‹ Contes de Charles NodierChapitre 20 sur 59 · I.A FÉE AUX MIKTI I · texte numérisé non relu

I.A FÉE AUX MIKTI I

— Incompréhensible puissance de Dieu! cria le piloti ouchanl de sa longueur sur un vieux mal vermoulu qui gisoil là sur le porl , ci en étouffant de sesdeux mains un mélange de rires el de larmes, la princesse Belkiss sons le porche de l'église de Granville! Pourquoi faut-il que la même infirmité ait frappé en môme temps toutes les dernières espérant es d'une si digne famille !

— Taisez-vous, Matthieu; el , si vous m'aimez, n'ébruitez pas ces paroles qui n'ont point de sens pour vous, el qui, à vrai dire , ne me paraissent guère plus raisonnables à moi-même. Passez seulcmcni dans ma chambre, où je confirmerai avec plaisir la donation de mon oncle, afin de satisfaire aux inquiétudes de votre consi ience . et ne tarde/, pas surtout ; car il faut que j'arrive incessamment à Pontorson pour \ du i cher de l'ouvrage.

Ma dix-neuvième et ma vingtième année furent donc employées comme les deux années qui les avoicnl précédées; mais elles me furent plus profitables, parce que le travail tenoit trop de place dans mes journées pour que j'eusse le temps de conlracti r de nouvelles amitiés, dont les douces obligations se seraient mal conciliées

petites habitudes de l'économie, devei s pour moi si nécessaires. Ce n'étoil pas

qu'on s'occupât de toutes les nobles opérations donl la Fée aux Miettes m'avoil offert la perspecti\e, et qui flattoicnl délicicusemenl mon imagination . mais on Iravailloil partout; el , comme il me l'avoit promis, je n'avois qu'à m'appuyer di son crédit chez nu maître charpentier, pour ; trouver sur-le-champ de h besogne à faire el de l'argent à gagner. A peine me restoil il une heure par jour pour feuilleter mes livres d'affection, dont je n'avois jamais eu le triste courage de nie défaire : encore fallpit-il la prendre souvent sur mon somm il. Les dimanches -eiileiiie.il. après l'office, je pouvois donner le reste de la journée à l'étude ; et, si c'étoil trop peu pour apprendre, c'étoit presque assez pour ne pas oublier. Je finissois au Havre ces années errai ci cependanl laborieuses, le propre jour de saini Michel, quand je fus iverti du départ d'un petit bâti ni nommé la /ï< ine tlt Sdtut , donl le capitaine ne devoil con-

noilre sa destination qu'en mer, parce qu'il él lil chargé d'une mission i mais où l'on recevoil sans frais d ' passage les ouvriers de lionne volonté . ce qui me l'u penser qu'il s'agissoil probablement d'une entreprise de colonisation. Mon livret etoil si bien i nu que je fus reçu sans objection, el je dois ajouter que le nom de la Fée aux Miettes , qui se relrau^oil . je ne s.iis pourquoi, dans ions mes certifii ats, u • tomboH jamais sous les yeux de personne sans m'attirer des m irques parliculi ras de bienveillance , lanl l'esprjl et la vertu ont de privilèges, même dans les conditions les plus misérables de la vie humaine, el au jugement des hommes que la praliqu affaires dispose le moins a condescendre aux intercessions de la pauvreté.

J'avoJB vingl louis d'épai me dans ma ceinture . el j'étois sûr de vivre sans peine partout où le travail ne scroil p.:s compté pour rien; mais ce qui me décidoil dessus toutes choses à tenter la fortune cliam i use de re kVinieni s.ths Imii et s.n s

ion CONTES CHOISIS.

direction connue, c'esi que je me Qattois que la Providence me ferait peut-être aborder cette côte incertaine où elle avoit relégué mon oncle et mon père, et que ma jeunesse el mon zèle à les servir ne leur seraient pas inutiles. Celle idée s'étoit fixée dans mon esprit, à force d'y descendre, comme une divine inspiration , à la fin de toutes mes prières.

Qui rnntipnt le récit d'une tempête incroyable, avec la rencontre de Michel et de la Fée aux Miettes en pleine nier, et ce <[ui en arriva.

Ce fut là, monsieur, un voyage extraordinaire, et dont aucune aventure de mer ne vous donnerait l'idée. Nous commençâmes à cingler, par un beau temps fixe, avec une rapidité si incroyable, qu'il nousfalloit filer plus de nœuds par heure que jamais fin voilier de la côte n'en avoit compté dans un jour. Le matin du lendemain , le temps se brouilla , et l'horizon devint si confus qu'il nous étoit impossible de déterminer la hauteur du soleil. Bientôt l'aiguille de la boussole se mit à tourner sur son pivot d'une manière extravagante, au point qu'elle s'eiïaçoit 'a l'oeil comme le rayon d'un char emporté par des chevaux effrayés. Tous les rumbs de vent couroient les uns sur les autres, comme si l'atmosphère n'avoil été qu'une trombe, et le vaisseau, avec ses voiles caiguées , sillloit horriblement en roulant sur l'Océan comme ufte toupie gigantesque. Des oiseaux d'une figure épouvantable se prenoient dans les mailles de nos bastingues , des poissons monstrueux tomboient en bondissant sur le tillac , et le feu Saint -Elme jaillissoit de toutes les pointes de nos mats et de nos manœuvres en flammes si pressées qu'on aurait dit la gerbe épouvantable d'un volcan. Ce qui m'étonnoit le plus dans ce spectacle, c'est que le capitaine fumoit paisiblement sa pipe sur le pont, sans prendre garde aux phénomènes de la mer et du ciel, et que l'équipage dormoit tranquille autour de lui, quand tout s'abîma.

Je fus un moment couvert par les flots, et quand je revins à la surface, je n'aperçus rien que le ciel qui me paroissoit plus pur qu'à notre départ, et une côte peu éloignée qu'il n'étoit pas impossible de gagner à la nage. J'étois près d'y atteindre, lorsqu'il me sembla que je voyois flotter à quelque distance de moi une espèce de sac alternativement poussé et repoussé par les eaux, mais qui perdoit progressivement de l'espace et que la première vague devoit infailliblement reporter en pleine mer. Je ne me serois pas détourné pour m'en saisir, si je n'yavois soupçonné (pie de vaines dépouilles de notre naufrage , car mes forces commençoient h s'afloiblir ; mais il me sembla qu'il avoit un mouvement qui lui étoit propre, el qui raanifestoit la résistance et les efforts d'un être vivant; Je me confirmai dans cette pensée au moment de le saisir, tant il bondissoil étrangement sur les Ilots, ci je me hâtai de me glisser dessous,

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en le retenant forlemenl d'une main, pendant que je nageois de l'autre pour arriver ii la plage , qui étoil par bonheur la plus accessible el la plus douce du monde. J'j fus déposé si mollement que je n'aurois pas choisi moi-même un lii plus commode où me reposer de mes fatigues , si je n'avois pensé <■ \ ;nit tout à renien ier Dieu de mon salut , et à rendre des soins qui pouvoienl Être pressants à la pauvre créature qu'il veooitde me permettre de sauver. Vous jugerez de mon étonnemenl, monsieur, quand, après avoir ouvert le suc avec précaution , j'en vis sortir la Fée aux Miettes qui . prendre garde à moi, se sécha de la tête aux pieds, m deux on unis pirouettes au soleil, et vint s'asseoir ensuite à mes < ôtés sur le sable où j'étois retombé en riant, mais plus blanche, plus proprement ajustée, cl plus agaçante encore que de coutume.

