il était magnifique, avait l’art de reluire,

Savait fe gouverner avec tant d’unité,

Que nul ne foupçonnait qu’il était endetté,

Si bien qu’il empruntait fur contrats ou fur terre Auf bien que pas un par toute l’Angleterre.

A tout prendre c’était un fort brave homme au fond, Mais à dire le vrai, n’ai jamais fu fon nom.

Depuis affez long-temps qui reftait en Logique, Antichambre, on le fait, de la clafle Phyfique, Il y avait encore un pauvre CLerc d'Oxford.

Maigre, long et fluet, décharné comme un mort, Pour cheval il avait forte de roflinante Pauvre bête ébréchée, à Pallure pefante.

Son manteau par deffus, vrai manteau d’écolier, Ufé jufqu’à la corde, était de drap grofler ; Car il n’avait encor le moindre bénéfice, Ni la capacité de remplir un office.

Il préférait d’ailleurs à riche vêtement Vingt volumes vêtus même fort fimplement, Mais fur lefquels brillait le grand nom d’Ariftote. Alchimifte il n’avait, et cela je le note, Que peu d’or cependant; tout ce qu’il recevait D’argent, de fes amis, toujours il Pemployait En érudition, en livres d’importance, Priant bien entendu, pour tous ceux qui par chance

Ouvraient à fon efprit les portes du favoir.

L'étude était pour lui l’aimant de fon vouloir. Sobre de mots, tranquille était fon éloquence,

Et tout ce qu’il difait d’une haute prudence ; Enfeignant volontiers, volontiers apprenant,

Et toujours et dans tout d’un bon fens furprenant.

Plus un Sercenr ès lois, très futé perfonnage, En excellence riche, et qui plus eft fort fage, Qui de St. Paul hantait fréquemment le parvis. C'était un très difcret deflervant de Thémis. Par ordre, bien des fois, juge dans les aflfes, Sa réputation était des mieux acquifes.

Aufli pour fa fcience, et pour fon haut renom, Gagnait-il à à plaifir de l’or et du linon.

Les procès lui pleuvaient en fort grande shondance, Attirés par l’eflor de fa rare éloquence. Homme plus affairé, n’en fut jamais, je crois, Et pourtant il femblait plus affairé parfois Qu'il ne l’était vraiment ; fouvent pendant les Termes I] avait de ces cas dont remontaient les germes Jufques au Roi Guillaume ;—ajoutez qu’il favait Faire un aéte 4d unguem ; fi que l’on n’y trouvait Jamais un mot douteux, ou jamais une claufe Qui d’une nullité put un jour être caufe ; Et que chaque flatut, il le favait par cœur.

I] chevauchait ma foi fans frou-frou, ni fplendeur. Tout fon accoutrement était fimple, modefte, Et ceinturé de foie ; —épargnez-moi le refte.

I] y avait encore un bon FRANC TENANCIER, A barbe longue et blanche, et droit comme un palmier, Au teint vif et fanguin, il feftoyait la coupe,

CANTORBERT.

Et le matin toujours au vin prenait fa foupe.

Bon vivant, fin gourmet, pour lui le vrai bonheur Aux enfants d'Epicure était de faire honneur. C'était un gai luron qui tenait pour maxime

Que bien favoir manger eft l’art le plus fublime. Chef de maïifon huppé, c’était dans fon pays

Le vrai Saint Julien d’un nouveau Paradis ;

Son pain était exquis, fon a/e toujours vieille,

Sa cave contenait mainte ancienne bouteille ; Poiflon frais, fin gibier, viande bien cuite au four, Friandifes, chez lui pleuvaient au jour le jour, Changeant bien entendu de forme et de nature Selon qu’il faifait chaud, ou qu’il faifait froidure. I] avait des perdrix en cage, en fon charnier Bons filets de chevreuil, brochets dans fon vivier. Malheur au cuifinier qui par fa négligence

Eut d’un plat favori méconnu l’importance ! Dans la falle à manger, foit hiver, foit été,

Sa table était aflife à perpétuité :

Aux fefions toujours il primait d’aventure,

Du parlement avait fouvent linveftiture,

D'être fhérif enfin il avait eu l’honneur,

Bref, c’était à vrai dire, un digne Vavafñeur : Une aumônière en foie à gente garniture

Auprès d’un coutelas pendait à fa ceinture.

Parmi nous fe trouvaient de plus un T'APISsIER, Et puis un TisseRAND, et puis un MENUISIER, Et puis un T'enTurier vêtus de même forte,

Bottes, chapeaux, pourpoint, habit, vefte et culotte.

Tous leurs ajuftements étaient pimpants et frais, Et leurs couteaux étaient garnis en argent, ouais! Ainfi que la ceinture et même la pochette.

Chacun d’eux paraiflait être, fans gloriette, Bourgeois aflez notable, et d’aflez haut dégré, Pour à l’hôtel de ville être confidéré.

Dignes d’être alderman par leur rare fagele, Ils avaient pour cela fuffifante richefe ;

Et leurs femmes, bien für, n’auraient pu les blâmer, Elles euflent eu tort de moins les eftimer ; Du refte c’eft fi beau le charmant privilège De tenir le haut pas dans un noble cortège !

Alors qu’on eft MADAME on a cet agrément, Et de plus un manteau porté royalement.

Ils avaient avec eux pour faire la pot-bouille Un certain Cuisinigr plus malin que Gribouille ; L’ale de Londre il la déguftait rien qu’au flair,

I] rôtiflait, grillait, bouillait, c’était du fier !

Il faifait les coulis, les pâtés, la friture

A ladmiration, et très bien, je vous jure,

Le blanc-manger ; mais las! le pauvre chérubin A la jambe il avait un cancer bien vilain.

I] y avait encore un PATRON DE NaAviRe Qui demeurait au loin, ainfi l’entendis dire, Près de Darmouth je crois, Sur un méchant cheval I] chevauchait du mieux que pouvait l'animal. Une robe très longue et d’étoffe groffière Defcendait en pliflant jufqu’à fa genouilière.

A fon cou, fufpendu par un cordonnet noir, Pendillait fon poignard ; il était aifé voir

Que l'été de fes feux avait fur fa figure

Laiflé dernièrement traces de fa dorure.

C'était au demeurant un très bon compagnon, Aimant fort le Bordeaux, aufi le Bourguignon,

CANTORBERT. 15

A confcience large, et pas du tout bégueule, Toujours prévenant pour fon gofier ou fa gueule, Si qu’il faifait fouvent vifite au magafñn

Où fe tenaient dormant les marchands et le vin. Si fe prenant de hec avec aswire ou berge

Ft vamquait, —les vaincus il les mettait au large. Maïs pour bien calculer les chances de la mer, La marée ou le vent, analyfer l'éclair,

Et vaquer en un mot aux foins du pilotage,

1 n’avait fon pareil de Hull jufqu’à Carthage. De tempêtes fans nombre étant forti vainqueur, Il était à la fois fage, prudent, ofeur.

Il connaiffait à fond à force de négoce Du cap du Finiftère au fin fond de l’Ecofe,

En Bretagne, en Efpagne, et dans mille autre lieux Les criques et les ports les plus avantageux,

Il favait les moyens d’y faire entrer fans peine Son vaifleau bien gréé nommé “ la Madelaine.”

Parmi la caravane, était, c’eft avéré, Un Mepecin, doéteur i# stroque jure, Aftrologue il parlait bel et bien médecine, Et même chirurgie, et non pas par routine.

Ses malades étaient de par fes talifmans Maintenus très vivants, des jours, des mois, des ans. De chaque maladie il favait l’origine, Que cela vint du foie, ou bien de la poitrine, Du temps chaud, du temps froid, ou bien de la tièdeur, D'un accès de colère, ou de mauvaife humeur, Qui plus ou moins fouvent nous échauffe la bile ; En fait c'était vraiment un médecin habile.

Sachant la maladie, immédiatement Le patient était foumis au traitement,

Dans fa manche il avait nombre d’apothicaires Aptes à préparer tous fes électuaires,

Car tous fes gens étaient des amis de longs jours, L'un faifait gagner l’autre, et c’eft permis toujours. Ad unguem 1] favait, et ce, fans difparate

Galien, Efculape, et leurs doétes difcours, Rufus, Deifcoride, et le vieil Hippocrate,

Haly, Serapion, Rhafis, Damafcenus,

Averroës, Gilbert, Bernard, Conftantinus, Avicen, Gatifden, et certes nombre d’autres

De la doëte fcience admirables apôtres.

