SIXIEME PARTIE
De Bologne ce Comte eft enfin arrivé, Le bruit s'en répandit à la ville, au village ; On fut qu’il amenait avec lui, fait prouvé, En grand’ cérémonie, en fuperbe équipage, Une très jeune fille à lefprit cultivé, Aux beaux ajuftements, à la taille bien prife, Ce devait être dà la nouvelle Marquife.
Apprenant que ce Comte arrivait, ce Marquis Chargea fon meflager d’aller vers le village Mander incontinent la pauvre Grifildis ;
Elle d’un humble cœur, d’un allègre vifage, Sans montrer de dépit, fitôt reçu l'avis,
En quittant fon logis s’en vint à la requête, Salua le Marquis, puis dit: “ Me voilà prête.”
‘6 Bien, Grifildis !”” dit-il; ‘ c’eft là ma volonté De recevoir ici d’une façon royale Cette fille qui vient demain dans ma cité, Et qui doit m’époufer ; et que chaque vañale Selon fon attribut avec célérité Veille à ce que tout foit bien en ordre, fortable, Tenu très proprement, en un mot convenable.
‘6 Je n’ai femme fur qui je puifle aflez compter Pour nettoyer partout, et faire le fervice Des chambres, des falons, furtout fans rien gâter ;
mt mn
C’eft pourquoi je voudrais, toi qui n’es pas novice, Que de tous ces détails tu duffes t’acquitter. Quoiqu” aflez mal vêtue, et fuant la misère,
Fais au moins ton devoir du mieux qu’il fe peut faire.”
‘€ Non feulement, Seigneur, felon votre plaifir Je ferai, mais aufli toujours ferai bien aïfe Tant que je le pourrai vous complaire et fervir, Sans broncher au travail, certe, ne vous déplaife ; Car de mon cœur le fouffle et fon plus cher défir Dans l’heur ou le malheur, de l’hiver à l’automne Sera de vous aimer toujours plus que perfonne.”
Ce difant, auflitôt elle orna le palais, Fit les lits, avec foin arrangea chaque chofe, Aux fervantes difant de fe dépêcher, mais Elle faifait bien plus que toutes, qu’on n’en glofe ; Si que tout à la fin parut et neuf et frais : Enfuite elle apprêta la falle principale, Qui du feftin formait la falle fpéciale.
Vers neuf heures ce Comte arrive en la cité, Amenant avec lui le garçon et la fille ; Et le peuple va voir le cortège, enchanté D’admirer quelqu’il foit tout ce qui luit et brille ; Et chacun répétait à l’autre : “ En vérité Ce Gauthier n’eft déjà ni fi fot, ni fi bête, Que de changer fa femme ;—une telle conquête
‘6 N’eft pas à dédaigner ; bien mieux que Grifildis Elle eft cette petite ; et d’äge bien plus tendre ; Ils auront tous les deux enfants d’un moule exquis, Et qui certainement ne fe feront attendre :
Le petit frère aufü, fut trouvé, m'eft avis, Très gentil de tournure, et très beau de vifage, Si que chacun difait: ‘ Ce Marquis eft fort fage !”?
O peuple turbulent, indifcret, inconftant, À tous les vents tournant comme une girouette, Te complaïifant toujours, en cela feul conftant, À nouvelles rumeurs, à nouvelle fornette, Au cancan s’augmentant, et toujours s’augmentant, Qui tout-à-l’heure un rien par toi fe tuméfie, A ta changeante humeur bien fol eft qui fe fie !
Ainfi parlaient les gens fenfés de la cité, Quand le peuple fe mit à courir par la rue, Pour happer un coup d’œil de cette nouveauté, Et de l’aftre annoncé faluer la venue.
Mais je laifle cela maintenant de côté, Et viens à Grifildis, à fa rare conftance Qui ne fe démentit dans cette circonftance.
Car elle était partout la pauvre Grifildis, Et fe multipliait pour hâter le fervice, Elle n’avait du tout honte de fes habits Quelque peu déchirés ; pauvreté n’eft pas vice ; Elle était même allée, et fans aucuns foucis Accueillir la Marquife arrivant de Bologne, Et depuis fon retour était à fa befogne.
Elle reçoit fi bien les hôtes du Marquis, Chacun felon fon rang, et felon fa noblefle, Fait fi bien à chacun les honneurs du logis Que l’on fe demandait l’un à l’autre fans ceñe, Qui donc ce pouvait être . . . et qu’on était furpris
De voir ainfi vêtue avec jupe de bure, Quelqu'un fi méritant, fi bon de fa nature.