— 0 Fée aux Mieiie-,! lui dis je , que !<• ciel m'est favorable de me faire trouvei partout où \ mis avez besoin de moi pour vous retirer des périls de la met ! Vous en avez encore échappé une I elle . cette fois : mais aussi qu'aviez-vous à faire de retarder pendant deux ans votre voyage a Greenoi k '

— C'est ainsi, répondit-elle, que parlent ceux qui n'aiment pas. Crois-tu qu'il

si aisé de se séparer de l'être adoré auquel on a lié si vie . et dont on attend son bonheur ! (,>ue savois je d'ailleurs si tu trouverais les ressources que je t'avois un peu légère ni promises, et si lu n'aurois pas plus d'une fois besoin de l'or dont ta générosité l'avoil engagé à te dessaisir pour moi ! Je te suivois doue , sans me laisser voir, dans les \illes que tu habitais , toujours prête à te secourir en cas de nécessité, car les aumônes que je recevois pu chemin suflîsoienl abondamment à ma subsistance. Quand j'appris enfin que tu émis muni d'assez bonnes économies, et que tu avois d'ailleurs ion passage franc pour Greenock, où tu dois m'épouser dans un an, selon la promesse , à pareil jour qu'hier , touchée de cette marque de ton souvenir el de ta fidélité , je m< décidai à faire route sur le même bâtiment que loi : mais pour u le tourmenter d'une poursuite importune, je me cachai soigneusement .1 un coin de l'entrepont, dans le sac qu'une heureuse inspiration t'a porté a sauver du uaufr; afin que je te «lusse encore une fois la vie.

— Permettez, Fée aux Miettes! il j a ici quelque chose qui m'embarrasse, el qui fait trop d'honneui .1 mon exactitude de fiancé pour que j'accepte vos éloges sans • 1 plieaiion. Je ne savois point quç ce bâtiment fil voile pour Greenock , el je pensois même que sa destination étoil ignorée de tout l'équipage.

— Cela est possible! repril la Fée .mx Miettes, el je ne répondrais pas moi-même qu'il ne lïii entré quel |ue erreur de sentiment dans les calculs de mon amour, lu comprendras un peu plus lard . mon 1 lier Mil bel . ces ion, lies surprises de la passion quaud lu les auras éprow êes '

— Je le crois . I éc aux Micttrs, mais nous n'eu sommes pas encore là . puisque je n'ai que vingt ans , qu'une année de plus peut vous apporli r dos 1 (flexions sérieuses, et que mon cœur n'est, grâce au ciel, pis plus ouvert aux impressions «le l'a-

mour, sur cette rive inconnue , qu'il ne l'étoit il y a deux ans sur les grèves du mont Saint-Michel , où vous faillîtes vous engloutir, et où vous dansâtes si bien ! Mais vous qui savez toutes choses, ne sauriez-vous pas, Fée aux Miellés, en quel endroit nous sommes si aventureusement débarqués!

— Si je me suis bien orientée, cl lu ne saurais croire combien cela est difficile dans un sac , nous devons èlre tout à fait à l'est des îles Britanniques, à très-peu de dislance d'une ville riche et bien peuplée, où tu ne manqueras pas de moyens d'existence pour réparer la perte de tes nippes et de ton argeul. Quant à moi, qui avois malheureusement payé d'avance les frais de mon passage , et qui m'estime à plus de cent cinquante lieues de ma petite maison de Greenock, il faut que je renonce à y rentrer jamais !

Celte horrible perspective contrisla si horriblement la Fée aux Miettes, qu'elle fut ob'igée de presser sa lèvre inférieure de ses deux grandes dents, el de toutes les jolies petites dents qui les séparaient, pour ne pas laisser échapper un soupir.

— Voici qui tourne bien mieux que vous ne pouviez l'imaginer, dis-je gaiement à la Fée aux Miettes; mes nippes, qui sont de peu de valeur, consistent en quelque linge que je porte dans ce havresac, el mon argent , auquel vous me faites penser, ne doit pas être sorti de celle ceinture.

En parlant ainsi je la déroulai sur le sable , el il en tomba ma bourse de vingt louis d'or.

— Prenez donc hardiment, continuai-je, et retournez sans vous fatiguer, par des voitures commodes, à votre petite maison de Greenock, pour que le foible service que j'ai voulu vous rendre deux fois en ma vie ne reste pas imparfait. Puisque non; ne sommes pas loin d'une ville, je ne suis pas embarrassé de gagner honnêtement ce qu'il me faut pour ne pas mourir de faim , el je me flatte qu'il n'y a point de charpentier dans toute la Grande-Bretagne qui ne se trouve heureux de m'avoir à ce prix ; quant à cet argent qui ne représente dans mes mains que le triste besoin des jours de paresse, il me feroit horreur si vous m'obligiez de le garder comme un avare, pendant qu'une amie, dont les conseils m'onl été si utiles, en a besoin. Prenez, prenez, je vous le répète, et ne vous niellez en peine de rien (pie du devoir d'exécuter les volontés d'un (iaucé qui sera dans un an votre époux. C'est à cette marque d'obéissance , ajouiai-je avec une gravité burlesque, c'esl à elle seule, Fée aux Miellés, que je puis mesurer la foi que j'ai mise en vos engagements, et clans la promesse que voi.s m'avez faite de vivre à noire ménage en femme soumise et respectueuse.

— Souffre au inoins, dit la Fée aux Miettes, qui s'étoit relevée en ramassant ma bourse, et qui sautilloit à l'ordinaire sur sa béquille, souffre, avant cette cruelle et dernière séparation , que je te laisse un gage de ma tendresse , dont la vue puisse adoucir ton impatience amoureuse. C'est mon portrait, poursuivit-elle, en tirant de son sein un médaillon suspendu a une chaîne. Qu'il te souvienne seulement de ne jamais

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l'offrir aux regards d'un homme, car je connois son funeste effel sui les i enrs; il trouble du premier abord Les raisons les plus éprouvées, el ce n'esl <\ 1e |i mr toi, mon bien aimé , qu'il esl suis dauger il'' contracter cette folie , donl la proi bain sion di' ma main te guérira.

j'avoue ([in1 riiciiinisi' nmfiance avec laquelle la Fée au\ M etles dé itoîi ces sornettes, me jeta, comme à l'ordinaire, en des transports de gaieté impossibles > contenir : mais elle étoil si disposée a juger d'elle avantageusement , qu'elle ne s'en aperçut <|ii<> pour j prendre part, dan-, la pensée, comme j'imagine, que c'étoil la délit perspective de notre union qui commençoil a mr faire extravaguer.

— Regarde, regarde ce portrait, îne dit-elle en montrant le ressort qui servoil a

le découvrir; regarde, je te prie, et ne t'afflige pas si la ressemblance en est un peu altérée. Il étoil frappant, quand il fut fait par un artiste inimitable; mais il est probable que le temps a donné à mes traits une expression plus séi i< us ■ . '■! penl

si je ne me trompe, un certain air de majesté qui n'est pas moins séant à nu beau visage que la grâce coquette des jeunes filles. Cependant, je ne suis pas fâchée que tu me voies telle que j'étois alors, el que m m'en dises ton avis.

