CINQUIEME PARTIE
SELON fes vilains us, cependant ce Marquis Jaloux de mettre encor fon époufe à épreuve, Et de pouffer à bout la pauvre Grifildis,
De l'amour de laquelle il avait maïinte preuve, Lorfque de fon palais fa cour fous les lambris. Se trouvait raflemblée, un jour à l’audience, Lui décocha foudain cette rude fentence :
‘€ Grifildis,”” lui dit-il, ‘ j’ai certe, eu grand plaifir Pour femme à vous avoir, —pour votre obéiflance, Votre fincérité, votre façon d’agir, Et non pas pour votre or, ni pour votre naiflance ; | Mais maintenant, le fais, le dis pour en finir Que dans un grand état d’illuftre feigneurie, Il y a fervitude, et grand” taquinerie ;
‘6 Je ne puis agir, moi, comme mes laboureurs ; . Mon peuple me contraint de prendre une autrefemme, De jour en jour il crie, et j’entends fes clameurs,
Et le Pape lui-même, ici je le proclame
Par fa bulle a permis ce qu’on défend ailleurs. Bref, pénible eft l’aveu, mais il eft néceflaire, J'attends nouvelle époufe, et ne faurais m'en taire.
‘ Donc ayez bon courage et fermeté de cœur, Reprenez avec vous votre dot, je l’accorde, Et ce, de par bonté, car je fuis grand feigneur. Au logis paternel trouverez la concorde, Nul ne faurait,”” dit-il, “ avoir conftant bonheur! A fupporter ceci, ma foi, je vous engage, Le hazard conduit tout, s’y foumettre eft d’un fage !”’
Grifildis répondit avec grande douceur :
‘6 Monfeigneur le Marquis, je fais très bien,” dit-elle, ‘€ Et je l’ai toujours fu qu'entre votre grandeur Et la fimplicité de pauvre jouvencelle Point ne faut établir comparaifon. D’honneur Je ne me crus jamais digne, la chofe et claire, Moi, d’être votre femme, ou votre chambrière.
‘6 Je prends à témoin Dieu que dans votre palais, Je ne me crus jamais ni dame ni maîtrefle, Mais bien votre fervante ;—et toujours je cherchais Faire votre vouloir, et fans ceñle et fans ceñle : Je l’ai fait jufqu’ici, le ferai déformais Autant que durera ma fragile exiftence, Je vous en réitère aujourd’hui l’aflurance.
‘6 De ce que dès long-temps, de par votre bonté Noblement me tenez dans ce palais fplendide, Où je n’avais pas droit m’afleoir en vérité, J'en rends grâces à Dieu, mon feigneur et mon guide,
Le priant vous le rendre en fon aménité.
J'irai donc volontiers de nouveau chez mon père Finir incognito mon obfcure carrière.
‘6 Où je fus élevée alors qu’enfant je fus, Là je demeurerai jufqu’à ce que je meure, Veuve de corps, de cœur; vous ai de par Jéfus ! De ma virginité fait le don à votre heure, Et je fuis votre femme, ainfi n’en parlons plus. Dieu défend que qui fut comme moi votre femme, Prenne un autre mari; ne ferai point bigame.
‘ Et que Dieu vous accorde en fa bénignité, Un long, bien long bonheur, le défire en mon âme, Soyez toujours heureux, ayez joie et fanté, Que vous plaife toujours votre nouvelle femme ! Pour moi je me conforme à votre volonté, Et puifqu’il vous convient qu’ aujourd’hui je m'en
aille,
Où vous voudrez, j'irai vivre vaille que vaille.
< Mais lorfque vous m’offrez de reprendre la dot Que je vous apportai, j’ai bien la fouvenance Que ce fut, que c'était un miférable lot De pauvres vêtements de chétive apparence, Et dont je chercherais envain le fubrécot.
Oh ! que vous étiez doux de cœur et de langage Le jour, le jour fi beau de notre mariage !
56 On le dit, et c’eft vrai, du moins je crois le fait, Car de ce fait je fuis l’exemple par moi-même, Que Pamour n’eft jamais fi vieux que quand il naït, Mais certes, Monfeigneur, pour un malheur fuprême,
Le RÉ.
