‹ Contes de CantorberyChapitre 4 sur 38 · EL · texte numérisé non relu

EL

O Cupidon ! enfant peu charitable !

Qui drapé d’égoifme es irraffafable !

Il eft bien dit qu’amour ne peut vouloir De fon plein gré jamais aucun compagnonage, Et qu'il prétend exercer fon pouvoir Sans fouffrir le moindre partage.

Arcite et Palamon prouvent bien, par ma foi, Que Penfant de Vénus eft des Rois le plus Roi.

Arcite a donc chevauché vers la ville.

Muni d’armes, il fe faufile Avant qu’il ne foit jour le lendemain matin, Hors du Palais, et reprend le chemin Du bois; portant devant lui la féraille Et tout l’attirail du combat, Qui doit entr’eux aider à la bataille Et décider leur altercat.

Et dans le bois de la veille, heure dite, Ce Palamon vifageait cet Arcite.

A Pafpeét l’un de Pautre, à ce premier abord, De couleur tous les deux ils ont changé d’abord. T'el ce chafleur dans les forêts de Thrace, Quand au lion, à l’ours on fait la chafñle, Qui fe tient dans la brêche, armé d’un javelot, L’oreille au guet, écoute et né dit mot, Lorfque caffant les branches, les brouflailles S’avance en fe ruant le terrible animal, Prêt à fonner fes propres funérailles, Formule fa penfée en cet inftant fatal, Et dit dans fon âme éperdue :

‘6 Il faut que je le tue, ou finon il me tue!” Aiïnfi ce fentiment fut commun à tous deux,

Lorfque d’abord leurs yeux rencontrèrent leurs yeux. Entr'eux point de falut, nul vœu de bien venue, Mais fans dire un feul mot, chacun d'eux s’évertue Armer l’autre amicalement, Non comme un futur adverfaire, Que l’on va tout à l’heure éreinter proprement, Mais comme fi l’un l’autre il entr’aidait un frère. Puis tous les deux armés de leurs glaives alors, L’un de l’autre chacun cherche entamer le corps. A fa manière de combattre Palamon paraiffait un fier lion des bois Sur fa proie acharné ; comme un tigre pantois Arcite frappait dru, faifant l’œuvre de quatre ; Ils s’efcriment depuis énormement de temps, De leur fang colorant fort rouge la rofée ; Qu'ils ferraillent ma foi !— dans ce beau pañletemps, Je les laifle s’ebattre et reviens à T'héfée.

Des décrets éternels miniftre général, Le Deftin ce pouvoir fans replique, et brutal, Ett tellement irréfiftible Que bien fouvent dans ce monde rifible, En dépit du qu’en dira-t-on Des “ ouis” de quelques uns, de quelqu’autre du Non,” Il arrive un beau jour à l’immenfe furprife, A la rumeur de nombre de cancans, Un fait, un feul qui fe fingularife, Et n’arrivera plus peut-être de mille ans.

Car ici bas, tous nos appétits certe, Appétit de plaifir, ou de haïne, ou d’amour, Ou de guerre, ou de paix, ou de peuple, ou de cour, Que cet appétit foit ou plus ou moins alerte,

Sont réglés par Celui qui voit tout de là haut, Et dont toujours la volonté prévaut.

Si je vous dis cela, ce n’eft billevefée, C’eft pour vous démontrer que le puiffant T'héfée Etait fi defireux chañler le cerf en Mai, Que dès le point du jour il fe levait, c’eft vrai! Tout prêt à chevaucher avec fon équipage, Meutes de chiens et de gens, c’eft l’ufage ; Car pour chañer le cerf Théfée était tout nerf; Et que perfonne ici ne le condamne, Ne pouvant fervir Mars, le voir fervir Diane !

Le jour était fuperbe, et confit de bonheur, Théfée avec fa reine Hippolyte la belle, La brillante Emilie, et toute la fequelle Des écuyers et des dames d’honneur, Tout de vert habillés pour fêter la verdure, Dont dans le mois de Mai fe revêt la nature, Royalement de vers le petit bois Où le cerf, difait-on, était en tapinoïis, Chevauchait défireux de commencer la chañe.

I] traverfe un ruifleau qui formait un impañe, Et droit il pourfuit fon chemin, Lorfque fous le foleil il apperçoit foudain, Comme deux fangliers au milieu des bruyères, Arcite et Palamon fe taillant des croupières, Mais de fi brutale façon, Qu’à chaque coup d’eftramaçon, On eut imaginé fans peine Qu'il s’agiffait d’abattre un chêne.

Sans reconnaître encor ces acharnés bretteurs, T'héfée aiguillonnant vivement fa monture,

D'un bond s’élance entre leurs deux fureurs : << Halte-là,”” leur dit-il, ‘ ou de par Mars, je jure D’étendre à mes pieds mort, Celui qui le premier de frapper 2 le tort.

Mais dites-moi, quelle mouche vous pique Que d’être aflez hardis vider votre altercat De cette manière cynique, Sans un feul juge du combat?”

A ce brufque difcours Palamon de répondre :

se Certe notre préfence ici doit nous confondre, Sire, point n’eft befoin de faire aucun effort Pour nous fauver ; tous deux nous méritons la mort. Comme ton droit de feigneur et de juge -T'e donne le pouvoir de prononcer fur nous, Pour nous point de merci, de trêve, ni refuge, Dans notre fang abreuve ton courroux.

Occis-moi tout d’abord, ce fera charitable, Mais tue auffi, mon compagnon, morbleu !

Ou fi cela te femble préférable, Occis mon compagnon d’abord le miférable !

Tu croyais le connaître, et tu le connais peu : À tes yeux que le jour éclate :

Il eft ton écuyer, n’eft-ce pas, Philoftrate ? Mais qu’eft-il Philoftrate ? . . . il eft ton ennemi, Le fourbe fe cachait fous la peau d’un ami!

C’eft en un mot, un banni, c’eft Arcite Dont l’unique et le beau mérite, N'eft autre que s’être joué de toi, Et d’avoir fait échec et mat le Roi.

Cet Arcite de plus ofe aimer Emilie.

Car puifqu’a fonné l’heure où je m’en vais mourir, . Rien ici bas ne peut me retenir,

Et devant toi mon cœur je le déplie.

