‹ Contes de Charles NodierChapitre 14 sur 59 · G2 AU LECTEUR QUI LIT LES PRÉFACES · texte numérisé non relu

G2 AU LECTEUR QUI LIT LES PRÉFACES

que Rifjuet à la Houppe et In Belle nu buis dormant; mais, si on voulnit se prescrire, après quatre ou cinq mille ans de littérature écrite, la bizarre obligation de ne ressembler à rien, on fmiroit par ne ressembler qu'au mauvais, et c'est une extrémité dans laquelle on tombe assez facilement sans cela, quand on est réduit à écrire beaucoup par une sotte passion ou par une fâcheuse nécessité.

Si ce dernier reproche vous inquiétoil cependant sur l'originalité de mon invention, je vous tirerais bientôt, mon ami, rie cette crainte bénévole, en déclarant avec candeur que l'idée première de cette histoire doit nécessairement se trouver quelque part. Quant à la Fée Vrrjelle, je vous dirai au besoin où l'auteur l'a prise, et où l'avoit prise avant lui le conteur de fabliaux chez lequel il l'a prise, en remontant ainsi jusqu'à Salomon, qui reconnut dans sa sagesse qu'il n'y avoit rien de nouveau sous le soleil.

Salomon vivoit pourtant bien des siècles avant l'âge des romans; il avoit peu de dispositions h en faire, et c'est probablement pour cela qu'il a été surnommé le s\ge.

Qui est une espèce d'introduction.

Non! sur l'honneur, m'écriai-je en lançant à vingt pas le malencontreux volume...

C'étoit cependant un Tite-Live d'Elzevir relié par Padeloup.

Non ! je n'userai plus mon intelligence et ma mémoire a ces détestahles sornettes!.. Non, conlinuai-je en appuyant solidement nies pantoufles contre mes chenets, comme pour prendre acte de ma volonté, il ne sera pas dit qu'un homme de sens ait vieilli sur les sottes gazettes de ce padouan crédule, bavard et menteur, tant que les domaines de l'imagination et du sentiment lui étoienl encore on verts!...

O fantaisie! continuai-je avec élan!... Mère des fables riantes, des génies el fées!... enchanteresse aux brillants mensonges, loi qui te balances d'un pied sur les créneaux des vieilles louis, ci qui t'égares au clair de la lune avec ton coi d'illusions dans les domaines immenses de l'inconnu; loi qui laisse tomber en passant tant de délicieuses rêveries sur les veillées du village, et qui ento d'apparitions charmantes la couche virginale des jeunes Biles l...

Là-dessus, je m'arrêtai parce que cette invocation menaçoii de devenir longue.

— L'histoire positive 1 repris-je gravement : l'expression d'une aveugle partialité, le roman consacré d'un parti vainqueur, une fable classique devenue m indifférente .1 tout le monde que personne ne prend plus la peine de la contredire !..

El qni m'assure aujourd'hui . par exemple, qu'il y a plu- de véi ités dans M< xeray que dans les contes naïfs du bon Perrault, et dans VHùtoirt byzantin» «pie dan- les

!ft<{« <l une Nuit»?

.le voudrais bien savoir , ajoutai-je en rejetant une de mes jambes sur l'autre, car

fit CONTES CHOISIS

il no manquent plus rien des lors à la forme de cette protestation sacramentelle,... je voudrais bien savoir vraiment ce qu'il y a de plus probable, des pérégrinations de la Santa Casa de Lorette , ou de celles du Voyageur aérien!... et puisque la grande moitié du monde connu croit fermement aux allocutions de l'àne de Balaam et du pigeon de Mahomet, je vous demande, messieurs, quelles objections vous avez contre les succès oratoires du Chat boité?...

Car, enfin, l'historien du Chat botté fut, comme chacun l'avoue, un homme honnête, pieux, sincère, investi de la confiance publique. La tradition dont il s'est servi n'a jamais été contestée dans ce siècle douteur ; le sévère Fréret et le sceptique Boulanger, qui attaquoient à l'envi tout ce que les hommes respectent, l'ont ménagée dans leurs diatribes les plus audacieuses ; les enfants même qui ne savent pas lire parlent tous les jours entre eux d'un chat de bonne maison qui portoit des bottes comme un gendarme et qui pérorait comme un avocat ; et si la famille du marquis de Carabas a disparu de nos fastes nobiliaires , ce que je n'oserois assurer , l'extinction des races illustres est un événement si commun dans les temps de guerre et de révolution, qu'on n'en peut tirer aucune induction défavorable contre l'existence de celle-ci...