De fuperfluité ne fe permettant pas,

Il était modéré, fobre dans fes repas,

Et tout ce qu’il mangeait était fort digeftible, Ses études n'étaient pas celles de la Bible.

Son vêtement était cramoifi couleur fang, Doublé de taffetas gris, et quelque fois blanc ;

Il ne faifait que peu de dépenfes du refte, Aïmant mieux conferver fes gains faits fur la peñte ; Car l’or en médecine étant un cordial

Il aimait l’or avec un amour fans égal.

Il y avait en outre, une bonne CoMMERE

Des environs de BATH, un peu fourde la chère!

Et c'était bien fâcheux. Son commerce était grand, Son drap avait débit mieux que celui de Gand. D’honneurs dans fa paroifle elle était très friande, Comme la plus huppée elle allait à l’offrande

La première toujours, en levant haut le front,

Et qu’on la devançät n’eut pas fouffert l’affront. Si beaux de fond étaient tous les fichus de tête Qu’elle avait le dimanche ainfi qu’aux jours de fête, Que cela pouvait bien pefer aflurément

Dix livres pour le moins. Ses bas folidement Attachés très ferrés, étaient rouge écarlate

Et fes fouliers nouveaux ne faifaient difparate,

Sa figure hardie était belle, et fon teint

Un peu rouge, indiquait que fon goût peu reftreint S’était aceommodé des chofes de la vie,

Et fans démériter, au gré de fon envie.

Sans parler des amis, n’eft befoin maintenant,

Elle avait époufé cinq maris, tout autant,

En tout bien tout honneur, ne faifons pas méprife, Et chaque mariage était devant l’églife. | Elle avait vifité Jérufalem trois fois,

Pañlé maint fleuve et mer, cela fouventefois,

Elle avait chevauché par Rome et par Bologne, En Galice à St. Jacque, et jufques à Cologne ! Sur les voyages certe elle en favait! . . paflons, Auf fe tenait-elle, et bien fur fes arçons;

Elle était bien gzimpée, et portait fur fa tête

Un chapeau large en feutre, et de grandeur honnête A faire un bouclier ;—pour fe mieux protéger Elle avait autour d’elle un long manteau léger, Dont les plis retombaient jufque fur la chauflure Qui d’éperons aigus poffédaient garniture.

Comme un bon compagnon elle riait, jafait,

En remèdes d’amour très long elle en favait,

Car de cet art jadis célébré par Ovide,

Elle connaiffait tout, et le plein et le vide.

Il y avait aufli tout de componétion Un brave homme, l’honneur de la religion, Pauvre Curs ne fais plus de quelle province, Dont la valeur en tout certes n’était pas mince. Plein de nobles penfers, il était érudit,

L’Evangile du Chrift était par lui bien dit,

Et très dévotement il enfeignait fes frères

En leur offrant toujours des leçons falutaires.

I] était très bénin, rempli d’aétivité,

Surtout très patient devant ladverfité !

Il n’eut certes voulu pour obtenir fes dimes

De fes paroifhens faire pauvres viétimes,

Se contentant de peu, toujours il préférait

Leur donner portion de ce qu’il recevait.

Sa paroifle nombreufe avait grande étendue, Chaque maifon était dans un défert perdue,

Mais ni le mauvais temps, ni l’ardente chaleur Ne l’empêéchaient jamais vifiter le malheur.

Le bâton à la main, à pied, infatigable,

Aux petits comme aux grands, il était fécourable. Prêcher c’était fort bien, mais bien mieux felon lui Se montrer charitable, et bon envers autrui ;

‘6 Que fera donc le fer, hélas ! fi l’or fe rouille!” Difait-il; < il faut donc que jamais rien ne fouille Penfée ou cœur de prêtre ;—aufhi bien le pañteur Doit être des brebis le digne conduéteur,

À toutes, en tous lieux, il doit donner l’exemple, Et ne pas oublier que le ciel le contemple.”

Il n’était pas de ceux qui pour courir St. Paul Vers Londres un matin prennent foudain leur vol, Afin d’y dépifter foit une chantrerie,

Soit pour s’y repofer très grafle confrérie ;

Il n’était pas de ceux à louer fon troupeau,

Le laïiffant barboter plus ou moins à vau-l’eau ; Mais il reftait chez lui gardant bien fes ouailles, Afin que maïître Loup n’en fit fes viétuailles ; Non mercenaire enfin, c’était un bon pañteur : Qui quoique faint, traitait doucement le pêcheur,

CANTORBERT. 19

I] n’avait que des mots gentils pour le reprendre, Et difcret, bénévole, avait le verbe tendre.

Attirer un chacun par la douceur au ciel,

Et par un bon exemple, il n'était rien de tel

Pour lui ;—mais s’il avait un incrédule à vaincre De haut rang, d’humble rang, zefte pour le convaincre, Certe il n’épargnait pas envers lui l’argument,

Et le tançait d'emblée, et ma foi vertement.

M'eft avis vraiment que dans ce monde peut-être, Il ne put exifter jamais un meilleur prêtre ! Humble et fimple de cœur, il ne faifait fracas

De fa vertu, non plus il ne prétendait pas

Attirer les refpects de par fa feule étole,

Mais enfeignait du Chrift la divine parole,

Des apôtres fuivait la fainte miflion,

Et faifait en tous lieux bénir fon ation.

Avec lui fe trouvait un LABOUREUR, fon frère, De fumier moultefois ayant farci la terre ; C'était un véritable et bon agriculteur, Charitable, et vivant dans la paix du feigneur. Dans l’heur et le malheur du plus profond de l’âme Il aimait le bon Dieu, fon fils et Notre Dame, Et bien plus que lui même encore le prochain. Pour ton amour, ô Chrift! le foir ou le matin Battre le blé, bêcher, et fans aucun falaire,

I] faifait tout cela, quand il pouvait le faire Pour plus pauvre que lui: régulièrement La dime il la payaït, et fort honnêtement ; Revêtu d’un tabard d’une forme ruftique, Il montaït crânement une cavale étique.

Il y avait encor parmi nous un Meunier, De Parpons uN VENDEUR, mêmement un Huissier,

Un Pourvoreur, et puis un BAILLI, puis MoI-MEME . Qui de la troupe était, que je crois, le trentième.

Solidement bâti d’os, de mufcles, de chair, C'était un fier luron que le Meunier ! c’eft clair Qu'il gagnait le bélier chaque fois à la lutte. “Epais, trapu, noueux, ayant tout de la brute, Nulle porte pour lui n’avait trop lourd barreau, Et de fa tête il eut jeté bas un poteau.

Sa barbe rouge avait le crépu, le revêche

De celle d’un renard, et de plus, d’une bêche Elle avait la largeur ; fur le haut de fon nez Perchaïit une verrue, et c’eft en dire affez Que dire qu’elle était de rouges poils couverte Comme oreilles de porcs, et ce n’était beau certe. Ses narines étaient d’énorme cavité.

Epée et bouclier pendaient à fon côté.

Sa bouche elle était large autant qu’une fournaife, Et des mots fort gaillards en fortaient à leur aïfe. Häbleur, de plus ribaud, il vous favait compter Bien plus vite que moudre, et fon temps efcompter ; Cependant à vrai dire, il n’était méchant homme, Et tout autant qu’un autre il valait bien en fomme. Il portait habit blanc avec capuchon bleu,

Et fur la cornemufe était un boute-feu ;

Au fon de l’inftrument pour lui toujours docile,

Il nous fit crânement tous fortir de la ville.

Le Pourvoyeur était un homme comme il faut, Et qui dans fon emploi n’était du tout manchot. D'un troupeau d’avocats chargés des viétuailles,

I] favait acheter au comptant ou fur tailles, Avec un taét exquis ; fi que cet ignorant Adminiftrait fort bien tout ce monde favant.

CANTORBERT. 21

Il avait, voyez-vous, plus de trois fois dix maîïtres, Experts ès lois, foigneux, connaïflant bien les êtres Des chofes de ce monde, et parmi ces favants

Au moins douze euffent pu devenir intendants

Des plus nobles feigneurs de la vieille Angleterre, Conduire leur fortune, et de telle manière

Qu'ils vécuflent en rois, de leurs feuls revenus,

Ou s'ils préféraient vivre à la Cincinnatus, Amafler largement pour créer au bien être

Un comté tout entier, quelque grand qu’il put être. Pourtant ce Pourvoyeur fin et rufé coquin, | Les faifait tous au même, et malgré leur latin !