Je fujs aufi ton ennemi mortel, Je fuis ce Palamon qui par un coup du ciel.

T'raîtreufement la nuit dernière, A quitté la prifon pour ce lieu folitaire, Et d’'Emilie aufh moi je fuis amoureux!

Et je veux mourir à fes yeux.

Contre grandes douleurs la mort eft un refuge, Je demande la mort, Ô juge !

Mais tue aufli mon compagnon, S’i devait me furvivre en mourrais de guignon !”

‘€ Belle conclufion, et digne de l’exorde !” A dit Théfée: “il n’eft befoin de corde Pour vous faire avouer à chacun vos méfaits, Donc par le rouge Mars! vous ferez fatisfaits. Vous mourrez tous les deux, beaux fires, je l’accorde !??

En femme qu'elle était la Reine ayant du cœur Laïffa fes pleurs couler ; ainfi fit Emilie, Et pleine de mélancolie, Ainf fit tour-à-tour chaque dame d’honneur.

‘était grande pitié tout haut penfaient entr’elles Ces dames et ces damoifelles, Que de ces chevaliers le trifte et piteux fort, Qui leur faifait trouver fi bêtement la mort. Car ils étaient tous deux d’une illuftre naiflance, Et leur debat devait trouver de l’indulgence T'out à l’entour ; Car ce débat il roulait fur l’amour.

Puis en voyant leurs bleffures cruelles, 56 Grâce et merci!” s’écrièrent ces belles,

Se jetant aux genoux du Roi, Tant enfin que Théfée en reçut de Pémoi, Car on fait bien que dans les grandes âmes, Rien ne peut réfifter aux pleurs des pauvres femmes, Quand elles font en défarroi ; Si que le Roi, d’abord fort en colère, Vit le crime des uns, des autres la prière, En juge, impartialement :

Puis il penfa loyalement Que s’aider en amour était fait excufable, Et que fuir de prifon n’était pas trop blämable, Et fon cœur fe mit de moitié, Dans ces accents plaintifs lui murmurant : “< Pitié 1” Et donnant à ce cœur un moment d’audience, Il fe dit à lui-même: ‘“‘ En bonne confcience Fi d’un feigneur qui veut toujours être méchant ; Au combat, pañle encor fuivre un cruel penchant ! Mais alors qu’on n’eft pas en guerre Miféricorde eft néceffaire.” Et là deflus mitigeant fon courroux, Il les regarde avec un œil plus doux, Et prenant un air bénévole

Leur adrefle ainfi la parole :

6 Le Dieu d’Amour, à lui falut !

ER un puiflant feigneur chacun lui doit tribut. À fon pouvoir aucun obftacle ; S’il eft Dieu, ce n’eft pas miracle, De chaque cœur il fait Ce qui lui plait ; Voyez un peu voici Palamon et Arcite, De ma prifon échappés, grâce aux Dieux, Et d’une façon infolite,

Et qui pouvaient les malheureux A Thèbe aller très royalement vivre ; Et cependant voilà l'amour qui me les livre, Ici pour les faire mourir.

N’eit-ce pas de quoi divertir, Que voir fi flagrante folie ?

Tout homme eft donc un fot quand il eft amoureux. Voyez les horions dont pour notre Emilie Ils fe font fait cadeau tous deux !

Mais le plus joli de l'affaire, C’eft que l’objet de cet amour primaire, Notre féale fœur ne leur fait plus que moi, Gré de leur jaloufie, et du combat ma foi!

Elle ne favait rien de cette affreufe fièvre, Pas plus qu’un coucou, ni qu’un lièvre.

Mais il eft dit que l’homme eft fot un certain jour, Et le fait eft, que je me remémore Que quand j'étais de la vie à laurore, Je fus aufi fervant d'amour.

Depuis lors je connus fes peines Et fais combien on court de pretentaines Quand on eft fous fon joug, et foumis à fes lois ; Donc Chevaliers pour cette fois Pour faire plaifir à la Reine, A ma gentille fœur, de vous deux fouveraine, Et, fans s’en douter toutefois, A tous les deux, moi je pardonne, Mais jurez que jamais atteinte à ma couronne De nuit, de jour ne porterez, Mais ferez mes amis, en tant que vous pourrez !”

Et le Palamon et l’Arcite Jurèrent bel et bon fans fe faire prier,

Ce que le Roi demandait ; et bien vite Et fur leur foi de Chevalier.

Et leur faifant merci d’une façon aifée, Ainfi reprit le Roi T'héfee :

‘6 Si nous voulons parler d’hymen, Encore qu’elle fut ou bien Reine ou Princefle, Chacun de vous par fon fang, fa richefle Eft digne, je le fais, d’afpirer à fa main ; Je parle ici de ma fœur Emilie, Que vous trouvez fans doute aflez jolie, Puifque pour fes beaux yeux Vous venez de faillir vous occire tous deux.

Vous favez, n’eft-ce pas, à moins de bigamie, Qu’époufer deux amants elle ne le peut mie, Que quand même en champ clos.

Vous vous abimeriez à chaque inftant les os, I1 faudra bien qu’un jour, faifant marche en arrière, L'un de vous, le cas échéant, S’en aille tout penaud jouer en maugréant Du flageolet, avec une feuille de lierre ; C’eft vous dire que l’un de vous Ne pourra l’époufer malgré qu’il foit jaloux ! Donc écoutez, je vais vous mettre à même De remplir tous les deux bientôt votre deftin, Et d’amener l’amour de l’un à bonne fin. Voilà ma volonté fuprème, Et je ne veux pas en changer, C’eft que chacun de vous s’en aille ou bon lui femble Au trot, au galop, même à l’amble, Si tel eft fon plaïfir, fans rançon, ni danger, En toute liberté, —hormis de s’égorger ;

Et de ce jour en cinquante femaines, Ni plus, ni moins, Chacun de vous avec cent Chevaliers adjoints, Arrive ici pour apurer fes haines.

Et ces cent Chevaliers devront être au dit jour, Armés de pied en cap, et tout préparés pour Entrer en lice, Et prêts à difputer dans ce combat d’amour, Loyalement, fans fubreptice, Notre amée et féale fœur.

Et comme Chevalier je m'engage d’honneur D'oétroyer la main d’Emilie, A celui de vous deux, tout haut je le publie, Qui du champ clos reftera le vainqueur, , Soit en tuant fon adverfaire, Soit de la lice en le faifant fortir.