L'histoire et les historiens!... Malédiction sur elle et sur eux ! je prends Urgande à témoin que je trouve mille fois plus de crédibilité aux illusions des lunatiques !...

— Les lunatiques ! interrompit Daniel Cameron , que j'avois oublié derrière mon fauteuil, où il attendoit debout, dans une attitude patiente et respectueuse, le moment de me passer ma redingote... Les lunatiques, monsieur? Il y en a une superbe maison à Glasgow.

— J'en ai entendu parler, dis-je en me retournant du côté de mon valet de chambre écossois. Quelle espèce d'homme est-ce là ?

— Je n'oserois le dire précisément à monsieur , répondit Daniel en baissant les yeux avec un embarras qui laissoit deviner cependant je ne sais quelle arrière-pensée sournoise et malicieuse. Les lunatiques sont des hommes qu'on appelle ainsi, je suppose, parce qu'ils s'occupent aussi peu des affaires de notre monde que s'ils descendoienl de la lune, et qui ne parlent au contraire que de choses qui n'ont jamais pu se passer nulle part, si ce n'est à la lune, peut-être.

— Il y a de la finesse et presque de la profondeur dans cette idée , Daniel. Nous remarquons en effet que la nature, dans l'enchaînement méthodique des innombrables anneaux de sa création, n'a point laissé d'espace vide. Ainsi le lichen tenace qui s'identifie avec le rocher unit le minéral à la plante ; le polype aux bras rameux , végétatifs et rédivives, qui se reproduit de bouture, unit la plante à l'animal; le pongo, qui pourrait bien devenir éducable, et qui l'est probablement devenu quelque part, unit le quadrupède à l'homme. A l'homme s'arrête la portée de nos classifications naturelles , mais non la portée du principe générateur des créations et des

i. \ i il. \i \ miei n:s.

inondes. Il rsi donc iion-seulemcnl possible, mais certain el je ne crains même

p;is d'établir en principe que si > ula n'eu il point, toute l'haï nie «le l'univers - roil

détruite !... il esl incontestable que l'éi belle des êtres se prolonge sans interruption à travers nuire tourbillon tout entier el de noire tourbillon à tous les autres, jusqu'aux limiies incompréhensibles de l'espace où réside l'être sans commencement cl lin, qui est la source inépuisable de toutes les existences et qui les ramène incessamment à lui.

Et comme le microcosme ou pelil monde esl l'image réduite el \isihle du macrocosme ou grand monde, qui échappe ii nos jugements par son immensité, une comparaison te fera beaucoup mieux comprendre cette idée, si tu la comprends; car

Dieu , ou la puissance inc i qui tient la place de celle profonde et insaisissable

abstraction — je te prie de me suivre attentivement ; — Dieu , d

imprimer intelligiblement l'image imparfaite de ce cycle immense de production, d'absorption, d'épuration et de reproduction, qui coi , aboutit el recomn

éternellement à lui, dans la fonction perpétuellement agissante de l'Océan, qui produit, absorbe, épure et reproduit à jamais les eaux qui en dérivent....— et celle similitude est vraiment trop claire pour que je me croie obligé .1 t'en donner la Ggure,

— Mais les lunatiques, monsieur? dit Daniel en déposant proprement mon habit sur mon pupitre.

— J'y arrivois, Daniel. Les lunatiques dont tu parles occuperoicnl , selon moi, le degré le pins élevé de l'échelle qui sépare noire planète de son satellite, el comme ils

communiquent nécessairement de ce degré avec les intelligences d'un monde qui ne

nous est pas Connu, il est assez naturel que lions ne les entendions point: il esl absurde d'en conclure que leurs idées manquent de sens el de lucidité, parce qu'elles appartiennent à un ordre de sens, liions et de raisonnements qui esl toul à fait inaccessible à notre éducation et à nos habitudes. As-tu jamais vu, Daniel sauvages Esquimaux?

— Il y en avoil deux sur le vaisseau du capitaine Parry.

— As-tn parlé \[ ces Esquimaux '.'

— Comment aurois-je pu leur parier, puisque je ne savois pas leur langue ?

— El si tu a\ois subitement reçu le don des langues, par insiuuation , comme \dain , on par inspiration, comme' les compagnons du Sauveur, ou par loui autre phénomène moral, comme un membre de l'académie des inscriptions el bel qu'.iurois m dii à ces Esquimaux !