Les cheveux coupés ras à l’entour de la tête, Comme un prêtre en ayant tout tonfuré le faîte, La barbe exactement rafée, et tout longuet Juché fur deux bâtons fans ombre de mollet,

Tel était le BaïLLr, maigre, fluet, colère,

Mais homme qui favait, par Jupin! fon affaire, Par pluie ou féchereffe il favait l'aigrefin !

Ce qu’un terrain femé lui donnerait de grain.

De {on maître et feigneur les brebis, les volailles, Les cochons, les chevaux, et les bêtes aumailles, La viande, le laitage, en un mot tout était

Sous le gouvernement de ce Baiïlli fluet.

Par contrat à fon maître il rendait du baiïllage Bon compte, et ce depuis qu’il avait atteint l’âge, Et perfonne n’eut pu le prendre à l’imprévu.

On le favait fi bien de malice pourvu

Que bergers, que garçons de ferme, et tout le refte Le craignaient, le fuyaient à l'égal de la peîte, D’arbres verts ombragée on voyait fa maifon Pofer fur la commune au milieu du gazon.

Ayant comme l’on dit bien du foin dans fes bottes, Il pouvait acheter caïlles et gelinottes

Autant que fon feigneur ; il avait à part lui Un magot fuflifant formé du bien d’autrui, Mais il favait fi bien à fon doux feigneur plaire, Et foutirer l’argent de ce lord débonnaire,

Que le pauvre plumé lui faifait humblement De ce qu’il le plumait un chaud remerciement. Fort habile artifan dans fa verte jeuneñfe, C'était un menuifier d’une aflez grande adreñe, Sur un jeune étalon dont le nom était Scot

Ce Baiïlli chevauchait. I] portait un furcot Bleu de ciel et fort long. Une mauvaife brette Pendait à fes côtés, et battait fa jaquette.

Il était du Norfolk, de Baldefwell je crois,

Ce Bailli dont je parle, un drôle de chinois.

Il était retrouflé tout autour comme un moine, Et fur la route était le dernier fans exoine.

Les yeux petits, étroits d’un chérubin bouff, Le vifage écarlate, et provoquant un ‘< Fi!” Bourgeonné, chaud, lafcif, la paupière teigneufe, Les fourcils écaillés, et la barbe galeufe,

T'el était de l’'Huissier le portrait féduéteur, Aufli tous les enfans en avaient-ils grand peur. Cérufe, blanc de plomb, borax, foufre, mercure, Onguent, rien ne pouvait déblayer fa figure

De ces rouges bubons qui pullulaient nombreux, Et fur fa joue impure affeyaient le hideux.

Il aimait l’ail, l’oignon, les poireaux, la civette, Le vin épais et fort, pas du tout la piquette,

Et quand il avait bu, fa langue en un moulin Semblait fe convertir, et broyer du latin.

CANTORBERT. 23

Comme huiflier d’une cour toute eccléfiaftique,

Il avait ramafñlé dans l’enceinte publique

Quelques termes, deux mots ou trois mots à peu près Dans les débats oraux ou dans quelques décrets, Mais fi quelqu'un voulait le tâter, je fuppofe,

Le fond du fac bientôt fe faifait voir pour caufe ; Alors il s'écriait: “ Quyeffio quid juris ?”

De fon favoir c’était là le 4e profundis.

Franc ribaud, très courtois, n’ayant rien de bégueule, C'était un compagnon, folide fur fa gueule,

Et très bon compagnon ; pour un litre de vin

Ïl eut permis à qui l’eut voulu, c’eft certain, Pendant un an et plus de garder fa maîtrefle,

Et l’eut excufé même avec grand’ politefe.

Si l’on n’en favait rien, # À ni, c’eft fini,

Son homme il le plumait que c'était pain béni! Rencontrait-il parfois garçon de franche allure,

I] lui difait: ‘“ N’ayez nul fouci d’aventure

Si de l’archidiacre encourez le courroux,

Sa malédiétion n’eft grand’ chofe, entre nous, Puifqu’ avec de l’argent on en obtient quittance : Si ne lui donnez rien il aura repentance

De vous avoir maudit gratis et pro Deo.”?

Parlant ainfi, pourtant il blaguait de fa40 !

La malédiétion eft chofe abominable,

Et nous conduit tout droit dans les griffes du diable; Tandis que peut fauver la bénédiétion. | Il lui difait aufli d’éviter l'aétion

D'un Significavit. De tout le diocèfe

Il avait fous la main, foit dit par parenthèfe,

Les jeunes gens, qui tous s’en venaient près de lui Lui conter leurs fecrets, et chercher fon appui.

Sur fa tête il avait de fleurs une guirlande,

L’enfeigne d’une auberge eut certe été moins grandes Quand à fon bouclier, un gâteau le formait.

Venant tout droit de Rome, avec lui chevauchait Son ami, fon compère, un VENDEUR D'INDULGENCES De Ronceval, je crois, felon les apparences ;

I] chantait et tout haut : “ Amour, à moi venez!” A quoi l’Huiflier faifait une baffe du nez.

De jaunâtres cheveux pendant comme filaffe,

De fon épaule large ombrageaient la terrace,

I] allait tête nue, et fon noir capuchon

Dans fa beface était fourré comme un torchon; Cependant il portait une coiffe en arrière,

Sur laquelle en cocarde était un faint fuaire.

Très grêle était fa voix, mais fes yeux pleins d’ardeur; Il n'avait pas de barbe, et je crois fur l'honneur Que du pape il eut pu très bien chanter l’office, Car fon menton de poils n’avait le moindre indice. Il croyait chevaucher, fes cheveux à l’évent

A la dernière mede, et portrait en avant

Son énorme beface où fe trouvait en fomme, Indulgences, pardons, tout chauds venus de Rome. . Du refte en fon métier de Watford à Berwick,

De Pardons un Vendeur n’eut jamais un tel chic Que lui; c’eft qu’il avait dans fa lourde beface Voyez-vous, des ‘ agnus,”” des reliques en mañle : Il avait d'oreiller une taie, et c’était

Le voile de la vierge, au moins il le difait s

Il avait mêmement un morceau de la toile

Au bateau de St. Pierre alors fervant de voile Quand il faillit périr ;—il avait une croix

De pierres incruftée, et d'un métal de choix,

Et des os de cochon bien encadrés fous verre; .

CANTORBERT. 25

Awec tout ce train train quand le rufé compère

-Empaumait un curé bien fimple et fans détour,

Ïl tirait plus d’argent de lui dans un feul jour Que le pauvre curé de fix mois par fa cure, Lui vendant à prix d’or une mince dorure.

Hormis ça, cependant, c'était en vérité

A l’églife un faint homme, et plein de dignité. Il favait lire et bien, leçon, épitre, hiftoire, Mais il brillait furtout en chantant l’offertoire ; C’eft qu’après l’offertoire il lui fallait prêcher, Et que pour lui prêcher c'était toujours pêcher De l'argent en eau trouble ; or de là fa liefle, Car fa voix grêle, alors prenait de la richefle.

Et maintenant que vous connaiflez comme moi L’équipage et l’état, le nombre et le pourquoi De ce raflemblement qui dans l’hoftellerie Du T'abard, arriva fi plein de crânerie,

Il eft temps de vous dire, et cela carrément, Ce qu’en la dite nuit nous fimes nommément, Après je vous dirai quel fut notre voyage,

Et le reftant enfin de ce pélérinage.

Mais à vous, chers leéteurs, je demande d’abord De ne vous offufquer, ni m’imputer à tort Si fur tous ces fujets clairement je m’explique, De chaque narrateur je vous dois la chronique ; Or ça, vous le favez tous aufli bien que moi, Dans tout ce qu’il raconte un conteur fait emploi Du mot du narrateur dont il redit l’hiftoire, Ce mot fut-il lui-même un peu dérogatoire Au bon ton, au bon goût, fans quoi la vérité N’exifterait jamais que trop collet monté.

Dans la fainte écriture on voit le Chrift lui-même Parler parfois crûment fans qu’on crie au blafphème! Et Platon dit aufli, (quiconque fait le grec

Peut comme moi Chaucer le lire) et certe avec Raïon, que les propos, les mots et les paroles Doivent être du fait les coufins, les fymboles.

Je vous demande auffi pardon très humblement

De n'avoir point placé ce monde aflurément Chacun felon fon rang; très courte eft ma fcience, Et d’ailleurs je me fie à votre intelligence.