Ici fera la lice ; —et Jupin, notre père, Qui voit les cœurs et lit dans l’avenir, Reçoive mon ferment d’être juge équitable !

Et maintenant pour conclure je dis :

Il faut que l’un de vous foit pris ou foit occis ; De tous les dénouements c’eft le plus convenable. Penfez donc comme moi qui vous fais un beau lot, Et foyez fatisfaits ; c’eft là mon dernier mot!”

A ce difcours du bon Théfée,

De chacun des amants l’âme fut dégercée,

Et ne pourrais dire ou narrer Tout l’efbahiflement de la noble aflemblée ;

C’étaient des pleurs de joie en giboulée,

Et les remerciements en mañle d’aflurer

Le Roi, qu’il s'était conduit comme

Un galant homme !

Nos deux Thébaïins furtout en Chevaliers courtois Le remercièrent moultefois, ‘

Et le cœur tout joyeux en dépit des hachures

Qui labouraient leur chair par nombre d’ouvertures, Vers Thèbe ils prirent leur chemin, Satisfaits de pouvoir encore

Voir fur fon char brillant fe promener lP Aurore

Le lendemain.

On pourrait me taxer, je penée, D'une coupable négligence, Ici fi je ne mentionnais Tout ce que fit Théfée, et les immenies frais Qu’il encourut pour faire de la lice, Un noble et royal édifice.

J'ofe affirmer que fous le ciel On ne vit jamais fon pareil.

Il pouvait bien avoir en fa circonférence Un mille au moins. ‘Tout à l’entour Du mur, étaient creufés des foflés à diftance ; Et circonvenant le pourtour,

De forme ronde, était l’amphithéitre, Haut de foixante pieds, avec dégrés nombreux, Etagés de manière à laiïffer tous les yeux Planer fur l’aflemblée, aufli bien qu’au théâtre.

A lorient ainfi qu’à l’occident De marbre blanc fe trouvait une porte Qui vifageait l’autre, de forte Que cet effet était fans précédent.

C’eft que pour mettre à fin ce monument, Théfée Avait réalifé cette noble peniée, De réunir les créateurs du Beau,

En un feul et brillant faifceau.

Et d’Athènes foudain les grands tailleurs de pierre, Deflinateurs, fculpteurs, maîtres ès arts, A fa requête étaient venus de toutes parts Tout défireux contribuer à faire Sans fe donner ni trève ni repos, Le chef-d'œuvre rêvé par lilluftre héros.

Et pour offrir rites et facrifices, Et fe rendre les Dieux propices, T'héfée a fait conftruire en l’honneur de Vénus, Déeffe de l’amour, à l’orient un temple ; Et puis à l’occident fuivant les anciens us, Un temple à Mars; et pour fervir d'exemple Aux jeunes gens manquant de charité, Ou pour mieux dire à tout profane, Dans le mur, vers le nord un autel à Diane Déefle de la chafteté.

Toutefois pardonnez fi pañle fous filence, On ne peut tout narrer, De ces lieux la magnificence, Et la quantité d’or employée en dépenfe ; Car qui veut trop décrire eft toujours für d’errer.

Au temple de Vénus en frefques gigantefques, Sur le mur on voyait nombreufes arabefques, Repréfentant d’amour les Soucis, les Chagrins, Et les Sommeils troublés, et tous les Défirs vains ; Et les Pleurs arrachés par la vilaine Envie,

Que les Servants d'amour endurent dans leur vie ; Et c’était un fpeétacle à regarder hideux :

Pour compenfation le Plaifir, l'Efpérance,

Le Raccommodement joujou des amoureux,

T'out cela fe voyait comme la Bonne Chance,

La Beauté; la Jeunefle, amf que les Appas, Prifés haut fort fouvent pour être vendus bas ; Puis les Menfonges, POr, Charmes, Sorcellerie, Et ces billets de finge appelés Flarterie, Sur leurs têtes portant foleils en chapelets, Sur leur main le Coucou, fauve oïfeau des forets. Fêtes, Chants, Infiruments, Attnibuts, Déduits, Ordre,

Danfes, tout ce qu’on voit dans un f beau défordre Sur le mont de Cythère où réfide Vénus, Et Jardins et Bofquets fur les murs étaient vus. Rien n’était oublié, pas même le concierge,

La nonchalante Offiveté ; Ni Narcifle, ce Beau de haute antiquité, Ni du Roi Salomon la Folie ....et le Cierge Qu’il porta dans le temple avec folemnité ;

Ni la grande Force d’Hercule, De Médée et Circé, ni les Enchantements, Ni le hardi Turnus qui toujours tout boufcule, Ni du riche Créfus les Défapointements.

C’était dire au monde, à fon père, Qu’au pouvoir de Vénus tout eft foumis fur terre,

Et que, felon fon bon plaifir, Beauté, Richefle et Force, elle peut tout régir ; Dans les lacs bien tendus vous empoignant le monde, Et ne le lâchant pas du tout, du tout la Blonde. Vénus était fuperbe et magnifique à voir, Son beau corps dans la mer plongeait ; elle était nue, Parmi les flots d’azur où fe baignait la nue. La mer repréfentait comme dans un miroir Les contours enchanteurs de fa taille élégante ; De mufique elle avait en mains un inftrument,

Et fur fa tête raviflante

Rofes au doux parfum forinant un tout charmant.

Dans l’efpace au deflus planaient des tourterelles ; Devant elle était Cupidon,

Le pauvre enfant aveugle avait au dos fes ailes,

Et portait le carquois dont Vulcain lui fit don.

Maintenant je vais vous conduire

Admirer les tableaux épars

Dans le noble temple de Mars.

Et tout d’abord je dois vous dire Que fur les murs couverts d’un enduit très épais, Etaient peints les fujets de ce lieu redoutable, Où dans la froide Thrace exifte le palais

De Mars le rouge et l’implacable.

Une noire forêt aux vieux arbres fêlés Aux chicots pourfendus, aux tronçons dentelés, Impénétrable à l’homme, aufli bien qu’à la bête, Frémiffant au courant d’une occulte tempête

S’offrait d’abord aux yeux ; plus bas on découvrait

Sur le verfant noirci d’une colline fombre,

Du temple de Mars la grande ombre.