— Qu'aurois-je pu leur dire, puisqu'il li'v a rien de ronuuiiu entre les | -qni-

maux el moi '

— Voilà qui est bien. Je n'ai plus qu'une question à te faire, (rois in que us Esquimaux pensent el qu'ils raisoiincnl '.'

— Je le crois, dit Daniel, comme voilà une brosse, et la redingote de monsieur que je viens de plier sur le pupitre.

— Lh bien , m'écriai-je en claquant des mains , puisque tu crois que les Esquimaux pensent et qu'ils raisonnent, quoique tu ne les comprennes point, que me diras-tu des lunatiques?

— Je dirai, monsieur, répondit intrépidement Daniel, que la maison des lunatiques de Glasgow est certainement la plus belle de l'Ecosse, et par conséquent du monde entier.

Je ne sais si vous avez jamais éprouvé, lecteur, un désappointement plus cruel que celui de mon ami le bachelier Farfollo de lasFarfallas, qui passa toute une nuit pluvieuse à sonner des cantatilles sur sa mandoline au pied de la croisée d'une belle

richement vêtue à la françoise , — elle n'en bougea pas ! — et qui ne s'aperçut

qu'au point du jour que c'étoit un mannequin dont la Pédrilla venoit de faire emplette a Paris pour sa boutique de modes.

Je ressentis quelque chose de pareil à la réponse de Daniel, dont il résultoit démonstrativement que mes inductions philosophiques n'étoient ni plus ni moins inintelligibles pour lui que le langage des Esquimaux du capitaine Parry.

Mais je me consolai en pensant qu'il y avoit là un argument irrésistible en faveur de ma théorie des lunatiques. — Et vous savez par expérience que rien n'imprime une impulsion plus bienveillante à la pensée que la satisfaction de soi-même.

Qu'importe où je vivrai, pensai-je intérieurement; pourvu que j'emporte avec moi des idées douces et d'agréables fantaisies, qui entretiennent dans mon organisme parfaitement équilibré ce jeu souple des agents de la vie , cette température tiède et régulière du sang, cette inaltérable harmonie de l'action et de la fonction qu'on appelle vulgairement la santé?...

— Daniel, dis-je à haute voix, tu es né à Glasgow, mon enfant?

— En Canongalc, monsieur, cinq ou six maisons au-dessous de celle du bailli Jcrvis

— Tu as laissé à Glasgow quelque jeune maîtresse à la mante rouge ou noire, aux pieds nus plus blancs que l'albâtre , à l'œil vif et hardi comme celui du faucon , tes amis d'enfance, tes parents, ta vieille mère, peut-être

Daniel me répondit par un signe de tête négatif, mais je ne voulus pasm'en apercevoir.

— Tu te souviens des jeux des rives de la Cly'de, et de ses talus verdoyants, et du bruit retentissant des marteaux d'High-Streel, et de la solennité sérieuse de la vieille église ! Écoute, Daniel, nous irons à Glasgow, et je verrai tes lunatiques.

— Nous irons à Glasgow ! s'écria Daniel, ivre de joie.

— Nous partirons à six heures du soir, continuai-jc en réglant ma montre. Comme dans le pays de liberté plériière où nous sommes, j'ai la précaution d'être toujours muni d'un passeport et d'un permis de poste, je n'attends plus que les chevauxi Et

la rouie intermédiaire m'élanl tout h fail inconnue, ne manque pas de dire que je ne m'arrêterai qu'à 55 <! grés 51 minutes de latitude.

Daniel étoil parli.

Dix jours après, je descendis à Bucks'ftead Inn, où l'on est pour le moins aus-i bien qu'au Star.

Qui est la continuation du premier, et où l'on rencontre le personnage le plus raisonnable di . ette histoire .1 I - fous.

Je visitai la maison des lunatiques, le jour ,de la Saint-Michel, époque où l'aube d'Ecosse commence ii se rapprocher visiblemenl du crépuscule qui la suit, el je m'y pris de bonne heure, parce que j'avois entendu parler de son jardin botanique si riche en plantes rares el merveilleuses. J'j arrivai à dix heures, par une di matinées pâles et sans soleil, mais calmes et de bon augure, qui annoncent uw soirée paisible. Je ne m'arrêtai pas à ces nisie', infirmités de l'espèce qui attirent les curieux devant la loge des fous. Je ne cherchois pas le fou malade qui épouvante ou qui rebute, mais le fou ingénieux et presque libre, qui s'égare dans les sons l'escorte attentive de la pitié, et nui n'a jamais rendu nécessaire celle de la défiance et de la force. El moi aussi j'allois, je nie perdois parmi ces détours, comme un lunatique volontaire qui venoil réclamer de ces infortunés quelques droits île sympathie. Je remarquai bientôt qu'ils s'écartoienl de mon passage avec une dignité triste, celle du malheur peut-être, et peut-être aussi celle d'une révélation instinctive de supériorité morale qui est pour eux la compensation de l'esclavage philanthropique auquel notre sublime raison les condamne. Je m'éloignai respectueusement du chemin de ces solitaires plus judicieux que nous, pour lesquels ['homme social ll'e-t (pie

trop justement un objet d'inquiétude et de teneur.