Pour une adverfité dont fentirais l’effet, Il ne fera pas dit que jamais me repente De vous avoir un jour donné mon âme aimante.
‘ Vous favez, Monfeigneur, qu’en quittant mon logis, Vous me fites quitter mes haïllons, et ma robe, Et me fites couvrir de vêtements de prix ; Me donnûâtes enfin nouvelle garde-robe.
Ici je vous rends donc mon anneau, mes habits. Ne vous apportai rien, pas même habit de ferge, Non rien que ma foi nue, et mon état de vierge.
‘6 Dans votre chambre font rafflemblés vos bijoux. Du logis de mon père en ce palais vins nue, J’y retournerai nue ; et, foit dit entre nous, A faire vos vouloirs je fuis bien réfolue, Ce devoir à remplir toujours me fera doux :
J'efpère cependant, 1l faut que je le dife, Que vous ne voudrez pas que nue et fans chemife
‘6 Je forte ; ce ferait contre toute pudeur Que vouloir expofer aux regards de la foule, Ce fein, de vos enfants jadis le nouriffeur, Ce fein décoloré dont le lait plus ne coule : C’eft pourquoi je vous prie, 6 mon très cher feigneur, De ne pas oublier que je fus votre femme, Quoiqu’ indigne de l’être, ici je le proclame.
« Donc feigneur en retour de ma virginité Qu’ici vous apportai, qu’en dernière analyfe Je ne remporte pas, c’eft bien la vérité, Daignez me concéder l’oétroi d’une chemife,
Qui puifle de mon fein cacher la nudité.
Sur ce, je prends congé de vous et fans rancune, Et m’en vais de ce pas de peur d’être importune.”
‘€ La chemife,” dit-il, ‘ que portes fur ton dos, Garde-la—le veux bien.” —Il les dit avec peine, Et s’en fut tout ému, tant lui coûtaient ces mots : Elle fe dépouilla fans chagrin ni fans haine De fes beaux vêtements, fans pouffer de fanglots ; Et tête et pieds tout nus, s’en alla pauvre hère Vers le logis très humble où demeurait fon père.
Le peuple la fuivit en pleurant fon deftin ; Mais elle garda fecs fes beaux yeux veufs de larmes, Et ne dit pas un mot durant le long chemin.
Son digne père au fait de ces dures alarmes, Maudit l’heure et le jour où ce beau mufcadin, Vint frapper à fa porte, et lui ravir fa fille, Sa fille, chère enfant, l’efpoir de fa famille.
Car dans fon gros bon fens ce malheureux vieillard Avait toujours penfé que de ce mariage Il ne réfulterait rien de bon . . . . que plus tard Quand ce feigneur aurait de fon libertinage Satisfait les défirs,—1l mettrait à l’écart Tout fentiment humain, trouvant cette alliance Trop au deflous de lui dans fa fière arrogance.
Il s'empreffa d’aller vite ce pauvre vieux Au devant de fa fille ; il favait fa venue De par le bruit public, par les propos fâcheux Qui couraient de la ville au village, à la rue, Et de fon gros habit devenu bien crafleux,
I] voulut la couvrir; mais las! que le lainage Etait devenu vieux depuis fon mariage!
Avec fon père ainf, pendant un certain temps, Vécut cette humble fleur de patience immenfe, De conjugale foi : par aucun de fes fens En préfence du monde, ou bien en fon abfence, Elle ne laiffa voir aucuns reflentiments ;
De fon rang élevé n’eut non plus fouvenance, Par Porgueil de fon port, ni par fa contenance.
Et ce n’eft étonnant ; au milieu des grandeurs Son bon efprit était toujours refté modeñte ; Elle ne cherchait pas des bons mets les douceurs, Non plus royale pompe, et renom, et le refte, Mais toujours patiente elle gagnait les cœurs. Difcrète, fans orgueil, et d’air toujours affable, A fon mari toujours elle était agréable.
On nous parle de Job, il eft partout cité Pour fon humilité pleine de patience ; Mais qu’il me foit permis de dire en vérité Que Grifildis fur Job a la prépondérance ; Qu'elle le fait échec, en fait d’adverfité.
A moins qu’un fait récent quelqu’un ici le nomme, Je foutiens que la femme a le grappin fur l’homme!