Ouvré d’acier bruni, ce temple préfentait

Un afpect étrange et terrible, L'entrée et longue et droite en était peu vifible, Mais l’ouragan croiflant qui de l’intérieur S’engouffrait dans l’efpace était de telle forte, Que fur fes gonds d’airain il foulevait la porte, Et la faifait grincer un long cri de douleur. Du nord par cette porte arrivait la lumière ;

Car dans ce monument févère,

N'eufliez vu nulle ouverture vraiment.

La porte, l’ai-je dit, était de diamant ;

Les gonds étaient rivés d’airain ; chaque colonne Etait en fer, portant du temple la couronne.

Dans des tableaux hideux de vérité, Là fe voyaient la Peur, l’Ire, la Félonie ; La Trahifon, le Meurtre, et la Férocité, La Vengeance et la Calomnie ; Le Combat au couteau ; le Combat au poignard ; Le Guerre ouverte, et la Guerre inteftine, L’Aflafinat à l’œil hagard, Et }’Incendie et la Ruine.

Là fe voyait encore, et c’était bien affreux, Baigné de fang, le Suicide, Ayant le clou fatal pris dans fes longs cheveux, Et la langue fortant livide.

Du temple au beau milieu s’affeyait le Guignon, Le Guiïignon au blême vifage, A Pair et morofe et grognon, Dans fa folie ayant nombreux accès de rage.

Là fe voyait encor par hardis fangliers, La Chafle démontée au plus fort des halliers ; Avec le cou coupé la hideufe Charogne, Gifant dans le buiflon ; un peu plus loin la Rogne ; Des milliers d’Egorgés, le T'yran difcourtois De crimes tout repu, foulant aux pieds les lois ; Sans qu’il reftât pierre fur pierre, Réduite à rien la Cité toute entière ; Brülant au gré des vents et danfant fur les eaux De grands et de nobles vaifleaux ; L'Enfant dans fon berceau que dévore la Truie ; Le Cuiïfinier brûlé, qui de fa langue efluie, La falive vifqueufe inhérente au palais, Qu’a produit fa cuiller échauffée à l'excès ;

Rien n'était oublié dans ces tableaux fincères, Malheurs affreux et petites misères, Que du Dieu Mars le Rouge, enfante le Guignon, Non pas même le corps, ou plutôt le moignon Du Charretier, broyé fous fa charette, Montrant par cette mort l’effet de la planète.

Il y avait encore à la fuite de Mars, Le Barbier, le Boucher, et le Faifeur de dards, Le Forgeron qui forge des épées Dans l'acier bien trempées ; Affife en grand honneur au fommet d'une tour Auprès d’un énorme vautour, Un glaive pendillant au deflus de fa tête T'rônait l’orgueilleufe Conquête ; Et fur ces murs étaient dépeints bien plus L'égorgement de Julius ; Et cela femblait un miracle, Le meurtre de Néron, celui d’Antonius, Quoiqu’ils ne fuffent nés ; mais ce n’eft un obftacle Pour ce grand Inconnu qu’on nomme le Deftin, Qui là haut fait de tous quelle fera la fin.

Ce que viens de narrer, me femble, doit fuffre, Et là deflus vraiment plus ne faurais en dire.

Sur un char et debout paraifait le Dieu Mars Armé de pied en cap, lançant fauves regards ; Puella, Rubius, deux luifantes étoiles,

Au deffus de fon front laiffaient pencher leurs voiles. A fes pieds fe tenait un Loup aux yeux hagards Et qui mangeait . . . de l’homme.

Et voilà comme L’artifte—un grand artifte avait portraité Mars.

Si je viens maintenant à Diane la chafte, De Mars fon temple était, dirai-je, le contrafte. Les murs en étaient peints avec diverfité De beaux fujets de chaffe, aufi de chafteté.

De Lycaon on y voyait la fille | D'abord changée en Ourfe, après placée au ciel ; Puis la jeune Daphné fuyant fous la charmille, Et tout-à-coup changée en laurier immortel.

A£téon faifant voir par fa métamorphofe,

Que Pindifcrétion eft bien vilaine chofe, Pourfuivi par fes chiens acharnés à fes pas,

Et fous les bois d’un cerf recevant le trépas. Méléagre, Atalante, et plus d’une autre hiftoire De Diane illuftrant les hauts faits et la gloire.

Afffe fur un cerf Diane apparaiflait,

Ayant à fes côtés de gentilles levrettes ;

Sous fes pieds on voyait la lune qui croiffait,

Et de fon jour brillant éclipfait les planètes.

Son vêtement était de la teinte des bois,

Arc en main, elle avait des flèches au carquois.

Elle tenait baiflés fes beaux yeux fur la terre

Vers l'endroit où Pluton a fon royaume auftère.

Devant elle on voyait en pénible labeur

Une femme épuifée, et fuant la douleur,

Piteufement criant: “ Je t’implore, ô Lucine!

Aide-moi, de mes maux toi qui fais l’origine !”? Le peintre avait dans ce tableau

D'un grand talent fait preuve; et vrai, c’était fort beau !

Et maintenant qu’eft complète la lice, Que.les temples aux Dieux lui fervant d’appendice

Sont conftruits ; que T'héfée eft content du travail, Je le laifle admirer l'édifice en détail,

Pour aller voir là bas, je crois que c’eft licite,

Ce que fait Palamon, ce que devient Arcite.

De leur tournoi s’approche le grand jour

Qui dans Athènes doit amener leur retour ; Avec cent Chevaliers bien armés pour la guerre ; Ils ont de la Cité dépañlé la barrière.

Et ceci foit dit entre nous,

Depuis que Dieu créa le monde, On eut en vain cherché fur la terre et fur l’onde Chevaliers plus vaillants, de l’honneur plus jaloux, Que cette fine fleur de la chevalerie Accourue à ces jeux de la galanterie.

Car s’il advenait, c’eft certain, Que femblable tournoi dût avoir lieu demain, Tout chevalier, tout preux de la vieille Angleterre, Auf les mieux Tenants des peuples de la terre, Et tout fervant d'amour fe battraient dans ce cas: Mourir pour une dame eft un fi beau trépas!