Hélas! dis-je dans la profonde amertume de mon cœur, voila l'effet de notre ambitieuse ri fausse civilisation!... Ce que j'ai de frères sur la terre se détournent de

moi , parce que je porte ce f ste habil du riche qui leur dénonce »n ennemi !

El ce qui nie reste ii moi, qui fuis le monde comme ils me fuient, c'est le connu de cette création viv.mie ri sensible, mais impensante et impassionnée, qui ne peut pas payer mes sentiments d'un si nlimenl !...

Je réfléchissois à ceci en mesurant du regard un grand carré' de mandragores presque entièrement moissonné jusqu'à la racine par la main de l'homme, et sur lequel toutes ces mandragores gisoicut tl tries el m irtes suis que personne eût pris h peine de les recueillir. Je doute qu'il J ait un endroit au monde où l'on voie plus mandragores.

Comme je me rappelai subitement que la mandragore étoit un narcotique puissant, propre à endormir les douleurs des misérables qui végètent sous ces murailles, j'en arrachai une de la partie du carré qui n'étoit pas encore atteinte, et je m'écriai en la considérant de près : Dis-moi, puissante solanée, sœur merveilleuse des belladones , dis-moi par quel privilège tu supplées à L'impuissance de l'éducation morale et de la philosophie politique des peuples, en portant dans les âmes souffrantes un oubli plus doux que le sommeil, et presque aussi impassible que la mort ?...

— Vous a-t-elle répondu , me demanda un jeune homme qui se levoit à mes pieds?... A-t-elle parlé? a-t-elle chanté? Oh! de grâce, monsieur, apprenez-moi si elle a chanté la chanson de la mandragore :

C'est moi, c'est moi, c'est moi.

Je suis la mandragore, La fille des beaux jours qui s'éveille a l'aurore . Et (jus chante pour toi '

— Elle est sans voix , lui répondis-je en soupirant , comme toutes les mandragores que j'ai cueillies de ma vie...

— Alors, reprit-il en la recevant de ma main, et en la laissant tomber sur la terre, ce n'est donc pas elle encore !

Pendant qu'il restoit plongé dans une méditation douloureuse, en proie au regret inexplicable pour vous et pour moi de n'avoir pas encore trouvé une mandragore qui chantât, je prenois le temps de le regarder avec attention, et je sentois s'accroître de plus en plus l'intérêt que le son tendrement accentué de sa voix et le caractère innocent et naïf de son aliénation, m'avoient inspiré d'abord. Quoique sa physionomie, fatiguée par une habitude non interrompue d'espérances et de désappointements, portât les traces d'un souci amer, elle n'annonçoit pas plus de vingt-deux ans. Il étoit pâle, mais de cette pâleur de tristesse et d'abattement sur laquelle on sent qu'en jour de pure allégresse ranimerait toute la fraîcheur delà santé; ses traits avoient la pureté du style grec, mais non sa froideur et sa symétrie; on devinoit même au galbe bien arrêté de ces lignes régulières l'impression d'une âme rêveuse et mobile , quoique soumise et timide. La courbure étroite et noire de ses sourcils parfaitement arqués n'avoit certainement jamais fléchi sous le poids d'un remords, que dis-je ! sous celui d'une ces inquiétudes passagères de la conscience qui troublent quelquefois jusqu'au repos légitime de la vertu. Ses grands yeux, quand il les ramena sur moi , m'étonnèrent par je ne sais quelle transparence humide et bleue qui baignoit un disque d'ébène où le feu du regard s'étoit assoupi, et ma monomanie poétique vint me rappeler l'atmosphère d'azur livide où plonge un astre éclipsé. Enfin, pour m'expliquer plus clairement, et j'aurois peut-être dû commencer par là, ce qui seroit arrivé infailliblement si j'étois maître de me défendre de l'invasion de la

métaphore el du despotisme de la phrase, je vous dirai en langue vulgaire que c'éjoit un fort beau garçon, qui avoil les yeux, les sourcils et les cheveux noirs comme du jais.