Je me taisois. .., ou je hiissnis à peine échapper quelques exclamations confuses, comme les balbutiements d'un homme endormi qui se croil frappé d'une apparition...

— 0 miracle du ciel ! m'écriai-je enfin, l'a attachée tout entièi e à cette image,

Dieu a plus fait en vous produisant de s,i parole, ange adorable entre tous les .e

qu'en faisant éclore du chaos le reste de s; ation !... Prodi ce cl de beauté,

ravissante lielkiss, où êtes-vous?

— Elle esl devant tes yeux , répondit la Fée aux Miettes; et ne la reconnois-tu pas : Je délai liai en effet mes regards du portraii magique pour savoir si re miracle

lie s'éloil pas opélo; niais je ne \ i ■- i|iie l.i l'ee ,m\ MiettCS, < i > I î pieu lit p'i'.ll' elle de si

lionne loi les éclats de mon admiration, qu'elle ne pouvoit plus résister à l'instinct pétulant de ses inclinations dansantes, el qu'elle sautoil sur elle même avec une élasticité incroyable , comme une balle sur la raquette, mais e gmentant pra

meui , ei suivant une sorte d'ordre chromatique, la portée de sou élan vertical, .<u point de me r.iire craindre encore qu'elle finît par ne plus redescendre.

— Pour Dieu, Fée aux Miellés, lui dis-je enimposaul fermement mes deux mains

sur ses épaules, afin de la retenir .111 bond, ne vous obstinez donc pas ,\ l'.iirc des louis

de force pareils, si vous ne voulez vous estropier de malin -n à ne jamais vous trouvei au rendez vous nuptial '

— Oh! j'j serai, j'] serai, j'j serai, dit la Fée aux Miettes eu me narguant de sa béquille, lu verras comme j'j serai I, . .

Cependant , je ne l'écoutois plus, je ne la voyois plu . le ne voyois , je n'enlcudois que ce portrait de fcmni ■ qui parloil pour la première fois à un sens de mon âme . nouvellement révélé. Je ne s.iis c miment cela se faisoit, tu lis j'éprourois que le

timenl même do ma vie venoit de se transformer en quelque chose qui n'étoit plus moi, et qui m'ëtoit plus cher que moi !... Ce n'éloit pas une femme comme je l'avois

comprise; ce n'étoit pas non plus une divinité, comme je l'avois imaginée. C'étoit celte divinité, revêtue d'un extérieur où elle daignoit s'assortir à la foiblesse de mes organes, sous des apparences qui troublent sans faire tout à fait mourir. C'étoit cette femme radieuse d'une expression indéfinissable , et dont la vue combloit mon cœur d'une félicité plus achevée et plus parfaite que toutes les félicités fantastiques de l'imagination. Et je nie perdois dans cette contemplation, comme le dévot extatique pour qui le ciel des mystères vient de s'ouvrir.

Tout à coup une de mes mains faisant tomber un peu d'ombre sur le médaillon , du côté d'où provenoit la lumière du soleil, je m'aperçus que les pierres qui le bordoienl jetoient une petite clarté qui leur étoit propre, et qui trembloit dans mes doigts, h la manière de ces lueurs phosphoriques dont on voit scintiller le feu bleuâtre sur les anneaux du ver-luisant. Cela me rappela les escarboucles dont les anciens et les voyageurs ont si souvent parlé , et je m'avisai que ce médaillon devoit être une chose fort précieuse, d'autant plus que je reconnus à l'instant qu'il étoit d'or pur. Cette idée me tira de la préoccupation passionnée où j'étois plongé, et ramena mon esprit à la Fée aux Miettes, sans distraire entièrement mes regards de l'image délicieuse de Belkiss.

— Sur ma foi de chrétien, Fée aux Miettes, pour une femme intelligente, savante, prudente, et en qui l'âge au moins n'a pas manqué à l'expérience , il faut que vous ayez été bien maladroitement chanceuse dans toutes vos aventures, puisque vous voilà pauvre et mendiante, depuis je ne sais combien d'aimées, avec un médaillon que le lapidaire du roi ne pourroit certainement pas payer, mais sur lequel il vous auroit fondé de belles rentes qui vous donneraient maison de ville, maison de campagne, un carrosse à quatre chevaux, et huit laquais galonnés sur toutes les coutures. Hâtezvous donc de me reprendre, non pas ce portrait qui m'est plus précieux que la vie, niais ce médaillon qui vaut intrinsèquement mieux que votre maison de Greenock , même quand on vous rendrait l'arsenal et la ville avec !

La Fée aux Miettes ne répondant pas à celte allocution, je la cherchai des yeux a, mes côtés, et je vis qu'elle étoil à plus de deux cents pas au détour que faisoit la grève, tant j'avois été absorbé longtemps clans mes réflexions, ou tant la Fée aux Miettes alloit vite quand elle étoit pressée. Je me pris sur-le-champ à courir de toutes mes forces, en l'appelant à grands cris, mais elle avoil déjà disparu. Le besoin de me défaire le plus tôt possible d'un trésor dont elle ne connoissoit pas le prix, me donnoit des ailes aux lalons, et je ne doutois pas de la rejoindre à l'instant, lorsqu'on arrivant à un autre angle de la côte d'où l'on découvrait plus de demi-lieue d'étendue, je l'aperçus tout au sommet d'une petite montée qui fermoit fort nettement l'horizon , et sur laquelle elle sautilloit, la béquille en arrêt d'une main, l'autre bras étendu en balancier,

et la juppe arrondie au vent, comme vous avez vu, sur la corde des marionnettes, la gracieuse l'retty, l'objet des passions illégitimes de Master Punck. J'aurois eu l)eau crier pour la retenir, mais je précipitai cette fois ma course avec tant d'impétuosité .qu'un de nus bons chevaux de Normandie anroil eu peine à me suivre, 1 1 que je me réjouissois de tomber à ses côtés comme une bombe à la première de» ote, quand je me trouvai au-dessus d'une route d'une lieue eu ligne droite qui étoil terminée au point où ses deux parallèles alloienl se rejoindre, en vertu de la perspective el en dépit de la gé< Strie , par une petite figure toute blanchi e, -i leste el si modeste qu'on n'en \ii jamais de pins avenante, el qui ressembloil a le deux gouttes

d'eau à la Fée aux Miettes, regardée par le grand verre d'une lorguclte d'opéra. La, je m'assis d'accablement , en calculant que , dans la même progression, la l

aux Mieiics se rctrouveroil nécessairement derrière moi avant que j'eusse parc u la

circonférence de la terre, el en me consolant, dans l'intérêt uV cette pauvre femme , par la pensée qu'un bijou si raie, el si longtemps exposé à tant de hasards . fui au inoins tombé dans des mains Gdèlcs.

— Je ne suis pas en peine . dis-je, de lui l'aire parvenir sûrement ce médaillon à Grecnock, avec une lettre où je lui en expliquerai la valeur, puisque ce genre de conuoissance paroîl être le seul qui ail échappé à l'immense étendue de son esprit.