Et pendant la journée, elle ne manqua pas Louer la jeune fille, et fon plus jeune frère, Et ce, de tout fon cœur, trouvant à chaque pas Un éloge à donner, un compliment à faire.
Cependant à la fin quand l’heure du repas Vint, le Marquis avant que de fe mettre à table, Appelant Grifildis, lui dit d’un air affable,
Et comme en plaifantant : “ Qu’en dis-tu ? Grifldis, Tu ne manques de goût, trouves-tu bien ma femme ?” —“Oh! parfaitement bien, Monfeigneur le Marquis !” Dit-elle, ‘“ on ne faurait, je le dis, fur mon âme, Trouver beauté plus noble et plus charmant fouris. À tout jamais que Dieu dans fa bonté lui donne Joie et profpérité, joyaux de fa couronne,
‘< Ainfiqu’à vous, feigneur ! . , . feulementferezbien De ne froifler jamais la douce fenfitive, Pour elle devez être au contraire un foutien : Elle ne pourrait pas fupporter, fi chétive !
Autant d’adverfités que moi fille de rien J'en ai pu fupporter, fans en favoir les caufes, Mais moi ne fut bercée au beau milieu des rofes.””
Et lorfque ce Gauthier entendit ce difcours, Qu’il vit fon air aimable, et fa mâle endurance A fupporter fa croix, fa croix de tous les jours Sans foufler un feul mot de fa longue fouffrance, Et dans fa fermeté fe renfermer toujours,
Ce Marquis commença fentir enfin fon âme De pitié s'émouvoir devant fi noble femme.
‘6 Affez ! c’en eft aflez!” dit-il, ‘ ma Grifildis! Ne fois plus effrayée, et plus mal fatisfaite, Ta douceur et ta foi toutes deux je les mis À dure épreuve, hélas ! mais plus rien ne fouhaite, Pauvre ou riche je fais, chère, quel eft ton prix :” Et d’un baïfer foudain, d’un baiïfer tout de flamme, La prenant dans fes bras, il embraffa fa femme.
Elle par un excès d’étonnement fubit Parut et ne rien voir, et non plus rien entendre; Et quelque temps encore, émue, elle craignit S’éveiller en furfaut ... Mais lui d’un parler tendre : ‘6 Grifildis,”” lui dit-il, ‘ par notre divin Chrift, Qui pour nous tous mourut, par St, Jean fon apôtre, Tu fus toujours ma femme, et n’en eus jamais d’autre.
‘ Voici ma fille, tiens, dont toi tu fuppofais Que bientôt ton époux allait faire fa femme ; Et cet autre eft ton fils, qui fera déformais Mon héritier chéri, le jure fur mon âme, Ce font tes deux enfants, tous deux ils ont tes traits, Je les fis élever en fecret à Bologne, Tandis qu’en ce palais tu faifais ta befogne.
‘€ Et ceux dont les propos pleins de déloyauté, Sur ma conduite ont fait circuler le fcandale, Sauront que n’agiflais lors par méchanceté,
Mais qu’en toi j’éprouvais la vertu conjugale ; Que d’être un affaflin n’eus la férocité,
Et que les deux feuls fruits de notre heureux ménage, À Bologne élevés font à toi fans partage.”
Quand elle ouït ces mots la noble Grifildis, Elle s’évanouit dans l’excès de fa joie, Mais peu de temps après, revenant fes efprits, Dans fes bras elle prit, à fon délire en proie, Ses deux jeunes enfants, et la fille et le fils, Les baïfant tendrement, les baignant de fes larmes, Du bonheur maternel en goûtant les doux charmes.
C'était bien émouvant et bien piteux à voir Que ce touchant fpeétacle, et furtout de l’entendre Dire fi gentiment : “ Merci, feigneur, d’avoir Sauvé mes deux enfants qu’aime d’amour fi tendre! Maintenant puis mourir, fi c’eft Dieu ton vouloir ! Puifque de mon époux füis rentrée en la grâce, Et que tiens mes enfants qu’en ce moment j’embrafe !
‘6 O mes jeunes enfants, mes amours, mes chéris ! J'avais toujours penfé, moi votre trifte mère, Que des loups dévorants avaient de vos débris, Fait leur affreux feftin, dans leur affreux repaire ; Mais Dieu qu’il faut aimer, et votre père ont pris Bien tendre foin de vous !”’—Sur ce, la bonne mère Suffoquée à nouveau s’affaiffa vers la terre.
Dans cette défaillance elle enlaçait fi fort Ses enfants dans fes bras, qu’on eut beaucoup de peine A les en détacher, malgré vaillant effort, C'était comme brifer les anneaux d’une chaîne. Parmi les fpeétateurs de ce foudain tranfport, Bien que l’émotion eut certe un certain charme, Dans plus d’un œil alors roula plus d’une larme.