L’Hôte nous fit grand fête à chacun et à tous, Et nous fervit bientôt un fouper vertuchoux ! Digne des Dieux. Le vin était fort agréable, Et c’eft fi grand plaifir que de le boire à table ! Notre Hôte était un homme aflez beau par ma foi! Si qu’il avait été dans le palais du Roi Un maréchal civil; d’une forte charpente, Avec des yeux profonds, de tournure avenante, N'eufliez trouvé dans Chepe, et parmi fes bourgeois, Homme au parler plus franc, mieux appris, plus

courtois,

D’une beauté plus mâle. Ayant le mot pour rire, Après notre fouper, il fe prit à nous dire Lorfque chacun de nous eut payé fon écot:

‘Vrai, Mefleigneurs,en ce daignez me prendre au mot, Vous êtes bien venus chacun dans cette auberge, Et depuis qu’au T'abard je reçois et j’héberge, Je n’ai jamais reçu, j'en donne ici ma foi, Plus noble compagnie, et de meilleur aloi.

Si je favais comment, je voudrais, ma parole ! Vous faire fête fans qu’il vous coûte une obole ; Et tenez, Mefleigneurs, je penfe en ce moment

CANTORBERT. 27

A quelque chofe qui fera délaflement

Pour vous.—Vous allez tous (oh! que Dieu vous conduife !

Et que l’heureux martyr vous ferve à votre guïfe !)

De vers Cantorbery ; bon: tout en chevauchant,

Vous penfez, n’eft-ce pas, de l’aurore au couchant,

Caufer, vous amufer, car ce ferait bien trifte,

Sans fe dire un feul mot de fe fuivre à la pifte;

Donc je veux vous tailler à tous dès ce moment

Pour votre long voyage un long amufement.

Et fi vous confentez d’un avis unanime,

À vous en rapporter à l’efprit qui m’anime,

Du diable ! fi demain ne chevauchez joyeux !

Maïs de plus longs difcours feraient difcours oifeux;

Ainfi levez la main !”— Dans ce muet langage

De notre adhéfion nous donnâmes le gage,

Déclarant par le fait tous nous en rapporter

A la prefcription qw’il allait nous diéter,

<< Mes bons feigneurs,” dit-il, “ que nul ici ne glofe,

Pour parler court et net, enfin voici la chofe :

C’eft que chacun de vous pour moindrir le chemin

Aït à dire, à narrer à compter de demain

Une hiftoire, et cela pendant tout le voyage,

Aller, retour et fin de ce pélérinage ;

Et que celui de vous qui, le plus galamment

Aura payé fa dette, en racontant vraiment

L'hiftoire la plus belle ou le plus gentil conte,

Aura droit à fouper, et fans payer de compte

Aux frais communs, ici, dans ce même pourtour,

Quand de Cantorbery vous ferez de retour.

Et pour vous égayer encore davantage,

À mes frais, moi, je m’offre en ce pélérinage

A vous fervir de guide ;—et qui s’oppofera

A mes commandements, forcé, contraint fera De payer à lui feul tous les frais du voyage ;

Si vous trouvez vraiment que ce projet foit fage Dites-le moi de fuite.”’—Et nous fimes ferment De nous en rapporter à fon bon jugement ;

Le priant de grand cœur de juger des hiftoires, Et de fixer auffi le prix, les accefloires

De ce futur fouper ;—et d’un commun accord Le reconnûmes chef dans un foudain tranfport, Et là deffus, charmés, fans lanterner nous bûmès Un coup ou deux, et puis dans nos dortoirs nous fûmes.

A la pointe du jour fitôt le lendemain Notre Hôte fut pour nous tous un réveil matin ; Nous nous mimes au pas, et partimes enfemble, Et jufqu’à l’abreuvoir de St. Thomas à l’amble, Nous chevauchâmes ; mais arrêtant fon cheval En cet endroit, notre Hôte a dit: «° Ca m'eit égal, Il vous faut, Mefleigneurs, m’écouter, et me dire Si la chanfon du foir a ce matin empire ?

Oùui?—très bien; dans ce cas il nous faut voir alors Qui de vous le premier mettra voiles dehors Une hiftoire ;—et tenez que ne boive plus d’z4 Ni de vin, fi quelqu’un à mon ordre rebelle Ofe me contefter mon pouvoir fouverain ; Car foi d’homme il paierait tous les frais du chemin! Donc maintenant voyons qu’on fe range en bataille, Et que chacun de vous tire à la longue paille :

Celui qui la plus courte aura La plus longue hiftoire dira Et de fuite commencera !

Chevalier,” reprit-il, “ vous devez reconnaître Ma volonté, tirez la paille, 6 digne maître !

Vous, Madame l’Abbeffe, approchez, approchez, Et vous Meflire Clerc fans honte auffi tirez !”

Et chacun à fon tour alors vaille que vaille Tira fans plus tarder, et la plus courte paille Par fort ou par hazard échut au Chevalier, Ce qui donna lieffe au troupeau tout entier.

Et comme ce brave homme était fidèle et fage Lorfque de fa parole il avait fait baillage, Il dit: ““ Puifque je dois moi commencer le jeu, Courte paille fois donc bénie au nom de Dieu! . Chevauchons maintenant, reprenons notre route, Etquiveutmieuxentendre,ets’approcheet m’écoute !”?

Et fur ces mots reprimes le chemin, Et lui le Chevalier ainfi parla foudain.

UTREFOIS exiftait un chef nommé Théfée, A l'âme fière et bien organifée, Il était gouverneur d’Athène et général [ns égal.

Si grand, que de fon temps il vivait Il avait fubjugué de par fa vaillantife Maint pays, et vaincu l'amazone furprife.

De le Reine Hippolyte après de longs combats, Il avait fait fa femme, enchaflé fes états Aux fiens ; et maintenant tout couronné de gloire, 11 ramenait chez lui le prix de fa viétoire, La belle Reine, au port majeftueux, Qui de l’amour le tenait dans les chaînes, Et fa fœur Emilie au regard langoureux.

Je laiffe chevaucher ce chef viétorieux Vers fa bonne ville d’Athènes Au fon de la mufique, entouré des foldats, Héros qui l’ont fuivi dans fes nobles combats.

Et certes je pourrais vous dire Comment le preux Théfée a conquis cet empire Des Amazones, et comment il afliègea

La Reine de Scythie, et puis fe l’adjugea ; Je pourrais vous narrer la magnifique fête Qui fuivit cet hymen ; comme aufli la tempête Qui vint affaillir leurs vaifleaux, Et leur montrer de bien près Atropos.

Mais ce ferait trop long ; les bœufs de ma charrue Sont faibles, et craindrais une déconvenue.

Le reftant de l’hiftoire eft d’ailleurs Dieu merci Aflez long ; et ne veux point abufer ainfi Des moments de mon auditoire, Je reprends donc le fil de mon hiftoire.

Ce chef dont je parlais, d'Athènes gouverneur, Vers fa cité marchait comme un triomphateur, Quand il vit deux à deux à genoux fur la terre De dames un effaim, dont l’humide paupière Racontait les douleurs. Leur peplum était noir ; Leurs cris étaient les cris d’un affreux défefpoir, Si que nul n’entendit jamais en ce bas monde

Lamentation plus profonde.

Et ces cris déchirants toujours plus forts, plus forts Etourdirent les airs, jufqu’à ce que du mords De fon courfier, ces femmes s’emparèrent, Et fans plus de façon par ainfi l’arrétèrent.

‘Que me voulez-vous donc avec ces cris, ces pleurs, Qui viennent de ma fête écorner les fplendeurs ?” Dit Théfée ; —‘° et pourquoi ce vêtement fi trifte, Et ces fanglots, ces cris venant à l’improvifte, Semer parmi les miens le trouble et la terreur ? Parlez! qui peut caufer cette grande douleur ?”

En vain voulut parler des dames la doyenne D'abord ; l’émotion avait gonflé fa peine,

Que c'était trifte à voir 3—à la fin : “ O feigneur !” Dit-elle, “ ne voulons écorner la fplendeur De vos hauts faits, ni de votre viétoire, Nous invoquons pour nous ce beau nom que la gloire A confacré. Daignez nous accordant fecours De votre bras puiffant nous prêter le concours. Toutes, ici, feigneur, nous fûmes fouveraines, De nombreux et brillants domaines, Aujourd’hui que fur nous s’alourdit le malheur, Protégez-nous, protégez-nous, Seigneur !