Quant au portrait qu'elle m'a donné, je le garderai, si elle le permet... — .s'il faut y renoncer, ajoutai-je les yeux collés sur le cristal, les lèvres tremblantes el le cœur gonflé, s'il faut y renoncer, je mourrai!... —

Je ne cessai de contempler le portrait de Belkiss jusqu'à la ville que la Fée aux Miellés m'avoil annoncée, el comme elle m'avoil appris (pie nous étions dans les il s britanniques, je me proposons de m'informer en anglois , a la première personne qui se rencontreroil sur ma route, de l'endroit oùj'arrivois. Ce fut une jolie petite fille, toute roulée, à cause du froid, dans un plaid quadrillé, et qui regagnoil le |m\ s sur des jambes aussi blanches qu'ivoire, en piétinant comme un oiseau de riv

— Ihj Goil, me dit-elle, en me frappant légèrement du bout de son plaid, comme pour me punir d'une plaisanterie de mauvais goût, il faut, beau charpentier, quemis- Iress Speaker n'ail pas mis aujourd'hui d'eau dans voire vin. ou que l'honnête Kinewood, votre maître, vous ail régalé lui-même d'un peu plus d'ale que de coutume, pour que vous ayez oublié le nom de voire petite Follj Girlfrec.

— Ce n'éioii pas cela que je vous demandois, Follj . répondis-je en rianl a cette méprise de ressemblance . c'esl le nom de cette \ illc où nous cuirons ensemble, el que j'ai oublié, je ne sais comment, quoique je n'aie lui aujourd'hui ni le vin de mistn ss Speaker, m l'aie de l'honneie Finewood, mais une eau maussade et salée qui m'a peutêtre troublé la mémoire.

— Le nom de Greenock , s'écria Follj en arrêtant sur moi ses deux yeux ronds ci noirs ! Vous êtes donc fou . mon ami !

■inr, CONTES CHOISIS.

— Greenock! dites-vous... seroit-cc là Grecnock?...

Et au chemin que la Fée aux Miettes m'àvoit fait faire, je me doutois bien que

j'avois gagné beaucoup de terrain. — Mais cent cinquante lieues, c'éloit un peu fort.

On il est traité pour la première fois de la cérémonie il u mariage < liez les eliiens.

Comme le soleil étoit déjà très-bas quand j'arrivai à Greenock, je ne jugeai pas a propos de me présenter ce jour-là chez ce maître Finewood dont m'avoil parlé Folly, et j'allai demander un asile pour la nuit dans la première auberge qui se trouva sur mon chemin , car il me restoit quelques petites pièces de monnoïe qui n'étoieut pas entrées dans le compte net de nies épargnes. Je tombai justement chez celte mislress Speaker dont je venois d'apprendre le nom, et qui, probablement trompée ainsi que Folly par une ressemblance singulière, m'accueillit d'une voix éclatante avec de grandes, éloquentes et prolixes démonstrations d'amitié.

— Cependant, mon cher enfant, me dit-elle, je ne peux te rendre ce soir ni ta chambre, ni ton lit, la maison étant occupée de fond en comble par la nnce du bailli de l'île de Man , et je ne saurais l'offrir (pie ce pailler où couchent ordinairement les deux dogues de la maison qui sont aujourd'hui de fête. — Comme j'étois plus pressé de me reposer que de soutenir conversation avec mistress Speaker, dont le flux de paroles meuaçoil de ne pas tarir, je me hâtai de rompre un morceau de pain, arrosé d'un verre de small-beer, et de gagner la couche coutumière de ces deux chiens de bonne humeur qui avoient eu la complaisance très-grande de choisir le jour précis de mon arrivée à Greenock pour se mettre en frairie.

Mais, à peine étendu sur la paille, je m'aperçus, à mon grand déplaisir, que le lieu de réunion où s'étoient rendus les principaux locataires de mon appartement ne pouvoit pas être fort éloigné , tant mon oreille fut assourdie d'un mélange confus de hurlements, de jappements, d'abois, de grognements, de grondements, de pioulements, de murmures, pris dans toute l'échelle de la mélopée canine, depuis la basse ronflante du mâtin de basse-cour jusqu'à l'aigre fausset du roquet , et qui formoit certainement le morceau d'ensemble le plus extraordinaire dont il ait jamais été question en musique.

Mes yeux n'ayant pu se fermer de la première moitié de la nuit, je ne fus réellement pas fâché d'être distrait de mon impatience cl de mon insomnie par la noce du bailli de l'île Man, qui passoit solennellement de la salle du festin à la salle du bal, et qui traversoit pour s'y rendre le vestibule sous lequel j'étois couché. Le tintamarre épouvantable qui m'avoil incommodé jusque-là s'éloit changé d'ailleurs en une sorte

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de glapissemenl doux el presque mélodieux, qui n'éloil pas modulé sans coquetterie. Je m'assis sur ma paille pour considérer ce spectacle , el vous serez d'accord , monsieur, qu'il valoil la peine d'être vu!... C'étoit, en Vérité , uni légante el

choisie, mais composée de simples i hiens, différents seulement de tailles el d'i spi et remarquables .:i l'envi 1rs uns des autres par la politesse recherchée de I' urs manières et par li' goûl exquis de leur toilette, la < rinièi e retapée dans le dernier genre, la moustache troussée el i irée a l'espagnole, l'épée horizontale, l'habil leste el pincé, le chapeau sons le bras gauche, el la main droite ii leurs dames, avec toute la bienséance requise. Jamais je n'avois mi tant de rubans, de paillettes el de galons! M me sembla reconnotlrc môme 1rs deux dogues de mistress Speaker, au regard profondément dédaigneux qu'ils laissèrent tomber sur moi en passanl devant le chenil qu'ils avoieni occupé Ni veille.

Quand le cortège eut défilé tout entier, je me recouchai « -ï j méditant sur les bizarreries de la nature, qui a répandu des variétés si incroyables dans l'œuvre de la création; car, bien que j'eusse entendu souvent parler do celte race d'hor cynocéphales dont il esl fait mention dans Hérodote, Arislote, £lien , Plutarque, Pline , Strabon , et une multitude d'autres auteurs dont la sagesse . I expét ieni e 1 1 la sincérité ne sauraient être révoquées en doute, je n'y avoisp.is eu trop de lui jusqu'à ce jour, el je n'aurais jamais soupçonné surtout qu'elle < 1 1 r jeté, près de l'embouchure de la Clyde, une colonie douée d'une aptitude si soudaine aux perfectionnements 1rs plus raffinés <)<• la civilisation. Aussi avois-je peine à me persuader à mon réveil que je n'eusse pas fait un songe, et que ce ne fût pas la Fée aux Miettes qui s.' diu-rtissoit , dans je ne sais quel dessein , et au moyen peut-être de je ne sais quel secret qu elle a voit rapporté de ses voyages, à infatuer mou esprit de ces visions fantasques, latte pensée m'absorba tellement que je commençai à douter de ce qui m'étoit arrivé depuis deux jours, et que j'eus peur de i lien lier inulili ment sur mou sein le portrait enchanteur auquel j'avois dû la veille des extases si délit ieuscs.