Ce Gauthier cependant raflure Grifildis, Adoucit fon chagrin, gentiment la confole ; Chacun la félicite, ainfi que le Marquis Qui lui prodigue aufli quelque bonne parole ; Si que c’était plaïfir de les voir réunis, Savourer à longs traits leur nouvelle exiftence Pour eux deux déformais une longue efpérance.
Ces dames profitant du répit d’un moment, L’emmenèrent bientôt dans la chambre voifine, Et lui firent changer fon groflier vêtement, Contre habit de drap d’or, et contre blanche ermine, D'un diadème auf ceignant fon front charmant ; Puis attifeé ainfi dans ces beaux rhabillages D'un chacun elle vint recevoir les hommages.
Ainfi ce jour d’abord fort trifte eut bonne fin, Car le peuple et la cour, un chacun fut en fête, Jufqu’à ce que la nuit de fon bleu voile enfin De tous les monts voifins s’en vint couvrir le faîte ; Certes plus folemnel il fut ce grand feftin,
Bien plus coûteux auffi, j’en ai le témoignage, Que ne le fut jadis celui du mariage.
Et mainte et mainte année, en grand’ profpérité Vécurent ces époux dans un bonheur tranquille. Le Marquis déformais rempli d’aménité,
Maria richement fon adorable fille,
A très noble feigneur de haute antiquité ;
Il maintint en fa cour le père de fa femme Jufqu’à ce que ce vieux à Dieu rendit fon âme.
Après qu'eut fait fon temps ce père, ce Marquis, Arriva doucement par fon droit d’héritage, Apte à lui fuccéder fon noble et charmant fils, Qui fut également fort heureux en ménage, Bien qu’il ne fit trimer fa femme, m’eft avis. Le monde d’autrefois, ici je le remarque, Valait bien mieux que nous. Or écoutez Pétrarque :
‘6 Ce conte eft raconté,” nous dit l’illuftre auteur, s Non point de Grifildis pour qu’on prenne la dofe De noble humilité ;—ce ferait par malheur Aux femmes impofñlible ; au moins je le fuppofe ; Mais pour qu’à fon exemple on devienne meilleur.” De Pétrarque voilà le but et la morale ; Quand à fon ftyle au monde il n’eft rien qui légale !
Car de ce qu’une femme ainfi que Grifildis Montra tant de courage et tant de patience Pour un fimple mortel comme était ce Marquis, Nous devons accueillir avec obéiflance A plus forte raifon, du bon Dieu les avis,
Les épreuves auf parfois qu’il nous envoie, Et recevoir ces maux dans un efprit de joie,
Car le bon Dieu permet que par l’adverfité Nous foyons flagellés de diverfes manières, Pour épurer nos cœurs et notre volonté, À nos péchés aufli pour tailler des croupières, Pour raffermir enfin notre fragilité :
C’eft pour notre bien feul toujours qu’il nous châtie, Tâchons donc mériter un jour fon amniftie.
Mais écoutez un mot avant que d'achever Mefleigneurs ; il ferait je le crois difficile Même en furetant bien, de nos jours de trouver Deux ou trois Grifildis dans la plus grande ville Que l’on put tout comme elle avec chance éprouver. Leur or brillant à l’œil, mais mauvais d’alliage Se briferait plutôt que de ployer, je gage.
C'eft pourquoi, pour l’amour, la joie et la fanté Des commères de Bath,—que tienne leur maîtrife ! Je veux avec un cœur frais, vert, plein de gaité Vous dire une chanfon qui me parait de mife, Qui ne peut engendrer que la joyeufeté ;
Le férieux plus tard! bien: vous faites filence, Ecoutez donc mon chant, le voilà, je commence :
GrisiLpis eft morte, et fa patience !
L'une et l’autre font aux rives du P6, Bien profondément dedans le tombeau!
C’eft pourquoi je crie en pleine audience Si quelque mari veut dans fa jaétance Eprouver le fat! fa femme à nouveau :
Grifildis eft morte, et fa patience, L’une et l’autre font aux rives du P6, Bien profondément dedans le tombeau !
Vous qui vous targuez de haute prudence, Dames, mes amours, ne fouffrez jamais BB
Qu’aucun Clerc ne puifle écrire en fes lais, D’autres Grifildis nouvelle conftance,
Ou bien Chichevache* enflera fa panfe De vos gais fouris, de vos frais attraits :
Grifildis eft morte, et fa patience,
L’une et l’autre font aux rives du P6,
Bien profondément dedans le tombeau !