Ainfi de Palamon embraflant la querelle, A fes côtés l’on vit maint Chevalier fidèle ; Les uns portaient plaftrons, ou cuirafles de fer, D’autres étaient munis d’une cotte de mailles, D'écus, de boucliers, ou bien d’un tranche-entrailles,

D'une hache ou d’un gâte-chair ;

Tous inftruments de mort, dont fans difcourtoifie Un Chevalier fe fert felon fa fantaifie,

Avec le Palamon arrivant au tournoi De la Thrace eufliez vu Lycurgue, le grand roi,

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Dont la barbe était noire et mâle le vifage.

Ses fourcils étaient roux, fon œil fauve et fauvage ; Et fes poils hériflés à l’inftar d’un fiphon, Lion, Aigle à la fois on eut dit un griffon.

Ses membres tout trapus et fa charpente offeufe Annonçaient que fa force était prodigieufe.

Il s’avançait trônant debout fur un char d’or, Par quatre taureaux blancs recevant fon eflor, De fon pays fuivant la mode.

En guïfe de plattron, il trouvait plus commode Envelopper fon corps toujours D'une immenfe et noire peau d’ours ; De nombreux clous dorés rehauflaient ce coftume. Sur fon dos raflemblés étaient fes longs cheveux, Il les portait aïinf, c’était là fa coutume, Ils étaient noirs, luifants et plantureux.

Il portait haut le front une couronne énorme, Et d’un poids fabuleux tant lourde était fa forme. Fins diamants et fins rubis En faifaient certe un objet de grand prix.

Autour de fon char d’or de chiens une vingtaine Gros comme des taureaux, couraient à perdre haleine, Portant colliers, tourets, et mufelés toujours, C’étaient là {es limiers pour la chafle de l'ours. De Palamon, je crois, Lycurgue eft une preuve Que les cent Chevaliers étaient cœurs à l'épreuve.

Roi de tous les pays arrofés par l’Indus, Avec Arcite était le grand Emétréus, Refflemblant au Dieu Mars. Il avait pour monture Un. courfier bai bardé d’acier et de dorure.

Sur fon furcot de drap de tars Perles, rubis étaient épars.

Sa felle d’or bruni n’avait pas fa pareille, Et fon manteau royal était une merveille Et de richeffe et de fplendeur.

Ses beaux.cheveux bouclés, jaunes de leur nature, Miroitaient au foleil comme une enluminure.

Ses yeux avaient du citron la couleur, Il avait le nez haut ; des taches de roufleur, Avec quelques points noirs fur la peau du vifage ; D'un lion le regard, et cinq luftres pour âge. Sa barbe commençait à poufler ; mais fa voix Etait comme un clairon qui fait trembler les bois. De verts lauriers fon front ceignait une couronne, Sur fa main il portait, —tout blanc de fa perfonne Un aigle apprivoife. — Tous armés cent feigneurs Suivaient ce grand monarque, étalant leurs fplendeurs. Car foyez bien fûrs que, moi je m’en rendraïs pleige, On voyait Rois et Ducs dans ce noble cortège. Autour d’Emétréus couraient de toutes parts

Apprivoifés, lions et léopards.

C’eft ainfi chevauchaut de façon digne et franche, Qu’entrèrent ces Seigneurs dans la ville un dimanche.

Ce Théfée un grand roi certe, un preux Che-

valier,

Accueillit Rois et Ducs, le plus fimple guerrier

Avec diftinctjon ; leur baïllant domicile

Aux uns dans fon palais, aux autres dans fa ville ;

N’épargnant menus foins pour mieux leur rendre honneur,

Et leur donnant en outre à manger de bon cœur. . .

Si que l’on penfe encor qu’en cette circonftance

Fut déployée en tout la plus rare élégance.

Je ne faurais ici vous conter par ma foi

Tout ce que fit d’Athènes le grand Roi, Le luxe des feftins, l’éclat de la mufque, Les dons faits à chacun felon l’ufage antique, Du palais la richefle éblouiffant les yeux, Ni vous dire le nom ou des Rois ou des Preux Qui par droit de mérite au plus haut de l’eftrade Se tinrent; ni non plus, car cela ferait fade, Parmi les dames qui danfa, chanta le mieux, Ou devifa d’amour en propos plus heureux ; Le nombre des faucons, le nombre des levrettes, De tels menus détails feraient pures fornettes, Je ne décris ici que leffet général, Et maintenant j'arrive au noyau principal.

Donc le dimanche au foir fitôt que l’alouette Eut falué le ciel de fa voix joliette, Bien que l’aube ne vint que deux heures après, A l’heure de Vénus, Palamon fans regrets Quitta foudain fa couche avec un grand courage, Et s’en fut dans fon temple adorer fon image, Et là, s’agenouillant avec un humble cœur, Il dit, ce dont je vais être le narrateur.

‘ O ma dame Vénus des belles la plus belle, Du divin Jupiter toi la fille immortelle !

Toi, femme de Vulcain, 6 charmante Cypris!

Au nom de ton amour pour le bel Adonis, Prends pitié de mes pleurs, de ma douleur amère, Et daigne, s’il te plait, exaucer ma prière.

Je ne puis t’exprimer mon trouble, mes tourments, Mais tu fais quels ils font les maux que je reflens. Sois exorable ; à ma bleflure

Offre un diétame ; et je te jure

D’être ton ferviteur, et belle Déité De guerroyer toujours contre la chafteté.

Ne te demande pas ce matin la viétoire, D'être le mieux faifant n’ai point la vaine gloire, Mais je voudrais avoir pleine poffeflion, Vois-tu, de ma belle Emilie, Et puis pour toi mourir, vienne l’occafon !

Accorde-moi ce vœu, je t’en fupplie, Et n’importe comment, car à toi je me fie.

Je ne tiens pas du tout recevoir le trépas D’Arcite, ou lui donner, maïs ferrer dans mes bras Ma dame, et favourer fes charmes.

Car bien que Mars foit Dieu des armes, Toi Vénus n’es-tu pas Déeffe de Pamour ?

T'on pouvoir eft fi grand au célefte féjour Que je veux à jamais adorer ton image, Et fur tes feuls autels apporter mon hommage. Que fi tu ne veux pas le combler mon efpoir : Belle dame, alors je te prie, Sous le glaive d’Arcite en un beau défefpoir, De me laïffer tomber en butte à fa furie.