Depuis quinze grands jours nous pleurons votre abfence, | Dans ce Temple de la Clémence.

Et moi qui pleure, et me lamente aïnfi, T'héfée, écoutez bien ceci, Et plaignez la ma deftinée :

‘e J'étais naguère encor femme de Capanée, De ce Roi qui mourut à Thèbe . . . 6 trifte jour! Et nous toutes qu’ici vous voyez à lentour, Perdimes nos époux dans cet horrible fiège; Et cependant le vieux Créon, le facrilège!

Qui trône fur les mûrs déferts de la cité, Plein de rage et d’iniquité A fait... à ce penfer mon pauvre cœur fe nâvre, En un monceau placer cadavre fur cadavre, Ne voulant les laïifler enterrer ni brüler, Leur refufant la fépulture, Et par méchanceté les donnant en pâture A des chiens affamés qu’il fait démufeler.”

Et fur ce, fans merci, leurs fanglots redoublèrent, Et de nouveau leurs pleurs coulèrent ;

Et toutes s’écriaient : ‘ Oh! que notre douleur En votre cœur s’infiltre, ô généreux feigneur !”

A ces mots de pitié l’âme toute embrafée À bas de fon courfier foudain fauta Théfée ; Il les fit relever, puis pour lénifier Leur douleur, leur jura foi de preux Chevalier, Sur le tyran Créon d’aflouvir fa vengeance, Et lui faire payer chèrement fon offenfe ; Si que toute la Grèce en apprenant la mort De Créon, pourrait dire : “ Il mérita fon fort!”

Incontinent déployant fa bannière, Vers T'hèbe il chevaucha dans fon humeur guerrière, Accompagné de {es foldats, Sans plus penfer à ces joyeux ébats Qu’Athènes dans fa gratitude, Lui préparait ; mais avec promptitude Ne prenant point de mefure à demi, Vers Athènes il fit diriger Hippolyte Sa fœur Emilie, et leur fuite, Et puis, fans plus tarder, courut à l’ennemi.

En tête fièrement fa bannière s’avance, Sur fond rouge on ÿ voit Mars le Dieu des combats Armé de pied en cap; puis à quelque diftance Son pennon brodé d’or répand de vifs éclats, Et brille comme un météore De tous cotés fur les champs d’alentour, C’eft l'emblème parlant de feu le Minotaure, Qui tomba fous les coups du héros, certain jour. Ainfi marche ce chef d’une vaillante armée, D

LR

Déjà plus d’une fois chère à la renommée, Jufques aux murs de Thèbe, et là fort galamment Il offre le combat à Créon maintenant.

Pour abréger, je dois vous dire Que ce vieux roi Créon il parvint à l’occire Dans un loyal combat, et puis qu’il prit d’affaut La cité, fes faubourgs, fes murs, et qu’aufitôt

Il rendit à ces dames grecques Les os de leurs époux pour faire leurs obsèques.

I] ferait trop long de narrer Les lamentations, les plaintes douloureufes Qu’à l'afpeét du bûcher ces femmes malheureufes Poufférent, c'était à navrer :

Non plus le grand honneur que le noble T'héfée A ces dames rendit; ce fut chofe prifée.

Apprenez feulement que lorfque le héros Eut tué ce Créon, au pied de la muraille De Thèbes fubjuguée, il chercha le repos, Et fe coucha la nuit fur le champ de bataille.

Parmi tous les corps morts fe frayer un chemin,

D’armes, de vêtements s’amafñler un butin, Des pillards c’était là l'affaire :

Or tandis qu’ils faifaient ce hideux inventaire, Ils trouvèrent gifant près de leurs boucliers, Percés de part en part deux jeunes Chevaliers ; Leurs vêtements brillaient d’or et de pierreries, Et tous deux ils portaient les mêmes armoiries ; L’un fe nommait Arcite, et l’autre Palamon.

Les héraults furent bien, par Jupiter Ammon!

Par leurs riches atours et par leurs cottes d’armes, Que de T'hèbe ils étaient tous deux du fang royal

Nés de deux fœurs,— fans doute objets d’illuftres larmes ;

Ils n’étaient ni vivants, ni morts . . . mais c’eft égal

Les pillards eurent foin les porter vers la tente

De Théfée, et le chef n’en voulant pas rançon,

Vers Athènes les fit mener fans plus façon,

Pour trainer en prifon une exiftence lente.

Et quand il eut ainfi tout baclé ce grand chef,

Couronné de lauriers, il s’en fut chez lui, bref,

Avec fes vaillants preux, et vécut fans contefte

En honneur et liefle ; ... —et que vous fait le refte?

Cependant pleins d’angoifle et de chagrin, Puifque l’or ne pouvait racheter leur deftin, Arcite et Palamon dans une tour obfcure

| Reftaient maudiffant la nature, Et les ans fuccédaient aux ans, les jours aux jours, Et les pauvres captifs eux languiffaient toujours, Jufqu’à ce qu’il advint que la jeune Emilie, Que la rofe et le lys plus fraiche et plus jolie ; De Mai, certain matin, avant qu’il ne fit jour Se leva doucement, et tout uniment pour Au gentil mois de Mai faire deux doigts de cour: Car en faifon de Mai l’oifeau ne tient en cage, Le cœur émouftillé, cherche un nouveau langage, Et n’eft pas parefleux lui porter fon hommage. Son vêtement était frais à ravir les yeux ; Longs, en natte arrangés, étaient fes blonds cheveux. Dans le jardin, fi bien qu’ auflitôt que l’aurore Eut dit: voici venir le foleil qui tout dore, Elle fe promenait cueillant avec bonheur, Pour faire une couronne ou rouge ou blanche fleur, Chantant, car elle avait des chanfons de rechange,

Moultes chanfons, peut-être mieux qu’un ange. L’épaifle et forte tour qui formait, c’eft réel, Le principal donjon de ce royal caftel, Où nos deux Chevaliers depuis nombre d’années Paflaient emprifonnés de fi longues journées, Se trouvait adoffée aux murs de ce jardin Où la jeune Emilie amañfait fon butin.

Comme ce matin là de fplendide lumière Le foleil brillantait le bleu de l’atmofphère, Du geolier, Palamon ayant pris l’agrément, Dans une chambre haute était en ce moment, Promenant fes regards fur la vafte étendue De la ville, ou parfois laiffant tomber fa vue

Sur le jardin, et fur fes verts rameaux Où la gente Emilie enfeignait aux oifeaux Ses chants. Ce Palamon promenait fa détrefle

De ci, de là, difant, dans fa triftefle :

‘6 Hélas! trois fois hélas! ah! pourquoi fuis-je né Pour être à tout jamais à tel fort condamné !”

Lorfqu'il advint par aventure, Qu’à travers un treillis de fer dont l’ouverture Donnait précifément en plein fur le jardin, En voyant Emilie il jette un cri foudain, Comme fi jufqu’au cœur l’eut atteint une flèche : Et fur ce cri voilà qu’ Arcite fe dépêche D’accourir :—** Qu’as-tu donc?” a-t-il dit, “ mon coufin,

Qui caufe ta päleur ? Pourquoi ce cri foudain ? Quelqu’un peut-il ici, t’avoir fait une offenfe ? Au nom des Dieux, coufin, crois-moi, prends patience, A Saturne là haut nous devons la prifon, Lutter contre le ciel, c’eft manquer de raifon !”

‘€ Coufin,” dit Palamon, “ tu te trompes de caule,

D’être en prifon je ne fuis fi marri,

Et ce profond ennui n’a motivé mon cri; Oh! par ma foi c’eft autre chofe

Qui me le fait pouffer ; fuis bleflé jufqu’au cœur De par mon œil qui vit un objet enchanteur ;

Cette Beauté qui là bas fe promène Seule a caufé mon cri, feule caufe ma peine ; Eft-elle femme ou bien Déefle ? . .. Mordicus! Point ne le fais, mais vrai, ce doit être Vénus!”

Et fur ce Palamon dans fon ardeur nouvelle De tomber à genoux, et de dire: “ O Vénus!

Si tel eft ton vouloir en dépit des argus Promener en ces lieux ta jeuneffle éternelle

Devant moi pauvre prifonnier, A fortir de prifon aïde-nous, beau geolier !

Et fi las! notre deftinée ER fi triftement façonnée Que nous devions mourir ici, Prends pitié de notre lignée, Et daigne avoir quelque fouci De notre arbre autrefois majeftueux auf, Avant que d’un tyran l’eut frappé la cognée !”

