AU LECTEUR
en jeu dans mon impression, et que notre vanité est, entre nous, le plus sévère des critiques. Je n'ai pas douté un instant, sur la foi d'Homère, de la difforme réalité de son Polyphème , type éternel de tous les ogres, et je conçois à merveille le loup doctrinaire d'Ésope, qui remportent , au moins en naïveté diplomatique , sur les tins politiques de nos cabinets , du temps pu les bêtes partaient, ce qui ne leur arrive plus quand elles ne sont pas éligibles. M. Dacier et le bon La Fontaine y croyoient comme moi , et je n'ai pas de raisons pour être plus difficile qu'eux en hypothèses historiques. Mais si l'on rapproche l'événement des jours où j'ai vécu , et qu'on m'en affronte d'un ton railleur à travers de brillantes théories d'artiste, de poète et de philosophe, je m'imagine tout d'abord qu'on imagine ce qu'on raconte, et me voilà malgré moi en garde contre la séduction de mes croyances. A compter de ce moment-là, je ne m'amuse qu'à contre-cœur, et je deviens ce que vous êtes peut-être déjà pour moi, un lecteur déliant, maussade et mal intentionné, vu que je ne sais pas à quoi sert la lecture, si ce n'est à amuser ceux qui lisent. Ce n'est probablement pas à les instruire ou à les rendre meilleurs. Regardez plutôt.
Permettez-moi, mon ami, de vous présenter cette pensée sous un aspect plus sensible dans un exemple. Quand je courais doucement ma vingt-cinquième année entre les romans et les papillons, l'amour et la poésie, dans un pauvre et joli village du Jura, que je n'aurais jamais du quitter, il y avoit peu de soirées que je n'allasse passer avec délices chez le patriarche de mon (lier Quintigny, bon et vénérable nonagénaire qui s'appeloit Joseph Poisson. Dieu ait cette belle âme en sa digne garde! Après l'avoir salué d'un serrement de main filial, je m'asseyois au coin de l'àtre sur un petit bahut assez délabré qui faisoit face à sa grande chaise de paille; j'olois mes sabots , selon le cérémonial du lieu , et je chauffois mes pieds au feu clair et brillant d'une bourrée de genévrier qui pétilloit dans le sapin. Je lui disois les nouvelles du mois précèdent qui m'étoient arrivées par une lettre de la ville, ou que j'avois recueillies, en passant, de la bouche de quelque mercier forain, et il me rendoit en échange, avec un charme d'élocution contre lequel je n'ai jamais essayé de lutter, les dernières nouvelles du sabbat dont il étoil toujours instruit le premier , quoiqu'il ne fiït certainement pas initié à ses mystères criminels. Par quelle mission particulière du ciel il étoit parvenu à les surprendre, c'est ce que je ne me suis pas encore suffisamment expliqué; mais il n'y manquoit pas la plus légère circonstance, et j'atteste, dans la sincérité de mon cour, que je n'ai de ma vie élevé le moindre soupçon sur l'exactitude de ses récits. Joseph Poisson étoit convaincu, et sa conviction deveuoit la mienne, parce que Joseph Poisson étoit incapable de mentir.
Les veillées rustiques de l'excellent vieillard acquirent de la célébrité à cent cinquante pas à la ronde. Llles devinrent des soirées auxquelles les gens lettrés du hameau ne dédaignèrent pas de se faire présenter. J'y ai vu le maire, sa femme et leurs neuf jolies lilles, le percepteur du canton, le médecin vétérinaire, qui étoit un profond philosophe , et même le desservant de la chapelle, qui étoit un digne piètre. Bientôt on exploita le thème commun de nos historiettes à l'envi les uns des autres, et il ne se trouva personne au bout de quelques semaines qui nYiït à raconter quelques événements du monde merveilleux , depuis les lamentables aventures d'une noble châtelaine des environs qui se changeoit naguère en loup-garou pour dévorer les enfants des bûcherons, jusqu'aux espiègleries du plus mince lutin qui eût jamais grêlé sur le persil; mais mon impression alloit déjà en diminuant , ou plutôt elle avoit changé de nature. A mesure que la foi s'afïoiblissoit dans I historien, elle s'évanouissoit dans l'auditoire, et je crois me rappeler qu'a la longue nous n'attachâmes guère plus d'importance aux légendes et aux traditions fantastiques, que je n'en aurais accordé pour ma part à quelque beau conte moral de M. de Marmontel.
L'induction que je veux tirer de là se présente assez naturellement si elle est vraie. C'est que, pour intéresser dans le conte fantastique, il faut d'abord se faire croire, et qu'une condition indispensable pour se faire croire, c'est de croire. Cette condition une fois donnée, on peut aller hardiment et dire tout ce que l'on veut.