— Hélas! dis je en moi-même, toute ma vie n'est que chimères el capi depuis que la Fée aux Miettes s'en mêle, probablement pour mou bien, el toul ce qui me survient d'impressions heureuses comme d'illusions grotesques, n'esl saus doute qu'un jeu de ses fantaisies. Je n'ai peut-être jamais vu le portrait de Belkissl

Au même instant, je portai machinalement la main sur le médaillon ; le ressort s ouvrit , je crois, sans que je l'eusse toui hé . el l<elkiss m'apparul | lus belle i

que la veille.

— Dieu soit loué'! m'écriai je en me précipitant à geiionx devanl cite image

Vivante; car elle pal loit à mou allie par une voix mystérieuse, el le céleSlC sourire de

srs lèvres el de s m regard répondoil à ma pensée .i\<i- une expression si Gdèle que j'aurais craint de le troubler par une émotion inquiète ■.

— Dieu soii loué, Iklkiss ! je u'avois pas toul révi

les CONTES CHOISIS.

Comme nuoi Michel fut aimé d'une grisette et amoureux d'un portrait en miniature.

.le ne manquai pas de me trouver à l'ouverture du chantier de maître Finewood; et comme j'élois accoutumé à me présenter partout sous les auspices de la Fée aux Miettes, je crus que son nom me seroit de meilleure recommandation que jamais dans un pays où elle devoit Être connue au moins par tradition.

— Qu'est-ce donc que la Fée aux Miellés, s'écria maître Finewood les mains sur les côtés, et où diable avez-vous été élevé, si vous êtes Lcossois, comme je le pense, car vous parlez la langue du pays mieux qu'un Hume ou un Smolett? Nous ne connoissons de fée à Greenock, au moins entre nous autres charpentiers, mon enfant , que l'industrie et la patience avec lesquelles on vient à bout de tout, moyennant la grâce de Dieu , notre souverain maître. Cependant , continua-t-il en parlant à sa femme et à ses filles, la figure de ce garçon me revient; je ne sais où je l'ai rêvée, et pourquoi il m'est avis qu'il portera bonheur à ma maison. Il faudra le voir tantôt à la besogne, car c'est la véritable épreuve de l'ouvrier; et s'il est capable et laborieux, comme le témoignent ses certificats qui sont réellement des meilleurs que j'aie vus , nous ne serons pas arrêtés par quelques fantaisies joviales et folâtres qui sont de l'âge et de l'état. Allez donc vous essayer, monsieur le protégé des fées! je vous retrouverai au travail.

Là-dessus il me serra cordialement la main, et mistress Finewood me sourit avec une expression de touchante bienveillance qui se reproduisit de la manière la plus gracieuse sur le joli \isage des six charmantes filles dont elle étoit entourée.

Encouragé par cet accueil, je me mis donc de bon cœur h montrer mon savoirfaire aux maîtres ouvriers, qui jugèrent du premier abord que j'étais propre aux opérations les plus difficiles et les plus compliquées de la profession. — Il est probable, pensai-je intérieurement alors en tirant mes lignes et en prenant mes mesures, que la Fée aux Miettes s'est effacée de la mémoire des habitants de Greenock pendant le cours de sa longue absence, et qu'elle n'y a pas encore été remarquée depuis son retour, quoiqu'elle ait dû y arriver de bonne heure au train qu'elle alloit.

J'avois été si âpre à mon ouvrage que je ne m'aperçus qu'en finissant que maître finewood étoit là depuis longtemps à m'observer.

— Courage, mon brave, dit-il en me frappant sur l'épaule avec un air tout riant ; Vous avez fail montre aujourd'hui de tant de goût et d'habileté qu'on imaginerait volontiers que vous avez quelque fée dans votre manche, s'il étoit vrai que les fées se mêlassent encore de nos affaires. — Puis, se retournant du côté des ouvriers : —

i. \ i i.i. u \ mu: il i -

Holà ho, vous autres, éclaircissoz-moi d'un doute! auriez Greenock de la noble patronne de • - mil compagnon, parmi les bonnes el no' dûmes du pays? C'est, s*d faut l'en croire, une naine de deux pieds et demi, de' quelques centaines d'années , el nommée la Fée aux Miettes, qui parle ! langues, qui professe h. nie, les si ieni es, et qui danse dans la dernière p irfection.

Pendant qu'il disoii i cci , le mouvement de toul - étoil suspendu, toi

les haches éloicul restées i lobilcs, toutes les cognées muettes. Vpres un moment

de silence, mes nombreux camarades répondirent par un éclat de rire lellei unanime qu'il étoit impossible d'j distinguer la moindre modulation ou la moindre dissonance. C'étoit le tutti le plus plein, le pins compacte et le pins simultané qu'il soit possible d'ouïr; el, à dire vrai, j'en fus presque aussi assourdi que mortifié.

A c pter de ce moment, je pris le ferme dessein de ne pins parler de la Fée aux

.Miettes, d'autant qu'il me sembloit réellement assez difficile d'en donner une avantageuse aux gens <pii ne la c onnojssoicnl pas ; mais j'avoue que i elle expansion de gaieté m'inspira peu de penchant pour les ouvriers qui se l'étoienl permise aux dépens de la seule amie que je me fusse connue au monde, et qu'elle jeta depuis dans mes rapports avec eux une sorte de froideur et de malaise qui ne fut pas :

l'ahle ii la réputati le mon jugement et de mon esprit. Je les surprenais souvent à

se frapper le front du doigt en regardant, avec des signes d'une pitié dédaigneuse, comme pour se faire entendre les nus aux autres que maître Finew I ne

s'étoil pas trompé, le jour de mon arrivée, en me croyant travaillé de qm sotte manie.

Quoi qu'il en soit, je m'étois tellement distingué par mon assiduité el aptitude au travail, dès les premières semaines , que maître Fincwood m'avoit plus en gré qu'aucun de ses autres ouvriers , el qu'il me tenoil presque au même i dans son affection , que ses sj\ gan nus et ses si\ tilles. Mon inclination à la solitude ei à la méditation , lorsque je ne travaillois pas . ne lui paroissoit plus qu'une d sition naturelle de mon caractère, el il ne s'en inquiétoil point.

— Que voulez-vous? disoit-il , «'est son plaisir, a lui , d'être seul, cl de rêvi i au bord de la mer plutôt que de passer les jours de fêle à fane sauter des boui d'ale, ou que de faire danser, dans le bal des charpeutiers, Follj Girlfrec et d'à évaporées de la même espèi e. Il u'j a pouls tre pas grand mal à i suis bien

trompé m un honnête homme n'apprend, dans la société des buveurs e: dans celle des grey gowns, plus de mauvaises choses que de bonnes '...