Car lorfque ferai mort, ma foi, ça m’eft égal Que la belle Emilie époufe mon rival.

En deux mots comme en cent, voici donc ma prière, Donne-moi mon amour Déefle de Cythère !”

Et fur ce Palamon fit moult piteufement Sacrifice à Vénus. Je n’en dis le comment.

Toujours eft-il qu'après quelques inftants d'attente L'image de Vénus fit folemnellement Un figne qui rendit immédiatement De Palamon l’âme contente, Et qu’il s’en retourna chez lui d’humeur charmante,

Tandis que Palamon s’en revenait joyeux,

Le foleil fe levait pimpant et radieux,

Et fe levait aufli plus fraîche et plus jolie La belle et brillante Emilie.

Vers l’autel de Diane elle prend fon chemin

De fes femmes fuivie. Elles portent en main L’encens, le feu, les draperies,

Les vafes d’hydromel ornés de pierreries,

Du futur facrifice enfin tout l’attirail.

Le temple décoré de l’autel au portail,

Dans l’eau d’un puits voifin foudain cette Emilie Lava fon beau corps en détail,

Mais trouvez bon qu’ici je ne publie Comment elle s’y prit, cela me parait mieux, Et d’en dire trop long ne füuis point curieux. Vous faurez cependant qu’on ôta fa ceinture, Et puis qu'on dénatta fa longue chevelure, Qu’on peigna fes cheveux, que fon front virginal

Fut entouré de chêne céréal.

Ce fut alors que de fa main, je penfe, Emilie alluma deux grands feux fur l’autel,

Et fit, ce que prefcrit dans telle circonftance, De Statius le rituel.

Lorfque de ces deux feux s’éleva la fumée De terreur à moitié pâmée

La noble fille ainf laiffa parler fa voix :

‘6 O Puiflante et fière Déefle Dont le ciel et la terre, et la mer et les bois Proclament le pouvoir et fubiffent les lois, Triple Divinité, Diane chañfereffe !

Reine du fombre Empire et de la Chafteté!

Qu’adorent mes penfers, et que mon cœur révère, Daigne me protéger contre cette colère, Qui d’Aétéon punit la curiofté!

Déefle ! tu le fais, toi qui lis dans mon âme, Que je veux refter vierge et non devenir femme, Que la chafle et fes jeux font mes plus chers plaifirs, Et qu’à te bien fervir fe bornent mes défirs ; Que je ne veux connaître un homme, et que macrainte Serait un jour las! d’être enceinte!

Déefle, aide-moi donc, tu le peux, fi tu veux, A me défaire enfin de ces deux ennuyeux, De Palamon et puis d’Arcite, Qui m’aiment beaucoup trop ce qui fort me dépite ; Détourne de leur cœur l'amour qu’ils ont pour moi, Et de tous ces beaux feux qu’ils m’épargnent l’effroi : Et que fi tu ne veux m’accorder nulle grâce, Que le fort me contraïigne à cette trifte pañle D’être un jour à l’un d’eux, conduis-moi là deflus À celui qui me défire le plus. :

Chaîte Déefle! vois mes larmes, Et fois fenfible à mes alarmes, Toi qui gardas toujours ta chafteté, Sous ton giron prends ma virginité, Et tant que ferai vierge auftère, T'e fervirai ;—j'en jure par le ciel !”?

Les feux brülaient clairs fur Pautel, Cependant qu’Emilie achevait fa prière ;

Mais tout-à-coup elle vit l’un des feux S’obfcurcir, flamboyer, puis s’obfcurcir encore, Tandis que l'autre ayant le rouge de l’aurore, En fiflant s’éteignit avec un bruit aqueux, Comme fait en brûlant une torche mouillée,

Ou l’humide brandon qui finit la veillée :

Et de l’autel en marbre blanc, Gliffa ce qui parut être gouttes de fang; Si qu'Emilie eut peur, et que fa voix plaintive, En douloureux accents s’échappa maladive.

Et foudain L’arc en main Parut Diane en chafferefle :

“ Ma fille, il faut calmer la douleur qui topprefle, Lutter contre les Dieux, Ef factieux :

Il eft écrit là haut,” ajouta la Déefle, ‘ Que tu dois être unie à l’un de ces deux preux, Mais auquel, point ne dois le dire; C'eft le fecret des Dieux.

Ma fille, adieu, je me retire, De caufer je n’ai pas le temps, Et ne puis refter plus long-temps.

Tes feux fur mon autel ont déjà dû t’apprendre Ce que ma bouche enfin vient de te faire entendre, Et que te confirment les voix De ce carquois.”

Et fur ce, les flêches fans nombre

Du carquois de Diane eurent, ne fais comment, Un prolongé frémiflement,

Et la Déefle alors difparut comme une ombre.

Si qu'Emilie, en fon chagrin,

Se dit: “ Que me fervait me lever fi matin,

Pour te prier Diane être à mes vœux propice, Si m’immolant en facrifice,

A l’un de ces amants je dois donner ma main.”

Et du temple quittant la voûte, Triftement, triftement, par le plus court chemin De fon palais elle a repris la route.

Or, la quatrième heure, étant l’heure de Mars, Arcite, de fes yeux diflipant les brouillards, Fut au temple du Dieu faire fon facrifice, Afin d’avoir ce jour les honneurs de la lice, Avec un humble cœur, de fuppliants regards, : I] fit ainfi prière au fougueux Mars :

‘6 O Dieu puiflant, honoré dans la Thrace !

Dont le nom glorieux brille avec tant d’éclat, Qu'il n’eft pas fous le ciel un feul nom qui Pefface, T'oi qui tiens dans tes mains le deftin d’un combat,

Accepte, Mars, mon humble facrifice.

Si ma jeuneffe et ma valeur, Ma noble ambition et furtout mon grand cœur, Me font juger par toi digne de ton fervice, Oh! prends pitié de ma dôuleur, Au nom de cette peine, au nom de ces alarmes Que tu reffentis Dieu des armes, Quand tu devins amant de la Grande Beauté, De la fraîche Vénus, et qu’à ta volonté

Tu la preffais dans ta puiflante etreinte ;

Et bien qu’un certain jour dans fes ftupides lacs, Vulcain fit voir aux Dieux ce que tu faifais, Mars, A la belle Vénus qui n’en portait pas plainte,

Ce qui t'ennuya fort....— au nom de ce fouci, Prends pitié de ma peine, à mes vœux fais merci! Ainfi que tu l’étais je fuis jeune et novice,

Mais je fuis amoureux que c’en eft un fupplice !