Ce qui me frappa cependant le plus , tanl la recommandation extérieure agn invinciblement sur l,i raison la plus libre de préjugés, ce fui la rechen hc singulière, pour ne pas dire fastueuse , du costume de mon lunatique , et l'aisance abandonnée laquelle il portoit ces richesses, aussi insoucii usement qu'un montagnard des Highlands qui descend aux liasses terres drapé de son plaid, t ne de ces chaînes d'or souple et doux que les N abais rapportent de l'Inde, paroissoit soutenir un médaillon sur si poitrine, ei le schall le plus lin de tissu el le plus élégant de broderies qui suit sorti des fabriques de Cachemire, la traversoil en sautoir flottant. Quand il passa sesd forts et sa main musclée, niais d'un blanc pur et poli comme l'ivoire, dans les touffes de sa chevelure, je les \is étinceler de bagues, de rubis el de bracelets de diamants : et c'est un fait sur lequel je ne saurais me tromper, moi qui apprécie de l'œil les pierres précieuses , au carat el au grain, el qui défie sur ce poinl l< réactif du chimiste, l'éineri du lapidaire et la balance du joaillier.

— Comment vous appelez-vous, monsieur?... lui dis-je avec l'expression un peu confuse, et difficile à caractériser pour moi-même , de l'attendrissement que m'inspi-

l'oii l'inforli le mon semblable , el du respecl que m'imposoienl , malgré moi , les

débris de l'opulence d'un grand prince déchu.

Monsieur!... reprit-il en souriant je ne suis pas un monsieur. On m'appelle

Michel, el plus communément Michel le charpentier, pane que c'esl mon état.

— Permettez-moi de vous dire, Michel, que rien n'annonce dans vos manières un simple charpentier , el que je crains qu'un.' préoccupation d'espril qui vous mail

à votre insu , ne vous trompe survolre véritable condition.

— Il est assez naturel, monsieur, de former une pareille conjecture dans la maison où nous sommes, vous comme curieux , el moi comme détenu : mais ]■• \,,n, assure que mou nom el ma profession sont les seules choses qu'en n\ ail pas contesté* s. I qu'il y a de vrai, c'esl que je suis charpentier opulent, le plus riche du monde peut-être; el quant à ces objets de luxe dont l'étalage explique très-bien l'erreur obligeante dans laquelle x nn> êtes tombé sur mon compte, je ne les porte point par orgueil . je vous prie de le croire . mais parce que ce sont des présents de ma femme qui fait , depuis plusieurs années, un commerce florissant avec le Levant. Si on ne m'en a pas retiré l'usage eu m'admettanl ici, c'est peut-être , comme je l'ai pensé quelquefois, quej'j suis placé sous quelque protection inconnue, el aussi parce que mou caractère inoffensif el paisible me recommande à l'humanité, à la confiant aux égards des gardiens.

Frappé de celle manière nette Cl simple d'exprimer des idéOS naturelles, dont je

ferais probablement moins de cas si elle m'étoil plus familière : — Mtcndci . mon

cher Michel, lui demandai -je d'un ton de curiosité inquiète : — vous avez du participer à des opérations bien importantes pour parvenir à un état de fortune aussi

considérable ?

Michel rougit, parut embarrassé un moment, et puis arrêtant sur moi un œil assuré , mais plein de candeur :

— Oui, Monsieur, répondit-il, mais j'ai peine moi-même à me rendre un compte exact de l'origine et de l'objet de mes entreprises , quoiqu'il n'y ait rien de plus vrai. C'est moi qui fournis les solives de cèdre et les lambris de cyprès du palais que Salomon fait bâtir à la reine de Saba , au juste milieu du lac d'Arrachieh , a deux jours de l'oasis de Jupiter A mm on , dans le grand désert libyquc.

— Oh ! oh ! m'écriai-je, ceci est tout à fait différent. Mais vous m'avez dit, si je ne me trompe, que vous étiez marié. Votre femme est-elle jeune ?

— Jeune! dit Michel encore plus troublé. Non, monsieur. J'imagine qu'elle a plus de trois mille ans, mais elle n'en paraît guère que deux cents.

— De mieux en mieux , mon ami ! Ces notions, Dieu soit loué , ne sont plus de ce monde. Au moins, pensez-vous qu'elle soit belle, malgré son grand âge?