N'ayez foi vraiment au Dieu du filence, Imitez plutôt le malin écho Qui répond toujours, fut ce ex-abrupto Au moindre cancan émis à diftance.
Surtout qu’on ne touche à votre innocence !
# Chichevache. Suivant une fable populaire qui parait avoir eu fon origine en France, La Chichevacbe ou Chicheface, était un monftre qui vivait feulement de femmes bonnes, ce qui fait qu’il était toujours repréfenté très fluet et très maigre, à caufe de la rareté et de l’infufffance de cet article de confommation. Achille Jubinal dans les notes de fon ouvrage intitulé: Myftères inédits du X Vème fiècle, tome 1, page 390, a imprimé une defcription en vers du dit animal d’après un manufcrit du XIVème fiècle. Dans le miracle français de Ste Geneviève, du XVème fiècle (Jubinal, ib. p. 281) un homme dit fatiriquement à la fainte :
Gardez-vous de la chicheface, El vous mordra f’el vous rencontre, Vous n’amendez point fa befoigne.
Je ne connais aucune allufion à cette fable en Angleterre avant Chaucer ; maïs nos compatriotes ont poufsé la fatire encore plus loin, en ajoutant un autre monftre nommé Bycorn,
ui vivant des maris bons et patients était aufli gras que l’autre était maigre vu cette fois l’abondance de fa nourriture. Un poème de Lydgate fur “ Bycorn et Chichevache,” eft imprimé dans Haïlrwells Minor Poems of Dan obn Lydgate, p. 129. Une large gravure fur bois du temps d’Elizabeth confervée dans la bibliothèque de la Société des Antiquaires, donne le fac fimile de ces deux monftres.
(Edition de Chaucer, par Thomas Wrigbt, Efq.)
ee nd Te
Maïs le gouvernail prenez-le pre/ffo !
Grifildis eft morte, et fa patience, L’une et l’autre font aux rives du P6, Bien profondément dedans le tombeau !
Femmes au cœur fort prenez aflurance, Vous, ayant vigueur comme un grand chameau Traitez l’homme comme un godelureau ; Femmes au cœur faible ayez la prudence Du ferpent ; du tigre ayez l’inclémence,
Et faites du bruit autant qu’un marteau:
Grifildis eft morte, et fa patience, L’une et l’autre font aux rives du P6, Bien profondément dedans le tombeau !
Pour vos chers époux n’ayez révérence, Quand même ils feraient cuiraflés d’airain, Vous leur percerez quand voudrez, foudain, La poitrine par votre aïigre éloquence ;
Par la jaloufie auf c’eft d’urgence Vous leur ravirez leur peu de cerveau :
Grifildis eft morte, et fa patience, L’une et l’autre font aux rives du P6, Très profondément dedans le tombeau !
Si de la Beauté vous avez la chance, Eparpillez la pour charmer les yeux, Avec cette glu happez l’amoureux ;
Si vous êtes laïde, aimez la dépenfe,
Et puis de la feuille ayez Pinconftance, Laiflez les maris créver dans leur peau :
Grifildis eft morte, et fa patience, L’une et l’autre font aux rives du P6, Très profondément dedans le tombeau !
“ ES lamentations, des foucis et des
larmes, Et d’immenfes douleurs, et de vives alarmes, J'en connais, Meffeigneurs, et du
foir au matin,” Dit le Marchand, “ et crois que, ce fait eft certain, Les deux tiers des maris qui pullulent fur terre Sont marris plus ou moins d’avoir une commère, Quant à ma femme à moi, celle là, je le dis, De l'efpèce eft la pire; et parbleu m’eft avis, Que fi pour compagnon elle eut reçu le diable, Elle l’eut maté dà, le fait eft préfumable.
Pourquoi mes bons feigneurs, vous dirai-je en détail Les monftruofités de ce vilain bétail ?
C’eft méchant, c’eft hargneux, c’eft jaloux, c’eft colère, Pour tout dire en un mot, ce n’eft qu’une mégère. On ne peut inventer quelque chofe de pis, C'eft l’antipode enfin de cette Grifildis.
Oh! fi jamais je fors vivant de cette chaîne, A témoin j'en prends Dieu, ce fera fière aubaine !
CANTORBERT. »373
Ne remettraïi jamais mon cou dans le licou, Autant que je vivrai pour tout l’or du Pérou. Oh! les gens mariés pour eux que de misères !
En tâte qui voudra des maudites galères !