Je ne pensois guère à ces plaise-, il n'j en avoit plus qu'un pour mon cœur, celui de contempler ma chère Bclkiss ci do converser avec elle, cai je vous ai dit qu'il s'étoil formé entre son porir.ui et moi nue espèce d'intelligence men qui suppléait à la parole ave plus de mouvement . de rapidité, d'entraînement peut-

être, comme si la plus légère des impressions de ma pensée alloit se refléter, par je ne sais quelle puissance, dans ces linéaments immobiles, dans ces couleurs fixées par le pinceau, et mettre enjeu sur l'émail une âme qui m'entendoit. —A peine étionsnous seuls, Belkiss et moi, que cette conversation imaginaire s'établissoit entre nous et duroit pendant des heures délicieuses, variées par toutes ces alternatives de la crainte et de l'espérance qui font la douleur et la joie des amants. Si je paioissois épouvanté de la distance qui nous séparoit et de l'impossibilité de la franchir jamais , on aurait dit que Belkiss voulût nie rassurer par un sourire. Si je désespérais de réaliser le bonheur que j'aspirois dans ses regards, on aurait dit qu'elle compatissoit à mes souffrances par une larme; et jamais je ne me séparais d'elle quand j'y étôis forcé, que l'expression de sa physionomie tout entière ne me laissât un sentiment de consolation inexprimable, plus vif que toutes les extases de la vie. — Un jour, un seul jour, le désordre de ma passion m'avoit emporté si loin, et Belkiss sembloit y céder elle-même par une si invincible sympathie, que mes lèvres se rapprochèrent en frémissant du médaillon, tandis qu'un prestige, dont le délire de l'amour peut seul expliquer le mystère , prêtoit à l'image animée le mouvement et les proportions de la nature, et me la montrait émue, agitée, palpitante, prête à s'élancer, pour joindre ses lèvres aux miennes, hors de son cercle d'or et de son auréole de diamants. Je sentis que la chaleur de son baiser versoil des torrents de flammes dans mes veines, et que ma vie défaillent à ma félicité. Ma poitrine se gonfla comme si elle étoit près d'éclater, ma vue se voila d'un nuage de sang et de feu, mon âme se réfugia sur ma bouche, et je perdis connoissance en prononçant, en balbutiant le nom de Belkiss.

Le hasard, ou une rencontre plus naturelle, faisoit que Folly Girlfree se trouvoit là, au moment où ce nom adoré expirait avec ma voix, avec ma dernière pensée, avec le désir et le besoin de mourir dans cette volupté suprême. Folly, qui valoil qu'on l'aimât, parce qu'elle étoit effectivement la plus gentille des petites robes grises de Greenock, Folly, la bizarre Folly, s'étoit piquée de se faire aimer de moi, sans douie parce que l'austérité de mes mœurs solitaires avoit agacé sa vanité de jeune fille; et il étoit rare que je me recueillisse dans un endroit si écarté que Folly n'y vînt apparaître, comme par hasard et sans être attendue, au creux de quelques rochers fendus par le temps, ou au débouché d'un massif de bouleaux, avec sa jolie toilette calédonienne, sa tournure de sylphide, sa gentillesse fantastique, et sa gaieté éveillée.

— Par l'honnête mère qui m'a engendrée , disoit-elle alors en levant les mains vers le ciel, c'est donc vous, Michel, que je verrai partout! Il faut que vous soyez bien subtil à vous retrouver au-devant de mes pas ; car je vous é\ ite, pour moi, avec autant de soin qu'une pauvre colombe le milan qu'elle a vu tourner sur son nid ! (i'est une grande misère à une jeune femme de bien qui n'a que sou innocence, ajouloit elle

en portant ses dix jolis doigts à ses yeux comme si elle avoil pleuré, de ne pouvoir jamais se dérober a la malice et aux embûches des séducteurs!

— Hélas! ma chère Follj . lui répondois-je d'ordinaire, je conviens que cette circonstance se renouvelle assez souvenl pour vous causer quelque surprise , mais je puis attester sur vos beaux veux noirs que ma volonté n'j est pour rien , et que je comprends au contraire assez le danger de vous voir pour me tenir loin de votre chemin, si je savois où \ nus devez passer, car mon cœur est engagé dans un lien qui m'est plus précieux que la vie, et qui lui défend d'être jamais à vous.

Le jour dont je parle, mon émotion m'entraîna plus loin que ne le permettaient la discrétion et la prudence, et j'ajoutai, dans le transport auquel j'obéissois encore: — Non, FoIIy! jamais a vous, jamais à une autre qu'à la divine princesse Belkiss.

Comme j'avois évité de tourner ma vue sur Follj . après lui avoir fait connoître d'une manière si positive l'obstacle invincible qui s'opposoil au succès de ses \<i ux . et que son profond silence me faisoil craindre qu'elle ne cédât tout à fait à sou désespoir , je courus à elle pour lui donner quelque consolation, et je la trouvai en effet dans un étal qui m'alarma au premier coup d'œil , niais sur lequel je fus bientôt tranquillisé ii ma grande humiliation, quand je m'aperçus qu'elle se pâmoil de rire. Ci pendant , cette convulsion de joie délirante et d'éclats étouffés menaçant réellement di la suffoquer , je m'empressois à lui porter du secours, lorsqu'étendanl sa main vers moi, et reprenant un peu haleine :

— Assez, assez, me dit elle; je me remettrai toute seule, mais pour Dieu! Mi-

chel! ne médites plus rien, si VOUS ne voulez que je lueur

Alors, je m'éloignai en me demandant à moi-même si je n'avois pas donné quelque juste prétexte à sa folie, et si la passion qui nie domilloit n'étoit pas mille fois plus insensée encore. Je ne nie rassurai entièrement qu'en revenant au portrait de Belkiss, dont la douce et liante sérénité, plus pure q ie de coutume, éclaircissoil tous mes soucis et calmoit toutes mes douleurs.

Cette anecdote circula bientôt parmi les tilles de Grecnock, avec ton '.es les circonstances comiques que pouvoil y ajouter la maligne jalousie de F0II5 , et passa rapidement des petites robes grisesaax ouvriers de bon air qui êtoicnl peu dispi me vouloir du bien, parce qu'ils prenoieut mal à propos ma timidité sauvage pour de l'insouciance ou du dédain. Quelques jours après, je ne passois plus dans les groupes joyeux des fêtes et des dimanches , quand le caprice de mes promenades errantes me faisoit tomlier au milieu d'eux . s.nis entendre murmurer a mes oreilli s

— oh ! ne troublez pas les litations de Mo bel , <lu plus sage et du plus savant

des charpentiers de Renfrew ! Si vous le voyez ainsi refrogné et absorbé daus ses pensées, c'est qu'il rêve incessamment à la princesse Belkiss, dont il est le galant, et qu'il emporte suspendue h cette belle chaîne dans une boîte de laiton!

— La princesse Relkiss , disoil une matoise plus impertinente que les aunes, qui

sortoit de la bande , en frottant lestement l'index de sa main droite sur celui de sa main gauche en signe de mépris; la princesse Belkiss, vraiment, n'est pas faite poulies charpentiers! Il l'épousera, si Dieu permet, quand il aura trouvé le trèfle à quatre feuilles ou la mandragore qui chante!

Les hommes ne disoient rien , car ils savoient que je n'aurois pas subi une insulte ; mais ils rioient à leurs maîtresses, et je me hàtnis de passer assez confus , parce que ces plaisanteries n'étoient pas au fond dépourvues de bons sens.