— Ni pour le monde, ni pour vous, monsieur. Belle pour moi, comme la femme qu'on aime, comme la seule femme qu'on puisse aimer !...

— Et ne vous est-il jamais arrivé de croire que la volonté de votre femme , que l'influence de sa fortune et de son crédit, soient entrées pour quelque chose dans les persécutions que vous éprouvez ?

— Je l'ignore, et je regretterais de l'avoir ignoré, car cette idée aurait embelli ma prison.

— Pourquoi, Michel, pourquoi?

— Parce qu'elle ne peut rien vouloir qui ne soit bien.

— Oh , Michel ! vous excitez vivement ma curiosité! Je voudrais connoîtrc cette histoire !

Je ne sais si vous êtes comme moi, mes amis, mais j'aurais volontiers cédé ma place a trois séances solennelles de l'Institut, pour suivre Michel dans le labyrinthe fantastique où ses demi-confidences m'avoient engagé

El si vous n'étiez pas comme moi, j'ai le bonheur de tenir le fil d'Ariane à votre disposition. Faites passer rapidement sous le pouce de la main droite, — ou bien sous celui de la main gauche, si vous êtesscaeve ou gaucher, — ou même sous celui des deux mains qu'il vous plaira d'employer, si vous êtes ambidextre; faites-y passer, dis-je en rétrogradant , les feuillets que vous venez de parcourir. Cela sera facile et bientôt fait , surtout si vous avez le geste assez sûr et assez agile , dans votre empressement, pour en ramener plusieurs à la fois. Vous arriverez ainsi au frontispice, à la garde, à la couverture, c'est-à-dire à la porte d'entrée de ce dédale ennuyeux, et vous pourrez faire voile vers Naxos.

— Mon histoire, dit Michel d'un air réfléchi, on portant successivement les yeux sur le point qu'occupoit alors le soleil dans le ciel , et sur le petit coin de mandragores qui lui restoit à défricher , pour se détromper de l'existence de la mandragore qui

chante, au moins dans le jardin des lunatiques de Glasgow — mon histoire? I Ile

est bizarre et incompréhensible sans doute, puisque personne n'v croit; puisqu'on juge au contraire , partout où j'en parle , que ma foi dans des événements imaginaires au jugement de la raison universelle est un signe de foiblesse et de dérangement d'esprit ; puisque ce motif seul a déterminé les précautions bienveillantes dont je suis l'objet, que vous appeliez tout à l'heure îles persécutions, et que je n'attribue qu'à l'humanité. Que vous dirai-je , enfin ? cette histoire est pour moi une suite de noti ms claires et certaines, mais telles que j'en trouve moi-même l'enchaînement inexplicable, et que j'essaierais quelquefois d'en détourner ma pensée, si elles ne me retraçoient l'idée de mes jours heureux, et si elles ne me rendoient surtout présente la nécessité d'accomplir un saint devoir, pour lequel il ne me reste que ce jour, qui expire au coucher du soleil.

J'allois l'interrompre. Il s'en aperçut, et, continuant vivement comme s'il avoil prévu mou dessein :

Il faut, poursuivit-il en mettant le doigt sur sa bouche avec une expression mystérieuse, quej'arrive à Greenock avant minuit , et je m'inquiéterais peu de la longueur et de la difficulté du voyage si j'avois achevé ma tâche. Voilà ce qui m'en reste, ajouta Michel en me montrant les mandragores sur pied qu i se déplov oient en verdoyant, et se balançoient gaiement à une petite brise, sous le jeu des rayons qui traversoi nt les nuages connue une clairière. — Je ne suis pas en peine, conlinna-t-il , de finir ma besogne en quelques minutes , mais je n'ai pas de raison de vous le dissimuler , puisque vous avez la bonté de vous intéresser à moi... c'est là. c'est dans cette touffe de vertes et riantes mandragores qu'est caché le secret de mes dernières illusions; c'est là qu'à la dernière , à laquelle il leste encore une Heur , à celle qui cédera sous le dernier effort de mes doigts , et qui arrivera mut tte à mon oreille , connue la vôtre. mon cœur se brisera ! et vous savez si l'homme aime à repousser jusqu'à son dernier terme, sous l'enchantement d'une espérance longtemps nourrie, la désolaule idée qu'il a tout rêvé... Tout; et qu'il ne reste rien derrière ses chimères... Rien!... j'j pensoîs quand vous êtes venu , et voilà pourquoi je in'étois assis.