Pourtant, Meflire l'Hôte, il y a deux feuls mois
Que je fuis marié ;—mais j’ai porté ma croix
Depuis ce temps, Dieu fait! et le dis fur mon âme
J'en ai fouffert du fait de cette affreufe femme,
Et j'en pourrais narrer de fes méchancetés,
Et vous faire un long cours de fes perverfités !”?
—‘ Puifqu’en favez fi long,” maintenant dit notre Hôte,
‘ De nous en raconter ne vous faites pas faute.”
—“ Très volontiers,” dit-il; “ mais ne parlerai plus
De ma propre douleur, je ferais trop diffus.”
Ndigne Chevalier, nénatifde Pavie, Jadis en Lombardie avait mené la vie [ans Joyeufement; et pendant foixante 8 Sans femmeavait vécu; fans femme légitime Entendons-nous ; on fait que de tout temps Les féculiers font de l’efcrime Avec le Dieu badin, tenans, aboutiflans, Selon Pappétit de leurs fens, Et que de par le monde, on ne leur en fait crime. Or, foit par radotage, ou bien par fainteté Lequel ? je ne faurais le dire en vérité, Ce Chevalier ayant pañfé la foixantaine Eut foif d’hymen: c’était fi bonne aubaine Que d’avoir femme et vivre à deux, C'était avoir fur terre un avant-goût des cieux. Aïinf difait à Dieu ce Chevalier fi fage, Le fait eft que le mariage Eft un morceau de roi pour un vieillard fartout, Car la femme eft alors le fruit de fon vatout, Il fait bon lors prendre jeune pucelle
Aimable et belle, avec laquelle On puiffe à fon loifir engendrer héritier, Et peupler un peu fon vivier ; Car voyez-vous, tous ces célibataires, Vous chantent pouilles et misères, Quand ils trouvent l’adverfité Dans leurs amours d’emprunt,—amours de vanité! Et c’eft bon qu’il en foit ainfi, je vous aflure, Car tous ces coureurs d’aventure Bâtiffant fur un fol plein de fragilité, Comment y pourraient-ils trouver fécurité ?
Ils vivent ! . —mais comment ? . . . comme oïfeaux, comme bêtes, Une à une entaflant de faciles conquêtes, Sans aucune contrainte, en toute liberté, Sans nul fouci faifant de la dépravité ; Au lieu qu’un homme devient fage Du moment qu’il entre en ménage ; Et quand un homme efît fage il eft de fait heureux, Car les plaifirs du cœur font les plaifirs des Dieux. Qui peut mieux qu’une ménagère Se plier à fes goûts, parfois à fa chimère ?
Qui faura le foigner malade ou bien portant ? Et qui faura l’aimer autant Jufqu’à fa mort, fut-il perclus de quelque membre, Et ne pouvant même quitter fa chambre ?
Et pourtant quelques Clercs, j’en ai bon fouvenir Ne penfent point ainfi, je dois en convenir ; Et même le grand Théophrafte Eft un de ces Clercs là ; mais bafte!
Théophrafte, entre nous, ne peut-il pas mentir ? ‘6 Femme,” nous dit-il, “ ne prends mie Pour épargner tes fous ; par pure économie
Une bonne vaut cent fois mieux ; Elle faura garder ton bien plus que ta femme,
Ta femme toujours te reclame Moitié de ton avoir, et c’eft fort ennuyeux.
Si tu deviens malade, aufli für que j’exifte, Des amis, un valet, auront plus foin de toi
Que ta femme qui parait trifte,
Mais qui fous ce perfide émoi Attend après tes biens, en calcule l’emploi.
Si tu prends femme, gare en outre, Femme, fouventefois, drôlement nous accoutre !”
Ainfi dit T'héophrafte, et même pis encor, Mais fi vous m’en croyez, laiflons là ce butor, Dieu maudiffe fes os ! .. . Voyez-vous la fortune Nous donne terres, champs, paturages, pécune,
Mais tous ces dons font pafñlagers morbleu !
La femme, m'eft avis, eft le feul don de Dieu, Elle dure long-temps, et peut durer peut-être Plus que tu ne voudrais, et faire ton bien-être Malgré toi ; te le dis tout net, fincèrement ; Car le mariage eft un très grand facrement ; Je le tiens pour perdu celui qui n’a pas femme, Il mourra fans fecours, et c’eft bien fâcheux dame! Or, écoutez pourquoi je ne dis fans motif Que la femme doit être à l'homme un aide aäif. Le grand Dieu quand il eut créé par aventure Adam, et qu’il le vit au nez de la nature Baillant tout feul et nu, s’ennuyant à -périr Et ne fachant que devenir,
Dans fa bonté fe dit: faifons à ce brave homme
Un quelque chofe comme Un aide, et tout-à-coup, en un feul tour de maim