Car celle là qui me tient fous fes fers

Li]

Ne fait cas de mes pleurs amers ; Je fais qu’il me la faut conquérir par les armes, Faute de quoi jamais ne palperai fes charmes, Et je n’ignore pas, Mars, que fans ton pouvoir Nul et fans force eft mon vouloir :

Donc au nom de ce feu qui te brüla les veines, Ce matin du combat fais-moi fortir vainqueur, Par là tu finiras mes peines, A toi fera la gloire, à mon bras le labeur.

Mars je t’honorerai s’il fe peut davantage, Et ton rude métier fera mon apanage.

Et dans ton temple fufpendrai Sur ton trépied facré ma flottante bannière, Et les armes des miens; et tant que je vivrai,

: O Mars! comprends bien ma prière, J’'entretiendrai toujours des feux fur ton autel, Et je veux me lier par un vœu folemnel :

Ma barbe jeune encor, ma longue chevelure Qui jamais n’ont fubi linjure, Ni du razoir, ni des cifeaux, Je veux te les donner, v’en faire inveftiture, Comme un de tes humbles vaflaux.

Puiflant Dieu des combats, donne-moi la viétoire, Je ne veux rien de plus... Tu peux m’en croire!”

A peine Arcite eut-il fait fa prière à Mars, Que coururent foudain des bruits confus, épars, C’étaient gliflant ftridents les anneaux de la porte, Et les gonds enroués grinçant d’étrange forte ;

Ce qui remplit d’une fainte terreur Arcite malgré fon grand cœur.

Cependant que les feux d’une immenfe lumière, Environnent l'autel, et que fort de la terre

Un doux parfum, Arcite a jeté dans le feu De l’encens, et voyez ! il treflaille le Dieu! Et du treflaillement il fort ce mot: “ Vi@oire !”

T'out à la joie, Arcite a dit :'“* Honneur et Gloire! A toi, Dieu des combats! ”—Et le cœur plein d’efpoir Il s’en retourne à fon auberge, Faifant luire au foleil fon énorme flamberge, Auñfli gai que pinfon ; c’était plaifir à voir !

Mais tandis que ces faits fe pañlaient au Parterre De ce plancher commun qu'on appelle la terre, A propos des dits faits il advint dans le ciel, Un vacarme d’enfer, un brouhaha, mais tel Que Jupin ne favait vraiment auquel entendre, Pour accorder la Déefle du Tendre, Avec le fougueux Mars, qui certe en ce moment Ne regardait Vénus avec des yeux d’amant.

Il fallut que le pâle et froid Saturne, Bon homme au fond, quoique d’humeur fort taciturne, Vint enfin mettre le holi!

En leur faifant bon gré malgré donner le 42 / Il convient d’avouer ici qu’avoir de l’âge, Ef fouvent un grand avantage, La fagefle toujours accompagne les vieux, De là vient qu’au confeil ce font gens précieux.

Donc et quoique ce foit peu dans fon caractère De ce volcan, Saturne éteignit le cratère, Rien qu’en foufflant deflus.

‘6 Chère fille,” a-t-il dit à madame Vénus, ‘€ Plus qu’on ne croit j’ai de puiflance, Ma révolution qui s’achève en trente ans

Me laïiffe accaparer multitude de gens, Et n’en donne qu’ à moi quittance.

Sont à moi Ceux qui tombent dans la mer, A moi le Prifonnier qui grouille comme un ver Dans un cachot obfcur ; font à moi d’aventure T'ous les Pendus qui morts, font fi laide figure ; A moi les Etranglés ; l’Emeute des Vilains, Les Mécontentements, les Poifons clandeftins : Dans le Lion autant que je demeure, J'exerce la vengeance en tous lieux, à toute heure. J'égrène le donjon, j’égrène le caftel, Je boufcule la tour, j'en fais une ruine, Et je la fais tomber d’un feul coup de fcalpel Sur le pauvre homme en bas qui mine.

: De Samfon je fus l’affafin, En donnant au héros le pouvoir furhumain De jeter bas cette lourde colonne Qui le broya du coup avec le Philiftin.

J'éparpille les maux et d’hiver et d’automne, Je cultive en chaque faifon Et la Fourbe et la Trahifon, La vieille Rufe et l’Envie et le refte....

Et mon regard fufit pour enfanter la Pefte, Confole-toi donc, ma Vénus, Sèche tes yeux, ne pleure plus; Je ferai de mon mieux vois-tu bien ma petite Pour que ton Palamon, aufli mon Chevalier, Ait fa dame, en dépit d’Arcite, Et bien que Mars, c’eft für, aidera ce dernier. Car il faut bien qu'entre Mars et toi, belle, Se termine à la fin cette fotte querelle, Moi, ton ayeul, ferai ta volonté ; Es-tu contente, enfant gâté !” G

Et maintenant laiffant les Dieux et les Déefles, Ajufter là haut leurs promeñes, Je redefcends fur terre, et je vais vous conter Ce que ferez bien d'écouter.

Athène était en grande fête ; Notez que la faifon de Mai Faifait tourner et cœur et tête, Et que tout le monde était gai.

Auf chacun était d’une humeur fi joyeufe, Que le lundi l’on joûta, l’on danfa, Et que tout le jour'fe pañla A fêter de l’Amour la mère gracieufe ; Mais comme excès de plaifir nuit, Que pour voir le combat il fallait de bonne heure Se lever ;—que c’était une affaire majeure, On fe coucha fitôt que fe leva la nuit.

Et quand le lendemain l’aurore matinale Sur la nature vint épandre l’eau luftrale, Ce fut partout un bruit d’armures, de cimiers, Et de nobles feigneurs, et de preux Chevaliers, Vers le palais du Roi fe rendant par fournée.

Dès le commencement de cette matinée, C'était vraiment fpeétacle étrange et curieux Voir ces accoutrements fi beaux, fi précieux,

Couverts ceux-ci d’immenfes broderies,

Ceux là d’acier ouvré d’orfévreries, Ces boucliers pefants, ces houffes de chevaux, Ces armets élégants, ces fplendides furcots,

Ces luifantes cottes de mailles,

Ces cafques d’or déjà vieillis dans les batailles, ;

Et puis tous ces feigneurs fur leurs fringants courfiers Suivis de Chevaliers, ou fuivis d’écuyers.