Quel infortuné, <"> mon Dieu , n'a pas eu sur la terre, où tu lions a jetés péle-niéle.

sans nous peser el sans nous compter dans un moment de colère ou de dérision !...

quel homme n'a pas eu sa mandragore qui (liante !...

— VOUS ave/, donc le temps, Michel , de nie faire ce récit ;. . . et, pendant que vous me le ferez , nous veillerons à la garde de vos mandragores, et surtout de celle qui a encore une fleur, belle d'ici comme une étoile. J'imagine que la Proi idence peut nous fournir, durant les heures qui nous restent . quelque motif de consolation.

Michel pressa ma main ; il s'assit près de moi, les yeux tournés sur ses mandragores, et il commença ainsi :

Comment un savant , sans qu'il y paroisse, peut se trouver chez les lunatiques, par manière de compensation des lunatiques qui se trouvent chez les savants.

Je suis né à Grain illc en Normandie.

— Attendez, Michel; un mot avant d'entrer dans ce récit, que je tâcherai de ne pas interrompre souvent.

Jusque-là, Michel m'avoit parlé en anglois, il me parloit en françois alors.

— La langue françoise est votre langue naturelle, et je ne m'en serois pas aperçu, à la manière dont vous vous exprimez dans celle dont nous nous sommes servis. Laquelle des deux vous est plus familière, car cela me seroit indifférent pour vous entendre ?

— Je le sais, monsieur; mais j'ai cru remarquer que vous étiez mon compatriote; et, quoique les deux langues me soient également familières, j'ai préféré celle qui me donnoit un titre de plus à votre attention, et peut-être à votre indulgence.

— Devez-vous cet avantage, assez rare à votre âge et dans votre état, à l'usage ou à l'éducation ?

— A l'usage et à l'éducation.

■ — Pardonnez-moi tant de questions, Michel : parlez-vous d'autres langues que ces deux langues avec la même facilité ?

Ici Michel haissa les yeux , comme toutes les fois qu'il avoit à faire un aveu pénible pour sa modestie.

— Je crois parler avec la même facilité toutes les langues que je sais.

— Mais encore ?

— Celles de tous les peuples dont le nom a été recueilli par les historiens ou les voyageurs, et qui ont écrit leur alphabet.

— Oh! pour cetle fois, Michel, ce n'est ni l'éducation ni l'usage qui ont pu vous communiquer cette science perdue depuis les apôtres ! A qui en avez-vous l'obligation, je vous prie ?

— A l'amitié d'une vieille mendiante de Granville.

— Alors, dis-je en laissant tomber mes mains sur mes genoux, pour Dieu, Michel, reprenez votre narration, dussé-je ne jamais sortir, pour en entendre la fin, de l'hospice des lunatiques de Glasgow. — D'ailleurs, ajoulai-je en moi-même, il est probable, si cela continue, que je n'aurai rien de mieux à faire que d'y rester.

Ce que c'est que Michel, et comment son oncle l'avoit sagement instruit dans l'étude des bonnes lettres et la pratique des arts mécaniques.

Je suis né à Grainille en Normandie. Ma mère mourut peu de jours après nia naissance. Mon père, que j'ai connu à peine, étoit un riche négociant qui trafiquoit depuis longtemps clans les Indes. A son dci nier voyage, qui devoil être plus long et plus hasardeux que les autres , il me laissa sous la garde de son frère aîné , qui l'avoit précédé dans ce commerce, et qui n'avoit d'autre héritier que mol

Mon oncle se ressentait peut-être un peu dans ses manières de la rudesse qu'on attribue ordinairement aux marins : la fréquentation des orientaux et quelque séjour parmi ces peuplades peu civilisées qu'on appelle sauvages, lui avoient inspiré une sorte de mépris systématique pour la société et pour les mœurs européennes : mais il étoit doué, à cela près, d'un sens juste et délicat; et, bien qu'il m'entretint de préférence des histoires merveilleuses de ces pays d'enchantement pour lesquels sa conversation m'inspiroit une prédilection de jour eu jour plus vive, il trouvoil toujours manière d'en tirer, pour mon instruction, d'excellents enseignements. Les imaginations poétiques de l'homme simple, dont le commerce du momie n'a pas altéré la naïveté . ne lui paroissoient gracieuses et charmantes qu'autant qu'il en résultoil un avantage réel d'utilité morale pour la conduite de la vie, et il les regardoil comme d'admirables emblèmes qui enveloppent agréablement les leçons les plus sérieuses clr la raison. 11 avoit coutume de les terminer, pendant que j'étois encore suspendu au charme de ses récits, par celte formule qui ne sortira jamais de mon esprit :