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J'en avois conclu, — et ( ette idée bonne ou mauvaise qui m'appartient vaut bien la peine que je lui imprime le sceau de ma propriété dans une préface, à défaul de brevel d'invention, — j'en avois conclu, dis-je, que la bonne el véritable histoire fantastique d'une époque
croyance ne pouvoil être plai é ivi nablemenl dans la I be d un fo
ce fous ingénieux qui sont organisés | (oui ce qu'il j a de bien, m-iî~ préoccupés de quelque étrange roman don) les combinaisons onl absorbé toutes leurs facultés imaginatives e) rationnelles. .!>■ vouloi8 qu'il cûl pour intermédiaire avei le public un autre fou moins heureux, un iiorame sensible el triste qui n'esl dénué ni d'espril ni de génie, mais qu'une expérience amère des sottes \ iinili-- du monde a lentement dégoûté de tout lé pooilil de la \ ie réelle, el qui se console volontiers de ses illusions perdues dans !<■- illusions de la u>é imag:nairc; espèce équivoque entre le -âge fct l'insensé, supéi ieur au se d par la raison, au premier par le sentiment; être inerte et inutile, mais poétique, puissant el passionné dans toutes les applications
de sa pensée qui ne se rapportent plus au un un h- social; créature de rebut l'élection, comme
vous ou comme moi, qui \it d'invention, de caprice, rie fantaisie >■! d'amour, dans les pinpures régions de l'intelligence, heureux de rapporter de ces champs inconnus quelques fleurs bizarres qui n'ont jamais parfumé la terre, il me sembloil qu'à travers ces deux degrés de narration, l'histoire fantastique pouvoil acquérir presque toute la vraisemblance requise... . pour nne histoire fantastique.
Je me trompois cependant, el voilà, mon ami, ce que vons dira votre j nal. Un fou n'intéresse que par le malheur de si folie, el n'intéresse pas longtemps. Shakspt are, Richardson el Goethe ne l'onl trouvé bon qu'a remplir une scène ou un chapitre, el ils ont et) rais< n Quand sini histoire esl longue el mal écrite, ejle ennuie presque autant que celle d'un homme raisonnable, qui est, comme vous savez, la chose la plus insipide que l'on poisse imaginer, el si je refaisois jamais une histoire fantastique , je la ferais autrement. Je la ferais seulemenl poui les gens qui ont I inappréciable bonheur de croire, les honnêtes paysans de mon \ illage, les aimables et sages enfants qui n'onl pas profité de l'enseignement mutuel, el les p" t :s di | ensi e • I de cœur <|ui ne sont pas de r Vcadémie.
Ce que votre journal ne vous dira pas, c'est que cette idée m'auroil rebuté de mon livre, -i je n'y avois \u qu'un conte de fées; mais que . par une grâce (1 état qui esl propre a nous auteurs, j'en avois peu i peu élargi la conception dans ma pensée, en la rapportant à de hautes idées de psychologie on I on pénètre sans trop de difficulté quand on a bien voulu en ran la clef C'est que j 'avois essayé d*j déployer, sans, l'expliquer, mais de manière peut-être a intéresser un physiologiste et un philosophe, le mystère de l'influence des illii— î> >n— du sommeil mit
la \ir solitaire, el celui de quelques monomi - forl extraordinaires pour i >. qui n'en » nt
pas moins forl intelligibles, selon toute apparence, dans le monde des '-| its ( <■ n'esl ni de l'académie des si ieni es ni de la soi iété de médecine que je parle.
Ce que votre journal vous dira, c'est que le -Me de lu in n " i siguUèreicenl
commun, et je vous avouerai que j'aurais bien voulu qu'il le fût davantage, comme je l'aurais lad si je m'étois avisé plus loi du mérite du simple el des -ia> • - du naturel . el qu'une éducation littéraire mieux dii igéa n'eût jamais placé sous mes yeux que deux modèles achevés de sentiment el de vérité, le ( ati chismi historique de m Fleur) el les Cou es de M Gali nd .
si r toit obligé d'arriver à ce degré de perfection pour écrire, l'art d I encore un
art sublime, el la presse périrai) d'inaction.
Ce que votre journal ne voua dira pas . l 'esl que j'ai adopté 1 1 lie manière dan- la fermi tention de prendre une avance de quelques mois sur l'époque prochaine el infaillible où il n>
aura plus rien «le rare en littéral me I nuimn , d'extraordinaire que le simple, el de neul
que l'ancien,
Ce que votre journal vous dira enfin . ■ v-i que le suji i de la fl ■ rapp< Ile i
fond, autant qu'il s'en éloigne pai la forme, un badinage délicieux qu'il n'esl pas pern paraplnascr sous peine d'u [iculc éterm I , ■ I que j'avois mille fois mi Ins en vui