Puis ces varlets nombreux de toutes les manières Sutilifant, les uns enlaçant les lanières Des boucliers,

Les autres fourbiffant et glaives et-rapières ;

Puis le marteau des armuriers, Puis le cri de la lime, et le cri des limiers ;

Et puis le peuple qui fe rue

De chaque place et chaque rue, Et puis le bruit confus des tambours, des clairons,

Qui bien fouvent dans les batailles

Sonnèrent, les cruels ! le glas des funérailles

De tant de vaillants efcadrons ; Puis au palais du Roi, s’agitant comme londe

Du haut en bas de peuple tout un monde;

Ici trois, là bas dix, caufant, gefticulant, Garrulant, garrulant, garrulant, garrulant,

Sur le plus ou moins de mérite

De Palamon ou bien d’Arcite, Les uns difant ceci, les autres difant ça,

L'un tenant pour la barbe noire, Et l’autre pour le chauve, et de ci, puis de ça Vous eufhiez entendu dans ce vrai champ de foire, Propos fi faugrenus que ne pourriez le croire.

Ainfi dès le matin dans plus d’un altercat On difcutait partout la chance du combat.

Levé depuis long-temps le noble et grand T'héfée Aux fons de la mufique écoute fa penfée.

Près la fenêtre du Palais Des Chevaliers T'hébains il attend la vifite,

Sous un trône couvert d’un magnifique dais, De Chevaliers, de Preux entouré d’une élite.

Pour le voir et pour l’applaudir, De toutes parts le peuple d’accourir, Et fe prefler dans un bruyant défordre Pour écouter-fa parole et fon ordre.

«6 Oyez peuple, oyez tous!” Du haut d’un échafaud Acclama foudain un Héraut, Et quand il vit enfin que l’on faifait filence, De Théfeé il narra quelle était ordonnance :

‘ Le Roi notre feigneur, dans fa difcrétion,

Penfe que ce ferait abomination De permettre à chacun de verfer à fa guife, Tant de fang généreux dans la préfente emprife. Donc pour que ce combat ne foit pas meurtrier, Il modifie ainfi fon plan prime-fautier.

Nul homme donc fous peine de la vie, (A faire attention, vous tous, je vous convie), N’entrera dans la lice avec armes ou dards, Haches, dagues, couteaux, fers pointus, braquemarts ; Nul ne pourra fournir qu’une feule carrière Avec la lance aigue; et, s’il eft néceflaire, I] lui fera permis faire une pañle à pié, Pour défendre fa peau contre fon adverfaire.

Celui qui mal fera fera pris...... en pitié, Non tué, mais conduit de la belle manière

Au pieu placé près de chaque barrière,

Et là par force il reftera.

S'il arrive qu’un chef foit pris, ou bien qu'il tue

Son compagnon, ce foit chofe connue!

Le tournoi plus ne durera.

Dames en ES RS RS , RS RS RS SD RS GR SC nt un. n6f

Et maintenant, avec armes courtoifes D'’aller vous échigner, d’aller vous chercher noifes, Le ciel vous foit en aide! , . . . avez la liberté : Du Seigneur de céans telle eft la volonté!”

«6 Vive, vive le Roi! vive le grand Théfée !” Ainfñ la voix du peuple exprima fa penfée, Quand il vit que fon fouverain Se refufait laifler verfer le fang humain.

Voilà que maintenant les fanfares guerrières

Retentiflent, avant-courrières

De la fête du jour,—et la proceflion

À travers la cité de drap d’or tapifiée,

Non de ferge, ma foi! fe met en motion.

Comme un vrai grand feigneur le noble Roi T'héfée

A fes côtés ayant un Chevalier thébain,

S’avançait tout d’abord faluant de la main.

Puis après lui venaient Emilie et la Reine,

Dames et Chevaliers, et varlets par centaine,

Et le cortège ainfi traverfa la cité,

En bon ordre, fans être en fa marche arrêté ;

Au premier quart du jour, c’était le temps propice, Il arrivait devant la lice.

Lorfque le Roi T'héfée eut mis fa majefté Sur un trône élevé de joyaux incrufté, Que la Reine Hippolyte, et fa fœur Emilie, Les Dames de la cour, toutes felon leur rang, Furent aflifes ; lors chacun fur chaque banc Selon fon goût prit place, et du peuple la lie Se rangea tout autour. Alors de l’occident Par la porte de Mars on vit entrer Arcite

Avec cent Chevaliers ;—tandis qu’à l’orient Paraiflait Palamon avec fes cent d’élite : Du temple de Vénus en franchiffant le feuil, Ce Palamon portait la tête avec orgueil,

Sous les beaux plis de fa blanche bannière ; La bannière d’Arcite était rouge au contraire.

On aurait bien cherché de par le monde entier Deux cents Preux plus ofés, d’un afpeét plus guerrier Sans pouvoir les trouver; et nul n’eut pu, je gage, Préfager à quel camp refterait l’avantage.

En face l’un de l’autre ils font rangés—voyez !

A lappel de fon nom chacun répond—oyez!

Puis roulant fur leurs gonds les portes font fermées Sur ces deux vaillantes armées ;

Puis une voix furgit difant à ces guerriers :

«€ Faites votre devoir, maintenant, Chevaliers ! ”

Les Hérauts ont ceflé leur vive cavalcade, Le clairon fonne la chamade, A Peft, à l’oueft, chacun met la lance en arrêt, A fondre l’un fur l’autre prêt.

Là la lance fe brife au fort de la cuiraffe, Elle s’enfonce ici, faifant une crévañle En pleine chair; parfois à vingt pieds dans les airs Elle vole en éclats ; puis au choc des éclairs Les cafques font brifés, broyés, taillés en pièces, Et le fang coule à flots de ces rouges prouefles ; Au fort de la mêlée on voit plus d’un héros Agiter fa maflue et triturer des os.

De vigoureux courfiers butant contre une ornière A leurs fiers cavaliers font mordre la pouflère, Celui là n’étant plus armé que d’un tronçon,

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