« Et si cela n'est pas vrai, Michel, chose dont je suis à peu près convaincu , ce » qu'il y a de vrai, c'est (pie la destination de l'homme sur la terri' est le travail : » son devoir, la modération; sa justice, la tolérance et l'humanité; son bonheur, la » médiocrité; sa gloire, la vertu; et sa récompense, la satisfaction intérieure d'une » bonne conscience. ■>

Quoiqu'il ne fut pas très-savant et qu'il n'enîcndii que par pratique la plupart des sciences essentielles de son étal , il n'avoit rien négligé pour mon éducation : à quatorze ans je savois passablement ce qu'on enseigne aux enfants qui doivent être

riches; les langues anciennes et modernes qui entrent dans les bonnes études classi-

ques, la partie indispensable des beaux-arts , qui s'applique le plus communément

aux besoins de la société, ci même quelques arts d'agrément qui contribuent au bienêtre on à la consolation de l'homme livré à lui-même par l'effet de son caractère ou le hasard de sa fortune; mais on m'avoil fait approfondir davantage les éléments les

plus positifs des connoissances humaines dans leur rapport expérimental avec l'utilité

commune , et mes maîtres ne trouvoient pas que j'eusse mal profité.

J'arrivois, comme je l'ai dit , au commencement de ma quinzième année. Un soir mon oncle me tira à part à la fin d'un petit régal qu'il avoit donné à mes instituteurs et à mes camarades , le propre jour de Saint-Michel , qui est celui-ci , et qui est l'anniversaire de ma naissance et de la fête de mon patron; c'étoit à G r an ville, où saint Michel est particulièrement honoré, un des derniers jours des vacances.

Après m'avoir baisé tendrement sur les d<'ux joues, il me fit asseoir en face de lui , vida sa pipe sur son ongle , et me parla dans les termes que je vais vous rapporter.

« Écoute, mon enfant, ce n'est pas un conte que je vais te faire aujourd'hui ; je » suis content de toi ; te voilà , grâce à Dieu et à ton bon naturel , un assez joli gar- » çon pour ton âge ; il faut maintenant penser à l'avenir , qui est toute la vie du sage, « puisque le présent n'est jamais , et que le passé ne sera plus. J'ai entendu dire cela » dans un pays où l'on en sait plus long qu'ici. Je te vois tous les avantages qui peu- » vent recommander dans le monde un aimable enfant bien nourri , entretenu d'u- » tiles instructions et pénétré de principes honnêtes ; cependant , mon pauvre Mi- » chel , tu ne tiens pas plus à la vie par une ressource solide que la cendre qui vient » de tomber de ma pipe, tant que tu n'as pas un bon état à la main. Je n'ai pas parlé » de ceci tant que je t'ai vu frêle et gentil comme une petite fille qui n'a affaire que » de vivre et de se porter gaillardement , parce que je craignois de te fatiguer en » compliquant des études que tu poussois déjà plus chaudement que je n'auroia voulu ii pour une santé qui m'est si chère! A cette heure, petit, que nous sommes sortis «des brisants, que nous filons sous un joli vent comme des oiseaux, et que .1 nous avons notre gourdoyement aussi libre que des poissons, il faut que nous par- » lions raison dans la chambre du capitaine. — Avec tes joues épanouies et vermeil- » les qui ressemblent à des pivoines, et tes mains aussi fortes que le meilleur harpon » qu'ait jamais lancé un pécheur hollandois sur les côtes du Spitzberg , tu serais » bien étonné s'il falloit, je ne dis pas gréer un canot, mais tailler une pièce au ra- » doub , étancher une étoupe goudronnée au calfat ou tendre une ligne à l'estrope. » Je te parlerai de cela une autre fois, et je ne te reproche pas , cher neveu , de ne » pas savoir ce que je ne t'ai jamais fait apprendre ; ce que je veux te dire pour ta » gouverne, c'est que c'est dans la pratique des métiers, quel que soit le vent qui fa- » tigue tes relingues ou le sable que le rapporte la sonde, c'est là seulement, vois-tu, « que sont placés nos moyens les plus assurés d'existence ; et si tu voyois, dans une de » ces occasions difficiles où tous les hommes peuvent se trouver, un savant ou un homme » de génie qui ne sache faire œuvre de ses dix doigts, tu en aurais vraiment pitié. » Après le prêtre auquel j'ai foi, et le roi que je respecte, la position la plus hono- » table de la société, Michel, c'est celle de l'ouvrier.

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