La nouvelle de ma passion arriva dans le char. lier ; mais j'y étois aimé , et l'on ne se seroit pas avisé d'ailleurs d'y badiner à mes dépens. Un soir que maître Finewood avoit à se louer de quelque pièce de travail (pie j'avois exécutée pour lui :

— O mon pauvre .Michel , dit-il , en me prenant la tête aux deux mains, tu es un si honnête jeune homme et un si digne ouvrier , que je regretterai jusqu'à mon dernier jour de n'avoir pu faire assez en ta faveur, et que je me le reprocherais à l'égal des plus noires ingratitudes , si ton esprit singulier ne s'étoit opposé à mes bonnes intentions. Je t'aurais voulu pour gendre , et pour le principal héritier de mon riche établissement; et tu sais que j'ai six filles, dont trois sont plus blanches que les lys, et trois plus vermeilles que les roses. Il n'y a pas un laird d'Ecosse qui n'eût été enchanté de mener la moindre des six à l'autel, et je t'aurais donné le choix. Pourquoi faut-il que lu sois amoureux comme un vrai fou , pardonne-moi le mot, d'une princesse Belkiss qui étoit, sans doute, une fort honorable personne, puisqu'elle refusa la main du grand roi Salomon, s'il ne commençoil par répudier ses sept cents femmes et ses trois cents concubines , ainsi que le rapporte le Talmud , au témoignage de mon voisin Jonathas le changeur ; mais qui , si elle vivoit encore et s'il lui restoit des dents, en porterait de telles, j'imagine, qu'elles dépasseraient d'un pouce au moins la longueur de son menton!...

— Croyez-vous , lui répondis-je , que c'est ainsi que seroit aujourd'hui Belkiss?

— Et qui en doute? répliqua gaiement maître Finewood.

— Adorable Belkiss, m'écriai-je, en pressant le médaillon sur mes lèvres sans l'ouvrir, vous m'êtes témoin que rien ne peut effacer de mon cœur les engagements que j'ai pris envers vous, et que j'ai préféré le bonheur de vous appartenir sans espérance aux avantages les plus doux et les plus séduisants qui puissent flatter un homme de ma condition !

Maître Finewood étoit si consterné qu'il ne s'aperçut pas de mon départ ; et je me retirai dans la pensée qu'il étoit temps de quitter Greenock , où mes extravagantes amours deviendraient de plus en plus un objet de douleur pour mes amis, et de dérision pour tout le monde.

Comment Michel Iraduisoit l hébreu à la première vue , et comment on fait des louis d'or avec d niers , "pourvu qu'il y en ait a~sc7 : plus la description d'un vaisseau de nouvelle invention . et des recherches curieuses sui lion des chiens danois.

Comme je rentrais die/, moi, je \is la foule assemblée devant une grande affiche qui portoit en guise de vignette l'image d'un vaisseau fort bizarre pour le gréem nt et la voilure, et qui étoit imprimée en lettres Ni extraordinaires, que les plus s.nanis n'avoient jamais rien vu de pareil. — Parbleu, maître Michel, vus qui n'ignorez de rien , me dit un des ouvriers que Folly Girlfree avoit éya\és à nés dépens les jonrs précédents, voici me' belle occasion il'- nous montrer votre sciem m à faire à

vous de nous expliquer cet effroyable grimoire auquel tous les docteurs du pays perdent leur latin! — En parlant ainsi , ou me poussoit au pied du placard avec de mordantes railleries qui me faisoient réfléchir péniblement sur mon ignorano me rassurai promptement en m'apercevant que ce n'étoil que de l'hébreu, dont la Fée aux Miettes m'avoit fait prendre quelque connoissance , du temps où elle du s mes études.

— « Par la grâce du Dieu tout-puissant qui s'assied au-dessus du soleil et de la > lune, » dis-jc alors, car je lisois plus couramment cette langue que je ne m'en

cru capable :

« A la garde de ses brillantes étoiles, et sons la protection des saints anges qui cou- » vrent de leurs ailes le commerce de la mer, les mariniers, les charpeni » marchands de Grec k sont avertis du départ du grand vaisseau la Reiw di

Saba, qui fera voile après-demain, joui- de Saint-Michel, pi une de la lumière « créée, et bien-aimé du Seigneur souverain de h mes choses, bois de ce port d'élite » et de salut, qui brille au fond des îles de l'Océan comme une perle très-choisi

— Le grand vaisseau lu l!< in, il, Saba vient en effet d'entrer dans le port . reprit l'ouvrier d'un air plus réfléchi.

— Mes amis, continuai-je en leur adressant la parole, il ne faut pas \,.us fjlOUOCr que le capitaine de ce bâtiment s'adresse a vous dans sa langue, probablement | qu'il ne sait pas la nôtre . comme cela pourrait nous arriver à tous si nous venions à mouiller dans on pori inconnu: on bien, parce qu'en abordant sur d - lirétiennes, il n'a pas supposé qu'elle lin ignorée des docteurs de noire saune loi. nue vous n'avez pas encore pus le temps de consulter. 1 .1 langue dans laquelle cette affiche est écrite est celle de la divine Écriture.

— Est-il vrai? dirent les ouvriers . en s, regardant les mis les autn -

saut les bras.

Il i CONTES CHOISIS.

Je poursuivis ma lecture :

« La Reine de Saba est frétée pour l'île d'Arrachieh dans le grand désert libyque, » où elle parviendra , si Dieu ne l'a autrement résolu dans les desseins impénétrables « de sa sagesse, devant laquelle l'univers entier est un foible atome, par les canaux » souterrains qu'a ouverts à un petit nombre de navigateurs choisis la puissante main « de la très-sage Belkiss, souveraine de tous les royaumes inconnus de l'Orient et du » Midi, héritière de l'anneau, du sceptre et de la couronne de Salomon, et l'unique » diamant du monde. Que sa gloire soit éternelle, comme sa jeunesse et sa beauté! »

— Belkiss ! dit une voix étouffée qui paroissoit venir de loin.

— Belkiss ! répétai-je en moi-même avec surprise; car il y avoit dans le rapprochement de ce nom et de celui qui occupoit ordinairement mes pensées je ne sais quel mystère sous lequel ma raison fut un moment anéantie.

— Belkiss ! s'écria enfin Folly Girlfree, qui avoit réussi à se faire jour au travers des spectateurs , vous voyez bien que le malheureux retombe dans sa folie!

Au même instant se leva à mes pieds un vieux pelit juif que je n'avois pas encore aperçu jusque-là, tant il étoit modestement accroupi dans ses haillons ; et, collant contre le tableau sa figure amincie et macérée par l'âge, et sa longue barbe d'un blanc d'argent, aiguisée en alêne, comme si elle avoit été affilée à la lime et au polissoir :

— Il y a Belkiss , répondit-il en allongeant sur le mot un doigt décharné , plus pâle (pic celui des squelettes blanchis qui sautillent , au braillement des armoires , sur leurs faux muscles de laiton , dans les cabinets d'anatomie :

— 11 va Belkiss, vraiment; et ce jeune homme traduit l'hébreu aussi nettement qu'un massorète !. . .

Je me retirai alors avec respect pour qu'il achevât.

— « Le trajet , dit-il , ne durera que trois jours , et les passagers ne payeront que » vingt guinées. Fête perpétuelle au Seigneur dans les hauteurs de sa puissance!»

■ — Un trajet de trois jours d'ici au grand désert libyque, murmuroil le peuple en se retirant! — Un voyage de mer dans des canaux souterrains! Voyez-vous ce charlatan de corsaire qui cherche à nous soutirer vingt guinées, et à nous enlever nos ouvriers et nos enfants !

— Qu'il a peut-être déjà vendus d'avance aux chiens de l'île de Man , grommeloit une vieille femme toute cassée. Maudit qui te donnerait vingt schellings , damné de juif!....