Arcite à ce propos prompt comme un écureuil Sur la dame au jardin a vite jeté l’œil, Et de cette Beauté la vue Et le trouble et l’émeut, et peut-être encor plus Que Palamon : —‘ Cette Beauté me tue,” Dit-il piteufement ; “ la robe de Neflus

Me ferait moins de mal, brûlerait moins mon âme :

Et fi ne. peux l’avoir cette adorable dame, Si n’obtiens fon amour, je fuis un homme mort!”

‘ Eh quoi,” dit Palamon, dans un foudain tran{port, Ne pouvant reprimer fon ire :

‘ Ce que tu dis n’eft pas férieux, tu veux rire?”

‘ Rire!” reprend Arcite, “ oh! non par Jupiter! Ou ce rire ferait par ma foi bien amer!”

‘€ Oui dà !”” dit Palamon, et fur fon front févère Montait en bouillonnant une immenfe colère, ‘ Ce ne te ferait point certes à grand honneur D’être faux à ta foi, d’être traître et menteur Envers moi, ton coufin, de plus ton frère d’armes : N'avons-nous pas, goûtant de l’amitié les charmes, Juré chacun à l’autre, (il doit t’en fouvenir !) A la peine plutôt mourir, Que d’être l’un à l’autre hoftiles foit en guerre Soit en amour; et de ne jamais faire + Entre nous, que ce qui pourrait aider fon frère ? Tu ne peux le nier; et voilà maintenant Que tu te mets traïtreufement À vouloir, et ce, méchamment Te glifler en ferpent vers l’objet de ma flamme, Et me fupplanter dans fon âme?

Perfide Arcite, non, tu ne feras ainfi.

Avant toi je l’aimai; je t’ai dit mon fouci Comme à mon ami vrai, comme à mon frère d’armes, Pour avoir tes confeils, un diétame à mes larmes, Et comme Chevalier, fi c’eft en ton pouvoir, Tu dois m’aider, oui tel eft ton devoir !”

A ce difcours qu’il trouvait infolite, Fièrement répondit Arcite :

«Tu m’appelles perfide! et tu les plus que moi. J'aimai d’amour, cette femme avant toi.

Lorfque tu la vis tout-à-l’heure.

C’était une Déefle, et le ciel fa demeure !

Ton amour donc ce n’eft que l’adoration Que monte pour les Dieux l’imagination.

Mon amour au contraire eft pour la créature, C'eft pourquoi, beau coufin, je t’ai dit Paventure. Mettons que tu l’aimais avant, et c’eft peu clair, Mais ne fais-tu pas bien ce diéton du vieux clerc : « De toutes les lois, il n’importe, L'amour étant la loi plus forte, Vouloir retenir un amant, C’eft perdre fon temps fürement.?

Donc, d’après ce diéton, et c’eft loi poñitive, Voici ce qui toujours arrive :

C’eft que dans tous les rangs quand il s’agit amour, Et cela fe voit chaque jour, Les liens font rompus ;—et ce n’eft ma foi bête ! Puis qu’enfin un homme aime en dépit de fa tête ! Qu’il ne peut l’éviter quand même il le voudrait, Et je dis plus, quand même il en mourrait ; L'objet de cet amour fut-il une âme neuve De jeune fille, ou bien le reftant d’une veuve. Au furplus fes faveurs tu ne les obtiendras Probablement pas dans ta vie, Nous fommes tous les deux, tu ne l’ignores pas En prifon ; à l’efpoir le ciel ne nous convie, Puifqu” aucune rançon ne peut nous racheter.

Donc à quoi bon nous difputer?

Tiens, ne reflemblons pas aux deux chiens de la fable Qui, toute la journée, en lutte épouvantable : Se harcelèrent pour un os.

Tandis qu’ils fe donnaient de vaillants coups de crocs, Car ils étaient grandement en colère,

Survint un fier Milan du féjour du tonnerre,

Qui triomphalement emporta jufqu’aux cieux

L'objet de leur débat pour s’en gaver loin d’eux. Comme à la cour du roi, mon frère,

Donc entre nous qu’il foit! coufin, chacun pour foi, Et chacun pour fon favoir faire!

En agir autrement ferait fou par ma foi!

Aime fi tu le veux; moi je te dis je l’aime,

Et—l’aimerai toujours, toujours d’amour extrême.

Du refte il nous faut bien endurer la prifon!

Se plier à fon fort n’eft qu’aéte de raïfon.

Entr'eux longue fut la difpute, Mais n’ai point le loifir de minute en minute Vous le narrer. Je pañle à pieds joints là deffus. Vous faurez donc qu’un jour dans la cité d’Athène © Pour s’amufer courant la pretentaine Advint le grand Pirithoüs.

C’était du roi Théfée un compagnon d’enfance, Un compère, un ami de cœur et d’alliance.

Ils s’aimaient fi fort tous les deux Que lorfque l’un fut mort, c’eft écrit dans un livre, L'autre, fans fon ami, ne fe fouciant vivre, S'en fut jufqu’en enfer le quérir, mais ne veux Ici de ce beau trait relever le mérite.

Bref ce Pirithoüs, aimant beaucoup Arcite, Du Roi Théfée obtint, non fans quelque façon, Qu’Arcite fortirait de prifon fans rançon, Mais à condition qu’il ne ferait licite Jamais au dit Arcite Revenir foit de jour, foit de nuit dans les lieux

CHEVALIER. ai

Où T'héfée étendait fon pouvoir glorieux ; Et que fi, fur ce territoire, Il fe laïiffait happer,—(Il en gardât mémoire !) De la tête il ferait fans pitié ni merci, A Pinftant raccourci.

Sans en demander plus il accepta la grâce, Tout en empochant la menace.

Oh! d’Arcite à préfent que grande eft la douleur ! A fent l’ennui fe glifler en fon cœur!

I] crie, il pleure, il fe lamente ; Il appelle la mort, tant fa vie eft pefante!

‘ Oh! maudit foit le jour !”” dit-il, “ où je fuis né! Mieux valait la prifon où j’étais condamné!

Pourquoi jamais ai-je fait connaifflance Du grand Pirithoüs ? —Maintenant lexiftence Pour moi ne ferait un enfer, Et d’un bonheur pañlé le fouvenir amer.

Je ferais en prifon encor près de T'héfée, Mais La prifon pour moi ferait un Elyfée, Où pourrais du moins voir L'objet d’un amour fans efpoir.

Cher coufin Palamon, dans cette conjonéture, Il eft à toi le beau de l’aventure, Tu reftes en prifon, mais fous fes froids lambris Tu peux la voir, tu peux rêver le Paradis.

Et puifque pour toi la fortune A retourné les dés, ne fe peut-il qu’un jour A tes vœux fe préfente une chance opportune, En galant Chevalier lui dire ton amour.

Mais moi defhérité de fa douce préfence, Moi jai tous les tourments d’une cruelle abfence, Et fuis dans fi grand défefpoir,

Que ni Pair, ni le feu, ni l’eau, non plus la terre, Ni les clartés du jour, ni le calme du foir Ne fauraient confoler, adoucir ma misère.

Je devrais bien, plutôt que tant fouffrir Dire à la vie adieu pour en finir.

Hélas ! pourquoi fe plaindre avec tant d’amertume Des biens que nous départ le ciel, Et de nos fots défirs préfenter un volume Aux Dieux, en leur faifant appel.

L’un défire et demande, oh! non pas la fageffe ! Mais de l'or, de l’argent, en un mot la richefle, | Et la richeffe en plus d'un cas Lui vole fa fanté, puis le mène au trépas.

L’autre de fa prifon à déloger afpire, Qui ne rentre au logis que pour s’y faire occire. Nous ne favons jamais ce qu’aux Dieux demandons, Et le malheur fouvent nous vient de par leurs dons. Nous reflemblons aflez au pauvre diable Qui gris comme une grive a pourtant la raïfon De fe reflouvenir avoir une maïfon, Mais qui de la trouver ne fe fent pas capable. Et nous aufli, nous cherchons le bonheur, Mais lorfque nous croyons le happer, ferviteur ! A nos vœux il fait banqueroute, Et nous laïifle penauds embourbés fur la route. Ainfi moi je croyais en toute vérité, Que fi pouvais jamais n’avoir ma liberté, Je ne me fentirais de joie :

Or maintenant au chagrin fuis en proie, Et fur moi fond l’adverfité ; Ne pouvant plus voir Emilie Je fais à à moitié mort de ma mélancolie !”

De fon côté Palamon dans fa tour, Quand il apprit qu’Arcite était parti ce jour, Aux échos jeta fa triftefle, Et mouilla de fes pleurs fes fers en fa détreffe. ‘ Hélas !” gémiflait-il, “ Arcite, mon coufin, De nos diflentions tu remportes le gain. Dans Thèbes, maintenant, tu promènes ta joie, Sans prendre ce fouci qu’au chagrin fuis en proie. T'u peux, puifque tu portes vaillant cœur, Aflembler nos parents, et dans ta rude ardeur À ce pays fufciter bien des guerres ; Et, lui donnant les étrivières, Obtenir pour rançon la palme du vainqueur, Mon aimée, Emilie, aufh chère à ton cœur.

Oh! pour gagner ton but, fur moi quel avantage N'as-tu pas? Moi qui meurs fans air dans cette cage ? Car il me faut pleurer et fouffrir en prifon ; Ah! ces tourments d’amour m’ôteront la raifon!”

Et là deflus l’horrible jaloufe

Infiltra dans fes fens fa rude frénéfe, Si bien qu’en fon cœur abattu ;

I1 mit en doute tout, —oui, jufqu’à la vertu. ‘ Deftin cruel,” dit-il, “ qui gouvernes le monde, Et qui tiens fous tes lois le ciel, la terre, et l’onde, Qui fur le diamant incrufte tes décrets, Dont les volontés font d’immuables arrêts, Certes l’humanité ne te doit pas grand” chofe, Pas plus que la brebis qui dans fon parc repofe. L’homme nait pour fouffrir, eft fujet à la mort Comme un autre animal, et n’a pas meilleur fort, Endurant mille maux malgré fon innocence, C’eft donc dans un non fens que gît ta prefcience !

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Et ce qui plus encore augmente ma douleur, C’eft de penfer que l’homme en raïfon de fon cœur Et de fa haute intelligence, Par fon refpeét des Dieux, de leur omnipotence, Et obligé d’agir contre fa volonté, Tandis que l’animal lui n’en fait qu’à fa tête; Lorfque l’animal meurt, pour lui c’eft siente, N—i, ni, c’eft fini, néant à la requête!

Mais pour l’homme il exifte encor l’Eternité, Dont il doit, lui vivant, avoir fait la conquête Par {es vertus ; finon de nouvelles douleurs . Viendront fuccéder à fes pleurs.

Décide qui voudra parmi les Arufpices De la moralité de toutes ces juflices, Mais moi qui de mon cœur peut faire l’examen, Je fais que dans ce monde eft bien grand le chagrin. Las ! je vois un ferpent, un voleur facrilège, Qui de maint honnête homme a caufé par un piège Ou la ruine, ou le malheur, Se pavaner fouvent blanc comme neige Au large, du public en narguant la clameur!

Et moi, je dois refter en prifon, par Saturne ! YŸ traîner une vie et longue et taciturne, Parce qu’à Junon il a plu Verfer le fang thébain dans fon humeur jaloufe, Rafer les murs de T'hèbe, et dans fon mal-voulu Faire de nos foyers une aride peloufe ?

Et Vénus qui plus eft vient doubler ma douleur, Par la crainte d’Arcite, et m'abimer le cœur !°”

Maintenant Palamon pour un temps je le quitte, Et le laifle en prifon, pour vous parler d’Arcite.

L'été traîna fes jours, vinrent les longues nuits Qui des fortes douleurs augmentent les ennuis. De Palamon ou bien d’Arcite, Lequel était dans les plus vilains lacs, Je crois vraiment qu’un Aréopagite Eut eu grand’ peine à décider le cas ; | Car pour analyfer mon dire, En prifon Palamon endure le martyre Dans les fers et dans la douleur, Quand Arcite exilé ne peut lui non plus dame ! Revoir le doux objet qui lui tient tant au cœur Sa dame!

Décidez amoureux par Jupiter Ammon !

Quel eft le plus à plaindre Arcite ou Palamon ? L’un chaque jour peut guigner Emilie, Mais il vit en prifon plein de mélancolie ; L'autre peut chevaucher et par monts et par vaux Defcendre les verfants, arpenter les coteaux, Mais fans rifquer fa vie, il ne peut, c’eft fa peine, Un feul inftant paraître dans Athène, Si qu’il ne peut jamais fêter fes yeux De ce fruit défendu, morceau délicieux.

C’eft une queftion à juger difficile ; Jugez la: quand à moi je trouve plus facile De mon narré reprendre ainfi le fil.

Quand Arcite arriva dans Thèbes en exil, Il fe trouva foudain en défaillance extrême ; Quoique d’un Chevalier le grand cœur foit viril, Ne plus revoir l’objet qu’on aime ER, je le dis, en vérité, La plus affreufe adverfité.

Auf jamais douleur n’exifta plus profonde

Que la douleur d’Arcite, et pour me réfumer Aucun amant, bien für, ne pourra fe pâmer Autant que lui, tant que vivra le monde.

T1 perdit à la fois le boire et le manger, Et le fommeil auf lui devint étranger ; Si que, naguère allègre, Il devint dans peu fec et maigre.

Ses yeux creux et hagards empreints de défefpoir Vrai, faifaient mal à voir, De jaunâtre couleur, pâle était fon vifage, Toujours feul il était folitaire et fauvage, Et la nuit au lieu de dormir Il ne pouffait qu’un long foupir.

S’il entendait un chant ou les fons d’une lyre, Lors des pleurs coulaient de fes yeux, Et quand on eflayait de calmer ce délire, Il fuffoquait le malheureux !

Il était tellement changé ce pauvre Arcite, Et d’une humeur tellement infolite Que, qui jadis l'entendit maintefois, Alors n’eut pu reconnaître fa voix ; Et, tout dans fa conduite, Etait fi débraillé, fi bizarre et fans fuite, Non feulement comme devers Paphos Il arrive à ceux là malades par Eros, Mais plutôt comme en proie à ce trifte vertige Sur le devant du front logé par un prodige.

Si qu’en fort peu de temps, fans plus péroraifon, Le pauvre amant perdit à peu près la raïfon ; A cela ne faurais que faire, Et ne puis difcourir toujours fur fa mifère !

Quand il eut enduré, pendant un an ou deux, Cette douleur amère et ces chagrins affreux,

CHEVALIER. az

A Thèbes, fon pays, comme favez de refte, Une nuit qu'il dormait, mais d’un fommeil funefte, : Mercure au chef portant le Petafus, Le Caducée en main, et qui plus eft en fus, Ses deux T'alaria, dans un léger nuage, Près de lui s’abattit, lui difant : “ Prends courage !”? (Le Dieu portait le même vêtement Ainfi que put le remarquer Arcite, Qu’il avait certain jour où, d'un air chattemite, I] endormit Argus profondément :) Et dirige-toi vers Athènes, Là finiront tes chagrins et tes peines.”

Arcite s’éveille en furfaut.

‘ O Mercure !” a-t-il dit, “ fus ! je te prends au mot, Et dût la mort finir mes peines, Je m'en vais partir pour Athènes.

Et ce difant, il prit un grand miroir Près de fon lit, pour fe mieux voir ; Pour lors il vit que fon vifage Etait changé du tout au tout, Et qu’il pourrait fort bien dans un humble équipage Revoir Athène, et puis fans jouer fon va-tout Incognito revoir fa dame, Et tous les jours ainfi fatisfaire à fa flamme. Donc fur le champ notre preux Chevalier Se déguife en pauvre ouvrier, Et fuivi d’un varlet, au fait on doit le croire De fon hiftoire, Vers Athène il s’en va par le plus court chemin.

Arrivé dans la ville il fut frapper foudain Au caftel de Théfée, et s’offrit pour tout faire Porter de l’eau, fcier du bois,

Et tout ce qu’en un mot on croirait néceflaire. Comme il était nerveux, jeune et fort à la fois, Et qu'il n’exigeait pas un énorme falaire,

Il entra, c’était là fon plan, De la belle Emilie auprès d’un chambellan.

Pendant un an ou deux fous ce nom Philoftrate Il fut ainfi varlet; maïs ici je conftate Que, jamais à la cour, de fa condition Homme ne fut l’objet de plus d'affeétion.

I] était fi courtois, que de tous la penfée, Etait qu’il devait être avancé par T'héfée ; Si que Théfée un certain jour, A force d'écouter les propos de fa cour, Le retira de l’antichambre Pour le faire d’un coup écuyer de fa chambre, Pour maintenir fon rang lui donnant, par ma foi, De l’or de bon aloi:

Notez que chaque année Arcite De fes biens recevait le revenu licite, Qu'il dépenfait toujours difcrètement, Afin de ne donner aux foupçons aliment.