— Pour naviguer sur un vaisseau de la princesse Belkiss! ajoutoit Folly indignée....

— Belkiss, Belkiss... répétois-je intérieurement en m'écarlanl, seul et pensif, de la cohue qui commençoit à se dissiper. — Cette ressemblance de noms n'a rien d'extraordinaire. C'est ainsi qu'on appeloil , en effet, la reine de Saba; et les Orientaux , plus fidèles que nous aux traditions antiques, sont coutumiers de perpétuer la mémoire des souverains sous lesquels ils ont joui de quelque bonheur ou de quelque

LA FEE AUX Mil: Il I - H5

gloire. — Mais si cette princesse Belkiss étoil cellequi a recueilli dans l'île fantastique dont me parloit Matthieu, l'oncle el le père que je pleure, ne seroit-ce pas an devoir sacré pour moi de courir à leur rechen he , tant que l'expérience d'une nouvelle misère ne m'auroil pas détrompé ! — Oh ! si j'avois seulement le temps de rendre mes livres, mes collections, mes instruments de mathématiques! mais quand tout cela vaudrait vingt guinées, il me faudrait si\ mois pour en retirer la moitié?... —El c'rsi après demain!

Je mis la main dans nia poche, mais je n'avois qu'une guinée en inonnoie.

J'allai dormir, si je ne dor i- , car pour dire la vérité, monsieur, mes impressions de la veille el du sommeil se sont quelquefois confondues, el je ne me suis jamais fort inquiété de les démêler, parce que je ne saurais décider au juste quelles sont les plus raisonnables el les meilleures. J'imagine seulement qu'à la fin cela revient à peu près au même.

Le lendemain, j'arrivai triste au chantier, soit que l'idée de ce voyage me préoccupât , soit peut-être1 parce que je navois jamais travaillé la veille de la fête de mon patron, jour auquel comraençoit mon pèlerinage, et qui ne revient guère comme aujourd'hui, sans me rappeler ma pointe à coques, ma large résille, les grèves inconstantes du inouï Saint-Michel dans le périt de la nu r, el surtout les bons renseignements ei les conversations instructives de la Fée aux Miettes.

Ma mélancolie fut remarquée d'abord par maître Finewood, donl j'étois aimé comme d'un autre oncle ou d'un autre père. — Écoute, Michel, me dit-il, je ne suppose pas que tu veuilles t'einbarquer sur le vaisseau la Rci/u de Sala, qui doit te rappeler assez désagréablement ton bâtiment de Granville, et un horrible naufrage auquel tu es seul échappé , puisqu'on n'a jamais pu retrouver la Fée aux Miettes. probablement rendue depuis longtemps à sou peuple de sorciers et de lutins. < e voyage ne me protueltoit rien de hou pour toi: la princesse Relkiss. dont tu t'es amouraché je ne sais comment , ni' me paraissant guère plus capable que la Fée aux Miettes de te prêter une protection assurée contre une nouvelle tempête: mais il en sera d'ailleurs ce qui' tu voudras, et l'intérêt que j'ai à te conserver dan-, mon chantier ne me fera pas mettre d'obstacle aux félicités que tu te promets. Ce que je voulois te dire aujourd'hui . c'esl qu'à ton refus, mon enfant . je marie demain m filles, el que ta Mie me feniil du mal ce soir au festin de leur- mues, parce que je

me rappellerais en dépit de i que j'espérais t'j voir à un autre titre, car tu es

aussi près qu'elles-mêmes du cœur, de maître Finewood, Promets-mfi donc, Michel, d'aller passer la soirée chez mistress Speaker à l'ensi igné de ( 'ait lonù . et d'j souper en mon honneur d'une bonne gelinotte à l'estragon et d'une Que bouteille de vin de Porto, .le sais bien que m ne dois pas avoir beaucoup d'argent . car tu dépenses tes bénéfices en aumônes el en livres, et m ne demandas jamais. Viens donc (■ne nous comptions ensemhlPi

— Vous me devez, maître, lui dis-jc en étendant la main, plein tout çclp de plaks ou de ùawùies, c'est-à-dire une vingtaine de ces pièces que nous appelons en France des deniers, et que nous laissons tomber en écartant nos doigts à plaisir, pour qu'il reste quelque chose à ramasser aux pauvres. — Et si c'était aussi bien des guinées, l'amitié fidèle et dévouée que je ressens pour vous ne m'empêcherait pas de courir sur le vaisseau de Belkiss a la recherche de mon père !...

Pendant ce temps-là , maître Finewood alignoit des chiffres sur sa longue planche d'ardoise, et ce n'étoit jamais que des plaks et des baivbies.

— Ceci est merveilleux , dit-il ; de quelque côté que je retourne cette malheureuse addition, j'y trouve toujours vingt guinées! Ce n'est pas que le prix me déplaise , car je t'en dois trois fois plus pour tes bons services , mais on n'a jamais fait vingt guinées avec une colonne de plaks et de bawbies, à moins qu'elle ne fût aussi élevée que celle de maître Christophe Wren !

— Cela n'est pas possible , en effet, m'écriai-je en saisissant la craie pour vérifier son calcul ; mais il étoit parfaitement exact , sauf une petite erreur que je ne voulus pas rectifier, parce qu'elle étoit, je crois, d'un dami-plak à l'avantage de mon maître.

— Voilà tes vingt guinées, me dit maître Finewood en m'embrassant ; et je devine trop l'usage que tu en vas faire. Puisse au moins la bonté de Dieu ne l'abandonner jamais dans tes entreprises !

Ensuite il s'éloigna en essuyant quelques larmes auxquelles les miennes répondoient.

Une demi-heure après j'étois au port, et j'avois payé mon passage sur le grand vaisseau ta Reine de Saba, qui étoit, suivant la promesse de l'affiche, ce qu'on a vu de plus extraordinaire en construction pour l'usage de la mer. Vingt-quatre cheminées, comme, .celles des steam -boats, mais d'une proportion incomparablement plus grande, garnissoient chacun des deux flancs de son immense carène, et sembloient destinées à faire mouvoir autant de paires de roues qu'un mécanisme simple et ingénieux rendoit propres à mordre en tous sens sur les flots. Ses vingt-quatre mâts d'un bois léger, mais incorruptible, et qu'on disoit impossible à rompre, soutenoient des voiles découpées en ailes d'oiseau, et verguées d'un métal souple et obéissant, qui se déploy oient , prenoient le vent, planoient comme un vautour, filoient comme une hirondelle, et se refermoient à volonté sous la main d'un enfant, au gré d'un simple cordage de fil d'or; et ses hunes balançaient autour d'elles des centaines d'aérostats captifs, aussi propres à le soutenir au besoin dans les airs qu'à l'entraîner sur les eaux. Derrière la poupe, sur de hauts pliants inclinés en spirale, qui fuyoient en s'élevant , reposoit un vaste appareil suspendu comme le siège postérieur d'un landaw, devant lequel le vaisseau étoit tout entier retranché , et qui ouvrait sur tous les points de la voilure des bouches démesurées. On m'apprit que c'étoil de là qu'une troupe d'habiles physiciens distribuoit tous les rumbs, et poussoit le bâtiment comme un projectile dans les routes de l'Océan. Je m'étonnai que la navigation eût fait tant

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