Notre héros durant trois ans eut cette vie, De T'héfée eftimé, fans exciter l'envie.

De ce bonheur je le laifle au timon, Pour revenir à Palamon.

Dans fa prifon, noire et malfaine, UE par la douleur, le défefpoir, la peine, Palamon eft depuis fept ans, D'un amour fans efpoir, en proie aux ouragans ; Et notez qu’il eft là prifonnier pour la vie, Non pour un an; de plus rongé d’envie.

Qui pourrait en anglais le rimer fon malheur? Ce n’eft pas moi vraiment, je n’en aurais le cœur : Donc je pañle deflus vite autant que poflible

Pour arriver à ce fait oftenfible.

Or il advint qu’en la troifième nuit Du joli mois de Mai de la feptième année, Où dans cette prifon avait été conduit Palamon,—à peu près vers l'heure de minuit, Le fervant le hazard ou bien fa deftinée,

(Car lorfque le veut le deftin

Chaque chofe arrive à fa fin,) Par l’aide d’un ami, brifa fes fers, et prefte S’enfuit de la cité, —fans demander fon refte.

Il avait fait boire au geolier

Sous un prétexte hofpitalier, D'un certain vin clairet digne en tout de l’Erèbe, Fait avec l’opium le plus fameux de Thèbe, Si que toute la nuit le geolier fous fon vin Plia fans s'éveiller, et que le lendemain

Il eut eu certe peine à dire Ce qui la veille avait mis fa tête en délire.

Bien courte était la nuit. Palamon vers un bois .

Voifin, fut abriter fa fuite;

Il penfait y refter le jour en tapinois,

Et vers Thèbes le foir fe diriger enfuite,

Afin de recruter fes parents, fes amis, Et faire la guerre à Théfée ;

Dans ces futurs combats, car s’il n’était occis, Du moins telle était fa penfée,

D’Emilie il pourrait faire fa femme après,

Et par ce doux bymen couronner fes fuccès.

Maintenant vers Arcite arrivons, c’eft merveille ! Vers Arcite, pauvre garçon,

Qui ne prévoyait certe en aucune façon, Ce qui lui pendaïit à l’oreille.

Au fommeil arrachée et faifant fête au jour, La gentille alouette en chante le retour, Et le fameux Phœbus que fon ardeur dévore En inondant de feux le fplendide orient, Sèche déjà de fon regard riant Les doux pleurs qu’aux bofquets a fufpendu l’aurore. Dans la cour du palais Arcite en ce moment Eft avec le premier écuyer de T'héfée, Et par le mois de Mai fon âme éleétrifée, Rêve au befoin de mouvement ; Donc fur fon beau courfier, avide de lumière, Il monte et fe donne carrière, Et fe dirige par hazard Vers le bois où caché Palamon à l’écart Se tenait coi; voulant former une guirlande Au mois de Mai foudaine offrande. Lors à l’écho des bofquets et des bois, Il fe mit à chanter de fa vibrante voix :

‘6 Mai! joli mois de Mai! bijou de la nature, Sois le bien venu, joli Mai!

Je viens ici glaner tes fleurs et ta verdure, Pour un amour qu’au fin fond du cœur j'ai.” Et le voilà, qui longe d’aventure, Le buiflon où, craignant fort fa capture, Se tenait Palamon qui ne pouvait penfer Qu’Arcite là vint à pañer.

Mais on le fait, un champ a des yeux, des oreilles, Et cela fut prouvé par nombre de merveilles.

CHEVALIER. si

Ce qui fait, qu'entre nous, l’homme devrait toujours Se conduire fi bien qu’en chacun de fes jours Il put vifager fon femblable, | Sans paraître à fes yeux coupable.

Ârcite ne penfait mie à fon Palamon, Affez près pour ouïr fon chant ou fon fermon.

Lorfqu’ Arcite eut chanté tout fon foùl, à cœur joie, Du chagrin tout-à-coup il redevint la proie.

Comme font les amants qui tantôt dans l’éther, T'ouchent le ciel, ou bien pataugent dans l'enfer. Comme le vendredi, car la chance eft diverfe, Tantôt le foleil luit, tantôt il pleut à verte,

Ainf fouventefois la Déefle Vénus

Rend le cœur de fes gens abfolument obtus,

En finiftre couleur changeant la couleur blanche, Tel qui rit vendredi, fouvent pleure dimanche!

Quand Arcite à la fin eut ceflé de chanter,

Il fe mit à fe lamenter ; Et puis fur le gazon s’afñit fans plus rien faire

Que de déplorer fa mifère.

«6 Hélas !” dit-il, ‘ maudit le jour où je fuis né! Combien de temps encore à fouffrir condamné, Me verrai-je, Ô Junon ! l’objet de ta vengeance ! Moi du fang de Cadmus le rejeton royal!

Qui fuis lâche à ce point qu’en ma folle démence D'un mortel ennemi je me fais le vañlal ; Et de mon propre gré me mettant en faillite, Cache fous un faux nom, mon nom, le nom d’Arcite! Mars! Junon! Dieux cruels! qui broyez de vos mains La cité d’Amphion,—T'hèbes et les Thébains !

Excepté Palamon le martyr de Théfée,

Et moi dont l’âme eft embrafée

Par les feux dévorants d’un indicible amour, Que refte-t-il de’nous pour les venger un jour ? Rien : —Et vous me tuez par trop belle Emilie, Vous êtes, voyez-vous, la caufe dont je meurs,

Ah! fur un mot d’amour de bouche fi jolie,

Comme fe tariraient mes pleurs!”

Arcite ayant aux vents jeté fa doléance, Pendant long-temps refta dans un morne filence, Laiffant tomber fa tête fur fon fein, Et la foutenant de fa main.

Cependant qu’en fon cœur fentant le froid d’un glaive Comme au fortir d’un mauvais rêve, Palamon furieux, blême ainfi qu’un mourant, S’élança hors de fa cachette, Difant: “ Tu vas enfin me la payer ta dette, Arcite ! faux, traître, méchant!

Car je connais enfin de ton cœur le penchant. Tu voudrais me foufHer ma dame, Et ce trait là de ta part eft infâme !

Car tu me dois, vilain coufin, Aide, protection, et fecours de ta main.

En faifant au même Théfée, Crois-tu vraiment avoir acquis de la grandeur ? De nos T'hébains tu feras la rifée, Et fur toi plane le malheur.

Et tu n’aimeras pas, vois-tu mon Emilie, Je veux l’adorer feul, —arrière ta folie !

Ou je mourrai bientôt, ou bientôt tu mourras, Car je fuis Palamon, et je veux ton trépas.

Et quoiqu'ici je fois fans armes, Echappé de prifon, par la grâce de Dieu,

Ou tu me laifleras et ma dame et fes charmes, Ou bien tu mourras en ce lieu.”?

De Palamon Arcite en voyant le délire, Comme lui furieux lui rive ainfi fon dire :

‘5 Par les Dieux tout-puiffants qui nousdonnent le jour, Si tu n’étais malade ou fou d’amour, Si tu n'étais aufh fans armes, Tu ne quitterais pas ni ces bois, ni leurs charmes, Sans être au préalable occis, et par ma main. Car ne reconnais pas, entends-tu, beau coufin, Ce prétendu contrat de ftupide allégeance Qui me ferait ton efclave d’urgence.

Ne fais-tu pas que l’amour, triple fot!

Ef libre comme l'air, et qu’à chacun fon lot! Mais après tout, comme la chofe eft fure, En toi je reconnais un preux rempli d’honneur, Qui veut dans un combat difputer d’aventure, Qui des deux d’Emilie occupera le cœur, Ma foi de Chevalier ici je te l’engage Que demain au matin fous ce même feuillage Tu me verras apportant en ces lieux À linfçu d’un chacun, des armes pour tous deux, Et tu choifiras, je le veux, Les armes qu’aimeras le mieux.

Et je t’apporterai ce foir boiflon, volaille, Et de quoi te couvrir la nuit vaille que vaïlle ; En me tuant fi tu reftes vainqueur, Alors à toi de ma dame le cœur !” A quoi le Palamon répondit: “Te l’accorde ! C’eft bien parlé ; donc que nul n’en démorde Et parole donnée, Arcite prit foudain Le chemin de la ville en difant: “ À demain !”

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